‹ Ce qu'est germanisme;Chapitre 19 sur 50 · LUTHER · texte numérisé non relu

LUTHER

C'est alors qu'intervint dans les affaires du monde, pour en modifier étrangement le cours, un moine du nom de Luther. Il était né à Eisleben en 1483 et se fit augustin : « Il me souvient, dit-il, que lorsque j'eus prononcé mes vœux, le père de ma chair, d'abord très irrité, s'écria, lorsqu'il fut apaisé : « Plaise au « ciel que ce ne soit pas un tour de Satan I » Parole qui a jeté dans mon cœur de si profondes racines que je n'ai jamais rien entendu de sa bouche dont j'aie gardé ime plus ferme mémoire. Il me semble que Dieu a parlé par sa bouche. » On sait son voyage à Rome d'où il revint scandalisé, mais des renseignements biographiques sur son compte peraiettent d'assigner à son évolution des causes moins acciden-

telles. Il affiche à Wittenbeig en 1517 les fameuses 95 (H-opositions contre les indulgences, compiarait en 1521 à la diète de Wonns et ne meurt en 1546 qu'afMTès avoir remué l'Alkmagne en tous sens jusque dans ses profondeurs.

Je me garde de toucher à sa conscience et ne l'exïr visage pas c(Hnme théologien. Il a été, plus encore qu'£rasme et plus même que ne sera Voltaire, un prodigieux journaliste, dans un temps où on pouvait commencer de l'être jdus efficacement grâce aux moyens nouveaux et considérâmes de Timprinierie et de la gravure. Nul ne s'étonnerait de trouver cbez un journaliste, comme il fut, une multitude de contradictions ; aussi ne faut-il que dégager les grandes lignes de son action.

A première vue, on s'aperçoit qu'il suscite un mouvement nationaliste et teutcmique, réveillant l'incurable rancune des Allemands contre Rome. Il hait . merveilleusement la papauté : « L'âne qui porte « ses sacs au moulin et vit de chardons peut juger, dit- « il, ce qu'est Rome : car l'âne sait qu'il est âne, et « non vache ; il sait qu'il est mâle^et non femelle. La «pierre sait qu'elle est pierre; l'eau qu'elle est ♦ eau, et ainsi de chaque créature. Mais ces furilKmds « de papes-ânes ne savent pas qu'ils sont ânes, ils « ignorent s'ils sont mâles ou femelles... Or sus, « au nom de tous les nôtres, je vous demande si vous « êtes hommes ou femmes. Si vous êtes hcmunes : «ostendite testes / 1/ à nous hérétiques; â vous êtes

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4 femmes, je vous dirais avec Paul : Femme doit «se taire à l'église. A Rome que trouve-t-On? Rois «et Reines qui vivent là sont des hermaphrodites, «des androgynes, cynoedi et poedicones... Or sus, « empereurs, rois, princes et seigneurs, mettez-moi « la main sur le pape ; que Dieu ne bénisse pas les « mains paresseuses ! Enlevez-lui Rome, la Roman- « diole, Uxibin, Bologne, et tout ce qu'il possède ; «c'est un détenteur de mauvaise foi... il a volé « l'empire. Pape, cardinaux, racaiUe romaine, pendez- « moi tout cela ; et arrachez-leur la langue comme à «des blasphémateurs, et hissez-les à un gibet, « conmie ils y plantent leurs bulles.

* Vraiment, si j'étais empereur, je sais bien ce que « je ferais. De toute cette canaiUe de pape, de car- «dinaux et de famille papale, je ferais un paquet, ♦ que je coudrais dans un sac. A Ostie, pas loin de «Rome, à trois milles, est ime toute petite rivière « qu'on nomme Mare Tyrrhénum, bain nierveilleux « pour guérir plaie, pustule, et toute espèce de maladie «papale. Là, tout doucettement, je les plongerais. «S'ils avaient horreur de l'eau, car énergumènes et « fous sont hydrophobes, je leur adjoindrais une « pierre, celle sur laquelle leur ÉgHse est fondée, et « puis les clefs qui leur servent à lier et à délier tout ce « qui est dans le ciel et sur la terre... A leur cou, je « suspendrais les décrets, les décrétales, les clémen- « tines, les extravagantes, les bulles, les indulgences, «le beurre et le fromage, et je réponds qu'en une

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«demi-heure, ils seraient guéris de toutes leurs «souillures...

« Gloire à Dieu ! j'ai démontré que le pape qui se « vante d'être le chef visible de l'Église, le vicaire du « Christ, n'est que le prince de l'Église maudite, des « garnements de ce monde, le vicaire de Satan, « l'ennemi de Dieu, l'adversaire du Christ, le docteur «de mensonges, de blasphèmes et d'idolâtrie, un « archi- voleur, un régicide, un souteneur de mauvais «lieux, l'Ante-Christ, l'homme du péché, le fils de «perdition, l'ours-loup.

« Que Dieu me soit en aide I Amen ! »

Que cette fureur, dont l'expression est assurément peu déUcate, participe d'un sentiment profond de la supériorité germanique, c'est ce qui ne fait pas de doute : « Pauvres Germains, nous avons été « trompés, nous étions créés pour être les maîtres, il «nous a fallu courber la tête sous nos t5n:ans et «tomber dans l'esclavage. Nom, titre, insignes « de la royauté, nous possédons tout cela. Force, puis* « sance, pouvoir, droit, liberté, tout cela appartient « aux papes qui nous l'ont volé. A eux le grain, à nous « la paille. Il est temps que nous cessions de nous «contenter du simulacre de l'empire et que le « sceptre nous soit restitué, et avec le sceptre notre « corps et notre âme et nos trésors ; il est temps « que la glorieuse nation teutonne cesse d'être le « jouet des pontifes romains. Parce que le pSLpe cou- « ronne l'empereur, il ne s'ensuit pas que le pape

« soit supérieur à l'empereur. Samuel qui couromia «Saûl et David n'était pas au-dessus de ces rois, «ni Nathan au-dessus de Salomon qu'il consacra. « Que l'empereur donc soit un véritable empereur, « qu'il ne se laisse voler ni son glaive ni son sceptre. » C'était évidemment mettre le pouvoir civil audessus du pouvoir spirituel : « Le pouvoir civil ne peut « rien, dit-on, contre le pouvoir spirituel ; mais cela «est faiix... Le curé est-il déposé, il redevient ce « qu'il était, simple bourgeois. Caractères indélébiles, « chimères ! D'où vient le pouvoir sécuUer? de Dieu. « Donc il devrait s'étendre sur toute espèce de têtes : «tête de pape, tête d'évêque, tête de moine, tête « de religieuse... Qui a convoqué le premier concile de « Nicée? Constantin. »

En fait, le pouvoir spirituel est aboli par Luther, puisque, d'une part, il est dilué entre toi^s les hommes : « Nous avons tous le même baptême, le même évan- « gile, la même foi ; nous sonmies tous égaux... nous « sontunes tous prêtres » ; et que, d'autre part, tous les hommes doivent obéir au pouvoir civil.

Ces doctrines auraient bien pu tourner au profit du pouvoir impérial, que Luther a adulé et ménagé selcm ce qu'il en espérait ; mais comme il se trouva que l'empereur soutenait la cause cathoUque, Luther légitima la révolte contre lui : « Résister à ces chiens « de meurtriers, ce n'est pas faire de la rébelUon : « qui dit papiste dit oppresseur. Donc voilà le rebelle, « qui n'a pour lui ni le droit divin, ni le droit des

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« hommes : méchant qui ressemble dans ses péchés an « meurtrier, à l'insensé. >^ Et le {sotestantisme luthérien se développe tout au bâiéâce des princes : «La voix de Clément VII n'est pas plus écoutée, «dit im historien, que celle de l'empereur. Luther «a fait des grands vassaux de l'empire autant de «tyrans qui tourmentent les corps et violentait « les consciences ; âme et matière, tout doit leur « obéir. Us régnent en despotes dans le palais élec- « toral comme dans le sanctuaire : à eux la police « de la commune et de l'église. C'est sous leur inspi- «ration quelle ministre évangélique est au, oint, « ccwisacré, qu'il prêche et administre les sacrements ; ♦ juges de l'orthodoxie du pasteur, ils peuvent le «chasser quand ils ont décidé qu'il^n'enseigne pas « la pure parole du Christ ; ce sont les interprètes « infaillibles de l'esprit et de la lettre des Écritures. » A cet égard, il y a lieu de faire une différence de Luther à Jean Huss, qui favorisait le peuple et attaquait les princes ; là est un des secrets du sort opposé qui échut à chacun des deux hérésiarques.

On sait la part incalculable qu'eut dans le succès du mouvement luthérien la sécularisation des lÀ^as de l'Église et du clergé. La confiscation n'allait i»s sans d'étranges excès populaires, mascarades et saturnales. D'immenses passions étaient soulevées. Les viols de nonnes, les mariages de moines et de rehgieuses, leurs divorces se multipliaient. La polygamie était demandée et prêchée jusque dans les paroisses de

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Witt^iberg ; iMther ne trouvait aucun texte pour s'y opposer. En ccnnpagnie de Mélanchton et de Bncer, il autorisa la Wgamie de Philippe, landgrave de Hesse. La poiyganrié fut largement réalisée à Munster par Bockelsofan, dit Jean de Leyde, Bigaunie et pc^ygamie ont été pratiquées à diverses reprises dans i'Mstdre d'Allemagne par de» provinces et par des princes avec Tassentiment effectif des autorités ecclésiastiques réformées.

Les passions atteignaient le peuple. Les paysans se soulevaient. Ds s'adressèrent à Luther pour qu'il soutînt leur cause ; mais a|M"ès leur avoir prêché la soumission, il prit parti contre eux et pour les princes avec violaice: «Allons, mes princes, aux « armes ! frappez I Aux armes ! percez I les temps « sont venus, temps merveilleux, où avec du sang de «rustres, un prince peut gagner plus facilement le « ciel que nous autres avec des prières. Frappez ! «tuez ! percez ! en face ou par derrière ; car il n'est «rien de plus diabolique qu'un séditieux, c'est un « chien enragé qui vous mord, si vous ne l'abattez. « Il ne s'agit plus de dormir, d'être patient ou misé- « ricordieux : le temps du glaive et de la colère n'est « pas le temps de la grâce. Si vous succombez, vous «êtes martyrs devant Dieu, parce que vous marchez « dans son verbe ; mais votre ennemi, le pa5^san « révolté, s'il succombe, n'aura en partage que la gé- « henné étemelle, parce qu'il porte le g^ve contre «Tordre du Seigneur ; c'est im enfant de Satan. »

Je ne sais d'où Luther tient sa haine et son mépris des paysans : « A l'âne du chardon, un bât et le fouet ; « c'est le sage qui l'a dit, aux paysans de la paille « d'avoine. Ne veulent-ils pas céder? Le bâton et la « carabine, c'est de droit. Prions pour qu'ils obéissent, « sinon point de miséricorde ; si on ne fait siffler l'ar- « quebuse, ils seront cent fois plus méchants. » Et ailleurs : « Un rebelle ne mérite pas qu'on fasse avec « lui de la logique, c'est avec le poing qu'il faut lui « répondre jusqu'à ce que le nez saigne ; les pa5^sans «ne voulaient pas m'écouter, il fallait bien leur « ouvrir les oreilles à l'aide du mousquet. Qui ne veut « pas ouïr un médiateur armé de mansuétude, ouïra « le bourreau armé de son couteau; j'ai bien fait, moi, « de prêcher contre de pareils garnements la ruine, « l'extermination, la mort... »

Il semble que Luther, qui dans l'ordre spirituel professait le serf arbitre, et à sa suite les théologiens protestants, aient admis une sorte de thécwrie de l'esclavage poHtique : « Vous voulez vous aJSranchir de « l'esclavage, écrit Luther aux paysans ; mais l'esda- « vage est aussi vieux que le monde. Abraham avait «des esclaves, et saint Paul étabUt des règlements « pour ceux que le droit des gens a réduits en ser- « vitude... Vous allez jeter les hauts cris à la lecture « de ma lettre, et vous direz que Luther est devenu « le courtisan des princes ; mais avant de repousser «mes conseils, examinez-les. » Naturellement, les princes se font forts d'ime telle doctrine : « Rien,

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« disent-ils, n'est enseigné dans rÉcriture en termes «plus formels que l'obligation d'obéir aux princes «de ce monde. Quiconque se révolte contre son « prince se révolte contre Dieu. Malheur à ceux qui « désobéissent à leurs madtres ! Veux-tu ne rien avoir « à redouter du pouvoir, fais ce que le pouvoir te << commande. Résistes-tu, tremble I car Dieu lui a « remis l'épée. Le pouvoir vient de Dieu ; ton maître, « c'est le serviteur de Dieu, le vengeur de Dieu. La « liberté chrétienne ne consiste pas à dénier les dîmes, « le cens, l'impôt, la corvée, les droits seigneiuîaux, « mais à obéir aveuglément à tout ce que prescrivent « les souverains de ce monde : voilà la doctrine de * salut que doivent prêcher les prêtres à leurs « ouailles : si les ouailles embrassent la Uberté diabo- « lique de la chair, c'est au péril de leur âme, de leur « corps et de leurs biens. »

En somme, Luther, pêle-mêle et à travers des impulsions souvent contradictoires, apportait à l'Allemagne la réalisation de quelques-uns de ses instincts séculaires ; il déterminait chez elle une éruption de germanisme'et de barbarie contre la civilisation latine et xme violente excitation à s'en séparer, à la contredire, à en prendre le contre-pied, à la saccager, à la nier ; il ouvrait ime voie à la divinisation personnelle pour laquelle les Germains avaient manifesté un commencement d'inclination, en se montrant favorables à l'hérésie d'Arius : « L'homme, disait Luther, ^ ne peut pas naturellement vouloir que Dieu soit

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« Dieu. Il aimerait mieux être Dieu lui-même, et que « Dieu ne fût pas Dieu. »

Les princes profitant du mouvement et devenant les chefs de la religion, Luther donna à ses compatriotes une occasion formelle d'exalter la force, de Tadorer et d'en préparer la déification ; il les soulage par une abdication du serf arbitre devant toute volonté souveraine ; et leur offre par suite une justification de la servilité vis-à-vis des pouvoirs publics.

«Chez Luther, dit M. Chamberlain, Anglais con- « verti au pangermanisme jusqu'à se faire Allemand, « Religion ne veut pas dire ÉgUse, mais englobement «de la vie et de la patrie, considérée comme un « dessein divin. C'est pourquoi on peut dire que la «puissante Allemagne actuelle, c'est l'Allemagne de «Luther. L'Allemagne parle ses discours, pense ses « pensées, accomplit ses actes comme il l'a voulu ; les «questions de dogme n'inquiètent pas l'esprit alle- « mand. Celui qui connaît bien Luther, connaît bien «l'Allemagne. »

abaissement de l'empire

L'œuvre de Luther aggrava à un point extrême le désordre où était l'empire et dont la monarchie de Charles-Quint et de la Maison d'Autriche avait paru propre à le guérir. Je ne parle point de l'émiettement religieux qui résulta du mouvement protestant, ni des universités réformées s'excommuniant les unes

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1^ autres. Par la voie des dissensions religieuses, on marcha à la guerre civile.

La France était dans une nécessité trop grande pour hésiter sur la nature de ses alliances. François I^ lia partie avec les protestants d'Allemagne. Charles-Quint les bat à Muhlberg en 1547, Henri II est reconnu par les princes allemands ♦protecteur des libertés germaniques ». On ne saurait exagérer la signification d'un tel titre décerné au roi français. Metz, Toul et Verdun sont réunis à la couronne en 1551 et les cavaHers français avec enthousiasme mènent leurs chevaux boire jusque dans « la rivière du Rhin ». La France, attristée un moment par la' défaite de Saint-Quentin, en 1557, est consolée dès Tannée suivante par la prise de Calais.

Malheureusement, nos désastreuses guerres de religion arrêtèrent pendant plus d'un demi-siècle nos progrès. En Allemagne, le cathoUcisme, profitant des dissensions protestantes, regagnait beaucoup de terrain. On put croire que l'Allemagne allait être r^idue à l'Église. Les protestants se jetèrent, dès le commencement du xvii® siècle, dans la guerre, cette guerre qui devait prendre le nom de «Guerre de Trente Ans ». Notre aUiance fut conclue avec le roi de Suède, Gustave- Adolphe. En 1635, nous étions défaits à Corbie et nos ennemis étaient une fois de plus aux portes de Paris ; mais dès 1639 TAlsace nous était conquise, Arraspris en 1640, et de 1643 à 1648 une série de victoires triomphantes, Rocroi, Fribourg, Nordlingen,

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Lens, nous portaient aux traités de Westphalie. Ces traités nous assuraient la haute et la basse Alsace, en même temps qu'ils consacraient Tindépendance de la Suisse. Ils nous concédaient le libre commerce du Rhin. Ainsi recevait une certaine satisfaction l'antique vœu que formule l'adage : GaUia bibai Rhenum ! La Suède était installée dans l'Allemagne du Nord. Les princes et les États de l'Allemagne recevaient le droit de suffrage dans les affaires impériales et le droit de faire des aUiances, sauf contre l'empereur. Les protestants étaient admis à la chambre impériale et au conseil aulique. En réalité, l'unité poUtique de l'Allemagne, qui ne s'est jamais réalisée sans être fatale à l'Europe, était brisée. Deux siècles d'h^émonie française, et des plus beaux qui soient dans l'histoire du monde, allaient s'ouvrir et dont profiterait l'Allemagne même. Malheureusement, cette troisième victoire de la latinité allait seulement recouvrir un dangereux ferment de germanisme qui avait pris des formes singuUères et qui fut dès lors en passe de prendre un- accroissement redoutable.

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