FRÉDÉRIC LE GRAND
Je passe sur Frédéric-Guillaume I®', brute sauvage, toujours armé de bâtons, buveur terrible, se vantant de faire sauter les têtes «comme des carottes», hanté de la manie d'avoir des régiments de géants, fou, mais bon administrateur, rouant de coups ses sujets dans la rue et son fils qu'il traîne par les cheveux. Outré de ces mauvais traitements, le futur grand Frédéric veut fuir avec son ami Katte. Le roi ^ait couper la tête à Katte sous les yeux de Frédéric à qui il songea d'abord à faire appliquer le même supplice. C'est que fuir, c'était déserter. Un trait bien amusant de la psychologie de ce barbare, c'est sa défiance à l'égard du calvinisme, à cause de la doctrine de la prédestination ; il redoutait que les soldats ne pussent
se persuader et s'autoriser d'une prédestination à déserter.
Son fils, le fameux Frédéric II dit le Grand, fut assiu-ément un des plus méchants hommes qui aient existé. Bossuet a dit noblement, à la française : « Loin de nous les héros sans humanité ! » Certes, en voilà bien un. Personne mieux que lui n'a affermi la triple tradition prussienne : bien faire la guerre, pratiquer savamment l'espionnage, sophistiquer l'opinion publique. Mais comme ces divers services n'avaient pas acquis le développement ûnmense où ils furent portés depuis, on peut dire de Frédéric qu'il a fait tout cela lui-même.
Il était homme d'esprit : « Quand M. le maréchal de Soubise se met en campagne, disait-il, il se fait précéder de cent cuisiniers ; moi, je me fais précéder de cent espions. » Son système était d'arracher des renseignements par la terreur.
Mais c'est comme menteur qu'il nous intéresse ; voyons-le comme tel. Il croit en Dieu comme ouvrier du monde, mais non comme Providence ; ce sont à peu près les opinions du dictionnaire philosophique dé Voltaire. Y a-t-il Kbre arbitre de l'homme? Il hésite. Dans tous les cas, il est bien convaincu que Dieu n'a aucun égard aux individus et qu'il n'y a pas d'immortalité de l'âme. Il est complètement antichrétien, il méprise, il hait la reUgion,ilhait les prêtres cathoUques, mais tout aussi bien les pasteurs « vieux cafards, cagots, triples saints, vieux vétérans,
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maquignons de Calvin » ; s'il lui arrive de nommer Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est comme par hasard ; à la fin du mois de mars, quelqu'un qui sait comment il faut lui faire sa cour lui répond : «Votre Altesse royale aura voulu anticiper sur le poisson d'avril ». Et il dit à Katte : « Dieu se fout de vous et de moi ». Mais comme colonel et futur summus episcopus de son royaume, il fait à son régiment de pieux sermons traduits de Bourdaloue, de Fléchier et de Massillon.
Son Anti-Machiavel est im livre édifiant. Un prince ne doit pas faire de conquêtes, mais qu'il tâche plutôt à être le père des princes ses voisins. Qu'il se préserve de toute ambition déréglée et ne se laisse pas séduire à la fausse gloire. Rien ne vaut mieux que la bonne foi, et rien n'est plus sacré que le serment, c'est ce qu'il faut maintenir contre le docteur de la scélératesse, c'est-à-dire Machiavel. Il faut garder la plus stricte fidâité aux traités, et, en général, ne duper per^nne. La république est d'ailleurs une forme de gouvernement préférable à la monarchie, mais là où la monarchie existe, toutefois n'y touchons pas. Que le prince se défende de procéder à des massacres^ qu'il pratique la justice et cultive l'humanité ; il lui faut être honnête homme, vivre dans la probité et professer la candeur. Il doit mettre au premier rang de ses soucis la tranquillité de l'Europe et l'équiUbre européen.
Deux mois avant son avènement, Frédéric écrit
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en mauvais vers à son ami Joidan (il est vrai que sont des vers français, ce qui excuse la forme) :
<t Tu me verras toujours humain D'une allure simple et unie Pacifier le genre humain, »
Il avait promis de défendre Marie-Thérèse en véritable chevalier. Il se jette en pleine paix sur sa province de Silésie et, conmie pas im autre roi de son époque, propage l'incendie à toute l'Europe, lui inflige les guerres les plus dures qu'elle eût subies depuis cent ans, nouant et déchirant ses alliances avec l'impudence la plus effrontée et dépeçant systématiquement les nations voisines. Il réussit. Les Prussiens plus tard plaçaient son portrait sur des autels et brûlaient de l'encens devant son image comme devant celle d'un dieu.