L'ALLEMAGNE BRUTALE
l'ab^lu
< Qui fait l'ange, fait la bête », dit Pascal. Et to«t de même qui fait le dieu fait la l^rute.
La philosophie allemande a vaticiné au peuf^ allemand qu'il était la sujH:ême incarnation de l'absolu. Le peuj^e allemand en a tiré cette leçcm qull était chargé de faire passer partout l'absdu en acte. Il lui incconbait d'oiiganîser la conqt^e allemande universelle à l'imitation de l'empire nmiain, mais en proiant le contre-pîed de la civilisation latine et dirétienne ; il y aurait au sommet un César divin qui serait à la fois imperator et summm ponHfex, dispensateur des biens teniporels et arbitre des âmes. Et fe travail de pr^xuation a. été attaqué sur toos les points.
Conmii&cit réalisa: Fabsolu aBenuasd en Ih^o&e? Par le labeur le plus obstiné et le pîus méticateux,
on s'emparerait de toutes les sources ; quant à ce témoignage objectif ndes siècles, on Torganiserait d'un point de vue subjectif et on le falsifierait siu: tous les points où il serait utile. Déjà après la guerre de 1870, notre Fustel de Coulanges protestait contre ces basses méthodes au nom de la loyauté de l'histoire. De rAllemagne, on ferait le centre historique du monde» sous prétexte qu'elle a été longtemps dotée du titre impérial. Et il s'est trouvé un certain nombre de ridicules Allemands pour soutenir que tout ce qui avait paru de grand hors des limites de l'Allemagne avait pourtant une origine allemande. C'est ainsi que Shakespeare le Celte devient un Allemand, Léonard de Vinci n'est autre qu'un certain Wincke, Titien ou Vecellio est Vetzell, Michel-Ange Buonarotti est Bohnrodt, Lafayette, Descartes, Pascal, Cuvier, Robespierre, Balzac, Musset, Lamartine, Hugo, Zola sont de race allemande. Arouet de Voltaire est Arwid, Diderot Tietroh, M. Briand est Brandt. Bonaparte était Allemand, Jeanne d'Arc aussi et de même Jésus-Christ, dont le nom est l'équivalent d'Arminius ou Germanus. Qu'il se trouve dans un peuple des fous pour avancer de tels coq-àl'âne, c'est triste ; mais qu'il s'y trouve tant de sots pour les écouter gravement, voilà qui est stupéfiant. Pour s'emparer de la nature, les Allemands ont déployé les plus étonnants efforts! Leurs laboratoires ont été merveilleusement développés pour en surprendre tous les secrets, et une prodigieuse oigani-
sation économique, industrielle et commerciale, servie par un incomparable réseau de chemins de fer et de canaux, a tendu à en mettre en valeur toutes les ressources et toutes les forces, à en faire absolument, selon la formule de Fichte, * la propriété de laraison ». Bien que leur littérature soit la moins universelle du monde et assurément la moindre parmi celles qui comptent, ils se persuadent fortement de son excellence ; conformément aux fadaises proférées par Fichte sur les vertus m3rstérieuses de la langue allemande, ils veulent y entendre la voix même de l'absolu. En peinture, ils n'ont jamais eu le sens ni de la couleur ni de la lumière, et ils se rejettent sur le des^ sin, qui s'apprend davantage par le travail et relève plus directement de l'enseignement pédagogique ; toutefois ils ne sauraient le rendre bien finement expressif ; ils procéderont par masses et, cherchant dans cette voie une manifestation de l'absolu et un symbolisme de la force brute, ils aboutissent au style colossal qui fait à peine partie de l'art et dont la laideur paradoxale et inexprimable ne trouve presque pas de points de ^comparaison, sinon peut-être chez les Papous. Dans la musique qui, étant de tous les arts le moins pur d'éléments sensibles, est celui où ils ont le mieux réussi, ils ont atteint avec Wagner une forme de colossal où cette fois ne manque pas une sorte de violente valeur esthétique, mais qui exprime davantage le débancfement des forces naturelles que le chant des émotions humaines.
Leur pédagogie, dont Une faut pas séparer la pédagogie militaire, s'est proposé, conformément au progranmie de Fichte, de s'emparer de tout l'homme, sans y presque rien laisser d'individuel, et de le « mécaniser». Les disciplines en sont conçues conmie essentiellement collectives ; il ne s'agit pas de former l'individu, encore bien moins est-il jamais question de 4 l'émanciper », comme on dit chez nous ; l'affaire est de l'adapter absolument à la machine sociale. Le maître d'école allemand doit être envisagé conwne un sous-officier de l'ordre civil. L'élite sera fournie naturellement par les classes supérieures et l'élite militaire spécialement par la noblesse. S'il y a un grand homme, il sera une force absolue qui saura bien se faire jour d'elle-même.
Le peuple allemand n'a pas besoin d'apprendre la vertu, car, d'une manière générale, il ne peut pécher absolument, étant le divin sur la terre. Les individus allemands eux-mêmes sont vertueux par nature. Aussi appartient-il à ce peuple extraordinaire d'organiser l'empire universel éthique. L'Allemagne se complait autant dans la louange de sa vertu que nous nous complaisons dans l'étalage et on pourrait dire dans le déballage de nos vices, toujours mis en montre ; mais nous ne sommes pas pharisiens...
Enfin tout a été fait pour porter le militarisme à l'absolu. On s'est moins proposé de faire du soldat un homme courageux et conscient de son courage qu'une machine absolument obéissante et m^e
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craintive peu: rapport à ses chefs. Cette conception est une tradition fondamentale de la Prusse. Je n'entends nullement dire par là que les Allemands manquent de courage, une telle allégatitm n'aurait pas de sens ; mais ce courage demande à être disaj^lné et employé par une méthode collective où Tindividu laisse sa personnalité sous les sévkes corporels et dont le sjfmbole est le pas de parade. Ainsi est mcmtée une machinerie guerrière énorme, admiraWement agencée jusque dans les détails et qui évoque de nouveau les idées de colossal et d'absolu.