LE SYSTÈME DU MENSONGE
Les Allemands, que les écrivains de l'antiquité représentent comme naturellement menteurs, se sont raidis parfois pour se défendre de ce vice. Ils se sont guindés. Outre qu'ils ne manquent pas de louer leur propre sincérité et leur candeur, leurs philosophes ©nt su flétrir le mensonge tout en le pratiquant. La conduite de Fichte est toute pleine à la fois de hardiesse et d'hypocrisie. Personne plus que Kant, L'apôtre du devoir absolu et de l'impératif caté-
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gorique, n'a honni le mensonge, personne ne Ta proscrit d'une rigueur plus inflexible. Même à des assassins poursuivant ime innocente victime réfugiée chez nous et qu'on pourrait sauver en les dépistant, il faut répondre : « Elle est là » I Kant fut mis une fois dans le cas de répondre par un mensonge ou par la vérité. Le roi Frédéric-Guillaume II lui ayant demandé la promesse de ne plus traiter des questions religieuses, il s'y engage comme fidèle sujet de Sa Majesté. Quand le roi fut mort, il recommença, et comme on lui objectait son engagement, il déclara qu'il avait eu soin de ne le prendre que comme fidèle sujet de Sa Majesté, de manière à s'en tenir pour relevé lorsque le roi ne serait plus. Mais pour ne s'engager qu'envers le roi vivant et s'envelopper dans sa restriction mentale, il avait adressé son serment à Sa Majesté. Or, dans la doctrine de la vertu, ch. II : « Des devoirs de l'homme envers lui-même, en tant qu'être moral : ils sont opposés aux vices du mensonge, de l'avarice et de la fausse humilité (de la bassesse), art. I, Du mensonge, § 9 », il écrit : « La plus « grande transgression du devoir de l'homme envers « lui-même, considéré simplement comme être moral « (envers l'humanité qui réside en sa personne) c'est 4 le contraire de la véracité, c'est-à-dire le mensonge.,. «ie mensonge est l'avilissement et comme l'anéantis- 4 sèment delà dignité humaine. Un homme qui ne croit « pas lui-même ce qu'il dit à un autre (fût-ce à ime « personne idéale) a encore moins de valeur qu'une
gô CE qu'est le germanisme.
« simple chose. » Or, en promettant à Frédéric-Guillaume II de ne plus écrire sur les matières religieuses, Kant ne croyait pas lui-même ce qu'il disait à cet autre ; mais pour cacher sa pensée à cet autre, il faisait sa promesse à la Majesté qui est une personne idéale et au surplus ne meurt pas avec le roi. De quelque côté qu'il se tourne, il mentait donc et fort bien, en dépit de ses ruses de conscience ; et s'il fallait le juger d'après l'excès de ses propres principes et de ses expressions, il faudrait dire qu'il a avili et anéanti en lui la dignité humaine. Disons seulement qu'il s'est conduit en bon fonctionnaire prussien, obéissant, plat et hj^ocrite, et probablement dupe de[sa propre hypocrisie servile.
Il s'est formé à sa suite toute ime école de casuistes tout aussi habiles à ruser avec la vérité ou même plus cyniques à l'écarter délibérément. Johann- Frédéric Gillet, Becker, Jean-Georges Gebhard, Freder, Spalding, Reche ont établi des théories en vertu desquelles l'État étant supérieur à la religion, celle-ci doit être considérée simplement comme utile ; et l'éducateur doit l'enseigner quand même il n'y croirait pas. Le mensonge religieux doit être systématiquement pratiqué avec le peuple.
On voit que la fameuse théorie pragmatique de Nietzsche, dite du « mensonge pour la vie t>, est loin de se présenter à l'état isolé dans la pensée allemande. De même la falsification de la dépêche d'Ems, la violation de la neutralité d^ la Belgique déchirée
comme un chiffon de papier ont leurs racines dans un grand fonds conmiun de fraudes dont la Prusse conserve actuellement la tradition et tient école. Elle a fait des disciples remarquables, dont aucun cepen-. dant n'est comparable au prince et au gouvernement de la Bulgarie qui ont peut-être étonné même leura maîtres.