CONFUSION DES POUVOIRS
A cette séparation des deux pouvoirs, un rude coup fut porté par le protestantisme qui confondit les deux domaines. On vit le roi d'Angleterre et le roi de Prusse devenir les chefs de la religion dans leurs États, conmie le czar l'est dans les siens.
On ne constate pas que la confusion des pouvoirs ait produit partout des effets aussi déplorables et désastreux qu'en Prusse. Je ne crois pas que les rois actuels d'Angleterre ou de Suède soient des pseudopapes qui se prennent très au sérieux dans ce rôle ; mais il en va tout autrement en Prusse et on en peut discerner quelques causes.
Il y a des peuples qui sont restés tout entiers catholiques ou à peu près ; il y en a d'autres qui ont passé au protestantisme tout d'un bloc, comme l'Angleterre ou la Suède. Dans ces pays, le roi s'est trouvé en face d'un clergé tout formé, compact, ayant la tradition de la direction spirituelle, et le pouvoir royal n'a pas tardé en fait à la lui laisser. En Prusse l'État, il est vrai, devint nettement protestant ; mais, au moment même où il passait à la réforme, il comptait des sujets catholiques dont il n'entendait pas se priver, soit en Pologne, soit dans les pays rhénans. En outre, il a été appelé à défendre de bonne heure les catholiques du midi de l'Allemagne,
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notamment la Bavière, contre Tinfluence de l'Autriche. Ce n'est pas tout ; si la réforme en Prusse fut d'abord luthérienne et dans les chefs et dans le peuple, un des électeurs/ayant eu des raisons de se ménager la faveur des Hollandais, n'avait pas hésité à se faire calviniste. En vertu de ces faits si complexes, l'idée se fit jour que l'État était supérieur à toutes les sortes de confessions religieuses, si diverses, et quelles qu'elles fussent. Divergentes en soi, l'État fut le point où elles aboutissaient toutes comme à un sommet et où on les dominait de haut. « Après la « réforme, dit Lavisse, les Églises nouvelles ont été les « servantes de l'État, et certains recueils officiels de « prières où le roi est traité à peu près comme Dieu (<fet les princes et les princesses comme des saints, «montrent bien l'existence d'un christianisme à ♦ l'usage du roi de Prusse ». Inversement, on peut dire que le roi de Prusse, chrétien ou non, cessa, d'être à l'usage du christianisme. Frédéric II traita avec les mêmes ménagements et le même mépris toutes les confessions religieuses ; c'est pourquoi les coryphées du xviii® siècle prônèrent, chantèrent sa tolérance. Était-ce bien sa tolérance qui leur agréait si fort? N'était-ce pas plutôt le mépris qu'il faisait du christianisme qui plaisait à la haine qu'ils en avaient? Quant à lui, sa tolérance ne partait d'aucune vue religieuse ni d'aucun principe moral, il n'avait rien en lui qui l'y attachât ; s'il la pratiquait, c'était pour des raisons strictement poli-
tiques et d'utilité. U aurait to^t aussi bien pratiqué le contraire. La seule maxime où il fût ferme, c'est que J'État avait à se servir des religions tant ^u'il en recevait des services ,et pas au delà, qu'il ne leur en devait aucun et qu'il était infiniment plus pcéckux qu'aucune d'elles, à vrai dire ^ul précieux.
Puis les théoriciens que nous avons renoMitrés quand il s'est agi de la fraude pieuse intervinrent et décidèrent sans peine que le pouvoir spirituel était dans l'État. Un bon nombre d'actes officiels du gouvernement prussien, tels que l'édit de Frédéric- Guillaume II en 1788, prouvèrent que l'État se reconuaissait le droit de régler la théologie à sa guise et à son profit.