‹ Ce qu'on peut voir dans une rueChapitre 2 sur 11 · LE NUMERO · texte numérisé non relu

LE NUMERO

Qu'on ne cherche pas àdeviner sur ce qui va suivre le point de Paris où j'exerce mes fonctions, qu'on ne cherche pas non plus des noms réels sous les noms imaginaires dont je ferai usage; toutes mes précautions sont prises pour dérouter les curieux et les jeter dans de fausses voies. Je sais qu'il ne manque pas de gens prêts à mettre une étiquette sur chaque sac et à désigner les originaux de tous les portraits de fantaisie. Il est bon que le public soit en garde contre ces petites malignités; avec moi elles seront gratuites et manqueront de fondement: j'appartiens à une institution où la réserve est une loi et qui ne spécule pas sur le scandale.

Parmi les habitations situées dans mon ressort, il n'en est point qui ait un plus grand aspect que le numéro 50. C'est un vaste hôtel, fièrement campé entre cour et jardin, et qui semble seul avoir gardé des airs de race au milieu des con-

struclions bourgeoises dont il est environné. Isolé de toute part et débouchant sur deux rues, il olîreun des rares échantillons de ces résidences que Tancienne noblesse avait su se ménager au cœur de Paris, et qui disparaissent peu à peu sous le marteau de la spéculation ou les servitudes de l'utilité publique. Composé dans un goût sévère, cet hôtel a une décoration appropriée à la destination des lieux; le péristyle, Tattique, le corps de logis et les deux ailes en retour forment un ensemble où rien ne jure, et sur lequel Tœil se repose avec un charme mêlé d'étonnement.

L'avouerai-je? Quoique je fusse sur mes domaines et en face d'un de mes administrés, je ne pouvais passer devant ce numéro 20 sans une certaine émotion. Cent fois par jour le devoir m'y ramenait, cent fois je sentais mon cœur battre et ma curiosité s'éveiller. Il me semblait qu'un froid glacial s'échappait de cette enceinte, et qu'une énigme était posée derrière ces murs. L'hôtel était habité; il comptait, entre les membres de la famille et la domesticité , un personnel considérable ; on y vivait sur un grand pied et comme il convient à des privilégiés de la naissance et de la fortune. Et pourtant aucun bruit, aucun mouvement ne rendaient sensibles au dehors les détails de la vie intérieure. On eût di un monastère assujetti à la loi du silence et astreint à un séquestre rigoureux. A peine, de loin en loin, voyait-on les gens de service entrer ou sortir par la petite porte de l'hôtel, et encore y mettaient-ils une réserve qui s'élendait à tous les actes de la livrée et faisait évidemment partie des consiones de la maison. Pour être ainsi obéis, il fallait que les maîtres fussent à la fois bien généreux et bien sévères.

J'avais beau, dans le cours de mes allées et venues, prendre cette habitation pour mon point de mire et l'entourer d'une surveillance qui, sans être apparente, n'en était pas moins active, rien ne s'y laissait voir qui Cùt de nature à me donner satisfaction. Presque toujours les portes demeuraient closes ; et quand par hasard elles s'entr'ouvraient au moment de mon passage, mes découvertes se bornaient à la perspective d'une cour déserte, d'un perron solitaire et d'une façade muette. Il est vrai que, d'un certain point de la rue, on apercevait, au-dessus des chaperons du mur, la ligne des croisées du premier étage; mais ces croisées, garnies d'épais

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rideaux, ne s'animaient que rarement el dans les jours de réception. En temps ordinaire, elles paraissaient comme condamnées: pas un être vivant ne s'y montrait; d'où l'on pouvait conclure que la partie vraiment habitée de Thôtel faisait face sur le jardin et se trouvait ainsi placée hors de la portée des regards indiscrets.

On devine qu'à raison même de ces obstacles j'attachai plus de prix à réussir. La place se refusant à capituler, j'en lis l'objet d'un siège en règle. J'allai d'abord aux informations. L'hôtel appartenait au comte de Montréal, dont la noblesse ne date ni de ce siècle, ni de l'autre, un gentilhomme Dormand se rattachant par ses ancêtres au sang des ducs qui firent la conquête de l'Angleterre. A en croire les bruits du quartier, le comte ignorait lui-même à quel chiffre s'élevaient ses richesses : il avait cinq châteaux sur divers points de la France, de grands immeubles dans Paris, des valeurs de toute nature, rentes sur l'État, actions de chemins de fer, obligations de compagnies pour des sommes qui échappaient à toute évaluation, enfin un mobilier aussi précieux par la date que par l'origine et où ne figuraient que des morceaux de choix, tableaux, livres, statues, bois sculptés, bronzes, services de table, tentures, cristaux, porcelaines, rappelant les noms de maîtres illustres ou les grandes époques de l'industrie et de l'art. Peu de personnes étaient admises à voir ces collections; mais les connaisseurs en savaient le détail et en racontaient des merveilles.

Du comte lui-même, la chronique du quartier ne disait rien de précis. C'était un homme d'un âge mur, maniant bien un cheval, de bonnes manières et du plus grand air. Sa physionomie était naturellement si sérieuse et son regard si froid, qu'il imposait même au passant ; toute curiosité déplacée eût cédé devant la dignité de son maintien. 11 sortait rarement, et, quand il sortait, ses absences n'étaient jamais longues. Plusieurs fois on l'avait vu quitter l'hôtel et y rentrer brusquement, sans qu'on put assigner un motif a ces caprices. Ses courses devaient-elles se prolonger, il se faisait suivre par un valet, tantôt â pied, tantôt monté comme son maître; il tenait sans doute à avoir toujours quelqu'un sous sa main et â ses ordres. C'était un véritable seigneur dans toute l'acception du mot : rien chez lui ne sentait le parvenu.

Quant à son inlérieur, les renseignements laissaient aussi beaucoup à désirer. Tout ce qu'on en savait, c'est que la famille se réduisait à trois membres, le comte, sa sœur et sa femme. La comtesse menait peu de bruit et il n'en était question au dehors que pOur citer sa beauté, qui faisait événement lorsqu'elle traversait la rue dans son équipage. Les gens de magasin franchissaient le seuil de leur porte , afin de la mieux voir, et ne tarissaient pas d'éloges sur ses perfections. Suivant les études et les goûts, chacun lui cherchait des types de comparaison : ceux-ci en faisaient une vierge de Raphaël, ceux-là une divinité mythologique. Tous s'accordaient à vanter la pureté de ses traits, la douceur de son regard et le charme incomparable répandu sur sa physionomie.

Mais ce qui, plus encore que les avantages personnels de la comtesse, défrayait les conversations du quartier, c'étaient les façons et les airs de la sœur du comte, mademoiselle de Montréal, ou plutôt mademoiselle Pulchérie, comme on avait coutume de l'appeler. Impossible de la voir , ne fût-ce qu'un instant, sans garder le souvenir de cette apparition. Tout en elle avait un caractère à part et un cachet particulier; en vain eût-on cherché à rappareilier; c'était évidemment un exemplaire unique : la nature, après cet essai, avait brisé le moule. Jamais figure humaine ne se rapprocha autant de la tète de l'oiseau de proie ; l'analogie était frappante ; rien n'y manquait : ni le nez crochu , ni les yeux clignotant et à fleur de tète, ni les lèvres pincées , ni le menton fuyant, ni les cheveux hérissés en houppe. Quand elle passait en voiture, avec la comtesse à ses côtés, ce rapprochement se présentait irrésistiblement à l'esprit ; on eût dit qu'elle tenait la jeune femme dans ses serres , et qu'elle ne l'abandonnerait pas sans avoir épuisé le sang de ses veines.

C'était à l'occasion de mademoiselle Pulchérie que les langues de mes administrés se déliaient le plus volontiers. Tout ce qu'il y avait de mystérieux dans cette maison, on le faisait retomber sur elle. L'imagination s'en mêlant, il n'y eut bientôt plus de limite aux conjectures et aux suppositions. Le mercier enchérissait sur l'épicier, et le boucher ne voulait pas se laisser vaincre par le marchand de verdure. Les femmes brochaient sur le tout et y ajoutaient les commentaires qu'inspire natnrellemcii" l'esprit de corps. Bref, il n'é-

tait point de iiiélûdrame, même aux boulevards, qui valût celui dont chacun autour de moi arrangeait les scènes et multipliait les combinaisons , eu accompagnant ces versions sombres de û:estes et d'exclamations appropriés.

Voilà où me conduisit celte enquête faite de porte en porte, dans les moments où mon service me laissait quelque liberté. Au lieu d'apaiser ma curiosité, ce premier résultat ne fit que l'accroître. Dans leur vague même, ces renseignements inspiraient le désir d'arriver à quelque chose de plus positif : derrière ces contes, il y avait une histoire réelle; mais comment la pénétrer? comment découvrir ce mystère que j'avais pressenti et que confirmait la rumeur populaire? Là commençaient les difficultés , et elles étaient de nature à décourager un homme moins opiniâtre que moi.

Des subalternes qui habitaient l'hôtel, aucun ne paraissait jouir d'un crédit mieux assuré que le concierge. Mille circonstances trahissaient cette autorité de seconde main et la rendaient manifeste, même pour l'observateur le plus superficiel. Les autres valets ne lui parlaient qu'avec déférence» venaient prendre ses ordres et les exécutaient ponctuellement.

Quand le comte passait devant la loge, il ne manquait pas d'adresser au gardien de Thôlel quelques signes de bienveillance, dont celui-ci semblait profondément touché. En serviteur bien appris, il s'inclinait alors jusqu'à terre; mais n'en relevait que plus haut le front lorsque M. de Montréal s'était éloigné. Plus de doute, me dis-je ; c'est là le courtisan et le favori ; on le retrouve ainsi à tous les degrés de l'échelle sociale : rampant envers les grands, hautain envers les petits.

Dés lors il me parut démontré que si je voulais obtenir sur les Montréal autre chose que des récits ou des impressions en l'air, c'était à ce personnage qu'il fallait m'adresser. Il éiait l'œil et il avait l'oreille du maître. S'il existait un secret dans cet intérieur, forcément il en était le dépositaire. Qu'il l'eût surpris ou qu'on le lui eût confié, peu importait, pourvu qu'il fût au courant.

— Voilà mon homme , m'écriai-je ; ne cherchons pas ailleurs. 11 tient le mot de l'énigme, et, si boutonné qu'il puisse être, je le lui arracherai. Oui, concierge, je vous l'arracherai.

10 CE qu'on pi>ut voir dans une rue.

La cave du marchand de vins y passera s'il le faut ; mais j'en aurai le cœur net.

On voit à quel point les difficultés de l'entreprise m'avaien» aiguillonné ; pour eu' venir à mon honneur, je ne reculais pas mèuie devant des frais, et Dieu sait si j'étais capitaliste.

Les choses ne marchèrent nééinnioins ni aussi promptement ni aussi heureusement que je me l'étais imaginé. J'avais affaire à un bourru de la pire espèce. On ne l'abordait ni quand on voulait, ni comme on voulait; sa loge était une sorte de fort où il se gardait lui-môme en gardant les autres. Son principal souci consistait à restreindre autant que possible les communications entre l'hôtel et la rue, et à les réduire aux visites de rigueur et aux besoins du service. Aussi rendait-on à ces instincts sociables la justice qui leur était due, et, au lieu de l'appeler monsieur Vincent, ou le père Vincent, ou Vincent tout court, suivant les termes où l'on vivait avec lui, s'accordait-ou à le nommer le Vieux Sournois, épiihète dont il semblait plus enorgueilli qu'humilié, et qu'il prenait à lâche de mériter chaque jour davantage.

Vis-à-vis d'un homme animé de semblables dispositions et dont la réputation était si bien établie, il y avait presque à dosespéier d'un succès. Je n'en maintins pas moins mes plans d'attaque, ne négligeant rien, à l'affût de la moindre occasion, et m'en remettant pour le reste au dieu du hasard, toujours secourahle à ceux qui ne s'abandonnent pas.

Conmie pour compliquer l'entreprise, le père Vincent avait été mis, par la nature ou les circonstances, à l'abri de beaucoup de séductions, des plus puissantes comme des plus habituelles. 11 était veuf et sans enfants : on ne pouvait donc le piendre de ce côté ; il avait franchi l'âge des passions violentes et vivait conmie un moine, tidèle â ses devoirs d'étal, autre point par lequel il échappait aux embûches. Enlin ou

CE qu'on peut vuir dans une rue. W

ne lui connaissait aucun défaut capilai ; il n'ëiait ni joueur, ni gourmand, ni avare; il ne fumait pas, à peine prisait-il; en un mot, il passait pour invulnérable.

Malgré ces motifs de désespérer, je ne longeais pas une seule fois l'hôtel Montréal sans songer aux moyens de réduire le cerbère qui le gardait si scrupuleusement. Avec quel gâteau? je l'ignorais encore. A son intention, j'avais garni mes poches d'une tabatière. De toutes les façons d'engager l'entretien, aucune n'est plus sûre et ne manque moins son efTel. Un jour que, par un affreux brouillard, le concierge assistait, tête nue, à une petite réparation des clôtures de l'hôtel, je m'approchai de lui sans affectation, et lui tendant ma boite entr'ouverte :

— Monsieur Vincent, lui dis-je, une prise de macouba, première qualité : c'est souverain contre les rhumes de cerveau.

Au lieu de répondre à mon procédé par un remerciement, le brutal me regarda de haut en bas.

— De quoi ? dit-il.

— Du vrai macouba, repris-je: en usez-vous?

— Non , répondit-il en me tournant le dos et en fermant sa porte ïivec violence. Passez votre chemin.

Voilà comment je fus payé de mes avances et où aboutit mon premier effort. Décidément je jouais de malheur; je m'attaquais à un homme aussi étranger aux lois de la politesse, que s'il fût né dans les déserts de l'Ethiopie ou dans les glaces du Groenland. Que dis-je ? un sauvage lui-même, tout grossier qui! est, se montre sensible à un cadeau et ne brusque pas les gens qui le lui offrent. Moi, j'en étais pour mes frais et recevais un mauvais compliment par-dessus le marché. Un autre s'en fût rebuté ; j'eus le courage de revenir à la charge. Par une rude matinée d'hiver, je retrouvai le concierge occLii)é à faire déblayer les neiges qui obstruaient les abords de l'hôtel. Jamais occasionne fut plus propice ; j'étais sur mon terrain ei dans l'exercice de mon droit ; au sujet de pareils travaux, j avais mon avis à donner et mon mot à dire. Ainsi lis-je, et le vieux sournois, tout mal disposé qu'il fût, n'osa pas m'eu\ oyer à tous les diables, comme il n'y eût pas manqué en toute autre occasion. Quand la besogne fut achevée, j'essayai d'aller plus loin !

42 CE ou ON PEUT VOIR DANS UNE RUE.

— Monsieur Vincent? lui dis-je.

— Monsieur l'aiaent?

— Voici un froid sévère, n'est-ce pas ?

— Possible ; et puis, quoi ?

— Si nous avisions à le chasser?

— Et comment ?

— Mais par un cordial quelconque. Du solide, du dur, à votre choix; le marchand de vin n'est pas loin.

— Serviteur!

Et, pour la seconde fois, il me jeta la porte de l'hôtel sur le nez. L'affront était sanglant et la scène avait des témoins.

— Manant ! m'écriai-je.

Je me sentis vaincu ; cet homme n'avait rien de Tètre policé; il se rattachait, par Véducation, aux races éteintes; au lieu de drap d'Elbeuf, il aurait dû porter une dépouille d'animal. Bon gré, mal gré, il fallait donc renoncer à en tirer le moindre indice, et Dieu sait s'il m'en coûtait de prendre ce parti. Jamais ma curiosité n'avait été plus vivement excitée.

Deux fois par semaine, les portes de l'hôtel s'ouvraient devant l'équipage de la comtesse. C'était une voiture fermée, dont elle occupait le fond avec son inévitable belle sœur. Quelquefois le comte se plaçait sur la banquette opposée; le plus souvent il suivait à cheval. Je m'arrangeais de manière à assister à la sortie et à la rentrée de l'équipage ; un pressentiment m'y poussait et me servait à souhait. Je ne me souviens pas d'avoir eu de désappointement à cet égard ; au moment opportun, toujours je me trouvais là. Ce fat ainsi que je pus remarquer dans les traits de madame de Montréal une altération plus manifeste chaque jour. 11 me semblait même que, d'une sortie à l'autre, le mal empirait, et je m'étonnais qu'autour d'elle on n'en prit pas davantage l'alarme. C'était bien toujours ce visage d'un irrésistible attrait, et auquel la voix populaire rendait un si vif hommage; c'était bien aussi ce regard chargé de langueur, dont l'expression pénétrait et charmait même les personnes les plus indiflérentes. Sa physionomie n'avait rien perdu de sa distinction, ni la bouche de sa grâce, ni le profil de sa pureté, ni le front de sa candeur; mais sur cet ensemble était répandue comme une ombre qui en tempérait l'éclat et v imprimait un caractère fatal.

Dans les courtes rencontres qui se succédaient, je m'appliquais surtout à observer le maintien des personnages, objets de mon enquête. Le comte tenait presque toujours son cheval à cent pas en avant, et quand il se rapprochait de la voiture, c'était pour y dire un mot ou deux, en forme de commandement. 11 ne se départait pas d'une politesse froide et cérémonieuse : point de sourire sur les lèvres, point de geste affectueux; rien qui dérogeât à la plus stricte étiquette. Quant à mademoiselle Pulchérie, au retour comme au départ, elle gardait la même pose et les mêmes airs : roide comme dans une châsse, busquée, empesée, gourmée, ou bien s'abandonnant à des gestes brusques et secs qui faisaient contraste avec les mouvements gracieux de la comtesse. Impossible, du point où je stationnais, d'entendre ce qu'elle disait à sa belle-sœur ; mais, sur l'aspect de la physionomie, on jugeait aisément la nature de l'entretien ; ou je me trompe fort, ou c'était aigre comme du verjus, et pénétrant comme l'acier.

Un jour, ce souvenir me revient, je me trouvai sur le passage de la voiture dans un moment où, coupant deux rues à angle droit, elle ralentissait son mouvement. Les roues vinrent effleurer le trottoir, et, pendant quelques secondes, je me trouvai face à face avec les deux grandes dames, presque à les toucher, à une distance d'un ou deux pieds seulement. Précisément les choses en étaient alors au point que j'aurais pu désirer; tout, dans Tintérieur de Téquipage, annonçait une crise : les gestes y étaient vifs, les paroles animées. Mademoiselle Pulchérie, rouge comme une pivoine, se démenait sur son coussin, au risque de troubler l'économie de sa toilette ; elle jouait de l'avant-bras pour donner quelque force à ses arguments, et semblait attacher plus de prix à triompher que la comtesse n'en mettait à se défendre. J'ignore sur quoi roulait le débat, ni s'il valait ces frais de mise en scène; ce que je sais, et d'une manière pertinente, c'est qu'au moment où mon regard se croisa avec celui de madame de iMontréal, elle se résignait et capitulait devant l'ennemi : une larme coulait sur sa joue, et elle venait de détourner brusquement la tète vers la portière, afin d'enlever à son bourreau la satisfaction de l'apercevoir.

Ainsi, sans autre secours que celui de ma propre obser-

4i CE qu'on peut voir dans une rue.

valion, j'en étais arrivé à un commencement de preuves : évidemiiienl cette larme n'était pas la seule que celte femme eût \ersée, et ce luxe qui l'entourait, cette vie opulente qui frappait le regard, cachaient des douleurs et des misères qui y faisaient une triste et cruelle compensation.

Un événement, survenu quelques jours après, donna à mes présomptions une force et une sanction nouvelles.

A diverses reprises, et surtout vers les premières heures de la nuit, j'avais pu voir un individu, revêtu d'une blouse d'ouvrier, établir, sur le trottoir opposé à l'hôtel Montréal, le siège de ses longues et opiniâtres promenades. 11 allait et venait, sans motif apparent, s'arrêtant ou reprenant sa marche, suivant qu'il se sentait à Tabri des regards indiscrets ou observé par quelques personnes du voisinage. Le pavé était-il libre, la rue était-elle déserte, il choisissait un poste à son gré, d'où Tceil pouvait embrasseï" les croisées du premier étage ; on eût dit qu'il attendait un mouvement, un signal convenu, un témoignage d'intelligence. Après quoi il disparaissait et gagnait l'une des ruelles où débouchaient les jardins et les dépendances de l'hôtel.

Dans les débuts, les promenades de cet homme, quoique journalières, ne fixèrent point mon attention ; son costume était un sauf- conduit qui désarmait mes défiances. Comment croire, en effet, qu'une blouse eût quelque chose de commun avec les Montréal, et qu'un simple ouvrier eût placé si haut ses bonnes fortunes? Y eût-il une amourette sous jeu, elle ne pouvait viser ailleurs qu'aux soubrettes de la maison, et dès lors elle était indigne d'éveiller les soucis d'un fonctionnaire public. Pourquoi se faire le trouble-fète des petites gens ? Ainsi pensais-je, et je fermais les yeux sur les allées et venues de cet homme.

Cependant, à force de le rencontrer fur mon chemin, il se

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fil en moi un retour hostile ; mon liumeur s'aigrit, mes dispositions devinrent plus malveillantes. J'y rétléchis, et il me parut étrange qu'un artisan, à peine quitte de son travail, vînt se mettre en faction aux portes de sa belle, comme eût pu le faire un coureur de ruelles, un désœuvré, un damerel : ce n'était ni dans les mœurs, ni dans les habitudes de cette classe. iVIais à qui avais-je affaire alors ? Peut-être à un malfaiteur, et dans ce cas il était de mon devoir de le surveiller, de prévenir ses desseins, de lui mettre au besoin la main sur le collet. A tout prendre, l'hôtel Montréal était une riche proie, et il était possible qu'une des mille bandes dont Parisest infesté eût détaché l'un des siens, afin de reconnaître les lieux et de préparer une expédition.

Sur cette impression, je serrai de près mon inconnu. Chaque fois qu'il venait s'installer dans son poste favori, à l'instant j'étais là, près de lui, à sa portée, de manière à ne perdre aucun de ses mouvements, éclaireur contre éclaireur, sentinelle contre sentinelle. Changeait-il de place? j'en changeais aussi. Battait-il le pavé? je le suivais. En vain multipliait-il les manœuvres pour me dérouter; en vain variait-il la couleur et la forme de ses vêtements, blouse blanche ou bleue, veste ou paletot, chapeau ou casquette, toutes ces ruses, tous ces travestissements étaient en pure perte et ne trompaient pas un œil aussi exercé que le mien. Aux allures, à la marche, je reconnaissais Thomme et me portais sur ses brisées dès que je l'avais reconnu. Il s'effaçait alors, se rejetait dans l'ombre, essayait de nouvelles feintes; stratégie impuissante et que je déjouais aisément. Enfin, de guerre lasse, il s'en allait en maugréant et quittait la partie, sauf à recommencer le lendemain.

Cette situation ne pouvait se prolonger sans amener un éclat : des deux côtés il semblait qu'on n'en voulût pas démordre; lui s'obstinait dans sa poursuite, et moi dans ma surveillance. Jusque-là pourtant tout s'était borné à un duel silencieux, et les distances avaient éié si bien gardées, que je ne savais au juste à quoi m'en tenir sur la physionomie de ce mystérieux champion. De nuit, je ne me trompais pas à ses allures; en plein jour j'aurais été moins sûr de mon fait. Pour tirer les choses au clair, je résolus de l'aborder dès le soir même; à tout prendre, j'y avais mis trop d'égards, et il

était temps de relever la dignité municipal^ par un acte décisif.

Quand l'heure eut sonné, je le vis déboucher d'une rue latérale et gairner, comme à l'ordinaire, son poste d'observation. Il portail ce soir-là le costume strict de l'atelier, la blouse et la casquelte, et n'en marchait pas moins fièrement ni d'un air moins décidé. On eût dit que le pavé lui appartenait. Certes, personne n'est plus disposé que moi à reconnaître le droit qu'a tout citoyen d'aller et de venir, de stationner même où bon lui semble, pourvu qu'à ces actes éminemment licites se rattachent des intentions et des desseins qui le soient aussi. Or, était-ce ici le cas? N'y avait-il point de soupçon à concevoir sur cet homme qui venait se planter comme un dieu Terme sur un point de la rue, sans qu'à ce retour du même fait se rattachât Texercice d'une fonction quelconque, d'une industrie honnête et susceptible d'être appréciée? Évidemment il y avait du louche 'là-dessous. Voilà le raisonnement que je me tenais et comment je cherchais à m'affermir dans le coup d'État que j'avais résolu de faire.

Quoi qu'il en soit, j'y mis de la longanimité. Plus de vingt minutes s'écoulèrent avant que je me fusse décidé à intervenir. Si mon homme avait vidé les lieux, c'était partie remise, et peut-être indéfiniment. Mais il s'obstina si bien que je l'abordai.

— Camarade, lui dis-je, si vous laissiez ce trottoir libre ; il y a assez longtemps. Dieu merci! que vous l'occupez

Je parlais encore que le compagnon était déjà loin. Dés mon premier mot, il avait détourné la tête et pris sa volée vers le carrefour voisin; il me faussait compagnie; raison de plus, pensai-je, pour le serrer de près : un homme qui fuit ainsi n'a pas la conscience bien nette. Plus que jamais, cette aventure, qui n'avait à l'origine qu'un intérêt de curiosité, me parut prendre un caractère plus sérieux et se rattacher à l'accomplissement d'un devoir. Qui le sait? peut-être étais-je sur la voie d'une capture importante et qui me ferait honneur. Je redoublai donc de vigilance.

De deux jours mon client ne reparut pas, et je croyais que, se voyant pénétré, il avait transporté ailleurs le siège de ses opérations au moins suspectes. J'en étais aux regrets, lorsque, le troisième soir, au moment où le gaz venait d'èlre allumé,

je l'aperçus sous le môme costume, débouchant de la même rue, marchant du même pas et allant se camper sur le même trottoir, en homme qui paye d'auda(4^ et jette un défi à l'autorité. Cette 'ois, je me promis bien d'agir de manière à ce qu'il ne pût m'échapper. A peine le Yis-je arrêté, que je l'abordai de front, et, le poussant vers le mur, de manière à lui barrer le passage :

— Encore ici? lui dis-je brusquement. Vous y prenez goût, à ce qu'il parait?

Soit qu'il ne s'attendit pas à cette apostrophe, soit qu'il eût la conscience d'une fausse position, l'homme à la blouse me sembla en proie à un certain trouble ; sa contenance était mal assurée, et volontiers il eût battu en retraite si je n'y eusse mis empêchement.

— Que vous importe! répondit-il d'une voix qu'il essayait de rendre ferme.

Cet embarras l'accusait et me donnait plus de force contre lui.

— Il m'importe beaucoup, repris-je; voyez mon képi.

— Le pavé n'est plus libre, alors! s'écria-t-il avec humeur.

— C'est selon.

— Comment ! selon ? Voilà un mot singulier.

— Soit.

— Et vous êtes plus singulier encore que le mot.

Il s'échauffait visiblement et semblait retrouver ses avantages : j'y voulus couper court.

— Dites donc, Tami, repris-je, si vous le preniez sur un ton moins haut?

A peine avais-je achevé ces paroles, que j'eus lieu de m'étonner de l'effet qu'elles avaient produit. Certes, il n'y avait rien là-dedans qui eût un caractère blessant, et pourtant mon interlocuteur releva la tête d'une manière hautaine, m'adressa un regai'd courroucé, et d'un ton qui allait jusqu'à la menace :

— L'ami! s'écria-t-il, l'ami! Où prenez-vous vos expressions? Choisissez-les mieux ou gardez-les pour vos pareils.

En même temps que le langage, le maintien avait changé. Au lieu de se tenir dans l'ombre comme il l'avait fait jusqu'alors, avec une sorte d'affectation, il s'était avancé vers moi, et les clartés du gaz portaient en plein sur sa figure. Il

me suffit d'un coup d'oeil pour voir que j'avais fait fausse route, et qu'il était temps de m'arrêter.

— Pardon, Monsieur, lui dis-je; je me trompais.

Puis je le saluai, et il s'éloigna d'un air superbe : le beau rôle lui restait.

Pourquoi ce changement? Le voici. Cette blouse, qui me semblait suspecte et contre laquelle je m'étais tant acharné, ne couvrait pas les épaules d'un ouvrier, mais celles d'un beau jeune homme, noble probablement, riche sans doute, à coup sûr d'une condition élevée. Dès l'abord, tout l'indiquait, et je m'étonnais de n'en avoir pas fait plus tôt la découverte. Les traits étaient fins, le teint délicat, la moustache et la barbe bien peignées, les mains blanches et chargées de bagues. Rien d'un ouvrier, si ce n'est le déguisement. C^est ce que j'avais aperçu au premier jet de lumière et à portée de mieux juger à qui j'en avais. De là, ce temps d'arrêt et cette retraite précipitée. La qualité de la personne une fois reconnue, ma responsabilité se trouvait à couvert, et ma surveillance expirait forcément; le surplus échappait à mes attributions.

Aussi me gardai-je de troubler désormais ce jeune hommedans ses contemplations opiniâtres et ses reconnaissances de nuit : ma réserve fut d'autant plus grande, que j'étais mieux informé. Au lieu d'un ennemi, il eut en moi un protecteur et presque un complice. Dès qu'il paraissait, et le cas était fréquent, je m'effaçais à dessein, évitais le plus possible sa rencontre, et dirigeais ma surveillance dans un sens opposé au sien. Je voulais n'être pour lui l'objet d'aucun trouble ni d'aucune gène.

il me semblait de bon goût, une fois la paix signée, de faire verser de mon côté la mesure des procédés chevaleresques et de m'abstenir scrupuleusement de tout ce qui aurait eu même les apparences d'une indiscrétion. Et pourtant, jamais ma curiosité n'avait été plus vivement excitée ; chaque pas que je faisais dans cette aventure, chaque détail que me livrait le hasard augmentaient mon désir d'arriver à des découvertes plus complètes ; il y avait là des masques a enlever, des voiles à déchirer, et mon instinct uie disait que, pour le faire à temps, il n'y avait pas une minute à perdre.

J'ai dit que l'hôtel Montréal occupait un espace considérable, et que ses jardins débouchaient sur une ruelle peu fréquentée. Cette ruelle n'était pas dans ma circonscription, et je n'avais point de surveillance à y exercer. Aussi ne pouvais-je rien savoir de ce qui se passait du côté de cette issue. Cependant j'avais lieu de croire que mou jeiine homme y transportait le siège de ses opérations, quand il avait épuisé son effort ailleurs et atteint les limites de sa patience. Un événement, qui se passa peu de temps après, vint justifier mon opinion et me prouver que l'intérêt le plus vif s'attachait à la partie de l'hôtel qui était le moins en vue. J'avais couru après l'ombre et négligé la proie; ces mécomptes arrivent souvent aux curieux.

Une nuit que je poursuivcïïs ma ronde avec mon zèle accoutumé, l'esprit un peu vide et l'oreille lasse d'un trop long silence, il me sembla» en passant devant l'hôtel Montréal, entendre du bruit et des éclats de voix venus de l'intérieur. Du bruit dans Thôtel Montréal, à cette heure avancée, dans cette enceinte ordinairement si taciturne? Je n'en croyais pas le témoignage de mes sens. C'était une illusion sans doute, une de ces erreurs de l'ouïe, causées par le manque de sommeil et où tombent les organes les plus exercés. J'allais donc passer mon chemin sans y attacher plus d'importance, lorsqu'au bruit qui redoublait se joignirent des mouvements visibles du dehors; des clartés se montraient derrière les vitres, et de croisée en croisée, circonstance bien nouvelle et contraire à toutes les habitudes de la maison. Que se passait-il là-dedans? Sans doute quelque chose d'étrange. Du mond« sur pied à deux heures du matin? L'iiôîel Montréal ne m'avait^ pas accoutumé à ces surprises.

Un instant j'en crus deviner le motif. La santé de la comtesse n'était pas des meilleures, et il se" pouvait qu'une crise se fût déclarée dans la nuit et eût amené cette agitation inusitée. A l'appui de ma conjecture, je m'attendais à voir la

-20 CE qu'on peut voia dans une rue.

porte de l'hôtel s'ouvrir et un messager aller en toute hâte à la rerherche du médecin. Mon attente fut trompée ; la porte ne s'ouvrit pas, aucun valet ne sortit. Seulement les clartés de l'intérieur se déplacèrent, et pendant que la maison retombait dans les ténèbres, les cours et le jardin se remplirent de feux, que l'on pouvait suivre par-dessus le chaperon du mur. Cela ressemblait beaucoup à une chasse aux flambeaux et à une expédition nocturne.

— A qui en ont-ils donc? répétai-je avec un étcnnement sans cesse accru. Et d'où peut venir cet esclandre?

La détonation d'une arme à feu répondit à ma pensée : réponse terrible! J'en tressaillis comme si le coup m'eût frappé. Plus d'incertitude, le cas était grave, il exigeait de la résolution. Le sang coulait, on s'égorgeait à quelques pas de moi ; il y avait déjà des victimes ; je n'hésitai pas.

— Au plus pressé, me dis-je; mon devoir est là.

D'un élan je me trouvai sur le seuil de l'hôtel et agitai le marteau avec la vigueur et l'autorité d'un maître. Si les ais eussent été moins solides, j'aurais jeté la porte en dedans, tant j'avais hâte d'arriver sur le théâtre du combat. Impatience légitime, mais à laquelle on ne semblait guère s'associer au dedans! Par trois fois déjà le marteau avait retenti, sans que cet appel eût produit un effet sensible. Personne n'accourait, personne ne bougeait. On eût dit même qu'à cette manifestation du dehors correspondait une sorte de pacification intérieure. Les bruits cessaient, les clartés s'éteignaient; plus d'éclats de voix, plus de mouvements ; l'habitation rentrait dans son état régulier, le silence et les ténèbres.

Je ne me payai pas de ces apparences, et n'en tins pas mon ministère pour moins opportun ni moins urgent. Tout témoignait qu'il y avait là un drame de famille, une exécution à huis clos qu'on cherchait à étouffer et dont on effaçait mystérieusement les traces. Raison de plus pour agir avec décision. J'ébranlai une fois encore le marteau de cuivre, et y ajoutai une sommation à l'appui.

— Ouvrez! m'écriai-je.

Cette tentative n'eut pas plus de succès que les autres; il ne s'en suivit qu'un calme plus profond.

— Au nom de la loi, buviez ! répétai je.

Ce Qu\>N l'EUT VOIR DANS UNE 11 L' E. 21

Même silence, même immobilité; c'était un parti pris et une sorte d'aiïront fait à la justice. A aucun prix je ne devais l'endurer. D'une voix ferme et avec un accent qui n'admetlait pas de refus :

— Ouvrez, dis-je, ou je vais cherclier la garde.

11 est à croire que cette menace produisit son effet et amena de salutaires réflexions. D'ailleurs, le quartier commençait à s'en mêler; réveillé par le bruit que je faisais, il s'était mis aux fenêtres.

— Ouvrez, ouvrez! criait-on de toutes parts.

A tant de sommations, il n'y avait plus à répondre que par l'obéissance. Quelque soin que l'on prit à amortir les voix, j'entendis échanger quelques mots dans le fond de la cour et, peu d'instants après, le son de pas qui se rapprochaient me prouva que j'allais obtenir satisfaction. En effet, la porte roula sur ses gonds, et je me trouvai en face d'une figure connue, celle du père Vincent. Il tenait à la main une lanterne sourde qu'il démasqua brusquement, de manière à en projeter les clartés sur moi!

— Ah! c'est encore vous, me dit-il en me reconnaissant. J'aurais dû m'en douter.

— Vraiment, répondis-je, étonné de son sang-froid. Et pourquoi donc?

— On vous a toujours sur les épaules.

— C'est qu'il y a motif!

— Oui-da! le feu est donc dans le quartier? C'est égal, vous auriez pu cogner moins fort.

Impossible de se faire une idée du naturel avec lequel cet homme me disait cela et du calme qui réguait dans son maintien. La toilette même était parfaitement assortie aux paroles : elle offrait un mélange des attributs de la nuit et du jour, comme en portent les gens réveillés en sursaut et qui se couvrent à la hâte de ce qui leur tombe sous la main. Le pantalon était mal fixé sur les hanches ; la tète disparaissait jusqu'aux yeux dans cette coiffure plus commode qu élégante qui est l'emblème et l'indice du sommeil! J'avoue que devant ce bonnet de coton, je me repris de nouveau à douter et à hésiter; il semblait éloigner l'idée d'une violence et d'un crime. Et pourtant j'avais encore dans l'oreille comme l'écho de cette détonation qui ne pouvait pas avoir un caractère

25 Cli QU ON PEUT VOIR DANS UNE RUE.

inoffensif; j'avais vu, à une heure inclue, celte maison s'animer, des lumières briller çà et là, enfin se succéder les apparences d'un événement intérieur. Comment prendre le change?

— Monsieur Vincent,. dis-je au concierge avec la sévérité qui convenait, vous devez croire que si je force votre porte au milieu de la nuit, c'est que mon devoir m'y oblige. Un coup de feu vient d'être tiré chez vous; que s'y est-il passé?

— Un coup de feu? s'écria cet homme d'un air étonné.

— Ni plus ni moins : un coup de feu !

— Pas possible ! reprit-il.

— Quand je vous assure que cela est! Je l'ai entendu de mes propres oreilles.

— Pas possible, vous dis-je; entrez plutôt, vous verrez. Cette offre n'avait pas lieu sans motif; déjà les voisins,

attirés par le bruit, faisaient cercle autour de nous, et le concierge voulait en finir d'abord avec ces importuns. Une fois que j'eus pénétré dans la cour il ferma sa porte, et un orage qui survint acheva de disperser le petit rassemblement, sans que personne y sût au juste de quoi il s'agissait.

Je demeurai en tète à tête avec le père Vincent et réduit à une explication sans témoins. Cette circonstance lui donnait de la force et il en usa.

— Ah çà, lui dis-je, nous voici seuls, convenez au moins qu'il y a eu un coup de feu tiré chez vous.

— Bah! me répliqua-t-il ; et comment aurais-je fait pour ne pas Tentendre ?

Son assurance me démontait.

— Mais vos maitres, ajoutai-je, vos maîtres auront entendu.

— Mes maitres? répondit-il en me niontrant les façades de l'hôtel plongées dans l'obscurité. Regardez s'ils bougent.

— A présent, c'est possible; mais tantôt.

— Tantôt comme à présent; ils dorment comme des loirs. Et voyant que je résistais encore et ne me tenais point

pour battu, il ajouta :

— Venez voir plutôt.

Malgré une piuie ballante, il m'entraîna vers les bâtiments et m'en fit faire le tour : rien ne témoignait que personne y veillât ; ni dans les dépendances, ni dans les jardins, il n'y

CE qu'on peut voir dans UiNE RUE. 23

avait de traces d'une alerte récente; partout régnaient le calme et le repos; tout dormait, à part le concierge et moi. Décidément j'en étais pour mon éclat; le flagrant délit m'échappait et je courais le risque de passer pour un visionnaire. Aussi pris-je le parti de battre en retraite et de ne pas pousser le zèle plus loin.

— Qu'ils s'arrangent, me dis-je. Ces gens-là ont le bras long; mieux vaut fermer les yeux.

Sur cette réflexion un peu tardive, je pris congé du concierge et quittai l'hôtel.

Cependant le souvenir de cette crise ne m'abandonna pas durant le reste de ma faction, et, au jour, quand on vint me relever, je tentai un dernier effort. Il est possible, me dis-je, que le vrai théâtre de Taffaire soit du côté des petites issues de Thôtel; allons nous en assurer. Je m'y rendis, en efifet; j'en voulais avoir le cœur net.

Sur les derrières de Thabitation s'étendait une longue muraille, au-dessus de laquelle on n'apercevait que les troncs et les branches d'une allée d'ormes formant rideau à l'extrémité du jardin. Une seule porte avait été ménagée sur ce point, et du premier coup d'oeil il était facile de juger qu'elle ne s'ouvrait pas fréquemment. Les ferrures étaient chargées de rouille et les panneaux avaient joué faute d'entretien et par l'effet de l'abandon. L'aspect des lieux justifiait d'ailleurs l'état de désuétud'e dans lequel ils étaient tombés. La ruelle qui y régnait desservait des terrains vagues, parsemés de maisons d'assez médiocre apparence et tristement habitées. Ces contrastes sont moins rares qu'on ne l'imagine, et, en plus d'un quartier, Paris en ofl're le spectacle douloureux; nulle part l'extrême opulence ne touche de plus près à l'extrême misère.

Défiance ou morgue, l'hôtel Montréal s'était donc gardé de

24 CE QU'OxN PEUT VOIR DANS UNE RUE.

ce côté. Ce qu'il y possédait de dépondances n'avait point de communications avec l'intérieur, el la porte du jardin présentait toutes les apparences d'une issue condamnée. Quant à la ruelle, elle était affligeante à voir et faisait peu d'honneur à la vigilance de Tautorité. On y marchait dans une boue liquide, plus digne d'un marécage que d'une voie classée et prélevant sa quote-part des deniers municipaux.

J'eus quelque peine à m'y frayer un chemin, et un instant je mis en délibération si je pousserais plus loin mes recherches. Comment supposer qu'un être vivant se fût engagé de nuit dans des fondrières où, en plein jour, je n'avançais qu'avec effort? Là-dessus j'allais renoncer, lorsqu'une circonstance me frappa. Vers la gauche de la ruelle et au pied même du mur se montraient des empreintes toutes récentes; je les suivis : elles aboutissaient à la porte du jardin. C'était un premier indice; bientôt j'en recueillis ou crus en recueillir d'autres. L'imagination arrange volontiers les faits au gré de ses soupçons ou de ses désirs. Quoique le terrain eût été lavé par l'orage, il gardait, par intervalles, et sur toute l'étendue où ces empreintes subsistaient, une couleur violacée à laquelle il était difficile d'assigner des causes naturelles. L'eau elle-même, dont çà et là il restait des flaques, n'avait pas cette teinte bourbeuse qu'elle acquiert en délayant les terrains : elle était foncée, rougeâtre, presque sanguinolente. Ces détails, insignifiants pour d'autres, prenaient à mes yeux le caractère d'autant de découvertes et devenaient des motifs d'encouragement à pousser plus loin les choses.

Un examen attentif de l'issue m'apporta un surcroît de preuves. J'ai dit qu'elle s'ouvrait rarement ; tout donnait lieu de penser qu'après une longue inaction, elle s'était ouverte dans la nuit même. Des éclats de bois, des débris de plâtre attestaient le fait; la porte n'avait cédé qu'à une pression violente. Puis, sur les marches, existaient des signes non équivoques d'un travail récent ; la dalle avait été nettoyée à graiide*eau, et, dans les grains de la pierre, on pouvait distinguer ces tons rougeàtres qui déjà m'avaient frappé, el qui semblaient former comme une ligne ininterrompue jusque dans l'intérieur du jardin. Si j'avais pu pénétrer de ce côté, sans doute la démonstration eût été complète, et l'évidence des charges pleinement établie. Malheuieusement cet acte

CE (JU'ON PEUT VOIU DANS UNE HUE. S^i

excédait mes pouvoirs, et j'en devais rester là de mes conjectures.

Cependant une dernière tâche m'était imposée, et je la remplis. Je rendis compte à mes supérieurs de ce que j'avais vu et entendu, en appuyant sur les circonstances qui me paraissaient les plus décisives. Mes déclarations furent reçues, couchées par écrit et transmises aux fonctionnaires chargés d'y donner suite, s'il y avait lieu. Sans doute elles allèrent s'enfoncer dans les cartons où reposent les affaires sans issue; je n'en entendis plus parler, et ce que j'en ai su depuis, c'est à une autre source que je Tai puisé.

A partir de cette orageuse nuit il se fit, autour de l'hôtel Montréal, plus de silence et plus de ténèbres que jamais. Le peu de vie, le peu de mouvement qu'il avait gardé jusque-là s'en retirèrent complètement; le sépulcre n'est pas moins froid que ne l'était cette enceinte; on aurait pu douter qu'elle renfermât encore des vivants. Aussi échappait-elle désormais aux observations et aux commentaires. Le néant y prévalait. Tout au plus me fut-il permis de noter denx incidents qui se rattachaient à mon enquête antérieure.

Le premier concernait ce jeune homme dont j'avais surpris les démarches et pour ainsi dire le secret. Ce fut en vain que je l'attendis sur le théâtre ordinaire de ses opérations ; il ne reparut plus. Un moment, je crus qu'il avait simplement renoncé à la blouse de l'ouvrier, comme trop connue et trop sujette à le trahir, et qu'il se dérobait à ma surveillance à l'aide d'un autre travestissement. Lequel? je l'ignorais, et je soumis dès lors tous les passants à une investigation minutieuse. Soin inutile! Rien ne me rappela ni ses airs, ni sa tournure, ni sa physionomie, encore moins ses pauses sur le trottoir; par ce seul trait il se fût trahi. J'en conclus que, par un motif ou l'autre, le jeune homme avait abandonné la partie, et qu'il avait d-irigé ses visées ailleurs.

Le second incident fut le séquestre absolu de pi"esque tous les habitants de l'hôtel. Seul, le comte sortait encore, mais de loin en loin et pour rentrer presque aussitôt. A cheval et suivi d'un domestique, il s'éloignait au pas, comme s'il lui eût coûté de quitter les lieux : lorsqu'il rentrait, c'était de toute la vitesse de sa monture. Quant aux deux femmes, de plusieurs semaines on ne les revit pas; les promenades pa-

paissaient supprimées. Dans le quartier on attribuait ce changement d'iiabiludes à une maladie de la comtesse, et, en effet, je pus vérifier peu de temps après que la supposition n'était pas gratuite. Voici comment.

Un jour, il se fit dans l'hôtel Montréal un mouvemenl inaccoutumé. Les croisées s'ouvrirent, la livrée fut sur pied, il y eut des allées et venues à l'infini. Puis, vers trois heures de l'après-midi, une berline fut amenée dans la cour, et ou commença à la charger de bagages; deux autres voitures, destinées aux gens de la suite, succédèrent à la berline et reçurent'aussi leur contingent de malles et de cartons; ce n'était pas seulement les apprêts d'un départ, c'était presqu'un déménagement. Enfin, lorsque quatre heures sonnèrent, la berline s'approcha du perron; le comte s'y trouvait déjà eu habit de voyage, donnant ses derniers ordres, et jetant le coup d'oeil du maître sur les équipages et les chevaux. Mademoiselle Pulchérie descendit à son tour, plus roide et plus refrognée que jamais; pour mieux faire sentir sa présence, elle administra quelques semonces aux filles de service. La comtesse ari-iva la dernière, et il me fallut deviner que c'était elle, tant ses traits avaient éprouvé d'altération. De cette fleur de beauté qui naguère charmait les yeux, il ne restait rien qu'une physionomie douce encore et régulière dans son dépérissement. Un mal incurable pouvait seul avoir causé des ravages si apparents et si prompts ; l'empreinte de la mort y était visible. Pour gagner la berline, la pauvre créature fut forcée de s'appuyer sur les bras de deux femmes, et encore, au moment d'y monter, la force lui manqua-î-elle; on l'y porta comme un enfant. Une fois qu'elle fut assise et eut repris ses sens, mademoiselle Pulchérie vint s'installer à ses côtés : c'étaient deux actes qui se répondaient et se succédaient toujours. Quant au comte, après un moment d'hésitation et un coup d'oMl jeté sur l'intérieur de la berline, il se décida à monter dans la seconde voiture, où il eut toutes ses aises et l'entière liberté de ses mouvements. La troisième voiture et les sièges reçurent les gens de la maison, à couvert ou en plein air, suivant le sexe. Quand tout se trouva en ordre, les chevaux s'ébranlèrent, et, quelques minutes après, l'hôtel Montréal retombait dans son silence habituel, aggravé par un délaissement.

CE qu'on PBUT voir DAN.-i I NE RUE. ^27

Il était à croire que ma curiosité s'éteindrait dès lors, faute d'aliment, et que jamais je n'aurais l'explication du mystère que j'avais entrevu. El pourtant, au moment même où j'y renonçais, le but de mes poursuites me tomba sous la main; le hasard me servit mieux que ne Tauraient fait les plus savantes combinaisons.

Depuis quelques jours , j'avais aperçu sur la porte de riiôtel, devant la petite entrée, une ligure qui m'était complètement inconnue. Rien d'étonnant à cela : quelque étude que j'en eusse faite, le personnel de la maison n'était pas lixé dans ma mémoire au point qu'aucun visage n'y put échapper. C'est un homme de peine, me dis-je, et je passai outre. Cependant, bon gré, mal gré, mon attention fut ramenée làdessus. La même figure se remontra avec une sorte d'obstination; plus d'une fois, dans le cours de la journée, elle reparaissait à son poste favori. Je l'examinai alors avec plus de soin. Non, ce n'était point un homme de peine ; c'était plutôt un homme de loisir; ses allures étaient plus spéculatives que laborieuses, et son emploi paraissait plus compatible avec le repos qu'avec l'action. Armé d'une pipe énorme, il en exhalait la fumée avec une sensualité et un calme dignes d'un prince oriental. Si le soleil envoyait quelque part un rayon généreux, on était sûr de le voir accourir afin de n'en rien perdre; les nuages qui couraient dans le ciel n'avaient pas de plus fervent contemplateur. Tout dans ses allures révélait un de ces heureux du siècle qui n'ont d'autre besogne que celle de leur choix; par exemple, faire couver des canaris ou enseigner l'exeicice à un griffon.

— C'est un gaillard qui a des rentes, me dis-je en forme de conclusion; le comte lui aura fait un sort.

De toutes ces suppositions, aucune ne frappait juste : pour savoir ce qu'était ce mortel si favorisé et qui foulait la terre d'un pied si glorieux, il nie fallait faire une rencontre à laquelle je ne m'attendais pas et qui jeta de grandes lumières sur les événements accomplis.

Elle eut lieu deux jours après.

28 CE gu'oN PEUT VOIR DA.\S UNE RUE.

La rencontre dont je viens de parler eut lieu un soir, par un crépuscule d'hiver, et avant que le gaz eût suppléé aux défaillances du jour. C'est assez dire que les objets n'étaient pas fort distincts, ni les clartés surabondantes. Dans ce cadre brumeux j'aperçus, à quelques pas de moi, un individu qui brandissait le poing contre l'hôtel Montréal et ne lui épargnait pas les invectives. Le cas était singulier et méritait d'être approfondi. Pour s'en prendre ainsi à des pierres, il L^Uaitque cet homme ne jouit pas de toute sa raison, ou fût animé d'une colère bien furieuse. Je me dirigeai vers lui avec la pensée que ma vue apaiserait cette effervescence et le remettrait dans son état naturel. Vain espoir! Au lieu de se calmer, il n'en mit que plus de vivacité dans sou geste et plus de violence dans ses imprécations.

— Coquin! brigand! s'écriait-il en s'adressant à un ennemi imaginaire.

Décidément je crus avoir affaire à un compagnon dont la place était plutôt sous une douche que dans la rue. 11 aura trompé, me dis-je, la vigilance de ses gardiens et quitté son domicile naturel. Voyons à le réintégrer : c'est à la fois un acte d'humanité et de bonne police. Ainsi en jugeais-je, et ma main se levait déjà pour appréhender le suspect, lorsque ses traits, mieux éclairés, me frappèrent comme un souvenir.

— Ah ! c'est vous? m'écriai-je.

J'avais reconnu le père Vincent, le bras droit du comte de MonU'éal. Lui aussi venait de me reconnaître, et son humeur n'en était pas améliorée.

— De quoi? dit-il, faut donc toujours vous rendre des comptes, à vous? Eh bien! oui, c'est moi. Après?

Mon bourru prenait mal les choses, suivant son habitude; je redoublai de ménagements :

— Monsieur Vincent, lui dis-je, pardonnez mon indiscrétion. Comment croire que ce pût être vous? Vous ici, hors de l'hôtel au lieu d'être dedans? Pas possible.

An lieu de me répondre, le concierge m'adressa un regard courroucé :

— D'où sorlez-vous ? me dit-il.

— Mais vous le voyez bien, répliquai-je.

— Vous me demandez pourquoi je suis hors de l'hôtel?

— On le ferait à moins; vous n'en bougez guère ordinairement.

— Encore ! ! ! vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé?

— Comment le saurais-je ?

— Vrai ?

— Cest comme je vous le dis.

Mon accent avait quelque chose de si affectueux et de si sincère, 'que sa colère céda.

— Vous ne savez pas, ajouta-t-il d'un ton plus radouci , qu'on m'a mis à pied ?

— Bah!

— Chassé, monsieur l'agent, chassé ! Un congé dans toutes les règles !

— Un congé, à vous! l'âme de l'hôtel! le contident du maître !

— Chassé et remplacé, voilà où j'en suis. A la porte avec cinq cents francs de pension ! Mon compte est clair.

C'était là pour moi un trait de lumière. Je comprenais maintenant ce que signifiait ce nouveau visage que j'avais aperçu, et dont la tranquillité m'avait frappé. Nul doute qu'il n'appartint au concierge actuel, au successeur du père Vincent. Un concierge seul et un concierge en exercice, a l'esprit aussi libre et le front aussi serein; il n'est point de fonctions ici-bas qui disposent davantage aux habitudes contemplatives. J'en touchai un mot au titulaire disgracié; c'était la corde sensible ; elle vibra au delà de mes souhaits.

— Vraiment, lui dis-je d'une voix compatissante, on vous a traité avec aussi peu d'égards?

— Des égards! répliqua-t-il d'un air piqué, c'est de trop pour de petites gens comme nous.

— Un vieux et digne serviteur! Les ingrats! . — Que voulez-vous? Après moi un autre.

— Un autre? je l'ai, pardieu,,bien vu ; il était là il n'v a qu'un moment.

30 CE gU'OX PEUT VOIR UANS UNE RUE.

Enparlant ainsi, je savais bien ce que je faisais; c'était ver-ser du vinaigre sur une blessure saignante. Rien de tel que la douleur pour provoquer des aveux. Le résultat dépassa mon attente.

— Ah! il était là? s'écria le père Vincent.

Son visage s'allumait de nouveau, son œil lançait des éclairs, ses lèvres frémissaient de colère.

— Ah ! il était là, répétait-il.-

— Oui, comme toujours, à prendre ses côtes au long.

— Il en est bien capable, le bon à rien.

— Et à fumer du matin au soir.

— Ah! il fume, l'intrigant. Ah! il fume!

A chaque mot Tirritation montait d'un degré; le moment arriva où elb n'eut plus de bornes. L'idée de cet homme, fumant sur le seuil de la porte où il avait si longtemps régné, occupant une loge qu'il s'était accoutumé à regarder comme son inaliénable domaine, tenait le cerveau de l'ancien concierge sous le poids dune obsession qui menaçait d'aller jusqu'à l'égarement.

— Âh! il fume! dit-il pour la vingtième fois; voilà un bel agrément pour des maîtres. Un estaminet dans leur maison ! Tenez, monsieur l'agent, quand j'y songe, il me prend des envies d'aller l'étrangler de mes mains, ce maraud-là. Lui , me supplanter! Coucher dans mon local! Un va-nu-pieds que j'ai tiré de l'écDrie! un soulard! un cafard! un être pétri de vices !

Le vieux concierge s'échauflalt de plus en plus; c'était le cas de le presser ; il allait débiter tout ce qu'il avait sur le cœur.

— Ah çà! lui dis-je, comment un garnement pareil a-t-il pu réussir ?

— Belle demande ! à force de bassesses.

— Là, voyez-vous, il n'y en a que pour ces chiens couchants. Quelle engeance i

En llaltant ses haines, je m'emparais peu à peu de lui.

-^ Alais vous, monsieur Vincent, ajoutai-je, quel prétexte a-t-on pu vous objecter? Que diable ! on ne met pas les gens à la porte sans leur signifier pourquoi.

— (Mi! moi, moi, c'était un coup monté de longue main, répondit-il dune voix sourde.

CE qu'on peut voir dans unk rue. 31

— Bah ! el comment ?

Il secoua la tête comme s'il eût voulu chasser un souvenir importun.

— Comment? comment? dit -il.

— Sans doute ! il faut un motif, repris-je. .

— Un moiif ! ah ! il y en avait un, et grave, encore.

— Bah!

— J'en savais trop, monsieur l'agent.

Puis, comme s'il eût voulu retirer la déclaration qu'il venait de faire :

— Brisons là, ajouta-t-il; vous m'en feriez dire plus que je ne veux.

C'était mon but, en effet, et je ne m'en laissai pas détourner, parce qu'il l'avait deviné. Désormais cet homme était à moi; il m'avait livré le secret d'une de ses faiblesses; je savais par où le prendre, comment le manier. Seulement il fallait user de ménagements et ne pas brusquer les choses. Aussi le laissai-je partir sans pousser mes elTorts plus loin et bien convaincu qu'il me reviendrait. Cela ne manqua pas : il reparut presque tous les jours comme si un ressort l'eût poussé et avec l'opiniâtreté de l'animal qui retourne à son ancien gite, même quand l'accès lui en est interdit. Au lieu de me fuir, à son tour il me rechercha, tantôt pour se plaindre , tantôt pour m'interroger. 11 voulait savoir ce que devenait son heureux concurrent, comment il gouvernait l'hôtel et par quels signes extérieurs il rendait son autorité manifeste. Chaque détail que je lui donnais là-dessus était un dard nouveau qui lui entrait fort avant dans le cœur et le poussait vers la vengeance.

— Il ne l'emportera pas en paradis, s'écriait-il; Dieu de Dieu ! comme la main me démange !

Parfois aussi, du serviteur, la rancune s'élevait jusqu'au maître, et j'y aidais de mon mieux. Sans affectation et d'une manière jnsensible, je le poussais sur le compte des Montréal, et,^de plus en plus, la glace se rompait. Aux doléances succédaient les confidences; et quand il y mettait du scrupule, j'enfonçais de nouveau l'aiguillon.

— Au moins, lui disais-je, ces gens-là ont eu quelques procédés. Ils vous font une pension.

De toutes mes machines de guerre , aucune ne fut plus

puissante que celle-là. C'est au point que je m'étonnai moimême de l'efTet qu'elle produisit.

— Une pension ! s'écria l'ancien concierge. Les voilà bien malades? Qu'est-ce que c'est qu'une ijension pour eux? et après les services que je leur ai rendus? Comme si on payait ces choses-là avec de Targenî! Une pension! une i)ension! ajoutait-il avec emportement. Un de ces jours, je la leur jetterai au visage. Ce n'est pas une pension que je veux, c'est ma porte.

A la suite de ces entretiens, souvent renouvelés, une entière confiance s'établit entre le père Vincent et moi. Commencée dans la rue, la conférence s'achevait presque toujours dans le débit de liquides le mieux achalandé et le mieux pourvu du voisinage. A tour de rôle nous nous faisions les honneurs, et le concierge ne s'y épargnait pas. On sait que le vin apaise les grandes douleurs. Ce fut ainsi, et après de nombreuses séances, que j'en vins à recueillir de la bouche d'un témoin et d'un acteur, l'histoire des Montréal, telle que je vais la raconter, en n'y ajoutant de mon fait qu'un peu de mise en scène et quelque ordre dans le récit.

La résidence ordinaire et le berceau des Montréal était un vieux château de famille, situé dans le pays de Caux, entre Fécarap et Sainl-Valery, et à une petite distance du bourg de Vittefleur. Rien de plus curieux que cet édifice ; rien de plus imposant que la perspective dont il jouit : de niveau avec la falaise, il domine d'un côté les nappes étincelantes de la mer : de l'autre, le vallon boisé et discret que baigne la rivière de Dardène. A l'aspect des lieux, à ces beaux champs parsemés de pommiers, à l'aisance des villages environnants, on reconnaît un point choisi d'une de nos plus riches provinces. Cultures, bétail, bâtiments, instruments de travail, tout repose et contente le regard, tout signale un de

CE gU'oN PEUT VOIR DANS UNE RUE. 33

ces pays favorisés où la vie est bouue et la terre généreuse.

Le château en lui-même a plus de valeur par ses souvenirs que par son architecture; il date de loin: voilà son plus beau titre, celui à laide duquel il s'esi transmis de généraration en génération, à peu près intact et défendu par un respect héréditaire contre des innovations qu'eussent réclamées les injures du temps et les besoins des âges nouveaux. A peine les Montréal avaient-ils consenti à changer quelques distributions intérieures , en les appropriant à une existence qui n'est plus celle des époques de la chevalerie. Tout le reste, enceinte, fossés, pont-levis, tourelles, donjon et mâchicoulis, gardait encore sa physionomie d'autrefois et une tournure guerrière en harmonie avec sa première destination. C'était bien une de ces aires d'où les seigneurs épiaient leur proie et fondaient sur elle au moment opportun, rançonnaient impitoyablement leurs vassaux et bravaient jusqu'à la colère de leur souverain.

Comme tous les membres de sa famille, le comte avait fait de cette résidence l'objet d'un som presque religieux. 11 passait neuf mois de l'année à Beaupré, c'était le nom du château, et y surveillait l'exploitation des vastes fermes dont il était environné. Cette tâche était encore un devoir de tradition; entre les Montréal et leurs fermiers point d'intermédiaires : ils avaient des intendants partout ailleurs ; à Beaupré ils n'en avaient pas. Ainsi se transmettait dans leur maison ce goût de la vie de campagne, qui n'est compatible qu'avec un but sérieux et un aliment réel d'activité. Les Montréal s'en faisaient un point d'honneur; ils tenaient à être les premiers en toute chose, multipliaient les essais, ne négligeaient ni les nouvelles méthodes, ni les instruments perfectionnés, et se livraient sur une grande échelle à ces cultures expérimentales qui ne sont permises qu'aux propriétaires opulents.

De tous les Montréal, le comte Sigismond restait le dernier et le seul; après lui, s'il n'avait pas d'héritier, cet ancien nom devait s'éteindre. Lui-même, il est temps de le dire, ne le portait qu'à défaut de représentants plus directs ; il n'appartenait qu'à la branche cadette, et, dans l'ordre naturel des choses, il aurait dû rester ce qu'il était en naissant, baron de Montréal. Mais la branche aînée n'avait point eu d'enfants mâles; elle n'était représentée que par une jeune fille, Clé-

menée de Montréal, idole de son père, fruit tardif d'un second mariage et sur la lèle de qui venaient se réunifies richesses de deux grandes maisons.

Lorsque Clémence fut en âge d'être pourvue, le vieux comte était veuf; le poids des ans et des infirmités commençait à se faire sentir; il ne voulut pas quitter ce monde sans avoir assuré rétablissement de sa fille. D'ailleurs son choix était fait : il avait sous la main un gendre tout trouvé, le seul possible, le seul qui lui agréât. Dans ses préjugés de race, il n'admettait pas que le château de Beaupré et les fiefs attenants, que les grands biens de famille, fruit de longues épargnes et d'heureuses alliances , pussent passer dans une autre maison tant qu'il resterait un descendant des Montréal un homme de son sang, un représentant de dix générations. C'était donc à Sigismond que devaient revenir tout ce bonheur et toute cette richesse, une femme accomplie et des domaines opulents, l'hôtel de Paris et les terres de province, tout ce qui donne du prix et du charme à l'existence, satisfactions de la vanité et joies plus légitimes du cœur.

Sigismond avait été élevé par le vieux comte ; resté orphelin de bonne heure, son enfance s'était écoulée au château de Beaupré, et il ne l'avait quitté que pendant les années consacrées à son éducation. Longtemps on l'y considéra comme le seul héritier et le seul maître. D'un premier mariage le comte n'avait point eu d'enfants, et lorsqu'il en naquit un du second, ce fut une fille qui coûta la vie à sa mère. Quoique Sigismond fût d'un âge où le calcul a peu d'empire, il parut plus contrarié que charmé de cet événement. 11 avait vingt ans alors et ne pouvait, sans une certaine appréhension, mesurer la distance que les années devaient mettre entre sa cousine et lui. L'alliance allait de soi; mais que de circonstances pouvaient en éloigner ou empêcher TefTet ! D'ailleurs Sigismond s'était si bien accoutumé à regarder comme lui appartenant ce titre, ce château et cette fortune, que ridée de les recevoir indirectement et de seconde main lui semblait pénible à supporter et pesait sur son esprit comme une déchéance.

Ce fut dans ces sentiments qu'il traversa la seconde période de son séjour à Beaupré. Clémence grandit et enchanta par ses grâces tout ce qui l'approchait: elle était la fée du

CE qu'on peut voir dans une nvE. 3r)

chaleau, la joie el l'orgueil du vieux comte. Sigismond ^^'gh vil lin peu éclipsé, et une jalousie sourde s'empara de lui, presque à son insu. On devine combien ses relations avec sa cousine en furent affectées. Au lieu de s'associer à l'idolâtrie dont elle était l'objet, il se créa un rôle à pari, en manièi e de contraste et de contre-poids, et atTecta des airs grondeurs qui ne convenaient ni à sa position ni à son âge. Tandis que la jeune fille ne rencontrait sur son passage que des cœuis ouverts et des visages radieux, son cousin semblait prendre à tâche de jeter quelques ombres sur ce tableau. 11 trouvait à redire à tout, cherchait des querelles sur le moindre détail, et témoignait de l'humeur quand elle s'abandonnait aux jeux et aux joies de l'enfance. Devant le vieux comte, ces mauvais sentiments ne transpiraient pas, mais ils reprenaient le dessus hors de sa présence.

Ce qu'amena cette conduite, il est facile de le prévoir; de pareilles impressions sont de celles que rien n'efface. Dés que Clémence fut en état de juger, elle eut sur Sigismond une opinion dont elle ne devait plus revenir. Ce qui la guidait, c'était cet instinct qui nous fait aimer ceux qui nous aiment. Elle eût oublié peut-être les petites picoteries , les airs maussades et frondeurs, si un sentiment vrai se fût mêlé à tout cela. Mais il y avait là-dessous un manque de cœur el une hypocrisie qu'elle n'oublia ni ne paidonna jamais. Plus elle avança en âge, plus elle sentit s'accroître cet élofgnemenl : les efforts même qu'elle faisait pour le vaincre ne servaient qu'à prouver combien il était enraciné.

Cependant elle n'ignorait rien des projets de son père : ce n'était, à Beaupré, un mystère pour personne que Clémence devait être ïa femme de Sigismond : on en parlait ouvertement comme d'une chose arrêtée et irrévocable. Dans les entretiens de famille, il se mêlait toujours quelque allusion là-dessus, et le vieux comte aimait à y revenir comme à une pensée favorite. Peut-être, voyant que le goût n'y était pas, insistait-il à dessein sur la convenance : il fallaitque toute révolte fût étoulTée en germe, et que l'orgueil du sang eût le dernier mot. Clémence n'avaitaucun motif de résister et ne résista pas à des arrangements auxquels tout le monde autour d'elle paraissait souscrire : enfant, elle n'en comprenait pas la valeur, et quand elle en eut une idée plus juste, son esprit y

36 CE OU"oN l'ECt Vol H I»ANS UNE lU'K*

était tellement idenlifié, qu'on n'avait plus à craindre d'elle ni objection, ni refus. Ce fut ainsi qu'elle arriva au moment décisif, assez mal disposée pour Sigismond, et néanmoins résignée à lui appartenir.

Le vieux comte pressa les choses autant qu'il le put. De jour en jour il sentait ses forces décroître, et il ne voulait pas quitter ce monde sans avoir réglé celte affaire et béni celte union. La cérémonie eut lieu dans le mois môme où Clémence compta ses quinze ans révolus; à peine avait-elle la conscience de rengagement qu'elle contractait. La plus vive impression qu'elle en reçut, ce fut le spectacle de la chapelle du château tendue comme pour une fête, le prélat officiant à l'autel en habits pontificaux, les chants de l'orgue mêlés aux chants des voix, les cloches sonnant à toute volée, les nuages d'encens s'élevant vers la nef, les jeunes filles lui formant cortège et versant sur ses pas des corbeilles de fleurs, les arcs, les trophées de verdure, les illuminations du soir, les gerbes du feu d'artifice, enfin, au dehors, les populations accourues de cinq lieues à la ronde et appuyant leurs acclamations de violentes décharges de mousqueterie. Voilà ce qui la frappa et ce qui resta gravé dans sa mémoire. Quant au mari, il s'effaçait presque au milieu de ces pompes et de ces honneurs; son jour de domination n'était pas encore venu.

Tant que le comte fut là pour protéger sa fille, Sigismond s'observa et se contint. Quoi qu'il put lui en coûter, la prudence lui commandait de se vaincre : le vieillard restait maître de sa fortune , et un éclat aurait pu le pousser à prendre contre son gendre des mesures de précaution. Sigismond se maîtrisa donc, mais au prix de quel effort! Clémence ne l'aimait pas, ne pouvait pas l'aimer; il le voyait, il le sentait, et celte obéissance que sa tendresse lui refusait, il ne pouvait l'imposer par la force. Quand il y songeait, de sourdes rages s'élevaient dans son cœur, et si violentes, que plus d'une fois elles manquèrent de faire explosion. Il arriva même une circonstance où, pour se contraindre, il eut besoin de tout l'empire qu'il exerçait sur sa volonté.

CE UU'ON PLLi VOIR UA>6 U .N £ ULE. 37

Dans le voisinng^e de Beaupré, se trouvait une résidence qui ne lui cédait en rien ni pour l'étendue ni pour la valeur des domaines; c'était celle de Champclos. Mêmes origines, mêmes traditions : les Saint- Pons, seigneurs de Champclos, n'étaient ni moins nobles, ni moins anciens dans le pays que les Montréal, seigneurs de Beaupré. Seulement, les Sainl- Pons avaient fait aux goûts modernes des concessions bien plus grandes que les Montréal ; ils étaient davantage de leur siècle, et, au lieu d'une construction féodale, on trouvait à Champclos une de ces habitations comme Mansard savait les élever, et un parc, les archives locales en faisaient foi, dessiné par le célèbre Le >'ôtre. Bien n'y manquait, ni les bassins, ni les quinconces, ni les néréides, ni les tritons, ni aucune des divinités principales ou secondaires de l'Olympe païen.

De tout temps, les Saint-Pons avaient montré ce goût des arts et ce besoin de paraître. C'étaient des gentilshommes, dans la plus brillante acception du mot. Tant qu'il y eut une cour, ils s'ymaintinreiit, et sur le meilleur pied: à Champclos, quand ils y vivaient, leur état de maison faisait du bruit ; meutes, piqueurs, équipages et chevaux de chasse, tout l'appareil et tout le personnel de la véneiie. Leurs fêtes mettaient le pays en révolution; leur nom remplissait la province. Aussi', leurs voisins de 1 abbaye de Val mont en étaient-ils jaloux et se vengeaient-ils de ce faste par des procès continuels : de moines à nobles le cas était alors commun. Au fond, il ne s'agissait que de vétilles, délits forestiers, empiétements ou violations de limites ; mais, si petits qu'ils fussent, les procès s'engendraient et se succédaient. Pour un qui était vidé, il en renaissait deux autres. Il est vrai que les Saint-Pons ne s'y épargnaient pas et volontiers y donnaient prise; toujours à cheval et en chasse, ils s'y laissaient aisément emporter et ne regardaient pas le gibier comme sacré parce qu'il se réfugiait sur les terres de gens

38 CE yr OxN i-eut voir dans uke rue.

d'ép:lise. De là quelques blés hachés, quelques trèfles piétines, et par suiie demandes d'indemnités et de réparations pécuniaires.

Ainsi s'étaient passées les choses dans l'ancien temps; il va sans dire qu'avec les nouveaux codes et les nouvelles mœurs, ces habitudes avaient éprouvé quelques modifications. Il n'était resté aux Saint-Pons d'aujourd'hui, que les meilleures qualités des Saint-Pous d'autrefois, le goût des exercices violents, les airs et les façons de grands seigneurs, une distinction héréditaire dans les traits et dans la tournure, la passion du luxe dans ce qu'elle a de délicat et de choisi, un courage à l'épreuve et une générosité sans limites. Quant aux prouesses de chasse, ils savaient les contenir-dans l'enceinie de leurs domaines et les bornes de leur droit. Leur réputation n'en était pas moins bien établie pour cela, et le pays de Caux les proclamait passés maîtres en matière de louveterie. Au lieu d'inquiéter leurs voisins, ils les délivraient des animaux malfaisants; c'était tout profit.

Comme la famille des Montréal, celle des Saint Pons avait vu plusieurs de ses branches s'éteindre; la seule qui restât ne comptait que trois membres : la marquise et ses deux enfants, Gaston et Claire, un seul homme par conséquent, un seul qui portât ce nom et put le faire revivre. Aussi quel intérêt s'attachait à Gaston et comme il en était digne! Si c'était le dernier rejeton d'une noble race, c'en était aussi la plus belle et la plus complète représentation. Rarement la nature réunit tant de dons sur la inôme créature ; beauté du corps et facultés de l'esprit, âme aimante et dévouée jusqu'à en mourir; si parlait en toute chose, que c'en était devenu proverbial : beau comme Gaston, bon comme Gaston, voilà des mots qui couraient la conti ée, et que peisonne n'eût démentis. On citait de lui des traits qui touchaient jusqu'aux larmes ; plus d'une fois il avait exposé sa vie pour secourir des malheureux en danger de périr; dans les incendies, dans les inondations, il était le premier sur les lieux et s'y montrait brave sans jactance, héroïque sans affectation. Quand il parcourait ses domaines, les fermiers le saluaient jusqu'à terre et le suivaient d'un regard attendri; il n'en était point dont il n'eût allégé les charges dans les années ingrates,

CE qu'on peut VOIll KANri U .\ L li U E. 30

point auquel il n'eût rendu service ou donné un \m\ conseil au besoin.

Voisins coiume ils l'étaient, égaux par la naissance et par la f'orlnne, les Saint-Pons et les Montréal ne pouvaient échapper à cette alternative : d'être des amis intimes ou dirréconciliables ennemis. Grâce au hasard et à une certaine analogie d'humeur, la première de ces chances l'emporta sur la seconde. Les deux familles avaient vécu, dans le cours des temps , sur le pied d'une étroite union ; à peine y eut-il quelques nuages passagers , jamais de rupture sérieuse. Le sang des Montréal et des Saint-Pons s'était même quelquefois mêlé; on citait entre eux des alliances. 11 y a plus : le vieux comte avait eu un instant la pensée de mettre en commun les intérêts des deux maisons et d'unir le dernier Saint- Pons à la dernière Montréal. L'âge, le nom, la fortune, tout eût été assorti. Gaston avait à peine cinq ans de plus que Clémence. D'un autre côté, Sigismond aurait mieux convenu à Claire, qui était Tainée de Gaston. A tous les points de vue, ce double arrangement aurait dû prévaloir. Si le vieux comte ne s'y arrêta pas, c'est qu'à côté de beaucoup d'avantages, il offrait un inconvénient qui les effaçait tous et le rendait inacceptable à ses yeux : le nom des Montréal eût été frappé d'une sorte de déchéance et se serait confondu dans celui des Saint-Pons. Or, à ce déclin prématuré, il préféra un hymen inégal et qui s'annonçait sous d'assez tristes auspices.

Cependant les relations entre les deux maisons étaient restées les mêmes. A Champclos, on n'avait rien su des calculs du vieux comte, et, eu supposant que Ton y eût fait des calculs analogues, le secret eu avait été bien gardé d'un côté et de l'autre : aucun mot n'avait été prononcé ni aucune proposition faite, de sorte que le mariage de Clémence et de Sigismond n'était un échec pour personne el gardait son vrai caractère ; celui d'un atcord de famille. Aussi, loin de se ralentir, les visites entre Champclos et Beaupré devinrent-elles plus suivies après cet événement. La marquise et Claire avaient vu grandir Clémence : c'était pour la marquise un enfant el pour Claire une sœur. Des habitudes de familiarité régnaient entre elles, comme si un même toit les eùl réunies; il ne se passait pas de jour, dans la belle saison, où elles ne

40 CE qu'on peut voir dans une hue.

se vissent; tantôt Beaupré allait rendre visite à Champclos, tantôt Champclos s'acquitlail vis-à-vis de Beaupré ; tout cela sans compter, sans façon, sans étiquette, comme il sied à des amis qui obéissent à leur golit plutôt qu'aux convenances.

11 allait de soi que Gaston ïtn de toutes ces relations : point de bonne fête sans lui; point de promenade à cheval où il n'eût son rôle et le plus apparent. A lui le soin de guider la compagnie, de surveiller le passage des gués, d'arrêter à temps les montures qui s'emportaient, de prévenir les accidents, de régler les haltes, de ménager les surprises et les collations sur l'herbe dans le carrefour d'une forêt. Il était le grand ordonnateur et l'àme de ces parties de famille : personne ne s'y entendait mieux que lui ; personne n'y faisait moins d'embarras et n'y mettait une grâce plus exquise : on l'eût dit dans son élément. Aussi comme on le payait de ses soins et de ses peines! Que de sourires il recueillait! Il n'était pas jusqu'au vieux comte qui ne se mît en frais; Sigismond lui-même était entraîné , quoi qu'il en eût. Quant à Clémence, ces promenades avaient fait les délices de son enfance ; aucun souvenir n'avait laissé plus de traces dans son esprit. Dès Tàge de douze ans, elle aimait le cheval et s'y tenait en véritable écuyère. Que de fossés franchis ! Que de temps de galop à travers les guérets ! Quelles joies ! quels transports! Son cœur battait rien que d'y penser, et l'image de Gaston, si hardi et si beau cavalier, se mêlait, à son insu, à ces réminiscences juvéniles !

De son côté, le jeune homme n'était pas des derniers, ni des moins ardents à jouir des plaisirs champêtres auxquels il présidait. En ces occasions, il se surpassait lui-même. Sa physionomie respirait un bonheur que rien n'altérait ni ne mélangeait. Tout était chez lui abandon, franchise, entraînement; nul calcul, nul désir de plaire. A son regard libre et fier, on voyait bien que i amour ne l'avait pas encore touché et que son cœur était exempt d'orages. 11 aimait la marquise et Claire; c'étaient ses seules passions. Vis-à-vis ^ de Clémence, il ne fut longtemps qu'un compagnon et une sorte de professeur ; c'est lui qui le premier la lit asseoir sur un cheval et lui mit les rênes à la main; en promenade, il lui donnait des conseils, ajustait ses étriers, Tencourageait ou la

réprimandait suivant le cas, la traitait en un mot sans façon et un peu en petite fille. Et pourtant la petite fille s'épanouissait à vue d'oeil : chaque mois, chaque jour, chaque heure la dotait d'une grâce et d'un charme nouveau. Tout le inonde le sentait et le voyait; on eût dit que Gaston était seul à ne pas le sentir et le voir. Élevé près de Clémence, il s'était accoutumé a la regarder sans arrière-pensée, et comme on regarde une sœur; il ne croyait pas qu'elle put devenir pour lui ni un trouble, ni un danger.

Tel fut Tétat de son âme jusqu'au jour où il apprit que l'héritière des Montréal allait devenir la femme de Sigismond. Dès ce moment, Clémence cessa d'être protégée par les souvenirs d'autiefois ; elle était sur le point d'appartenir à un autre, le voile tomba ; Gaston la vit avec d'autres yeux, et quand, à l'issue de la cérémonie, elle sortit de la chapelle au bruit des cloches et des mousquets, une réflexion involontaire s'échappa de ses lèvres et de son cœur :

— Comme cette enfant est devenue belle ! dit-il.

C'étiiit rendre à la mariée une justice un peu tardive; heureux encore s'il s'en fût tenu là.

On devine le tour que durent prendre les choses. Entre Clémence et Gaston toute familiarité cessa; les situations avaient changé. Mais à l'instant même et sans aucun concert, un sentiment nouveau s'éleva sur les ruines de l'ancien , d'autant plus profond qu'il était moins avoué , et que des deux parts on n'en avait pas l'entière conscience. C'était comme un regard jeté en arrière et un souvenir mêlé de regret, souvenir plus vif chez Gaston, plus contenu chez Clémence.

Dans cette disposition d'esprit , des relations qui naguère n'offraient aucun danger, prirent peu à peu un autre caractère. Non pas que ces cœurs naïfs y missent la moindre pré-

méditation ; c'était à leur insu que la métamorphose s'opérait et qu'insensiblement ils étaient poussés l'un vers Tautre. Plus initiés au jeu des passions, ils s'en seraient mieux défendus; les choses empirèrent à raison de leur candeur même. Qui oserait les blâmer? Celte habitude de se voir était contractée depuis si longtemps, et s'ils y apportaient plus de goût, s'ils se quittaient avec un certain eiïurt et se retrouvaient avec une sorte d'ivresse, tout le monde autour d'eux semblait êtie complice de ce mystérieux entraniement. Jamais, entre Champclos et Beaupré, les visites n'avaient été si multipliées; la marquise et Claire imaginaient mille prétextes ingénieux, auxquels ie vieux comte se prêtait avec une politesse infmie. On ne se quittait presque plus ; on ne se séparait le soir que pour se retrouver le lendemain. Celaient des fêles, des dîners, des chasses, des comédies entre deux paravents, des soirées à grand orchestre où étaient conviées toute la noblesse et la bonne bourgeoisie des environs. L'âme de ces réunions était ici Gaston, là Clémence, et ils y répandaient cette flamme qui anime ceux que l'amour a touchés et qui se communique si rapidement.

Au milieu de ce tourbillon, un seul homme protestait, et non sans motif : c'était Sigismond. Avec la perspicacité qui distingue les jaloux, il avait surpris les premiers indices de ce feu qui couvait encore , et compté avec effroi les pulsations chaque jour plus vives de ces deux cœurs. Point d'illusion ; il y avait là une menace pour son repos. Mais comment en détourner l'effet? Comment briser celte passion naissante? Le cas était épineux. Un éclat prématuré n'eût servi qu'à envenimer les choses. D'ailleurs, à quoi bon? Sigismond ne commandait pas à Beaupré ; tant que son oncle était debout, il ne pouvait ni en refuser la porte à des voisins qui lui portaient ombrage, ni en éloigner sa femme sous prétexte de l'arracher a une séduction visible pour lui seul. Le vieux comte ne se serait pas prùté à un tel sacrifice ; il n'eût pas, sur un simple soupçon, consenti à se priver de sa fille et de ses amis : bon gré, mal gré, il fallait donc fermer les yeux. Sigismond ne s'y résigna pas sans amertume ni douleur. Ce n'était qu'un nuage encore; mais ce nuage précédait la tempête. I^ suite des événements le prouva bien. Parmi les distractions à l'usage des deux châteaux, l'ime

des plus goûtées, quand régnaient les fortes chaleurs , était une excursion vers la plage, accompagnée d'un bain de mer. Le voisinage de Teau y invitait, et çà el là des crique^ désertes ouvraient leurs discrets abris. Gaston les connaissait toutes et savait par quels vents leurs surfaces sont le plus tranquilles; il en avait étudié les fonds et jusqu'aux moindres accidents. Nul mieux que lui n'était au courant des sentiers qui sillonnent la falaise et débouchent sur la grève par des rampes tantôt douces, tantôt escarpées à causer des vertiges. Son pied les avait tous foulés, et par tous les temps ; il passait délibérément là où les plus hardis ne s'engageaient que dans un cas extrême. On eût dit qu'il aimait et cherchait le péril, comme d'autres le redoutent et le fuient.

Des divers sites que Gaston avait remarqués, il n'en était point qui valût une anse solitaire, placée dans le voisinage de Saint-Martin-en-Port. Qu'il y avait loin de cette baignoire naturelle aux plages banales où la mode conduit ses clients ! Du côté de l'Océan, elle était protégée par l'immensité même; du côté de la terre, les rochers lui formaient un cadre el une sorte de rideau. A peine, comme témoins, y voyait-on quelques mouettes rasant l'eau de leurs ailes ou décrivant dans l'air des cercles sans fin. Point de pêcheurs, point de marins; une Hgne de récifs les obligeait à se tenir à l'écart. iMais ces récifs même, en isolant de la haute mer ce bassin favorisé, en augmentaient à la fois la sécurité et le charme. Pendant que la vague se brisait au loin et que son écume, jouet du vent, se revêtait de toutes les nuances du prisme, les eaux du petit golfe gardaient leur calme et leur limpidité. Au lieu de galets, si communs sur celte côte et si glissants sous les pieds, le fond, par exception, se composait d'un sable uni, çà et là parsemé d'algues marines; seulement, à droite et à gauche , les roches reparaissaient comme deux promontoires, tantôt à sec, tantôt immergés, et qui allaient rejoindre au large la chaîne tumultueuse des récifs.

Mais aucun de ces accidents du site n'égalait, pour l'effet du spectacle, l'arche gigantesque qui terminait la falaise du côté du midi et ressemblait à une té;e de pont jetée sur l'Océan. Cette arche était découpée avec tant d'art et si harmonieuse dans ses proportions, qu'on eût pu la croire élevée par la main des hommes. A quelle cause attribuer cette œuvre

singulière de la nalure? Éiail-ce à l'aciion lente et graduelle des flots? Était-ce à un soulèvement des volcans? Nul ne pouvait le dire. Toujours est-il que de cette nef, taillée dans le roc, un i)iliei^ restait encore debout, malgré les insultes de la vague, et qu'à travers un arceau inondé de lumière, on voyait se dessiner au loin les crêtes des falaises qui courent vers Fécamp, puis des caps avancés, semblables à'^des sentinelles ; parfois aussi une voile visible à l'horizon et courant dans un sens ou dans l'autre, suivant les caprices de la brise, ou bien encore un navire à feu, allant plus droit au but et marquant sa route par un sillon de fumée.

Tel était le site favori des maîtres de Beaupré et de Chauipclos : quand ils ne battaient pas les bois de Caux et du Hauouard, c'est sur cette partie du rivage qu'ils se donnaient rendez-vous. La falaise dominante était aux Saint-Pons ; ils se trouvaient donc sur leurs limites, chez eux pour ainsi dire, jusqu'à l'endroit où commençait la mer, qui est du domaine commun. Aussi avaient-ils fait construire sur la hauteur, et dans le voisinage d'une de leurs bergeries, un hangar destiné aux voitures et aux chevaux. Comme la plage n'était accessible qu'aux piétons, on quittait là les équipages pour suivre un sentier taillé dans le roc et qui, de gradin en gradin, conduisait au bord de l'Océan. Cette marche sur des escarpements n'avait lieu ni sans fatigue ni sans émotion; la tête et le cœur y éprouvaient parfois des défaillances; aussi, par mesure de précaution, avait-on élevé çà et là de petits murs en pierres sèches qui servaient de parapet et de points d'appui au besoin. C'en était assez pour rassurer les plus timides et rendre ce chemin familier, même aux femmes et aux enfants.

Une fois au moins par semaine, l'anse de Saint-Marlin-en- Port réunissait donc cette société choisie et heureuse de s'y retrouver. Arrivée sur les lieux, elle s'y partageait. De l'autre côté de l'arche s'étendait une plage où la mer se déployait en toute liberté et ne trouvait point d'obstacle au jeu de ses lames. C'était là que se baignaient les hommes. Les plus habiles, les plus vigoureux, gagnaient la haute mer; les plus faibles, les moins expérimentés, restaient près ^ du rivage. Quant au bassin abrité, il était réservé aux dames, et nul profane n'y eût paru tant que durait le bain. La nature

CE gu'ox PEL'T VOIR DANS UNE RIE. 45

avait disposé les choses avec autant de pudeur que de grâce, et, comme pour compléter son œuvre, une excavation du rocher formait un cabinet de toilette impénétrable au regard. - Ainsi se passaient les beaux jours d'été, et Gaston, qui ordonnait ces parties, n'était pas le moins ardent à en jouir. Le vieux comte y prenait goût aussi; quant aux dames, elles s'étaient prises d'une véritable passion pour celle grève discrète et calme. Sigismond s'y plaisait moins, et en cela son instinct le servait, comme on va le\oir.

Par une belle journée du mois d'août, il y avait rendezvous pris pour une promenade à la plage ; les Saint-Pons en faisaient les honneurs, non-seulement à leurs amis de Beaupré, mais encore à toute la société des châteaux voisins. C'était moins une réunion intime qu'une fête au bord de l'eau et un repas offert sur le sable. Il n'était bruit que de cela dans le pays de Caux, et les conviés se promettaient tous d'y tenir dignement leur place.

C'était le petit village de Sassetot qui avait été choisi comme point de réunion, et, à l'heure indiquée, on vit déboucher de toutes les roules, de tous les sentiers qui y aboutissent, des équipages brillants et des groupes de cavaliers admirablement montés. Les toilettes étaient, ce que comportait la circonstance, d'une élégante simplicité; là-dessus les femmes ne transigent jamais ; même dans le négligé , elles restent sur leurs gardes. Il y en avait beaucoup qui étaient en voiture ; quelques-unes, et Clémence dans le nombre , avaient fait le trajet à cheval, malgré la poussière et la chaleur. Jamais la jeune femme n'avait eu des airs plus radieux; ses joues, animées par la course, avaient les tons vifs qui sont le fard de cet âge, ses yeux étaient d'un irrésistible éclat, sa taille d'une richesse et d'une grâce que faisait mieux ressortir son amazone. Il n'était pas jusqu'à son bel alezau qui ne thit à paraître sous un jour avantageux, couvrant son mors d'écume,

46 CE qu'on PEIT VOIR DANS UNE RtE.

agitant la tôte, piafTant, ou frappant la terre de son sabot, comme s'il eût été lier et eût voulu se montrer digne du précieux fardeau qu'il portait.

A peine les invités étaient-ils réunis, que Gaston donna le signal du départ. Lui aussi semblait transformé ; sa pose, son .•accent, sa physionomie trahissaient les secrets enchantements de son cœur. 11 se multipliait, il avait des mots aimahles pour tout le monde, poussait tantôt son cheval vers la tête de la colonne, et tantôt retournait à l'arrière, comme un général qui veut s'assurer de la marche de ses régiments. Dans ses évolutions, il avait à essuyer le feu de bien des regards, attirés par sa prestance et par sa beauté. C'était un triomphe pour lui et il en portait bien le poids ; un triomphe sous les yeux de Clémence, voilà ce qui en rehaussait le prix.

Jusqu'à la falaise, le chemin n'offrait point de difficultés, cl le trajet se lit rapidement. Là, il y eut une halte : ni les chevaux ni les voitures ne pouvaient aller plus loin, et à l'aspect de ce sentier d'où l'œil plongeait dans le vide et en mesurait la profondeur, un cri de découragement s'échappa de beaucoup de poitrines. Pour dominer ces frayeurs, il fallut que les plus aguerris donnassent l'exemple. Gaston descendit et remonta vingt fois, aidant les uns, stimulant les autres, faisant auprès des plus alarmées l'office de chevalier, et ne les abandonnant que lorsqu'elles avaient touché la grève. Ce fut une longue opération, et elle ne s'acheva pas sans qu'aux témoignages de frayeur se mêlassent des éclats de rire. Celles qui étaient en sûreté raillaient volontiers celles qui étaient encore engagées dans les sentiers aériens et n'y avançaient que d'un pas tremblant. Enfin, avec du temps et des précautions, la descente s'acheva sans événement fâcheux; une fois sur la piagc, on se reconnut, on se compta ; personne ne manquait à l'appel.

Quand il s'agit du bain, Gaston veilla à l'exécution des règlements de la localité. Les sexes furent rigoureusement séparés : ici les femmes, là les hommes; l'arche marquait les limites, et il était interdit de les franchir. Avec une compagnie aussi nombreuse, l'abri du>rocher n'eût pas suffi comme vestiaire; aussi y avait-on suppléé par des tentes qui couvraient la plage comme une décoration : vertes dun côté, bleues de l'autre, elles formaient deux camps , distincts par

vu ni DANS UNK RUE. 47

les couleurs. Tous les baigneurs s'y groupèrent, suivant l'iiiliniité ou le goùi, et y subirent la métamorphose accoutumée. Chacun prit la tenue de combat, succincte chez les hommes, plus compliquée chez les femmes, moins académique surtout et si austère, pour ne rien dire de plus, que la coquetterie des néréides ne s'en fût point accommodée.

La plage s'animait, les baigneuses arrivaient de toutes parts et s'essayaient déjà à la température de Teau. Celles-ci risquaient leurs pieds, celles-là leurs jambes; d'autres s'engageaient, en grelottant, jusqu'à mi-corps. Les plus hardies abrégeaient l'épreuve et commençaient par une immersion complète; elles en sortaient ruisselantes, la bouche pleine d'eau salée et l'oreille de bourdonnements. Il en était qui prenaient leur rôle plus au sérieux encore et s'exerçaient à l'art difficile de la natation, soit isoléjuent et sans auxiliaire, soit en se soutenant l'une l'autre le menton au-dessus de l'eau. Tout cela composait un spectacle varié, où ne manquaient ni les épisodes bouffons, ni les physionomies originales.

Mais la scène allait bientôt tourner à de plus vives émotions. Afin d'écarter jusqu'à la chance d'un accident, on avait eu le soin d'indiquer, au moyen de piqueis fixés dans la mer, la limite que les baigneuses ne devaient pas dépasser, sous peine de voir le fond manquer sous leurs pieds. Il y a mieux : des cordes tendues d'an piquet à l'autre, et au niveau même de la mer, avaient pour destination et pour effet de prévenir toute distraction et toute imprudence. C'était un obstacle qu'on ne pouvait franchir autrement que de propos délibéré et à l'aide d'un certain effort. Tout donnait lieu de croire qu'il y avait là des garanties et une sauvegarde suffisantes.

Clémence avait promptement achevé sa toilette et entraînait Claire par la main ; elle était, l'une des premières, entrée dans la mer comme dans un élément familier. Dès son enfance, elle avait été bercée sur ces eaux et en avait éprouvé la vertu; elle leur devait au moins quelque chose de sa santé et de ?a fraîcheur. Aussi n'y eut-il de sa part ni hésitation ni contorsions, prélude obligé des novices; elle gagna le large de l'air le plus naturel, et nagei avec aisance jusqu'à la limite fixée par le^ piquets. C'était d'inslincî qu'elle nageait ainsi ; jamais elle n'avait eu de professeur. Toute petite, elle

4H CE Ql (^'^ PEUT VOIP. DAN.^ UNE RUE.

s'y essayait, et, ;i force de se débattre, elle avait fini par s'en tirer à son honneur. Jamais pourtant elle n'avait dépassé les cordes tutélaires, non pas qu'elle eût peur, mais elle n'aimait pas à faire montre de son courage, et respectait les consignes établies ; elle était de son sexe et n'civait rien d'un garçon.

Pourquoi dérogea-t-elle, ce jour-là, à sa circonspection ordinaire? Ce fut le secret de son cœur, ou peut-être obéitelle à une fatalité. Les émotions de la journée, l'aspect de ce monde réuni, les cris de joie, les éclats de rire, ces scènes folâtres, ces essais malencontreux agissaient sur elle comme autant d'aiguillons et la poussaient aux aventures. Un moment vint où elle ne se contint plus. Elle était près de Claire, le pied sur le sable et baignée jusqu'aux épaules, lorsque celle-ci la vit plonger par un mouvement soudain et disparaître pendant quelques secondes. Quand elle se remontra à la surface, elle était bien au delà des cordes, nageant en pleine eau, s'y jouant comme un dauphin, coupant la vague avec une sorte d'ivresse et se dirigeant vers la ligne des récifs. De la part de la jeune femme , une telle hardiesse était si nouvelle et si imprévue, que Claire ne put se défendre d'un sentiment d'effroi.

— Clémence! s'écria-t-elle ; Clémence!

— Clémence, répéta la marquise, qui suivait cette scène de l'œil et d'un point plus éloigné.

Averties par ce double appel, les baigneuses portèrent leurs regards de ce côté et aperçuienl cette compagne téméraire qui gagnait le large avec l'aplomb d'un nageur expérimenl('. Dès ce moment, ce fut un spectacle pour elles, avec des impressions diverses et des avis opposés. Celles-ci s'effrayaient, celles-là applaudissaient; toutes y portaient un intérêt visible. Cependant la jeune femme ne semblait rien perdre ni de son assurance, ni de son sang-froid; sur le cri d'alarme de ses deux amies elle avait fait une halte, et, se soutenant d'une main au-dessus de l'eau, elle appliqua l'autre à sa bouche en guise de porie-voix :

— Soyez sans crainte, leur dit-elle; je n'irai pas loin. Puis eile reprit son élan vers la haute mer. En voyant

l'aisance de ses mouvements, la, souplesse et la vigueur de ses allures, toute appréhension cessa ; la confiance reprit le

CE QU'OX PKUT VOIR PAN^ r.VE RUE. 49

dessus. Claire seule ne pouvait détaciier ses yeux de cette tête tlottanle qui s'éloignait de pins en plus et semblait se confondre avec la ligne des brisants, noyée dans le lointain. — La folle ! disait-elle. Quelle cruelle fantaisie elle a eue là?

Si les eaux dans lesquelles Clémence s'était engagée avaient conservé un fond uniforme, il n'y aurait pas eu d'inquiétude à concevoir, et elle n'aurait couru aucun danger. Le bassin proprement dit était limité dans son étendue, et aucun courant n'y régnait. Puis la jeune femme était agile et accoutumée à tous les exercices du corps. Elle glissait dans les flots comme elle eût marché à terre , sans plus delTorts ni de fatigue : ni la distance, ni la durée de la course n'étaient de nature à l'éprouver; elle savait d'ailleurs régler ses mouvements et ménager ses forces.

Malheuieusement une circonstance qu'elle ne prévoyait pas, et qui tenait à la disposition des lieux, vint tromper ses calculs et donner à cette aventure un caractère périlleux. La barrière de brisants qui séparait de la haute mer ce bassin tranquille et encaissé n'était pas une simple arête, entourée d'eaux profondes; le récif, comme cela arrive dans tous les exhaussements sous-marins, envoyait des rameaux à droite et à gauche, comme pour se défendre et se garder : des rochers en occupaient les abords dans un espace considérable, et formaient une suite d'aiguilles parsemées de gouffres où les pêcheurs eux-mêmes, habitués de cette côte, n'auraient pas hasardé leurs bateaux. Quoique les vagues du large vinssent y expirer, elles y gardaient encore assez de force pour déterminer, au milieu des inégalités du fond, de rapides ressacs et des tourbillons violents.

A force d'avancer vers le large, Clémence en était arrivée à ces parages dangereux ; déjà elle sentait que ses mouvements étaient moins libres et perdaient de leur puissance.

50 CE qu'on peut VOfR DAXS UNE RUE.

Parfois son effort, si énergique qu'il fût, paraissait maîtrisé ; d'autres fois elle était poussée, sans qu'elle bougeât, avec la rapidité d'une flèche; c'étaient des courants qui se combattaient; elle entrait dans le labyrinthe des brisants. Il était temps de renoncer; elle avait même excédé les témérités permises. D'ailleurs, la force des choses s'en mêla : au moment où elle croyait avoir sous elle une grande masse d'eau, son corps rencontra comme un obstacle et effleura la pointe d'un rocher; elle était en plein récif et livrée aux agitations de la vague.

Clémence n'était point une femme ordinaire; son âme resta ferme et son esprit libre au milieu du péril. Tl ne lui semblait pas d'ailleurs qu'elle en courût im réel. Cent toises au plus la séparaient de la partie du bassin où se trouvaient les autres baigneuses. A l'aide du moindre effort, elle pouvait franciiir cette distance; ni l'énergie, ni la volonté ne lui manquaient ; elle n'aurait pas pour le retour de moins bonnes dispositions, ni de moindres chances que pour l'aller. Tels étaient ses calculs; l'événement les déçut. D'abord elle avait été portée plus avant dans le récif qu'elle ne le croyait, et quand il fallut s'en dégager, elle eut à affronter des remous leriibles. Puis le mouvement de la marée se déclara contre elle et avec tant d'énergie, qu'elle avait beaucoup de peine à vaincre le courant et à ne pas être entraînée plus au large. Un quart d'heure s'écoula dans cette lutte sans que son courage en fût ébranlé; ses forces seules commençaient à faiblir.

Qu'on juge de la situation où elle se trouvait. Quelque opiniâtreié qu'elle y mit, elle n'avançait pas; elle ne sortait pas de ces eaux maudites, où le pied rencontrait tantôt un rocher immergé, tantôt l'abîme, et où il n'était possible ni de trouver un point d'appui, ni de nager librement. Chaque minute qui s'écoulait semblait lui apporter une résistance de plus et une ressource de moins. Elle voyait près de là, presque a sa portée, cette compagnie joyeuse qui avait fini par rester indifférente à ses témérités; elle voyait Claire qui l'encourageait du geste et du regard^sans soupçonner môme le danger qu'elle courait, et elle ne pouvait franchir l'étroit espace (jui la séparait de ce port de salut, et si le ciel ne lui venait en aide, elle allait misérablement périr, par un beau

jour, au milieu d'une fête, sur une mer rianle, avec une nappe azurée pour linceul. Voilà à quelles impressions elle s'abandonnait à mesure qu'elle sentait les obstacles redoubler et son impuissance s'accroître.

Pourtant elle luttait toujours; elle disputait sa vie au fatal élément de la façon la plus vaillante. Son œil interrogeait la surface de l'eau; sa voix s'exhalait en cris plaintifs; ses bras s'agitaient en signe de détresse. Vains appels! aucun secours n'arrivait. On commençait bien à voir qu'elle était eu péril ; mais comment se poiter vers elle? A ses cris d'alarme, d'autres cris répondaient, et Claire répétait avec un accent désespéré :

— Ma pauvre Clémence ! ma pauvre Clémence ! que se passe- t-il donc là-bas?

Celait tout ce que pouvaient des femmes.

Cependant la situation empirait à vue d'œil. La victime en était à ce suprême instant où le cœur le mieux trempé fléchit devant le destin et se résigne à ses arrêts. Toute seconde de retard rendait la catastrophe plus certaine et plus imminente. Déjà les bras ne fendaient plus l'eau que par un mouvement machinal, tandis que le froid gagnait les pieds frappés d'engourdissement. La vue même se voilait ; les oreilles étaient remplies de ces bruits étranges qui ressemblent à un glas de mort, et personne n'accourait, personne ! Point de mouvement sur la plage, rien qui pût être une lueur d'espérance ou un germe de salui. La jeune femme n'y pouvait songer sans angoisse. Un nom était sur ses lèvres, et elle n'osait pas le prononcer; lui aussi l'abandonnait ! Où était-il? Que faisait-il pendant qu'elle était le jouet de la vague et la proie de Tabime? Hélas! Dieu peut-être Tordonnait-il ainsi; peut-êtie ne l'enlevait-il avant le temps que pour l'arracher à un danger plus grand et plus inévitable!

Ce fut au plus fort de cette crise que survinrent une trêve et une sorte de répit. La marée continuait à descendre et, dans ce mouvement, laissait à découvert bien des points naguère submergés. Sur la plage, le phénomène était sensible à lo-^il le moins expérimenté. Une ligne humide y marquait la limite que les eaux avaient atteinte et d'où elles se retiraient en obéissant à une loi mystérieuse et à une éternelle fluctuation. Dans celle zone quittée et reprise, pas un détail

qui ne trahit la visite récente de la mer; ('('tait la pierre encore imprégnée ou bien les varechs couverts d'une couche liquide, ou enfin toute cette famille de petits amphibies que surprend la retraite des eaux et qui cheiclie à la hâte des abris dans le sable ou dans le creux des rochers. -Mais au large, ce jeu de la marée est moins apparent, et pour en connaître les effets, ilfaut ou l'observation du savant ou l'habitude du marin. Rien, dans des eaux profondes, n'indique le changement de niveau produit par cette marche alternative; pas de jalons, pas de repère; la nappe parait immobile, et plus on gagne du côté de la haute mer, plus il en est ainsi. A une certaine distance de la côte, ce phénomène, qui se manifeste sur le rivage par des signes si évidents, échappe à toute appréciation positive et rentre dans le domaine du calcul.

L'endroit où se trouvait Clémence, quoique avancé dans la mer , était encore assez rapproché de la grève pour que le flux et le reflux y apportassent des modifications dans l'aspect des lieux. Parmi les rochers qui se détachaient du récif, il en était cinq ou six qui se découvraient à la basse mer et montraient au jour leurs arêtes moussues. Telle fut la découverte que fit la jeune femme au moment où son désespoir était au comble et où, vaincue par tant d'épreuves, elle se résignait à mourir. Devant elle et à une petite distance, il lui sembla voir un point solide qui se détachait du niveau des eaux et prenait d'instant en instant plus d'étendue et de consistance. D'abord elle douta , elle crut à une illusion de ses sens ; pour la convaincre , il fallut que la masse devint plus visible. Non, ce n'était point un jeu de son imagination ; c'était bien un rocher, un point d'appui dans sa détresse, un secours et un refuge inespérés.

— C'est Dieu qui m'assiste, s'écria-t-elle ; qu'il me donne encore la force d'aller jusque-là !

Cette i)riére n'était pas superflue dans l'état d'épuisement où elle se trouvait. Pour lutter contre des obstacles sans cesse renaissants, il avait fallu une énergie et une trempe peu conmuines. Là où un homme eût succombé, cette frêle créature lultail encore; mais elle était à bout et n'eût pas I)oiissé la lésistance plus loin, si un espoir imprévu ne l'eût ranimée. Courage, Clémence! courage! Le but est là et la

CE qu'on PKl'T VOIR DANS UNE RUE. 53

délivrance aussi. Courage! ceux qui ne s'abandonnent pas , le ciel leur vient en aide; un dernier effort, noble entant, et vous êtes sauvée.

Ainsi lui parlaient des voix secrètes, et la confiance lui revint. L'œil lixé sur le rocher que la mer abandonnait, elle nagea avec plus d'aisance et gagna visiblement du chemin. Déjà elle approchait du but, elle y touchait presque, lorsqu'un nouvel empêchement se déclara. Les abords de cette plate-forme étaient le siège du remous le plus violent qu'elle eut encore essuyé : l'eau, refoulée dans une sorte d'entonnoir, s'y partageait en courants contraires et formait à la base de l'exhaussement un tourbillon d'une énergie telle , que le nageur le plus vigoureux ne l'eût pas affronté impunément. La jeune femme réprouva bien. A peine y était-elle entrée, qu'elle se sentit à la merci d'une puissance qui disposait d'elle, sans qu'elle pût ni la vaincre ni s'en dégager. Ses mouvements n'étaient plus libres; elle flottait au hasard, poussée d'un côté ou de l'autre, suivant les oscillations de la vague ou les caprices du courant. Pour la seconde fois , elle se vit pe.due, perdue au pied même de ce rocher où elle allait trouver son salut. Celte pensée lui donna une vigueur nouvelle et qui avait quelque chose de viril ; par un suprême élan, elle franchit le tourbillon et vint poser sa main sur les goènions qui couvraient l'écueil. C'était toucher au port ; hélas ! pas pour longtemps. Les goémons cédèrent ; les eaux reprirent violemment la proie qui leur échappait, Clémence poussa un dernier cri, le cri de l'agonie :

— Je suis perdue I s'écria-t-elle. xMon Dieu ! recevez-moi dans votre grâce !

tt elle se seniit couler dans le goutïre.

Pendant que cette douloureuse scène se passait eu dedans du récif, d'autres faits avaient lieu dans la zone extérieure.

"U CE qu'on peut voir dans une rue.

On sait que, dans le partage de localités, la portion de la grève la plus exposée à la vague et au vent était échue aux liommes. Gaston avait suivi naturelleinent la fortune de son sexe, et, pour payer d'exemple, il s'était jeté le premier à l'eau, dans un appareil familier, qui est le costume de l'emploi. Personne ne le portait mieux que lui, et n'y ressortait avec plus d'avantage. Personne non plus ne déployait plus de grâce et de vigueur dans les divers exercices dont se compose lart de la natation. Il coupait la vague en maître consommé, et plongeait comme un pêcheur de perles. C'étail merveille de le voir avec la moitié du busle hors de l'eau, dégageant ses bras Tun après l'autre, et les posant ensuite sur la mer comme s'il s'emparait de son domaine. D'ailleurs, il n'était pas de ceux qui comptent avec les dislances, et, en s'ôloignant du rivage, sont tourmentés de l'esprit de retour. Il poussait au large hardiment, sans regarder deri'ière lui, en véi-iiable enfant de l'onde, et quand il changeait d'élément, c'était par pure convenance et non par nécessité.

D'ailleurs un autre soin allait bientôt le dominer. Du point où il était, aucun bruit de la grève ne lui échappait; le veut qui soufflait de terre les lui apportait parfaitement distincts. Ce fut ainsi que le premier cri de Clémence arriva à son oreille; il tressaillit à cette voix bien connue, et comprit à l'accent qu'un danger la menaçait. Lequel? il l'ignorait; mais tout lui disait quil n'y avait pas une minute à perdre. Les cœurs épris ont de ces pressentiments. A l'aide d'une pression énergique, il s'éleva, le plus possible, au-dessus de l'eau, et jeta les yeux du côté où les cris avaient été poussés. La distance était trop grande, il n'aperçut rien. Trois fois il recommença le rnèFue mouvement sans obtenir plus de succès; sa vue le servait moins bien que son ouïe. iMais les cris se succédaient de plus en plus alarmants, et lui indiquaient ce qu'il avait à faire. 11 prit son élan et fendit l'eau avec une vitesse surhumaine.

Ce qui empêchait que le lieu de la catastrophe ne fût visible pour lui, c'était le choc des flots sur le récif et le nuage d'écume qui s'en élevait. L'horizon en était obscurci comme par l'eflel d'une brume. Pour savoir au juste à quoi s'en tenir, il fallait franchir celle barrière, et tout autre que C.aston naurail pu l'entreprendre avec impunité. Ou sait quelle puis-

CE qu'on veut voir dans une rue. 5r>

sance réside dans les masses d'eau qui se heurtent contre un écueil, et que de menaces de mort elles récèlent dans leurs violents replis! Gaston lui-même, avec toute son habileté et son audace, y eût succombé, si la connaissance de cette côte ne lui eût fourni les moyens d'atténuer le péril, et de le réduiio à des proportions qui lui laissaient la chance de le vaincre. Dans le cours de ses expéditions nauiiques, il avait découvert sur la ligne des brisants un endroit où les roches n'arrivaient pas jusqu'à la surface, et formaient conmie une écliancrure par laquelle on pouvait pénétrer dans le bassin abrité. Pour une barque, le passage n"eùt été praticable qu'avec un calme parfait; un nageur déterminé pouvait s'en tirer par tous les temps, et quel que fût l'état de la mer.

C'était donc vers ce point qu'il se dirigeait avec une rapidité fébrile ; ses bras frappaient l'eau comme deux puissants leviers; à vue d'œil l'espace diminuait. Déjà les objets devenaient plus distincts ; il approchait de l'écueil et pouvait mieux embrasser les détails de la scène. Elle était navrante. Vue tète flottait sur l'eau ; c'était Clémence qui se débattait contre la mort, et remplissait l'air d'appels multipliés. Entre elle et Gaston, la distance était grande encore, et qui sait s'il arriverait à temps pour l'arracher à cet abîme qui allait l'engloutir? Celte pensée fut pour lui comme un coup de foudre; il en resta un instant affecté jusqu'à l'inertie. Son front se couvrit de sueur; il sentit le froid de la mort courir dans ses veines. Mais ce ne fut qu'une crise où son âme se retrempa, une absence, une défaillance passagères. Ce n'était pa-^ à soi qu'il fallait songer, mais à cette victime qui implorait du secours, et touchait à son moment suprême! D'un bond, le jeune homme regagna le temps perdu, et en même temps il essaya de se faire entendre de Clémence :

— Courage! lui cria-t-il, du courage! J'arrive; me voici.

Malheureusement la voix de l'écueil était plus forte que la sienne; la jeune femme n'entendit rien.

11 y avait là un pas terrible à franchir. Quoique Gaston eût choisi le point le plus accessible et le moins exposé aux fureurs de la mer, les eaux y étaient encore assez tourmentées pour offrir des difficultés sérieuses. Par trois fois il s'engagea dans l'issue, par trois fois il fut rejeté vers le large avec une irrésistible violence et sans qu'il lui fût possible de se

50 CE qu'on pekt voir dans une rue.

inaiaienir. Ces échecs, au lien de Tabaltre, allumèrent dans son co'iir une colère qui ne savait comment s'exhaler; il ne se possédait plus et adressait d'impérieux défis à la vague. Enlin, quanJ, pour la quatrième fois, il se sentit porté du côté du bassin intérieur, au lieu d'attendre le retour du flot et de s'exposer à une nouvelle déconvenue, il plongea et alla se cramponner au fond de la mer, sur la roche môme; puis, par un mouvemenl oblique, il regagna la surface. Son calcul ne fut point trompé; il avait dépassé l'arête de l'écueil, et se trouvait dans des parages plus tranquilles.

Une fois dégagé, son premier coup d'œil se porta vers Clémence. 11 l'aperçut encore, mais comme une vision, comme une ombre ; c'était la minute suprême, le moment fatal, sa main venait d'abandonner le rocher où, un instant, elle avait trouvé un appui ; elle flottait comme une masse inerte et disparut bientôt après avoir poussé un dernier cri, un cri de plainte et de regret, un adieu désespéré à la vie.

Gaston assistait à ce spectacle comme un homme en proie à un mauvais rêve; éperdu, hors de lui, il ne nagea plus, il bondit sur l'eau.

— Que je la sauve, s'écria-t-il, ou que j'aille la rejoindre ! Le hasard avait voulu que le théâtre de la catastrophe fût parfaitement déterminé; le jeune homme n'eut donc point à hésiter dans ses recherches. Le rocher que la marée laissait à découvert lui servait de jalon et de but; c'était à sa base même qu'il avait vu la victime se débattre, rouler et s'engloutir. C'est vers ce rocher qu'il se dirigea d'une main ferme. Tous ces courants intérieurs, qui étaient un obstacle pour une femme, n'étaient rien pour lui, qui en avait affronté de bien autrement redoutables; il les traversa sans peine et comme en se jouant; jamais ses muscles n'avaient eu un tel ressort, ni ses bras une vigueur plus grande. Parvenu au but, il interrogea de l'œil les profondeurs du bassin. L'eau était d'une limpidité extrême, et, à quelques pieds de lui, il aperçut d'une manière très-distincte le corps de la jeune femme étendu sur une couche d'algues marines comme sur un lit de repos. On eût dit la fiancée des ondes dormant sur sa couche nuptiale, ou une Amphiirile bercée par les vagues dans son palais transparent.

CE qu'on FEUT voir I)AN3 UNE RUE. ol

Plonger à pic, soulever le corps de Clémence et le ramener à la surface de l'eau, fat pour Gaston Taffaire d'un instant. La jeune femme ne donnait plus signe de vie; ses yeux fermés, son visage d'une blancheur maie, sa tête inclinée sur son épaule, ses membres déjà moins flexibles, ses mains, d'où la chaleur se retirait, tout donnait lieu de craindre que les secours ne fussent arrivés trop tard. Gaston Texaminait avec une attention mêlée d'angoisse; plus de souffle, plus de mouvement, rien qui put lui apporter une ombre d'espérance. C'était un cadavre qu'il pressait dans ses bras.

Cependant il ne se tint ni pour vaincu, ni pour condanuié: peut-être la vie sommeillait-elle sous cet anéantissement. 11 y a tant de ressources dans la jeunesse, et, fùt-il besoin d'un miracle, le ciel le ferait bien en faveur d'une créature si accomplie. Cette pensée réveilla sa confiance. La marée, qui décroissait toujours, avait rendu plus facile l'accès du rocher; il le gravit sans quitter son précieux fardeau. Ses pieds saignaient, ses bras fléchissaient après de si rudes épreuves. Il n'en marchait pas d'une allure moins ferme sur ces mousses visqueuses qui tapissent les écueils,et surces arêtes des madrépores, aiguës comme des dards. Rien ne pouvait ni letoucher, ni l'ébranler; il n'avait plus le sentiment ni de l'obstacle, ni de la douleur. Tout ce qu'il y avait en lui de facultés et de forces se concentrait sur cet objet inanimé qu'il serrait contre sa poitrine, comme s'il eût voulu le ressusciter à l'aide de son souffle et le réchauffer de sa chaleur.

Si pleine d'incidents quelle fût, celte scène avait duré à peine quelques minutes, et du rivage on n'en pouvait apprécier que vaguement la gravité. Cependant l'alarme y régnait : aux premiers cris des baigneuses, le vieux comte et le baron de Montréal étaient accourus. Ils apprirent qu'il s'agissait de Clémence et qu'elle se trouvait en danger. Une barque était là, que le reflux avait laissée à sec ; en envoya en toute hâte à Saint-Martin-en-Porl pour en ramener des ma-

58 CE Ql ON PEUT VOIR DANS UNE RUE.

rins capables de la diriger. La distance n'était pas grande ; mais encore fallait-il le temps de trouver du monde et de re mettre rembarcatlon à flot; une demi-heure devait s'écouler dans ces préparatifs; une demi-heure, c'est-à-dire un siècle, cent fois plus qu'il n'en fallait pour rendre le mal irréparable, et donner à la mort le temps d'achever son œuvre. Claire le sentait et ne se contenait plus; elle s'indignait qu'on ne trouvât pas des moyens plus prompts, s'en prenait au comte et au baron, et, dans son désespoir, allait donner l'exemple d'un dévouement inutile, lorsque Gaston se montra sur le rocher, tenant Clémence entre ses bras. Quoique, à cette dislance, les objets ne fussent pas bien distincts, le cœur de Claire ne s'y trompa point ; elle joignit les mains et jeta un regard vers le ciel :

— Merci, mon Dieu; elle est sauvée! s'écria-t-elle. C'est Gaston qui me la rend.

De la grève, un autre personnage avait suivi celte scène, et avec un instinct aussi sûr que celui de Claire, en avait nommé le principal acteur. C'était le baron de Montréal :

— Fatalité 1 s'écria-t-il ! Toujours cet homme entre ma femme et moi.

Cependant Clémence était moins sauvée qu'on ne le croyait; elle avait changé d'élément sans changer d'aspect : l'anéantissement persistait. Gaston ne savait qu'imaginer pour ramener la vie dans ce corps d'où elle s'était si récemment retirée; il cherchait dans ses souvenirs et dans ses instincts par quels moyens il pourrait rendre le coloris à ces lèvres, la respiration à cette poitrine, le sang à ces artères et à ces veines, frappées d'insensibilité. Il n'était ni docteur, ni praticien; mais, à défaut de science, il avait les inspirations du cœur.

Assis sur le rocher, il tenait Clémence entre ses bras et la tête appuyée sur son épaule, comme si , à ce contact, un échange mystérieux eût dû se faire, à son profit à elle, à ses dépens cà lui. Il séchait ses vêtements, réchauffait ses membres raidis, épiait sur sa figure languissante les signes qui pouvaient révéler un changement d'état, la couvait pour ainsi dire du regard et avec une telle puissance, qu'une àine serait revenue des limbes pour répondre à un semblable appel, l'arfois même, il lui parlait comme si elle eût pu l'en-

tendre, et dans ce langage familier auquel, tout enfants, ils s'étaient accoutumés :

— Clémence, lui disait-il d'une voix sourde et plaintive, revenez à vous. Pourquoi nous quitter ainsi ?

Elle ne bougeait pas et il continuait comme s'il se fût adressé à un ange, déjà accueilli dans un séjour plus parfait. Sa tète s'égarait sous le coup de la douleur et des émotions de la journée. Il se répandait en reproches mêlés de tendresses infinies, lui rappelait ceux qu'elle laissait sur celte terre livrés à d'éternels regrets, sa mère, sa sœur, lui enfin, tous ceux qui l'aimaient et qu'elle aimait, trouvant, pour exprimer son amour, des mots si chastes et si purs, qu'ils ne semblaient pas sortir d'une bouche humaine, puis allant jusqu'à la menace, afin de la toucher plus vivement :

— Clémence, ajouta-t-il, vous voulez donc que j'aille vous rejoindre, puisque vous ne voulez pas revenir vers nous! C'est bien cruel de votre part. Que vous ai-je donc fait que vous ne me répondez pas?

Et il l'agitait doucement, et comme s'il eût voulu se faire mieux entendre, il rapprochait son visage du sien, et le couvrait du souffle ardent de la jeunesse. Est-ce à celte circonstance que tint le retour à la vie? On ne saurait le dire; mais, au moment où Gaston exhala sa dernière plainte, un soupir y répondit, et la jeune femme ouvrit les yeux.

— Ah! c'est voi^, Gaston, dit-elle. Où suis-je donc? Puis, étonnée de se trouver entre les bras d'un homme,

seule au milieu des flots, dans une position et un costume si étranges, elle inclina de nouveau la tête et retomba dans son évanouissement.

Mais celte crise n'avait pas le caractère de celle qui l'avait précédée, et tout inexpérimenîé que fût Gaston, il ne put s'y méprendre: les symptômes étaient trop évidents. Le sein reprenait son mouvement, la peau sa chaleur; les lèvres se coloraient, les paupières étaient le siège d'un frémissement nerveux, les ailes des narines se dilataient sous l'action d'un soiifïle encore inégal, les membres recouvraient peu à peu leur flexibilité : c'était le retour des fonctions vitales qui s'opérait régulièrement avec tous les phénomènes qui le caractérisent. On eût dit que les sens cherchaient dans un nouveau sommeil la force nécessaire pour une activité suivie.

GO CE «J t " 0 -\ V E U T V o I II IJ A N S U Mi HUE.

Pour Gaslon, il y eut là un étrange moment. Clémence une fois sauvée, son exaltation s'était éteinte; il retrouva ses esprits, descendit des régions imaginaires qu'il venait d'habiter et quitta le ciel pour la terre. Que l'on se fasse, si c'est possible,^ une idée de sa situation. Ce n'était plus un ange qu'il avait entre les bras ; c'était une femme, la femme de ses rêves et de ses désirs; ce n'était plus un corps insensible, mais un être animé et d'une beauté qui éclatait mieux dans ce désordre ; ce sein qui reposait sur sa poitrine battait maintenant, et la vie circulait dans ses formes dont il était le point d'appui.

Voilà à quelle impression Gaston était alors en butte.

Il était enivré et troublé , troublé surtout; il n'osait plus bouger, de peur qu'un mouvement ne trahît ce combat de ses sens et ce tumulte de sa pensée ; il se sentait consumer sur place et n'osait pas s'avouer ce qu'il éprouvait. Des rougeurs soudaines lui montaient au front, à l'aspect de .ce soleil qui brillait sur sa tète et de cette plage si voisine, confus sans doute de ce que cette scène avait tant de témoins.

Un dernier incident allait y mettre fin. Après bien des tâtonnements et des délais, la barque échouée sur la grève venait d'être poussée à la mer : trois hommes de Saint-Martinen-Port en formaient l'équipage, et deux passagers, le comte et le baron de Montréal, s'étaient joints à eux. Déjà les avirons jouaient, et, de minute en minute, on pouvait voir l'embarcation se rapprocher du groupe naufragé sur récueiî. Cependant, la syncope n'avait pas cessé; la jeune femme était toujours évanouie. Que faire? Attendre ainsi? Gaston, à aucun prix, ne s'y fût résigné. 11 fit un effort :

— Clémence, dit-il, Clémence!

Elle ne bougeait pas ; il insista :

— Clémence, répéta-t-il, on vient.

On eût pu croire qu'elle avait compris; ses bras se raidirent, et elle rouvrit les yeux, mais péniblement, à demi, et comme si elle eût cédé à une contrainte.

— Pourquoi me réveiller? dit-elle, j'étais si bien.

Elle promenait çà et là des regards étonnés, et cherchait à rappeler ses souvenirs. Le sentiment de son état, la con~ science des objets extérieurs lui échappaient encore : cependant elle dut comprendre que son corps portail sur le bras

de Gaston, car le sang afflua à ses joues et elle se dég;igea doucement.

— On vient! répéta Saint-Pons.

— On vient, dit-elle en forme d'écho et si bas qu'à peine put-il Tentendre; on vient. Qui donc?

— Votre mari.

Il fallait que ce mot eût une singulière puissance pour que la jeune femme s'y montrât sensible comme elle le fut. Elle releva la têîe avec vivacité, et accompagnant ses paroles d'un geste douloureux :

— Gaston, dit-elle, pourquoi ne m'avez-vous pas laissée mourir?

La barque n'était plus qu'à une petite dislance, et les rameurs s'arrangeaient de manière à aborder l'écueil par le point le moins agité. Au milieu de ces fonds inégaux et de ces courants capricieux, ce n'était pas une manœuvre facile. Le vieux comte, dont le pied n'était pas sur, restait assis sur l'arrière, adressant à sa fille, du plus loin qu'il le pût, des mots encourageants et des témoignages de tendresse; tandis que le baron, immobile et silencieux, se tenait debout sur l'avant, comme s'il eût voulu hâter Tiustant où il reprendrait possession de sa femme. Les trois marins songeaient à leur besogne, et l'un d'eux, armé d'une gaffe, cherchait à la fixer sur recueil. De son côté, Gaston s'était remis à l'eau, et quand la barque se trouva à sa portée, il la poussa doucement et aida à la maintenir. Quant à Clémence, personne, à la voir, n'eût deviné qu'elle revenait de si loin. Le coude appuyé sur le rocher, elle suivait cette scène d'un œil curieux et chargé de langueur, et répondait par des gestes caressants aux démonstrations lointaines du comte. Dès que la barque fut là, elle put descendre sans un trop grand effort et se jeta dans les bras du vieillard, dont le visage était baigné de larmes.

— Cruelle enfant ! s'écriait-il, que de tourment tu nous a donné !

L'expédition était achevée, et il ne restait plus qu'à regagner le rivage. Les marins allaient reprendre les rames quand on s'aperçut que Gaston manquait à l'appel. Au lieu de monter dans l'embarcation, il venait d'exécuter, avec son aisance habituelle, un plongeon qui l'en éloignait.

— Eh bien I lui dit le comte quand il reparut à quelques

toises plus loin, à quoi vous amusez-vous, monsieur de Saint- Pons? Arrivez donc par ici.

— Merci, monsieur le comte, lui répondil-il, je ne rentre pas par le même chemin que vous.

Et il se dirigea vers le large avec la même agilité que s'il n'avait pas déjà fait ce trajet. Clémence le suivit du regard; son attention était toute là, et son âme aussi. Elle le vit franchir le récif, puis se rabattre sur la plage ou il aboutit sain et sauf. Alors elle respira plus librement. Quelles épreuves elle venait d'essuyer coup sur coup , et quelle terrible journée! C'était, dans la vie de la jeune femme, une de ces dates qui restent tracées en caractères de feu et que rien ne peut plus effacer ni du cœur ni de la mémoire. Ce fut une date aussi et des plus sombres pour Sigismond, qui perdit l'empire ce jour -là et ne devait plus le ressaisir.

Cet événement eut des suites bien plus graves qu'on ne le présumait, et amena à quelques mois de là des changements considérables dans la situation des deux familles.

Clémence, la première, en éprouva l'influence et en resta profondément afiectée. Cette force déployée pendant la lune avait tous les caractères d'un excès, et elle s'en ressentit longtemps. Ce n'était pas une maladie caractérisée, mais un étaf de langueur d'autant plus dangereux que la cause en était moins apparente. Point d'organe atteint, point de lésion sensible, et pourtant la jeune femme ne se rétablissait pas : son visage gardait l'empreinte d'une souiïrance qui résistait aux soins les plus ingénieux. Adieu les vives allures et les grâces d'autrefois*: Clémence s'était pour ainsi dire transformée. Sa beauté restait la même; mais elle avait quel(iU0 chose de plus calme, de plus sérieux, de plus réfléchi. Celte flamme qui, 'naguère, répandait autour d'elle de si doux rayons , était devenue un feu intérieur , mêlé d'éclairs et

d'ombres : au lieu du rire franc et naïf qui s'échappait si volonliers de ses lèvres , on y voyait errer un souvenir mélancolique et presque contraint. D'égal qu'il était, son caractère avait tourné au caprice : tantôt elle parlait jusqu'à l'intempérance, tantôt elle se renfermait dans un silence obstiné, comme si, repliée sur elle-même, elle eût écouté avec effroi les révélations de son cœur.

Mais ce changefnent visible chez la jeune femme n'était rien auprès de celui qui survint dans la santé et dans l'état de son père. Depuis plusieurs années, le vieux comte luttait contre le poids de l'âge et un mal invétéré. Pour y résister si longtemps, il n'avait pas fallu moins que la solidité de sa constitution , un régime rigoureusement suivi , la vie et l'air des champs, toujours si salutaires, les tendres attentions de ceux qui l'entouraient, enfin l'absence de toute éûiotion trop vive.

Son existence était un de ces phénomènes qui étonnent l'art humain et attestent la puissance de la volonté. Il en avait la conscience; il se sentait condamné, il comptait ses jours, presque ses heures. Et pourtant il avait tant de goût à la vie, il lui en coûtait tant de quitter sa fille avant que son sort ne fût assuré, qu'il avait réussi jusque-là à se maintenir au nombre des vivants, contre les lois ordinaires de la nature et malgré les arrêts unanimes des médecins.

L'aventure de la plage précipita la crise ; ce fut la goutte d'eau dans un verre déjà plein. Le danger que Clémence avait couru n'était pas une de ces épreuves que le vieillard pût supporter impunément; il en fut frappé dans les derniers ressorts de la vie. Dès ce jour il déclina avec rapidité, et bien des signes annoncèrent une séparation prochaine. La tête, qui était restée saine pendant que les autres organes s'altéraient, commença à recevoir quelques atteintes. La mémoire faiblit, la sensibilité s'émoussa ; il y eut décadence dans les facultés comme dans les forces. Un sentiment seul semblait survivre à celte décomposition ; c'était l'amour de son enfant et le regret de la quitter. Plus d'une fois une larme furtive mouilla les paupières du vieillard quand il entendait la voix de Clémence. Si elle était près de lui, il ne la perdait pas de vue et semblait prendre intérêt à ses moindres mouvements. On eût dit qu'un secret instinct Téclairait sur

64 CE gu'ON PEUT VOIR DANS UNE RUE.

le sort qui attendait la malheureuse victime quand il ne serait plus là.

Dans les conditions fâcheuses où se irouvail le château de Beaupré, il n'y avait plus de place pour la juie et les divertissements. Aussi les relations de voisinage en furent-elles profondément modifiées. Les personnes qui n'y venaient qu'à titre d'invités se contentèrent d'envoyer , de loin en loin , prendre des nouvelles du vieux comte et de sa fille. Les Saint-Pons, seuls, ne changèrent rien à leur pied d'intimilé; à raison des circonstances, ils y mirent même plus d'empressement. La marquise et Claire étaient surtout très-assidues. Parfois aussi Gaston les accompagnait, et, à étudier son visage, il eût été facile d'y découvrir comme un reflet des sentiments dont Clémence était assiégée. 11 souflrait de ses douleurs et s'affligeait de son deuil. Pas un mot n'était échangé qui décelât une entente secrète, mais ce que les lèvres n'osaient pas dire, les yeux le disaient; il y avait concert entre ces deux cœurs.

Cependant une influence hostile aux Saint-Pons semblait prévaloir de plus en plus au château et agir de manière à troubler les rapports des deux familles. A mesure que l'intelligence du vieux coQite s'éteignait et qu'il avait moins le sentiment de ce qui se passait autour de lui, Sigismond, en sa qualité d'héritier des biens et du nom, prenait davantage des airs de maître, s'emparait des prérogatives de l'emploi et des rênes du gouvernement , rangeait de son parti les valets qui vont toujours du côté des nouveaux visages, et s'appliquait à faire régner dans cette enceinte d'autres habitudes et un autre esprit. Le premier essai qu'il fit de celte autorité souterraine, consista en un système de sourdes persécutions et d'avanies subalternes dirigées contre les Saint-Pons. Désormais, quand ils parurent à Beaupré, ils ne trou\èrent plus cet accueil et ces prévenances auxquels le comte les avait accoutumés et qu'ils méritaient à tous les titres. Gaston fut l'objet de procédés qui allaient jusqu'à l'impolitesse; la consigne le désignait pour point de mire ; et c'était , parmi les inférieurs , à qui renchérirait.

Ce petit complot ne put échapper à Clémence, et elle ne se méprit pas davantage sur le motif qui l'avait inspiré. Pour en conjurer l'effet, elle adopta sur-le-champ la conduite oppo-

CE qu'on peut voir dans une hue. 65

sée. A mesure qu'on alTectait , vis-à-vis de ses amis de Cliampclos, niiis de froideur et moins d'égards, elle se montra meilleure pour eux, plus empressée et plus attentive à leur plaire. Klie établissait ainsi une sorte de compensation vis-à-vis de Claire et de sa mère ; c'étaient des raffinements de tendresse, des petits soins, des mots si heureux, qu'il était impossible de n'en pas être touché. Vis-à-vis de Gaston, elle était naturellement plus contenue ; mais un regard suffisait, et au delà, pour guérir ces petites blessures de la vanité. D'ailleurs, si elle supportait sans éclat des façons d'agir si indignes d'un gentilhomme, c'était un peu à cause de Gaston. Le cœur plus libre, elle se fût senti plus forte et eût réveillé l'inlelligence de son père pour qu'il châtiât ceiui qui donnait un tel démenti aux traditions hospitalières de sa maison. Mais elle était juste et sincère par-dessus tout, sincère envers ellemême comme envers les autres , et elle admettait que son mari dût prendre des précautions contre elle. Si elle pouvait toujours répondre de ses actes, elle ne pouvait plus répondre au même degré de ses sentiments. Elle restait donc désarmée vis-à-vis de Sigismond, désarmée volontairement et par l'effet des scrupules de sa conscience.

Cependant, les choses empiraient de telle sorte que sa patience était à bout. Chaque jour, Sigismond poussait les mauvais procédés plus loin ; il se comportait de manière à ce que les Saint-Pons fassent obligés de rompre, sous peine d'être atteints dans leur dignité. Ceux-ci pourtant tenaient bon ; ils pénétraient ce calcul et s'efforçaient de le déjouer. Ils se disaient qu'avant d'abandonner ce vieillard moribond et cette jeune femme sans expérience , il fallait épuiser la mesure de ce que des personnes de leur rang peuvent supporter sans déchoir. C'est ainsi qu'ils fermèrent les yeux sur bien des inconvenances et imposèrent silence aux plus légitimes susceptibilités. Pour les aeux femmes , l'effort n'avait rien d'excessif ; mais qu'on se figure les révoltes intérieures de Gaston et au prix de quels combats il acheta une résignation qui n'était ni de son caractère, ni de son âge.

Un jour vint où il s'avoua vaincu. Les Saint-Pohs venaient d'entrer dans le salon du château, et Clémence leur en faisait les honneurs.' /.e vieux comte de Montréal était assis dans un grand fauteuil, devant une croisée d'où l'on pouvait dé-

6G CE yU'ON PEUT VOrR DANS UNE RUE.

couvrir, au delà des parlerros , les accidents de la vallée de Dardène et les grand- bois d'alentour, que Fautomne commençait H flrtrir et à dépouiller. L'influence de la saison était venue en aide aux ravages du mal et achevait celte œuvre de destruction douloureuse et lente. Dans le rof^^ard que le vieillard jetait sur le paysage, son arrêt, et un arrêt prochain, semblait écrit : point d'expression, point de vie ; tout y était machinal. Le cœur saignait à ce spectacle. Aussi laissait-on le comte dans son coin, sans le fatiguer de questions auxquelles il eût été incapable de répoudre. Clémence seule se levait de temps en temps et allait lui donner quelques soins, puis retournait vers son siège et se mêlait à l'entretien. Ce fat au milieu de circonstances seinlilables, qu'un matin Sigismond parut dans le salon. Était-il plus mal disposé que de coutume? Ne s'altcndait-il pas à y rencontrer les Saint-Pons, et éprouvait-il, à les voir, un sentimeifl d'humeur dont il ne put se rendre maître? Ou bien, était-ce calcul de sa part, et, croyant l'heure venue , voulait-il s'aflVanchir des derniers ménagements ? 11 y eut un peu de tout cela dans ses motifs de détermination et il se composa un maintien en conséquence. A l'aspect des Saint-Pons, il recula comme si leur rencontre eût été pour lui une surprise et un désappointemenl, puis, se ravisant, il alla vers eux, s'inclina devitut les deux dames et sortit sans saluer Gaston. Celui-ci pâlit et un éclair de colère brilla dans ses yeux; cependant il se contint. Deux larmes roulèrent dans les yeux de Clémence. 11 n'y eut pas jusqu'au vieillard qui ne parût recevoir de cette scène une impression dont on ne le croyait plus susceptible ; son regard s'attacha à Sigismond avec une herlé indignée, et il essaya de se soulever sur son fauteuil ; mais, trahi par ses forces , il y retomba lourdement et comme foudroyé.

Comrae-on le pense, la visite ne se prolongea pas ce jourlà. La marquise çt sa tilîe se levèrent, et, à la chaleur de leurs adieux , Clémence put juger qu'elle les voyait à Beaupré pour la dernière fois. Gaston se renfermait dans une tristesse silencieuse ; l'athonl essuyé lui pesait moins que la si'paraiion; il pouvait oublier l'un, il ne s'accoutumait pas à l'auiie. Clémence eut pitié de lui ; ce qu'elle n'eût pas accordé à ses instances, elle l'accorda à une douleur si vraie. Au mo-

CE qu'on peut votr dans une rue. 67

ment où ils allaient se quitter, elle ménagea les choses de manière à se trouver un uistan-i seule avec lui, et lui prenant la main avec une exaltation contenue :

— Gaston, lui dit-elle, on peut vous chasser de cette maison ; on ne vous chassera pas de mon cœur.

Il se fit, à ces mots, une révolution sur le visage du jeune homme ; à peine ponvait-il croire à ce qu'il entendait; son cœur battait à briser sa poitrine, ses jambes fléchissaient, sa voix tremblait.

— Merci , Clémence , dit-il , ému jusqu'aux larmes ; voilà qui me venge bien.

Des témoins étaient là; il fallut en rester sur cet aveu et sur cet engagement. Demeurée seule, Clémence s'etîraya de ce qu elle avait fait et en mesura la gravité. Tout semblait se conjurer pour la perdre, les hommes et les événements; elle venait de jouei' son repos pour la réparation dime injustice. Si jeune, être déjà entraînée si loin ! Commencer la vie sous des auspices si fâcheux! Porter le poids d'un secret et n'être plus pure d'intention ! A cette pensée, il se fit un retour dans son àme, et elle en arriva à regarder comme une faveur du ciel la rupture que devaient amener les mauvais procédés de Sigismoûd.

Dans la nuit même, le château de Beaupré fut le théâtre dune scène de deuil, qui n'en fut pas moins douloureuse pour être prévue.

Vers deux heures du matin , le valet de chambre qui veillait près du comte donna lalarme dans la maison. Une crise venait de se déclarer, et, à la violence des accidents, on pouvait deviner que ce serait la dernière. En un instant , la famille et les gens se trouvèrent sur pied, Clémence avant tout le monde. Un exprès fut envoyé à Fécamp pour en ramener le médecin, et on suivit en attendant les instructions qu'il avait laissées. Aucun soin ne fut négligé pour adoucir

68 CE qu'on peut voit dans une rue,

le mal , jusqu'au moment où l'on pourrait employer des moyens plus énergiques. Clémence y présida et personne ne s'y entendait comme elle. Dans le cours de cette longue maladie, elle avait appris à en connaître les symplômes et à en prévenir les effets; cette fois seulement ils dépassaient en gravité tout ce qu'elle avait observé jusque-là, et ses inquiétudes étaient au comble. Contre l'ordinaire, le vieillard était sorti de la léthargie qui pesait sur lui depuis quelques mois. Ses mouvements étaient plus libres , son cerveau se dégageait, sa langue aussi. Mais une fièvre ardente, accompagnée de délire, s'acharnait sur ce corps aiïaibli et donnait d'autres sujets d'alarme. Des mouvements brusques, des paroles entrecoupées signalaient un combat intérieur, et ressemblaient à un commencement d'agonie. Il est à croire que le médecin en jugea ainsi, car son premier mot fut un de ces arrêts que le cœur comprend. Il conseilla à Clémence de s'éloigner. C'était mal juger le caractère de la jeune femme; le spectacle de la mort n'avait rien qui l'effrayât , et si pénible que fût ce devoir, elle déclara qu'elle l'accomplirait jusqu'au bout et ne quitterait pas le chevet de son père. Elle voulait recueillir sa dernière parole et son dernier regard. Devant une volonté si ferme et un désir si pieux, personne n'insista plus.

De toute la journée aucun changement ne se manifesta dans létat du malade. La fièvre ne cédait pas et livrait de tels assauts à ces organes épuisés, qu'il était difficile de comprendre comment ils y résistaient encore. Dans les moments lucides, et quand le mal lui laissait un peu de répit, le comte étendait le bras hors du lit et cheicliait la main de sa fille; il paraissait plus calme dès qu'il la tenait. De tout autre, il n'acceptait ni ne prenait rien ; Clémence seule obtenait de lui qu'il se soumit à des prescriptions dont, mieux que personne, il sentait limpuissance et l'inutilité. Parfois il essayait de lui parler et ne trouvait que des idées incohérentes et des mots sans signification. Ce qui y dominait, c'était les souvenirs récents, et suitoul cette aventure de la plage, qui avait laissé des traces profondes dans son esprit. Puis, à bout d'efforts, il portait la main de sa fille à ses lèvres, et retombait ensuite languissamment sur ses coussins.

Vers le soir pourtant, une modification se déclara, et tellement sensible , qu'à part les hommes de l'art , tout le

CE qu'on peut voir dans une RLE. 09

monde l'eût prise pour un retour à la vie. Plus- de fièvre, plus de signe de douleur; l'œil était calme, le front serein, la tête saine comme dans les meilleurs jours; sur les lèvres siégeait un sourire plein de douceur et de résignation. Le comte voyait sa fin approcher : il voulait bien remplir les moments qui lui restaient. Sur ses ordres, on l'arrangea dans son lit avec un certain appareil, et comme c'était d'usage pour les seigneurs de sa maison. Aucun Montréal n'eût quitté ce monde sans prendre congé des siens quand il le pouvait. Toutes les personnes attachées au service du comte se succédèrent devant ce lit pour recevoir , avec son adieu, un témoignage d'intérêt. La scène fut touchante et rien n'y sentit l'effort; des larmes sincères furent versées. Le comte était bon pour ses gens, et beaucoup d'entre eux avaient vieilli dans sa maison. Ils savaient ce qu'ils perdaient; ce qui les attendait, ils l'ignoraient, ou plutôt, avec la perspicacité habituelle du subordonné, ils avaient déjà pris la mesure de leur nouveau maître.

Cet acte accompli, le comte resta seul avec son gendre et sa fille. De toutes ces épreuves, celle-là était la plus douloureuse. Il allait les confondre dans un adieu commun, rappeler à l'un ses devoirs de race, répandre sur la tête de l'autre ses meilleures bénédictions. Le temps pressait : le mal, un moment interrompu, avait repris sa marche et ne devait plus désarmer. A peine la voix était-elle distincte. Le comte s'adressa d'abord à son gendre, et lui prenant le bras avec un air d'autorité :

— Sigismond, lui dit-il, vous êtes mon ouvrage; Dieu veuille que vous ne soyez pas une de mes erreurs. J'aurais pu transporter dans une autre maison les biens que je vous laisse; en fait de grandes alliances, je n'avais que l'embarras du choix. C'est vous que j'ai préféré; c'est à vous que j'ai confié ce que j'avais de plus cher au monde. Voilà un titre qui doit protéger ceUe enfant : me promettez-vous de vous en souvenir ?

— Oui, mon oncle, je vous le promets.

— Il me faut plus qu'une promesse, Sigismond; il faut que vous me le juriez sur votre honneur.

— Sur mon honneur, je vous le jure.

— C'est bien ; je meurs rassuré. Vous allez être le seul à

70 CE qu'on peut voir bans une rue.

perler le nom des Monlréal , et vous savez si ce nom a été porld par des lioninies loyaux et qui tenaient à leur parole. Le bonheur de ma tille est sous la sauvegarde de votre honneur, Sigismond, et il n'y a jamais eu de parjure parmi les nôtres. Vous ne voudriez pas être le premier?

— Soyez tranquille, comte.

— Je le suis aussi : donnez-moi votre main, et toi la tienne, Clémence; que je vous bénisse tous deux. Adieu, mes enfants.

C'était seulement au prix d'un grand effort que le vieillard avait pu arriver au bout de cette scène ; sur les derniers mots sa tète s'affaissa sur le chevet , et un moment on put croire qu'il allait exhaler son dernier soupir. Cependant, quoique les yeux fussent fermés , la main s'agitait dans le vide, comme si elle eût voulu se rattacher à un objet qui lui échappait; ce fut la main de Clémence qu'elle rencontra :

— Ah! c'est toi, dit le vieillard; bien, bien, tu es toujours là! Je puis partir maintenant; je meurs sans regret. Adieu, mon enfant.

11 s éteignit là-dessus ; son bras retomba comme une masse inerte; son visage prit les tons de l'ivoire : plus de mouvement, plus de souffle, plus de pouls : il était mort. Clémence poussa un cri de douleur, et, prosternée aux pieds du lit, y resta longtemps en prières; il fallut presque user de force pour l'en arracher.

Quant à Sigismond, il ne semblait pas d'humeur à s'affecter outre mesure de l'événement.

— Enfin, je suis le maitre, s'écria-t-il ; le maître, et je le ferai voir.

Voilà l'oraison funèbre qu'il prononça sur ce corps à peine refroidi ; voilà comment il s'acquittait envers le défunt et se préparait à tenir ses serments.

Cette mort eut, pour le château de Beaupré, le caractère d'un changement de règne. Rien n'y fut maintenu sur le pied daulrefois; dans les grandes comme dans les petites choses, le nouveau comie voulut faire reconnaître sa main. Une portion de la domesticité, soit attachement, soit habitude, inclinait du côté de la tille des anciens maîtres. Peu à peu, Sigismond sut mettre à l'écart ces serviteurs suspects pour ne s'entourer que de créatures à lui. Par de brusques exécutions ou des faveurs soudaines , il s'attacha à rendre manifeste que tout désormais relevait exclusivement de son autorité, et qu'il n'y avait de mot d'ordre à recevoir que de sa bouche. Ce qui résista fut brisé, ce qui s'inclina fut élevé; c'est l'histoire de toutes les révolutions de palais et de toutes les variations de régimes.

Comment Clémence aurait-elle lutté contre des plans si ingénieusement conçus et si hardiment exécutés ! La mort de son père avait jeté dans son cœur un tel deuil, et un tel trouble dans son esprit, qu'à peine savait-elle ce qui se passait autour d'elle. Retirée dans ses appartements, elle laissait les choses aller leur cours, sans songer à s'y ménager une part, ni s'inquiéter des empiétements qui se poursuivaient à son préjudice. Qu'on lui tendit des pièges, qu'on l'enfermât dans un cercle de plus en plus étioit , qu'on s'etforçàt de la désarmer et de la tenir en échec par des combinaisons savantes, peu lui importait. Elle n'avait de goût ni pour la lutte, ni pour la domination. Son mari était donc libre d'agir comme il le voudrait; il n'aurait ni objections à essuyer, ni révoltes à craindre.

Cette inertie servait les desseins du comte Sigismond. Non pas qu'il eût reculé devant une résistance; mais une abdication l'arran.^eait mieux. Il se hâta de mettre le temps à profit. Son premier soin fut d'isoler la jeune femme des relations qui lui portaient omltrage, et délever une barrière infranchissable entre les Saint -Pons et les Montréal. Ce né-

72 CE ou ON PEUT VUIR DANS UNE RUE.

tait point assez qu'il régnât du froid, il fallait rompre ouvertement. Dès que Toccasion s'en présenta, ce plan reçut son exécution. Qiiclque motif qu'eussent les Saint-Pons de rester sur la réserve, ils crurent, à la mort du vieux comte, que leurs griefs devaient s'eiïacer devant cet événement, et qu'avant tout il fallait songer à Clémence. La marquise et Claire accoururent donc à Beaupré, dès que la fâcheuse nouvelle leur fut parvenue. Ni l'une ni l'autre n'imaginaient qu'une consigne formelle les arrêterait à la porte du château. C'est pourtant ce qui arriva. En dépit de leurs instances, elles no furent point reçues, et les valets y ajoutèrent les façons et les airs à leur usage, quand ils se voient appuyés par leurs maîtres. Ni Claire, ni la marquise ne se trompèrent sur le sens de cette nouvelle avanie, ni sur la main d'où elle partait. Elles se retirèrent avec plus de douleur que de dépit, plaignant Clémence et ne se sentant que plus disposées à l'aimer.

Ce que Sigismond en faisait n'était pas la conséquence de son caractère, ni d'un besoin disolement; on aurait tort aussi de mettre sur le compte de son éducation les inconvenances de sa conduite. Il obéissait en cela à un sentiment impérieux, dont il était à la fois la victime et l'esclave. 11 doutait de Clémence, et ce doute remontait aux premiers jours de leur union; il lui semblait qu'elle ne s'était pas toute donnée à lui, et tenait en réserve pour ainsi dire la meilleure partie d'elle-même. De là ce changement d'humeur, d'habitudes et de manières; de là ces caprices et ces violences comme s'en permettent seuls les hommes mal élevés et qui juraient avec son nom et son rang. Peut-être eùt-il été mieux inspiré en suivant la marche contraire ; peut-être eùt-il reconquis, à force d'égards, le terrain qui lui était interdit, et obtenu davantage d'un excès de confiance que d'un soupçon aveugle et injurieux. La fatalité s'en mêla; des deux voies il choisit la plus mauvaise, et comme si tout se fût conjuré contre lui, le ciel lui refusa un enfant qui eût jeté dans son intérieur une diversion salutaire. Ainsi s'expliquent ces consignes rigoureuses données aux gens de la maison. Le nouveau comte voulait rompre avec le passé et faire le vide autour de sa femme.

Cependant, toute résignée qu'elle fût, une pareille situa-

CE »JL U-N l'ELl VOIR 1>ANS L .\ K RUK. 73

lion ne pouvait se prolonger sans amener, sinon un éclat, du moins un échange d'explications. Ouand la première période de deuil fut passée et que Clémence eut donné à la mémoire de son père toutes les larmes dont il était digne, il se fit en elle un retour vers les choses de ce monde, insensible d'abord, ensuite plus marqué. Alors seulement, elle fut frappée du séquestre dans lequel on la tenait et de cette solitude qui régnait à ses côtés. Elle se demanda conunent les Saint-Pons avaient pu la délaisser dans un pareil moment, et si vraiment ils avaient poussé jusque-Là les représailles. Trop fière pour s'adresser ailleurs, ce fut à son mari qu'elle demanda ce que cela signifiait. Sigismond n'essaya pas d'atténuer le coup ni de se retrancher dans des subterfuges ; résolu comme il l'était à faire prévaloir sa volonté, il fut sincère jusqu'à la brutalité :

— Les Saint-Pons, dit-il, tout est Uni entre eux et nous. Clémence pâlit, mais se contint :

— Fini? dit-elle.

— Bien fini, répliqua Sigismond.

L'accent qu'il y mit ajoutait encore à ces mots un commentaire significatif. La jeune femme n'insista que pour obtenir un renseignement :

— Ils sont venus? dit-elle.

— Oui, répondit son mari.

— Et que leur a-t-on dit ?

— On ne les a pas reçus.

C'était net et franc; aus?i Clémence ne poussa-t-elle pas ses questions plus loin. La mesure avait été prise contre elle; les hostilités étaient ouvertes. Il ne lui vint dans la pensée ni de se plaindre, ni de lutter; la plainte eût été indigne d'elle et la lutte inutile. Mais, s'il eût pu lire dans son cœur, Sigismond eût été effrayé des sentiments qui sy éveillaient. Clémence se souvenait de ce serment solennel prêté sur le lit d'un mourant et à l'heure de l'agonie ; elle se demandait comment un Montréal pouvait se donner des démentis si prompts. Point d'illusion, son père ne lui avait donné ni un compagnon, ni un appui , mais un maître. Elle plia et at tendit.

Cependant Gaston ne pouvait s'accoutumer au vide qui s'était fait dans sa vie. Se plus voir Clémence lui semblait

un sacrifice au-dessus de ses forces et une peine à laquelle il ne résislerait pas. C'était sa première et sainte affection, la seule femme qui eût éveillé chez lui un sentiment passionné. Jeune comme il Tétait, il n'y attachait aucune pensée de séduction*' dans le sens ordinaire du mot; il n'entendait pas jouer le rôle d'un homme à bonnes fortunes ; son âge et son caractère y répugnaient. Il aimait pour aimer, pour être aimé peut-être, rien au delà. Un regard, un mot de Clémence suffisaient à son bonheur, et sa journée étaient remplie quand il les avait obtenus. Si on lui avait dit qu'il existait des joies plus grandes, il ne l'aurait pas cru; mais à en être privé il se sentait dépérir.

Aussi ne demeura-t-il pas inactif devant Tinterdit qui le frappait. Si le comte Sigismond avait une police à ses ordres, Gaston eut bientôt trouvé les moyens de déjouer les espions. 11 était aimé et connu des gens du château, le comte en était craint seulement. En apparence, celui-ci était obéi, en secret on servait Gaston, toujours prompt aux largesses. Complot innocent et dans lequel Claire et la marquise étaient de moitié ! 11 s'agissait d'avoir des nouvelles de la comtesse, d'être informés de ce qu'elle faisait , de savoir comment elle supportait l'épreuve que le ciel lui avait envoyée. C'était un bulletin de santé, avec tous les détails possibles, et jamais ce bulletin ne manqua. Aussi, les relations entre Beaupré et Champclos étaient moins rompues que ne le croyait Sigismond. L'ennemi avait des intelligences dans la place.

Gaston n'était pas d'humeur à s'en tenir là; il voulait revoir Clémence, fût-ce de loin, échanger avec elle un regard, recueillir un de ces sourires qui le rendaient si heureux. La saison s'avançait, et déjà on parlait de rentrer à Paris ; il n'y avait pas un jour à perdre.

Le château de Beaupré se composait de deux parties : l'une ouverte, qui comprenait le domaine en exploitation ; l'autre, entourée de murs et dans laquelle se trouvaient le château, les jardins, un vaste parc plante d'arbres centenaires. L'accès de cette dernière partie n'était facile qu'à ceux qui y pénétraient à titre régulier. Les murailles étaient très-hautes, et le château, poni'vu de .-;es anciennes défenses, était merveilleusement propre à la destination que son nouveau maître semblait vouloir lui donner. Lui-même en avait, sans doute,

apprécié les avantages, car, depuis qu'il y commandait, les portos restaient toujours fermées, et, pour qu'elles s'ouvrissent, il fallait recourir à une cloche comme on n'en fait plus dans notre époque dégénérée, et qui exigeait une certaine force musculaire chez celui qui entreprenait de l'ébranler. Le son était à l'avenant : on eût dit un tocsin. Garantie piécieuse pour le comte : personne n'entrait dans son château qu'il ne le sût.

Gaston comprit qu'il n'y avait rien à faire de ce côté. Impossible de se glisser le long des murs et d'attendre un moment favorable à la manière des amants espagnols. A aucun prix, le jeune homme n'eût voulu jouer au roman, ni exposer Clémence à des suppositions fâcheuses. Quelque vif que fût son désir de la revoir, la crainte de la compromettre était bien plus vive encore. Comment concilier ces deux sentiments ? Un amoiir véritable est toujours ingénieux : voici ce que Gaston imagina.

Le chemin qui conduisait à Beaupré était une de ces voies de communication que les départements ouvrent à leurs frais, d'un chef-lieu à l'autre, et qui sont le siège d'un charroi fréquent et d'une circulation active. Seulement, aux abords de la résidence, une courte avenue de marronniers débouchait d'un côté sur le chemin d'un usage conmiun, et aboutissait de l'autre au pont-levis et à la cour d'honneur.

Durant la belle saison, il était difiQcile d'apercevoir du château cette route départementale. Quoique peu distante, elle était voilée par un triple rideau de végétation. Eu hiver seulement, et après la chute des feuilles, la perspective se dégageait , et alors on découvrait au loin les carrioles des villageois avec leurs cerceaux d'osier et les attelages des mareyeurs se convoyant et marchant par longues files. Cette

76 CE qu'on peut voir pans une RUEi

circonstance frappa Gaston, un jour qu'il rôdait sur les lieux, en quête cVinformations un peu au hasard et en se fiant à son étoile. Les vents avaient soufflé la veille avec une grande violence et ouvert de larges éclaircies au milieu des arbres dépouillés. Çà et là des vides s'étaient faits, et à travers ces vides, il voyait se dessiner les façades de Beaupré et distinguait nettement les appartements de la comtesse. Que l'automne achevât son œuvre, et, de la route à ce point du château , il y aurait un rapprochement possible pour les yeux perçants de la jeunesse.

A l'instant même, Gaston fit ce calcul. 11 avait trouvé ce qu'il cherchait, un champ d'observations qui lui fût accessible, sans qu'on en prît ombrage dans aucun cas. Le chemin départemental était un terrain neutre où sa présence aurait toujours, si on l'y voyait, une expHcation naturelle. Il conduisait à Valmont, à Fécamp, à Cany, à Ourvilie, à Vittefleur, partout où l'appelaient ses distractions ou ses affaires. On lui connaissait de ce côté des métairies, des champs, des pacages, des moulins, et il était naturel qu'il y donnât le coup d'œil du maître. Voilà pour les apparences ; quant au reste , Gaston s'en remettait au dieu des amours sincères : il n'avait point de plan, mais seulement l'espoir vague qu'une occasion se présenterait ; il ne voulait pas forcer la destinée, il en attendrait les arrêts. Qui le sait ? Clémence aurait un de ces mystérieux avertissements, si habituels aux âmes touchées; elle saurait qu'il est là, qu'il y est pour elle, à son intention, et avec l'ardent désir de recueillir sur son passage un geste, un regard, le plus furlif et le plus léger témoignage d'affection.

A peine cet espoir fut-il entré dans l'esprit de Gaston, qu'il se sentit renaître. Dès le lendemain, il montait à cheval et suivait lentement l'itinéraire qu'il s'était tracé. Jusqu'aux approches de }3eaupré, il rendit la main à sa monture et brûla le chemin ; arrivé sur les lieux, il prit le pas de manière à rester en vue le plus de temps possible et à mettre de son côté autant de chances qu'il le pourrait. Ces chances étaient, hélas! bien petites; dix minutes à peine, en gardant l'allure la plus modérée. Le succès dépendait de ce moment fugitif. 11 fallait que le hasard amenât Clémence à sa croisée, qu'elle jetât les yeux de son côté, qu'elle l'aperçût, le reconnût, et,

le reconnaissant, consentît à Teneoura^^er dans celte expédition romanesque. Moins jeune, Gaston y eût moins compté; peut-être n eùt-il pas engagé une partie si inégale. Mais à son âge doute-t-on jamais ? Il s'avançait donc d'un pas lent, avec prudence, avec précaution, et cherchant, à travers les rameaux nus, une apparition secourable. Sur bien des points encore les feuilles persistaient et faisaient obstacle au regard; çà et là seulement l'horizon demeurait libre jusqu'au château. C'était à ces échappées qu'il s'attachait avec une ardeur mêlée de trouble.

Ce jour-là et les jours suivants il en fut pour une déception : ni à l'aller, ni au retour, il n'aperçut rien qui pût lui donner l'ombre d'une espérance. La façade du château gardait son aspect solitaire et désolé; pas un bruit, pas un mouvement aux croisées : on élit dit une tombe plutôt que le séjour des vivants. Gaston ne renonça point pour cela; au lieu de l'abattre, les échecs ne faisaient que l'exciter ; plus le but semblait s'éloigner, plus il avait le désir de l'atteindre. 11 persista donc dans son plan d'opérations, si incertain qu'il fût. Qu'imaginer de mieux? Faire passer à Clémence un avis secret ? L'eût-il pu sans risque, qu'il ne l'eût pas fait; il n'y songea même pas; il n'avait pas de tels droits sur elle. Il ne devait rien attendre que du hasard, et encore fallait-il y procéder avec toutes sortes de réserves. La seule chose qu'il fit, ce fut de varier les heures auxquelles il passait devant le château, afin de ne pas s'exposer à des remarques indiscrètes. De jour en jour , les arbres dépouillés de leur dernière végétation laissaient le chemin plus à découvert et rendaient les chances plus favorables.

Enfin il eut cette bonne fortune si longtemps attendue. Par une de ces matinées d'automne, où le soleil envoie à la terre un sourire d'adieu, il longeait, comme à l'ordinaire, l'avenue du château, et venait de la dépasser sans avoir recueilli d'indice plus satisfaisant : même silence , même solitude. Sous le poids de ces mécomptes , il commençait à fléchir ; il en était à cette limite où le cœur manque , même aux plus résolus. Était-ce le sort qu'il fallait accuser? Était-ce la volonté de Clémence? Il se prenait à douter et n'éprouvait plus qu'un vide profond, mélangé d'amertuine. Ce fut alors, au plus fort de celte crise, au'un ravon inattendu descendit sur lui. En

jetant un dernier regard vers le château , un regard triste et découragé, il aperçut, à Tune des croisées, une femme accoudée sur l'appui, et dont Tattenlion était dirigée de son côté. Qu on juge de ses transports : c'était Clémence. Il ne pouvait s'y tromper; elle seule avait ce port, cet aspect; à mille signes il la reconnaissait. Par un mouvement prompt comme l'éclair, il se dressa sur ses étriers, et lui envoya un salut auquel elle répondit. Puis la croisée se referma comme pour prévenir d'autres imprudences. N'importe! la glace était rompue; le pas était franchi; ce moment suffit pour payer Gaston de toutes ses peines et effacer toutes ses douleurs. Il piqua vers Champclos avec les enivrements du soldat qui a livré sa première bataille et gagné son premier chevron.

Désormais sa vie fut là, attachée à cette joie fugitive. Chaque jour il était à la même heure , à la même minute , devant Tavenue de Beaupré, et chaque jour il échangeait avec la jeune femme ce salut et ce regard où il eût voulu faire passer son àme. D'un soleil à Tautre , il y rêvait; cette pensée remplissait et animait tous ses moments. Ni sa mère, ni sa sœur ne le reconnaissaient plus ; c'était un autre houmie. Même à elles , il cachait le secret de son ivresse , il ne voulait ni confident, ni témoin. Il fallait voir, quand il approchait du château, avec quel soin il se délivrait des importuns, quelle réserve il gardait au besoin , quelles précautions il prenait contre les autres et contre lui-même. Ce chemin était rempli de pièges à déjouer; les fermiers qui le fréquentaient étaient des gens à lui ou au comte, dont il était connu et qui volontiers l'abordaient. Pour les éviter ou les congédier , un peu de tactique était nécessaire, et Gaston y déploya des ressources dignes d'un capitaine expérimenté.

Pendant plusieurs semaines, les choses durèrent sur ce pied sans qu'il survînt d'incident. On sait à quel point l'habitude éiiiousse les craintes du danger. A force de voir ses expéditions réussir, le jeune homme avait tini par croire que rien ne pouvait les troubler ni les interrompre: il fut cruellement détrompé.

Jusque-ld le comte Sigismond n'avait rien soupçonné de ce qui se passait. La rupture aveclds Saint-Pons, rigoureusemont maintenue , lui semblait une garantie suffisante pour son repos. Itonfenuée ciiez (^Ue, la comtesse acceptait, en

CE Oli'ON PEUT VOIR DANS UNE RUE. 79

apparence du inoins, la loi qu'on lui opposait, et, au lieu de cherclier des diversions à cet isolement, elle s'y plaisait et l'aggravait pour ainsi dire. Rarement elle descendait dans les salons, et se refusait aux visites que son mari eût volontiers autorisées. Celui-ci n'y vit d'abord que des représailles; Clémence, à son avis, poussait les choses à l'excès, afin de le faire revenir sur la détermination qu'il avait prise. Il ne s'en inquiéta pas autrement, et à ce calcul il répondit par le calcul opposé.

Restons ferme, se dit-il, elle cédera et en prendra son parti. Plus l'opération a été douloureuse, moins il faut s'exposer à la recommencer.

Pourtant, il y eut un moment ou cette explication ne le satisfit plus. En étudiant la physionomie de la comtesse , il y découvrit autre chose que de la résignation, et s'étonna que la solitude eût pu amener un pareil effet. Remis en éveil, il y regarda de plus près et l'environna d'une surveillance invisible, mais assidue. Il lui fallut peu de temps pour découvrir ces apparitions régulières à l'une des croisées du château et moins de temps encore pour deviner qu'il se cachait là-dessous quelque intelligence avec le dehors. Une fois sur la voie, Il ne l'abandonna plus et disposa tout pour une surprise.

A la limite de Tavenue et sur la lisière du chemin départemental^ s'élevait une de ces petites huttes en pierres sèches comme en construisent les cantonniers pour s'abriter contre le froid. Ce fut là qu'un malin le comte vint se mettre en embuscade. Malgré quelques branchages, il dominait du regard une bonne partie du chemin et pouvait faire le dénombrement des personnes qui le parcouraient dans un sens ou dans l'autre. Une seule était suspecte à ses yeux, et il ne l'attendit pas longtemps. Gaston arrivait radieux comme toujours, l'œil fixé sur le château et cherchant s'il y aperce^Tait la vision adorée. Ce fut presque en face du comte que l'échange habituel eut lieu, et, aux gestes de Gaston, il était facile de juger qu'on ne les laissait pas sans réponse du côté du château. Une rage sourde grondait dans le cœur de $igismond, et à peine parvenait-il à la contenir. Quand le jeune homme se fut éloigné, il y donna carrière :

— La perfide! s'écria-l-il. Je ne l'avais que trop deviné : ils s'entendent !

80 CE gir'oN pei't voin dans vne rce.

XMII

Lorsque le jour suivant Gaston reparut devant le château, il fut étonné de ne plus lui retrouver la physionomie de la veille, non pas que Beaupré fCit un lieu bruyant; le comte y avait mis bon ordre. Mais, si restieinte que fût sa vie, si petit que fût son mouvement, encore cxislalenl-ils et demeuraient-ils sensibles du dehors. Ce jour- là plus rien, rien qu'un calme mortel et une immobilité profonde. Vainement le jeune homme attendit-il le témoignage accoutumé ; les croisées étaient fermées et d'une manière aussi hermétique que si la maison eût été déserte.

Gaston s'y perdait; il ne savait comment expliquer ces airs d'abandon. Un départ? était-ce possible d'y croire ? La nouvelle s'en fût répandue dans le pays, et aucun avis sem • blable n'était parvenu à Champclos. On assurait, au contraire, parmi les tenanciers du comte, que son intention était de passer l'hiver à Beaupré, et que la comtesse n'en bougerait pas, tant que durerait son deuil; et cependant l'aspect de la résidence é ait loin d'annoncer la présence des maîtres. Qui avait raison, du bruit public ou des apparences extérieures? Gaston ne se sentit pas la force de supporter cette incertitude plus longtemps; il rebroussa chemin, s'engagea dans l'avenue el poussa jusqu'à la porte du château. Là tous ses doutes cessèrent; la herse était levée; les cours étaient vides; un valet de ferme qui passait y ajouta un renseignement précis : les Montréal avaient quitté Beaupré vers le milieu de la nuit.

Pour Gaston c'était la fin d'un beau rêve; il s'éloigr;a, le vide dans le cœur. Sur cette route où tout Im souriait naguère, tout l'attristait maintenant. L'image de Clémence n'était plus là pour donner aux objets une couleur et un prestige : aussi ne prolongea-t-il pas son séjour à Champclos ; sa mère et sa sœur n'y restaient qu'à cause de lui; dès qu'il témoigna l'intention de partir, elles y consentirent. On le trait.^iii f*n malade à qui on ne refuse rien, et aux c.nprices

CE qu'on peut VdIR DANS UNE RUE. 81

duquel on obéit. La famille quitta la campagne aux approches de l'hiver; Gaston eut un moment de bonheur; il se rapprochait de Clémence.

Entre les deux maisons les relations avaient été rompues d'une manière si complète, qu'à Paris comme en province il n'y avait plus de moyen régulier ni convenable de les renouer. Les -Montréal avaient comblé la mesure en quittant Beaupré sans prendre congé des Saint-Pons. Mais l'existence d'une grande ville amène des rapprochements forcés, et c'était là dessus que comptait Gaston. Ils voyaient le même monde, fréquentaient les mêmes salons , et le hasard, en y aidant un peu, devait multiplier les rencontres. Tels furent ses calculs; le comte les avait faits comme lui et avait pris ses précautions en conséquence.

Dès son arrivée à l'hôtel Montréal, il avait fait répandre le bruit que la résolution de la comtesse était de vivre retirée jusqu'à l'expiration de son deuil et de ne voir que les personnes de leur intimité. A l'appui et comme preuve, il s'abstint de toute visite et se borna à faire présenter des excuses là où il le fallait. La douleur et l'état de santé de Clémence étaient des prétextes plausibles et qui furent acceptés. Cependant la jeune femme ne supportait pas sans une révolte intérieure des mesures prises contre elle et outrageantes pour sa dignité. Ce que Sigismond gagnait d'un côté, il le perdait de l'autre; ce cœur, replié sur lui-même, n'en était que plus disposé à s'abandonner à ses sentiments secrets. Peut-être, au contact du monde et en présence de l'opinion, se fût-il plus sévèrement gardé; peut-être les distractions légitimes, la vie agitée d'une grande ville, la crainte du scandale et les divers motifs qui obligent une femme à veiller sur elle-même, eussent-ils été une diversion plus efficace à ce goût naissant, que le séquestre absolu et l'isolement poussé à l'excès. Le comte n'en jugea point ainsi ; en fait de garanties, il aima mieux se payer de ses mains. Ce qui s'ensuivit, on le devine. Clémence resta en face de sa passion ; ce fut désormais le seul aliment de sa pensée, et i! était à craindre que cette passion ne prît l'activité qu'acquièrent les forces trop comprimées et qui les rend si redoutables au moment de l'explosion.

Une partie de l'hiver se passa dans ces combats ignorés. Quelques efforts que Gaston eût faits et quoiqu'il se fût

82 OE qu'on T'EUT VOIR D.\N>; UNE RUE.

multiplié dans ses poursuites, il n'avait pas une seule fois rencontré cette occasion qu'il recherchait avec tant d'ardeur. Ce n'était ni dans les théâtres, ni dans les réunions publiques qu'il espérait trouver Clémence, son deuil l'en éloignait; mais il ne pouvait croire qu'elle se tînt à l'écart, même de ses relations les plus familières, et on le voyait assidûment là où elle aurait dû d'abord se montrer. Pais, quand venait un de ces beaux jours dont le ciel du nord est si avare, il partait pour la promenade avec l'espoir toujours déçu de l'y apercevoir. Ses journées s'écoulaient ainsi de mécompte en mécompte, sans que jamais il se lassât ni renonçât h son rêve favori. On eût dit, au contraire, qu'il s'y attachait à raison de ces échecs mémo : pour les cœurs épris, les obstacles ne sont qu'un aiguillon de plus.

Une chose Tetonnait surtout. Que Clémence eût rompu avec les plaisirs et les distractions, rien de plus naturel; maiSj pieuse comme il la connaissait, elle n'en devait être que'^lus exacte à remplir ses devoirs religieux, et pourtant on ne la voyait point aux églises ; du moins Gaston ne l'y avait-il jamais vue. Les jours fériés, il ne manquait aucrai des offices et elle n'y paraissait pas. Non-seulement il les suivait dans la paroisse, mais il ne négligeait ni les succursales, ni les chapelles particulières situées aux environs de l'hôtel. Quelque soin qu'il eût mis à varier les heures et les lieux, quelque attention qu'il eût portée à l'examen des physionomies, nulle part il n'avait aperçu la comtesse, pas plus aux cérémonies du matin qu'à celles du soir. C'était un probléme pour lui, et vainement cherchait-il à le résoudre.

Enfin, il eut une sorte d'inspiration. Jusqu'alors, il n'avait pas étendu cette inspection au delà des heures que les gens du monde consacrent à leurs exercices de piété ; il n'avait pas songé à ces offices où assistent les personnes de condition plus humble et qui se célèbrent dès la pointe du jour; une comtesse ne va pas d'ordinaire là où elle envoie ses serviteurs et n'aime pas à être confondue avec eux, même dans ce sanctuaire de l'égalité. Ce fut donc par hasard, par instinct peut-être, que Gaston se trouva un dimanche sur les degrés de l'église paroissiale au moment où la première messe venait de finir. L'aube commençait, et le temps était si sombre, qu'à peine y voyait-on à quelques pas devant soi.

Quelle fat la surprise du jeune homme, loisqu'au milieu de cette foule matinale, il découvrit ce qu'il avait si longtemps cherché ! Un instant il se crut le jouet d'une illusion; mais pouvait-il se tromper quand il s'agissait de Clémence ? Entre mille il l'eût reconnue. C'était bien elle, enveloppée d'un grand châle et son livre d'heures à la main; elle marchait seule et touchait aux marches du parvis quand leurs regards se croisèrent.

11 y eut là une de ces minutes qui valent des siècles et engagent irrévocablement. Tout ce qui fermentait dans ces deux cœurs s'éveilla à ce choc imprévu, souiîrances endurées, poursuites vaines, aspirations de la solitude, griefs accumulés, révoltes contenues. C'était une revanche et une sorte de réveil. Leurs yeux se le disaient, et dans ce langage expressif que ne saurait égaler la parole humaine. Immobiles , écrasés sous le poids de leurs émotions , à peine osaient-ils faire un pas lun vers Tautre, tant ils craignaient d'affaiblir ce charme du premier moment. Que se dire qui valût cette muette extase? Le respect du lieu, la présence de tant de témoins, le danger d'être aperçus, leur conmiandaient d'ailleurs une grande réserve. Déjà ils n'en étaient plus à se .traiter en siinples connaissances, ni sur le pied d'autrefois ; les choses avaient été poussées si loin, qu'une rencontre était un événement, et qu'aucune parole ne pouvait être indifférente; aussi ne s'abordèrent-ils pas sans inquiétude ni hésitation.

— Clémence, dit le jeune homme, je vous retrouve enfin.

— Point d'imprudence, Gaston, dit la comtesse, à la fois émue et effrayée. Vous me perdriez.

Elle jetait les yeux dans tous les sens comme si elle eût craint d'être prise en faute. C'était l'aveu de sa faiblesse; Gaston n'en abusa pas.

— Si vous saviez combien j'ai souffert ! poursuivit-iL

— Hélas ! qui ne souffre pas? répondit-elle.

— Et ma sœur! et ma mère! sont-elles assez privées d^ ne plus vous voir'' Notre maison est vide depuis que vous n'y venez plus. Moi, je ne vis pas ! 11 me manque com^ie la moitié de moi-même !

La comtesse éprouvait à l'écouter des tressaillements secrets. Cette plainte si douce était comme un écho de ses

8i CE QC'ON PEUT VOIR DANS UNE TlUE.

propres sentiments, et elle n'essaya même pas d'y résister ni de son défendre. Ainsi engagée, l'entrevue se prolongea bien au delà de ce qu'eût exigé la prudence. Ils avaient tant à se dire et trouvaient si doux d'être près Tun de lautre, après avoir été si longtemps séparés! Ils parlèrent de leurs souvenirs, de leurs regrets, de tout ce qui avait fait là joie de leur vie passée. Quant à leurs projets et à leurs espérances, à peine osaient-ils y songer. A leur âge, fait-on de tels calculs? Ils jouissaient de l'heure présente, comme si jamais elle n'eût dû finir; ils en jouissaient sans remords, si ce n'est sans trouble. Ce n'était ni une aventure romanesque, ni une intrigue, c'était ce besoin d'aimer qu'on ressent plus qu'on ne le définit, et remplit le cœur sans l'alarmer. Dominés par ce charme, ils n'avaient ni la puissance, ni le désir de s'y dérober : ils vivaient dans un monde à eux, isolés au milieu de cette foule, sans compter les minutes, ni se défier des regards. Clémence se ravisa la première, et eut un retour vers le monde réel.

— Adieu, dit-elle, en tendant au jeune homme sa main dont il s'empara vivement.

— Déjà? dit-il.

— Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard ! Adieu, Gaston.

— Adieu donc, Clémence; et quand vous reverrai-je?

— Hélas! qui le sait?

— Juste ciel ! et moi qui n'y avais pas songé ! Rester si longtemps sans se revoir! De grâce, Clémence, épargnez-moi ce nouveau supplice. Je sens que je n'y résisterais pas.

L'accent du jeune homme était si triste, et sa physionomie exprimait une douleur si vraie, que la comtesse en lut touchée.

— Que faire? dit-elle.

— Dimanche prochain, à la même place, reprit le jeune homme, à la même heure.

— Que me demandez-vous là, Gaston? répondit-elle avec une sorte d'eiïroi.

— Un peu de pitié.

Elle réfléchit un instant, en proie à un combat intérieur, puis se sentit vaincue.

— A dimanche, dit elle.

Sur ces mots elle p;»riit ; il lui eût été impossible d'en snppor-

ter davantage. Son pied tremblait en se posant sur le pavé • elle éprouvait des défaillances, un nuage voilait ses yeux; ce fut à grand'peine qu'elle put regagner l'hôtel. Quant à Gaston, il était radieux et restait comme enchainc sur place; son imagination devançait le temps et franchissait l'intervalle qui le séparait du jour assigné. Il rentra, le bonheur sur le front et le sourire sur les lèvres.

Le dimanche suivant, il devança le jour sur le parvis de Téglise, et se plaça de manière à ce qu'aucune des personnes qui y entraient ne ptit échapper à sa surveillance. Chaque fois qu'il voyait se dégager de la brume une forme humaine, il se portail de ce côté, et ne s'arrêtait que lorsqu'il s'était assuré que ce n'était point encore Clémence. Il fit ainsi un dénombrement des fidèles jusqu'à ce que l'olSice eût commencé, des plus ponctuels d'abord, puis de ceux qui étaient en retard. La comtesse ne parut pas. Mêmes soins à la sortie, même attention, même vigilance. Décidément elle manquait. Peutêtre avait-elle été empêchée et serait-il plus heureux aux oflQces suivants. Il ne bougea donc pas et recommença celte besogne sur de nouveaux frais. Les échecs ne pouvaient l'abattre. Ce ne fut qu'à Tissue des cérémonies religieuses et quand tout espoir fut perdu qu'il abandonna la place, en proie au découragement.

Il n'accusait point Clémence; il était convaincu qu'elle aurait tenu sa parole si cela avait été en son pouvoir. Mais à qui s'en prendre? Que croire? que supposer? Était-elle maUde? avait-elle rencontré quelque obstacle imprévu? lequel dans ce cas? Toutes ces conjectures se succédaient dans l'esprit de Gaston et y jetaient un trouble mêlé d'amertume. Parfois aussi il allait jusqu'à redouter des scrupules de conscience et un changement de détermination ; sa douleur était

86 CE ou ON PEUT YOin BANS UNE RUE.

alors au comble; frappé par le sort, il s'y résignait; de sa main à elle il ne l'eût pas fait avec le même courage. Cependant il n'en persista pas moins à reparaître oliaque dimanche au lieu du rendez-vous, malfrré les mécomptes qui l'y attendaient. Clémence ne devait plus, ne pouvait plus s'y trouver. L'une des suppositions de Gaston était juste, et c'était la moins pénible pour lui; il y avait un empêchement invincible et qui ne dépendait pas de la volonté de la comtesse; voici lequel :

Leur première entrevue avait eu un témoin ; c'était un des hommes de confiance du comte, le concierge de l'hôtel, le pt-re Vincent, que nous connaissons déjà. Astreint par ses fonctions à une servitude incessante, il vaquait des premiers à ses devoirs religieux, et avait aperçu la comtesse et Gaston causant ensemble sur le parvis. Son premier soin fut d'en prévenir Sigismond, qui prit sur-le-champ des mesures décisives. Point d'éclat, point de bruit, rien qui pût mettre la comtesse en garde et lui faire comprendre qu'elle avait été livrée. Tout devait se passer le plus doucement du monde, comme on va voir.

Le lendemain, Sigismond se rendait seul et à pied dans un de ces couvents, comme on en trouve quelques-uns à Paris, qui ont un caractère moitié régulier, moitié séculier, et joignent aux pratiques de la vie dévote l'exercice de quelque spéculation : ici l'éducation des jeunes filles, là l'industrie des pensionnaires en chambre, parfois le cumul des deux. C'était le cas pour l'établissement où se rendait le comte. On y trouvait de tout, et du profane principalement ; quant aux formes claustrales, à peine en gardait-on les apparences. La maison avait d'ailleurs un très-bel aspect; les constructions étaient vastes et d'un bon style, les jardins spacieux et bien ombragés; l'ensemble réunissait les conditions et les signes de la vie opulente. Si pour quelques-unes des religieuses qui y vivaient cette résidence était une prison, on avait eu soin de leur en dorer les barreaux.

Lorsque Sigismond fut arrivé aux portes de l'établissement, il éprouva un peu d'hésitation et une sorte de faiblesse. On eût dit qu'au moment de l'exécution il reculait de lui-même devant l^s suites de son projet. Trois fois, il allongea la main pour saisir le marteau, trois fois il la laissa re-

CE yU'ON PEUT VOIR DANS LNE RUE. 87

tomber sans oser le soulever. Enfin, à la quatrième fois, le coup fatal retentit.

-^ Aux giands maux les grands remodes, se dit-il.

Et il entra dans le couvent. Familier de la maison, il savait comment s'y prendre pour y être introduit selon toutes les règles. 11 Le venait pas d'ailleurs troubler une religieuse dans le cours de ses fonctions ; sa visite s'adressait à une pensionnaire qui jouissait des libertés de Tétat et n'en usait que pour se placer de plus en plus haut dans Testime de la communauté. Point dq craintes sur elle ni de doutes sur sa vertu. Son âge et sa figure auraient suffi à la défendre, quand même des principes rigoureux ne l'eussent pas fait. Elle passait pour imprenable, comme certaines forteresses dont l'histoire militaire a consacré le nom. Aussi n'hésilait-on jamais à introduire auprès d'elle, quel que fût leur sexe, les personnes qui la demandaient. Cette fois, d'ailleurs, le litre et le nom couvraient amplement le visiteur. Sigismond désirait parler à sa sœur Pulchérie.

Pourquoi une sœur du comte habitait-elle ce couvent et restait-elle presque étrangère à la famille? c'est ce qu'il convient d'expliquer. Par une de ces déchéances si fréquentes dans les grandes maisons, la branche cadette des Montréal avait été longtemps réduite à un état voisin de la misère. Sans les secours que les aînés leur dispensaient avec une générosité qui ne s'était jamais démentie, ils auraient succombé sous le poids du besoin ou terni leur nom dune manière irrémédiable. Les derniers rejetons de cette branche, Sigismond et Pulchérie,avaient donc été élevés simplement, presque pauvrement; et quand vint le moment de leur donner de l'éducation, ce fut leur oncle, l'ancien seigneur de Beaupré, qui se chargea de la dépense et veilla à ce que rien ne manquât de ce côté. Sigismond fut donc placé dans une des meilleures institutions de Paris; Pulchérie entra dans le pensionnat où nous la retrouvons, et qu'elle n'avait pas abandonné depuis lors, un peu par nécessité, un peu par goût, beaucoup par habitude.

Toute enfant, la jeune fille montra ce qu'elle était et ce qu'elle devait être toujours. A peine entrée au pensionnat, l'aigreur de son caractère devint proverbiale ; point de liaison parmi ses compagnes, point d'abandon, point d'enjouement,

88 CE Or'ON PEUT VOIP. DANS UNE RUE.

rien de ce qui est la parure et l'altribut de cet âge. Lni parlait-on? elle ne répondait qu'avec humeur. I/engageait-on à se mêler aux distractions communes, sa lèvre exprimaitun superbe dédain. On ne pouvait rien dire ni faire qu'elle n'y trouvât un sujet de blâme. Elle était née pour la censure et la domination, comme d'autres le sont pour le plaisir et la gaieté. Volontiers, si on l'eût laissée libre, elle eût joué de la férule ; aussi faisait-on le vide autour d'elle et l'abandonnait-on à ses tristes instincts.

Durant les dix années qu'elle passa dans les classes, elle eut le talent de ne pas se faire une amie, et de se rendre de plus en plus désagréable à ce qui l'entourait. En revanche, elle était de première force dans ses compositions, excellait dans l'histoire et la géographie, et remportait tous les premiers prix d'analyse au concours annuel. Ce fut ainsi qu'elle acheva son éducation, chargée de couronnes, mais délestée à l'envi.

Que faire d'un si brillant sujet lorsqu'il s'agit de son établissement? Elle avait tous les dons, excepté celui de plaire. Sans beauté, sans grâce, sans argent, Pulchérie n'était pas d'un débouché facile, et les agréments de son caractère ne devaient guère y aider. D'elle-même, elle le comprit et se résigna; elle demanda à demeurer, à titre de membre libre, dans la maison où elle avait été élevée. Cette position lui permettait d'appliquer aux nouvelles générations de pensionnaires les restes de cette humeur dont elle avait été si prodigue envers la sienne. L'âge et le célibat ne pouvaient qu'empirer cette disposition naturelle, et la porter à un degré inouï ; si bien que Pulchérie, parvenue à ses quarante ans, n'avait plus rien conservé de la créature sociable, et ne voyait en ce bas monde que des victimes à faire et des proies à dévorer.

Voilà à quelle porte Sigismond vint frapper. Depuis longtemps, et à la suite de coups de griffe nombreux, il avait pour ainsi dire rompu avec sa sœur. Pour qu'il s'y exposât de nouveau, il fallait une urgence bien grande et de bien graves motifs.

CE- ÛU'ON Pl;VT VOIU BANS UNE HUE. 89

Mademoiselle Pulchérie occupait, dans le couvent, un petit appartement situé dans une arrière-cour, où elle navait ni voisins, ni vis-à-vis, rien en un mot qui pût lui porter ombrage. Trois pièces le composaient et brillaient, sinon par le luxe, du moins par Tordre le plus parfait : chaque chose y était à sa place; peu de meubles, mais si nets, si bien époussetés qu'on aurait dit qu'ils sortaient de chez le marchand. Quand Sigismond entra, sa sœur était dans un petit salon tendu de toile perse ; elle agitait l'aiguille en femme qui connaît le prix du temps et la vertu de ce préservatif contre les embûches du démon. En attendant l'occasion d'exercer sa langue elle exerçait ses doigts; c'était plus inofîensif.

La vue de Sigismond parut lui causer plus de surprise que de satisfaction. Depuis longtemps il s'était abstenu de venir, et, habituée comme elle l'était à tout prendre par le vilain côté, elle se demanda quel intérêt si fort le poussait à une démarche qui devait lui être peu agréable. Sur quoi elle se promit de garder la défensive et de lui faire payer avec usure les négligences dont il s'était rendu coupable à sou égard. L'afïaire s'engageait donc dans de mauvaises conditions, et aux premiers propos échangés le comte put bien le voir.

— Ah ! c'est vous, mon frère! lui dit-elle, en appuyant de la manière la plus significative sur ce mot.

— Oui, Pulchérie, c'est moi, répondit-il en prenant une chaise et s'asseyant à ses côtés.

— Qui l'eût imaginé, mon frère ! Vous ici!

Il y avait dans l'accent et surtout dans la façon de prononcer ces mots mon frère quelque chose de si aigre, de si acariâtre, de si blessant, que Sigismond eût quitté dès lors la partie si une nécessité impérieuse ne l'eût obligé à aller jusqu'au bout. D'ailleurs, il s'y attendait; ses provisions de patience étaient faites.

— C'est que j'ai à causer sérieusement avec vous, Pulchérie, très- sérieusement, dit-il, sans se laisser désarçonner.

90 CE qu'on peut voir dans une r.UE.

— Vraiment , mon frère ! Vous m étonnez ! moi qui ne croyais plus compter! moi qui suis retranchée de la famille I Allons donc ! est-ce croyable ? Auriez-vous besoin de moi, par hasard ?

Elle le regardait en même temps avec des yeux de faucon.

— Comme vous le dites, Pulchérie, j'ai besoin de vous. Consentez-vous à m'écouter?

Un sourire effleura les lèvres de la vieille fille; c'était l'expression d'un triomphe, tempéré par le calcul. On recourait à ses services, elle donnai^ à entendre qu'ils ne seraient pas gratuits. ,

— Si j'y consens, mon frère, dit-elle; si j'y consens! en pourriez-vous douter?

— Eh bien ! un peu d'attention alors.

— Parlez, mon frère, parlez !

11 commença et expliqua tout au long ce qu'il attendait d'elle. Pour la première fois, il mit à nu les infirmités et les plaies de son cœur; cet aveu lui coûtait ; mais comment s'y soustraire? 11 raconta ce qui avait eu lieu depuis son mariage, les incidents qui l'avaient accompagné et suivi, et jusqu'à cette aventure romanesque dont les conséquences avaient été si fâcheuses pour lui. 11 ne cacha rien, il se confessa sur tous les points, avoua ses soupçons, ses craintes," ses motifs de défiance ; il dit qu'il doutait de Clémence, et cela dès le premier jour; que depuis lors ce doute avait pris des racines profondes et s'était accru de bien des découvertes que le hasard lui avait livrées ; ces découvertes, il les énuméra et avec toutes leurs circonstances; il parla de la connivence dont il avait été témoin sous les murs même du château ; enfin de cette rencontre toute récente qui semblait fournir la preuve irrécusable d'un concert criminel et dont un vieux serviteur de l'hôtel venait de lui donner connaissance. En présence de tant de faits, de tant de témoignages, son honneur, un honneur de famille, lui commandait d'agir, et c'était pour cela qu'il venait vers sa sœur.

Pendant le cours de cette confidence, la physionomie de mademoiselle Pulchérie eût offert un sujet d'étude aux. personnes qui se piquent d'y lire l'expression des sentiments secrets. Ce qui y dominait, c'était le bonheur d'entendre le récit dos mésaventures d'autrui, bonheur d'autant plus grand

CE qu'on peut VOIK DAxNS UNE RUE. 91

que la victime lui tenait par des liens plus étroits. Ses yeux pétillaient, ses narines se dilataient ; elle prenait goût aux moindres détails et les savourait avec une volupté évidente. Parfois elle insistait, et par un mot placé à dessein amenait la répétition d'un fait, d'une circonstance qui 1 avaient plus particulièrement charmée. Elle n'eût pas donné sa séance pour un bien grand prix. De loin en loin, et comme pour s'assurer d'un faux-fuyant, elle disait :

— Qu'y puis-je. mon frère?

Ou bien, pour éloigner d'elle jusqu'à l'ombre d'une responsabilité ;

— Vous l'avez voulu, mon frère !

Ces formules étaient peu encourageantes pour Sigismond, et pourtant il persista. Il essuya sans broncher ce feu roulant de sarcasmes, cette ironie r'iière, ces paroles de consolation mêlées de fiel. Puis, quand il eut achevé ses révélations, il ajouta :

— Voilà mon histoire, Pulchérie; vous voyez maintenant pourquoi j'ai besoin de vous.

— De moi, mon frère?

— De vous.

— Et comment donc cela, mon frère?

— Vous allez voir.

— Volontiers, mon frère; vous piquez ma curiosité.

Son attitude restait hostile au plus haut degré. Elle se posa carrément sur son siège, comme pour mieux préparer son refus et le rendre le plus dur possible. Tirer Sigismond du guêpier où il était tombé, l'assister dans ses mésaventures conjugales, allons donc ! Pourquoi s'était-il marié? Il subissait les chances de l'état, et le spectacle n'en était pas sans charme pour les personnes qui n'avaient pas voulu s'engager dans de semblables liens. Ainsi pensait-elle, très-mal disposée, comme on le voit, et n'hésitant pas sur le parti qu'elle avait à prendre.

Ce fut sous d'aussi défavorables auspices que le comte lit ses premières ouvertures et expliqua son projet. Désormais, disait-il, plus de confiance possible vis-à-vis d'une femme deux fois surprise dans ses trahisons. Contre elle, il n'y avait qu'une garantie sérieuse, c'était une surveillance de toutes les heures et de tous les instants. A ce prix seulement il ob-

92 <^-E qu'on l'EUT VOIR 1>ANS IXE RUE.

tiendrait quelque repos. Il fallait que du matin au soir et dans tous les actes de sa vie, la comtesse eût un témoin et un gardien ; qu'elle ne pût faire un pas sans l'avoir à ses côtés; que hors de lliôtel comme dans l'hôtel, à pied ou en voiture, elle sentît près d'elle une main pour la contenir et un regard pour Tépier ; qu'ainsi conduite elle s'amenderait, ne fût-ce que par impuissance de mal faire, tandis qu'abandonnée à elle-même, elle irait, de degré eu degré, à l'oubli complet et irréparable de ses devoirs.

Quand il eut ainsi défmi la besogne, le comte en vint à parler de l'instrument. 11 n'y avait pas à hésiter sur le choix ; Palchérie seule réunissait toutes les conditions requises, et c'était à raison de ce motif que Sigismond s'adressait à elle. Comme proche parente, elle avait naturellement sa place dans la maison; elle savait, en outre, comment on impose et de quelle façon on se fait obéir. Toute latitude lui serait laissée pour cela. Une fois installée à Thôtel Montréal, elle y exercerait une autorité sans limites; les gens auraient à prendre ses ordres ei à y déférer; responsable comme elle le serait, il fallait qu'elle fût à peu près souveraine. Le comte lui-même abdiquerait entre ses mains. Il n'y mettait qu'une condition : c'était que sa sœur userait de ses pouvoirs de telle sorte que sa tranquillité, à lui, fût complètement assurée, et qu'il n'eût plus rien à redouter désormais ni des imprudences ni des faiblesses de Clémence.

A mesure que Sigismond avançait dans son discours, on voyait mademoiselle Pulchérie passer par des impressions bien diverses. Au début elle avait un parti pris, et les coups de poing tout faits pour ainsi dire. L'idée de servir de chaperon à sa belle-sœur lui souriait médiocrement; encore moins se sentait-elle du goût pour un changement de domicile. Depuis trente ans bientôt elle habitait ce couvent, auquel la rattachaient nien des souvenirs ; elle y avait son monde, sa police, sa famille. Le peu qu'elle était susceptible d'éprouver, elle l'avait éprouvé dans cette enceinte : elle en aimait le calme, le recueillement, les habitudes régulières. Il n'était pas jusqu'à son modeste appartement auquel elle ne tint; elle l'avait arrangé et orné de ses mains; c'était son orgueil et sa joie. Si elle avait pu s'attacher à quelque chose, c'eût été à cela. D'où il suit quelle n'était guère d'hutneur à souscrire

CE qu'on peut v(»ik dans une rue. 03

au marché que son frère lui proposait et que volontiers elle lui eût fermé la Ijouche dès le premier mot. A défaut, et par avance, son visage parlait pour elle.

Cependant un retour eut lieu dans sa manière d'envisager les choses , lorsque Sigismond aborda le point délicat et parla de se dessaisir, en faveur de mademoiselle Pulchérie, du gouvernement de l'hôtel. Commander chez les Montréal , avoir la haute-main sur les gens, était une perspective qui s'offrait pour la première fois à l'ambition de la vieille fille, et qui flattait singulièrement ses goûts invétérés. De là, un peu d'hésitation dans son esprit et une certaine modification dans son maintien ; elle se radoucit d'une manière évidente. Ce n'eût pas été néanmoins assez pour la ramener complélement, si, à ce premier appât, il ne s'en fût joint un autre d'une saveur bien plus relevée. On lui livrait Clémence; on lui donnait une jeune femme à dévorer ; voilà ce qui trancha ses scrupules et termina ses irrésolutions. Depuis longtemps elle nourrissait, vis-à-vis de l'héritière des Montréal, une de ces jalousies qui vont, au besoin, jusqu'à la férocité. Clémence était riche ; elle appartenait au monde ; elle avait pour elle l'éclat du nom et du rang, elle était belle par-dessus le marché ; que de griefs réunis ! et comment les pardonner? Pulchérie n'en pardonnait aucun. C'était à peine si elle connaissait la comtesse, mais dans sa solitude elle s'était exercée à la détester et y avait parfaitement réussi.

Ainsi disposée, qu'on juge de l'etTet que produisit sur elle l'offre de Sigismond. Elle aurait donc une proie et pourrait endispo.-er à son gré, à ses heures, sans que personne vint la tirer de ses mains. Elle serait libre de lui infliger de petites tortures de son invention, des raffinements de servitude qu'elle n'avait point eu l'occasion d'appliquer, faute de sujets, et dont elle attendait des résultats merveilleux. Elle se vengerait ainsi en détail et à petit feu de la beauté, de la grâce, de la richesse, de tout ce qu'elle n'avait pas et enrageait de voir chez autrui. La belle issue pour ses haines et ses envies rentrées! la belle revanche contre ses désappointements !

Quand les idées de mademoiselle Pulchérie eurent pris cette direction, elle devint tout autre. Sa figure s'épanouit: elle sourit presque à Sigismond. Autant elle avait éprouvé

91 CE ou ON PEUT VOIR DANS UNE ftUE.

d'éloignement pour la combinaison proposée, autant elle éîait alors portée à l'accepter. C'était l'ogre des contes de fées au moment où il sent la chair fraîche.

11 ne lui restait plus qu'un scrupule, et elle s'en expliqua sur-le-champ ; elle doutait de son frère et craignait ses retours.

— Sigismond, lui dit-elle d'un ton radouci, tout cela est bien; mais peut-on compter sur vous?

Elle attendit sa réponse en plongeant son œil dans les siens, comme pour y mesurer le degré de fermeté qu'on pouvait attendre de lui :

— On peut y compter, Pulchérie, répondit Sigismond avec une résolution qui parut satisfaire sa sœur.

— Vous ne reviendrez pas sur vos conditions? reprit-elle. Le programme est bien arrêté?

— Bien arrêté.

~ Vous me remettez la direction de votre maison? là, sans réserve.

— Je vous la remets.

— Et vous m'abandonnez votre femme en tout et pour tout?

— Je vous l'abandonne.

— Quoi qu'il arrive, Sigismond?

— Quoi qu'il arrive, Pulchérie.

— Prenez garde, mon frère, l'engagement peut vous conduire loin.

— J'irai aussi loin qu'il faudra.

— Sur votre honneur?

— Sur mon honneur.

Mademoiselle Pulchérie se recueillit un instant, puis elle prit la pose d'un juge qui va pr noncer une sentence :

— Eh bien! alors, j'accepte, mon frère!

Cette fois les mots, mon frère, avaient un caractère solennel.

De son côté Sigismond ne crut point superflu de rappeler à quel prix et sous quelles réserves il résignait ses pouvoirs.

— Et vous, ma sœur, lui dit-il, me répondez-vous des suites?

— Je vous en réponds.

(JE qu'on peut voir dans une rue. 95

— Votre plan?

— Il est là, mon frère, dil-elle en portant la main à son front.

— Vos moyens?

— Vous me verrez à l'œuvre.

Les choses se passèrent comme il avait été convenu. Dès le jour suivant, mademoiselle Pulchérie quitta le modeste appartement qu'elle avait occupé pendant de si longues années, et où elle avait amassé tant de rancunes contre le genre humain. Elle dit adieu à tout ce qui avait été témoin de ses imprécations solitaires et de ces défis jetés à un monde qui l'avait méconnue. Si elle y rentrait un peu tard, elle était bien résolue à faire payer ce délai avec usure aux personnes qui lui tomberaient sous la main.

On sait à quel titre elle devait résider à l'hôtel Montréal ; rengagement fut tenu ; elle eut tous les honneurs de la guerre. La livrée reçut une consigne générale : c'était d'obéir strictement à mademoiselle Pulchérie. Que la comtesse y acquiesçât ou non, qu'elle en fût satisfaite ou mécontente, l'ordre de la sœur devait toujours prévaloir sur celui de la femme ; toute infraction à ce sujet serait punie par un congé immédiat. La véritable maîtresse désormais, celle à qui devait rester le dernier mot, était mademoiselle Pulchérie; hors. de là point de salut pour la domesticité, et on l'eut bientôt compris. Huit jours ne s'étaient pas écoulés que tous les gens de l'hôtei, depuis les femmes de chambre jusqu'aux palefreniers, savaient d'où soufiQaitle vent et y conformaient leurs allures.

Sigismond avait rempli ses obligations ; Pulchérie s'exécuta à son tour. Cet empire qu'on lui livrait, elle l'exerça sur-lechamp contre la jeune femme, et y mit une habileté voisine du génie. Non-seulement Clémence ne compta plus dans la

96 CE qu'un peut voir DAN5 U.NE RUE.

maison, et n'y trouva plus de serviteurs dévoués, mais elle s'y vit enchaînée dans ses propres actes, dans ses propres mouvements ; elle ne disposait plus d'elle-même, elle ne s'appartenait plus. Se levait elle? elle trouvait Palcliérie à ses côtés. Faisait-elle un pas? elle l'avait sur ses talons. Qui voyait la femme, voyait la sœur; Tune n'allait jamais sans l'autre. Au jardin, dans les salons, en haut, en bas, toujours elles marchaient de compagnie, comme ces navires qui, en temps d'hostilités, vont de conserve et se gardent réciproquement.

Quelque portée que fût Pulchérie aux airs bourrus, quand elle s'abandonnait à ses instincts naturels, elle réussit cette fois à se vaincre, et prit un masque afin de mieux assurer lefïet de ses coups. Il lui en coûtait sans doute : mais c'est à ce prix que la puissance s'acquiert et se maintient. Elle affecta donc un beau zèle pour tout ce qui regardait Clémence, se prodigua en témoignages d'affection, montra de lintérèt pour les plus petites choses, et donna l'amitié pour déguisement à ses impitoyables assiduités. Son grand cheval de bataille était la santé de la jeune femme, et elle s'en autorisait pour pousser les choses jusqu'aux plus lyranniqnes inquisitions. Puis c'était des remarques à tout propos; les moindres vétilles devenaient de très-grosses affaires. Un rhume, si léger qu'il fût, prenait des proportions inouïes, des yeux cernés étaient l'objet de commentaires sans fin. Chaque jour amenait une découverte de ce genre et des réflexions à l'appui. Clémence était pâle, Clémence ne mangeait pas assez, Clémence ne se soignait pas comme elle l'aurait dû, Clémence avait tort de ne pas se vêtir plus chaudement. Jamais créature ne fut mieux assassinée à coups d'épingle, et tout cela avec des formes et un ton mielleux qui y ajoutaient d'intolérables raffinements. Pulchérie avait trouvé, pour dire : ma sœur, un accent au moins aussi curieux que pour dire : mon frère, et marqué au coin de la tendresse la plus désobligeante que l'on puisse imaginer.

La comtesse, dès le premier jour, comprit le sort qui l'attendait; elle était vouée à un lent martyre, où le fiol et l'absinthe ne lui manqueraient pas. Elle se résigna; qu'auraitelle pu faire, si ce n'est de se résigner? Où trouver un refuge, un appui? Les débris de sa famille étaient réunis à l'hôtel Montréal; elle ne pouvait aller ailleurs, ui sans éclat, ni sauo

scandale. Puis, en s'interrogeant, elle découvrait dans son cœur une faiblesse qui ne lui permettait pas de s'exposer aux périls d'une indépendance plus grande et qui rendrait suspecte, aux yeux du monde, même la rupture la mieux motivée. Elle s'inclina donc devant le destin, avec Tespoir de le désarmer à force de patience. Le temps est souverain pour de telles guérisons; il apporte le calme et Toubli, et a du baume pour toutes les blessures.

Cependant il lui restait une dernière démarche à faire : sa parole était donnée, il fallait la dégager. Gaston Tatlendaitau rendez-vous, accordé un peu à la légère. Comment le prévenir, surveillée comme elle Tétait? Écrire eût été le comble de l'imprudence. Elle n'avait autour d'elle personne qui ne fût disposé à la trahir. Mieux valait se rendre où elle avait promis d'aller; c'était une entrevue d'adieux où elle pouvait marcher le front haut et la conscience pure. Celte résolution une fois prise, elle fit ses préparatifs. Son espoir était de déjouer, par une sortie matinale, la surveillance de sa belle-sœur. Elle se leva aux bougies et quitta son appartement que le jour n'était pas fait. Quelle fut sa surprise de trouver Pulchérie debout et sous les armes!

— Ah! c'est vous, ma sœur, dit celle-ci en la voyant.

— J'ai l'habitude d'aller à la première messe, répondit Clémence avec un certain embarras.

— Et moi aussi, ma sœur. Comme ça se rencontre ! La voiture est en bas. Nous irons à la chapelle du couvent. Venez 1

L'histoire cite, comme un des supplices les plus ingénieux qui soient sortis de l'imagination des hommes, celui qu'un empereur païen infligea aux catéchumènes qui se refusaient à l'adoration des idoles. Vivants, on les liait à des cadavres, et ils expiraient dans ces funèbres embrassements. Clémence

était vouée à quelque chose de plus terrible encore et de plus cruel : on Favail liée à un corps vivant, mais insensible et froid comme un cadavre ; elle n'avait pas seulement une niasse inerte à ses côtés ; elle sentait palpiter un cœur ennemi et ne pouvait échapper à d'odieuses étreintes.

Dès ce moment, il se fit dans son état un changement tous les jours plus marqué. Ce fut d'abord un ébranlement moral et une grande lassitude de vivre. Pourquoi aurait-elle vécu? Quel intérêt la rattachait à une existence aussi dépourvue et aussi tourmentée? Si elle y tenait par quelques liens encore, c'était dans le passé. Elle se souvenait de ces temps où, heureuse et libre, elle n'avait autour d'elle que des visages affectueux et des volontés empressées. Elle se souvenait de son père, dont elle était Tidole, et qui se faisait une fête de lui obéir, même dans ses caprices. Elle se souvenait aussi, et c'était le rêve secret, de ce compagnon de sa jeunesse dont l'image et le nom se mêlaient aux événements et aux joies des anciens jours. 11 lui semblait alors qu'elle se retrouvait, qu'elle reprenait possession d'elle-même ; son imagination l'emportait loin de cette prison où on la tenait enfermée, loin de ce joug de fer qui pesait sur elle jusqu'à l'abrutissement. Elle était à cheval, près de lui , courant dans les bois ou sur la grève, aspirant Tair à pleins poumons, parcourant les sites familiers et chantant l'hymne de la délivrance avec une ivresse qu'elle contenait mal. Douces chimères, hélas ! trop courtes, et d'où elle revenait plus triste et plus délaissée que jamais.

11 était impossible que cet état de choses, en se prolongeant, n'amenât pas une crise. Quelle que fût la résignation de la victime, un moment devait arriver où sa fierté et sa dignité blessées parleraient encore plus haut. Au début, elle avait pu croire que le système d'étouffement à huis clos dont on usait envers elle cesserait, faute de résistance et d'aliment; elle comptait sur les bénéfices du temps et sur une patience si exemplaire, qu'elle eût désarmé le persécuteur le plus acharné : c'était mal connaître sa belle-sœur. Pulchérie se lasser* allons donc! Elle avait pour le mai une vigueur et des ressources que rien ne pouvait épui?er; à peine en était-elle à ses préludes. Les coups qu'elle avait portés n'étaient qu'un aiguillon pour porter des coups nouveaux et

plus sùrs. Plus elle allait, plus elle y prenait goût et y procédait avec une main exercée. Enfin les choses en vinrent au point que la jeune femme résolut d'affronter une explication.

En prenant ce parti, ses illusions n'étaient pas grandes. Elle avait pu juger le rôle que jouait son mari dans ce complot, et n'attendait pas beaucoup de sa tendresse ni de sa justice: mais le soin de son honneur ne lui permettait plus de reculer.

Elle en était là, que son silence aurait éTé mal interprété, et qu'elle aurait paru s'incliner devant de légitimes représailles. Elle parla donc et alla droit au but. C'était dans un de ces rares moments où elle se trouvait seule avec Sigismond.

— Monsieur le comte, lui dit-elle, avez-vous quelques instants à m'accorder? J'ai à causer avec vous de choses très-sérieuses.

Il y avait dans son accent et dans sa pose une dignité si naturelle et une si grande assurance en même temps, que Sigismond en fut troublé et essaya de cacher ce trouble sous une légèreté apparente.

— Des choses sérieuses, vous, Clémence! Est-ce croyable? dit-il.

— Très-sérieuses, monsieur le comte! Êtes-vous disposé à les écouter? poursuivit la jeune femme sans s'arrêter à ce ton railleur.

— Mais, sans doute, sans doute' Aujourd'hui comme toujours. Entre nous, c'est de droit. Il n'est pas besoin d'y mettre tant d'apprêts.

— Ainsi ferai-je, monsieur le comte. Je n'y mettrai point d'apprêts, je n'y mettrai que de la franchise. Puis-je espérer que vous en ferez autant?

Les rôles semblaient intervertis ; c'était le comte qui cédait du terrain, tandis que la comtesse allait droit au but. Elle continua.

— Monsieur le comte, dit-elle, je n'aime pas la plainte et je m'en suis défendue aussi longtemps que je l'ai pu; même en ce moment, je ne me plains pas ; c'est une faveur que je viens vous demander.

— Une faveur?

-—Vous saurez laquelle! Permettez - moi seulement de vous rappeler à quel titre je la demande et pourquoi j'y, tiens.

— Dites! dites! On n'est pas plus solennel que vous.

— Quand mon père vous choisit pour son gendre, monsieur le comte, il dut croire que vous comprendriez l'étendue des obligations que vous imposait ce choix. J'étais trop jeune alors pour que ma volonté y eût une part; mon père désirait ce mariage, cela me suffit : j'étais heureuse de le voir heureux. Il me donna à vous et assura ainsi à votre branche une position qu'elle n'aurait jamais pu espérer autrement.

— Des reproches ?

— Non, monsieur le comte, point de reproches, ce serait de trop mauvais goût. Si je rappelle le bienfait, c'est que j'ai à réclamer une grâce qui en sera l'équivalent et qui vous déchargera de toute reconnaissance. Voilà mon titre ; est-il suffisant pour vous toucher?

Sigismond marchait d'étonnement en étonnement; jamais Clémence ne lui avait parlé ainsi; celte fermeté, ce langage étaient bien nouveaux de sa part. Pourquoi ces récriminations? Que signifiait ce réveil après un long repos? Autant d'énigmes pour lui, et en vain cherchait-il à les expliquer.

— Où voulez-vous en venir? lui dit-il.

— Vous allez le savoir, répondit-elle. Que vous soyez le maître ici, monsieur le comte ; que vous ayez cherché à l'être dès le lendemain de la mort de mon père; que vous ayez poussé la chose jusqu'à l'excès en m'enlevant jusqu'aux plus petites attributions, je n'ai rien à dire; c'est votre rôle, c'est votre droit; vous auriez dû seulement y mettre plus de ménagements et plus d'égards. Comme vous le faites, c'est presque une humiliation pour moi. N'importe, de votre main, je m'y résijjne et je l'accepte.

— Allons, Clémence, voilà que vous exagérez.

— Je l'accepte, vous dis-je; que vous faut-il de plus? Mais ce que j'accepte de votre main, je ne saurais l'accepter de la main d'autrui. Non, monsieur le comte, ajouta-t-elle en répondant à un mouvement de Sigismond, je ne l'accepterai pas. La loi et le devoir me donnent un maître, mais ils ne m'en donnent pas deux.

— Deux maîtres? Ou voyez-vous cela?

CE Or'ON PEUT VOIR DANS CNE RUE. \0\

-— Monsieur le comte, je suis sincère, soyez-le aussi. Oui, deux maîtres 1 vous savez bien que j'en ai deux. Dans tous les cas, vous seriez le seul à ne pas le savoir. Du haut en Las de la maison, qui Tignore? Oui, deux maîtres, je le répète à dessein, et le plus exigeant n'est pas celui qui a le droit de son côté.

En prononçant ces derniers mots, la jeune femme éprouva une sorte de retour.

L'image hostile lui apparut ; elle tressaillit à ce souvenir.

Son cœur se serra, des larmes lui vinrent aux yeux; sans doute elle songeait aux douleurs qu'elle avait endurées.

Sigismond se montra compatissant.

— C'est de ma sœur que vous voulez parler? dit-il avec une bonhomie feinte.

— Et de qui donc ?

— Pulchérie! Elle vous aime tant!

— Brisons là-dessus , monsieur le comte, reprit la jeune femme en maîtrisant tout à coup son émotion; il y aurait trop à en dire. Je ne fais pas plus le procès aux vôtres que je ne vous le fais à vous. Votre sœur est ce qu'elle est; vous pouvez la juger, et n'avez pas besoin qu'on vous éclaire.

— Comme vous le prenez, Clémence!

— Pardonnez-moi, j'y mets peut-être de la vivacité; voici que j'achève. 11 vous a plu, j'Ignore pour quel motif, de tirer votre sœur du couvent où elle avait si longtemps vécu ; vous l'avez installée ici, vous lui avez donné le commandement de la maison, c'est bien! je m'incline; mais, à mon tour, j'ai une prière à vous faire et une grâce à vous demander. Cette grâce est d'un si grand prix à mes yeux, qu'elle vous acquittera de tout ce que mon père a fait pour vous.

— Encore 1 dit Sigismond avec un mouvement d'impatience et d'humeur. Et quelle est donc cette grâce?

— La voici, monsieur le comte; puisque votre sœur a pris ici ma place, permettez-moi d'aller prendre la sienne.

— La sienne ! Comment cela?

— Elle restera à l'hôtel ce qu'elle est ; elle y commandera comme elle y commande.

— Et vous, Clémence?

— Moi, monsieur le comte, j'irai au couvent; c'est un échange -t)ù nous gagnerons toutes deux.

— Au couvent ! s'écria Sigismond comme réveillé par un coup de beffroi, au couvent?

— Oui, monsieur le comte, au couvent; et si vous pensez que celui de mademoiselle Pulchérie soit d'une règle trop relâchée et d'un accès trop facile, il vous sera aisé d'en trouver un qui vous oflVe plus de garanties. J'irai où vous voudrez, pourvu que je quitte cette maison.

Clémence aurait pu parler longtemps sans que son mari l'interrompît. Son attention n'était plus à ce qu'elle disait. Un mot seul l'avait frappé, c'était le mot de couvent; peu lui importaient les commentaires; il les tirait de lui-même et à son point de vue exclusivement. Parler ainsi d'un couvent de gaieté de cœur, de propos délibéré ! que se cachait-il sous un pareil langage ? Un piège, sans doute , une intrigue ourdie de longue main. Les murs d'un couvent ne sont pas si hauts qu'un amoureux ne puisse les franchir, et, sous ce vœu, en apparence innocent, se tramait quelque machination diabolique. D'ailleurs, un éclat pareil n'a jamais lieu sans qu'on en parle au dehors. L'hôtel Montréal serait donc, pour tout l'hiver, l'aliment de la médisance. Les bonnes âmes arrangeraient le fait à leur guise, et Dieu sait à quelles gloses il donnerait lieu. Non! non! le comte ne pouvait vouloir ni souffrir rien de pareil; il aspirait au repos de toutes les manières.

Il n'avait de goût ni pour le scandale, ni pour le ridicule, et il saurait se préserver de l'un comme de l'autre : sa femme resterait où elle était; elle y resterait assujettie à une surveillance de plus en plus nécessaire. C'était lo seul moyen décent de tout concilier, l'opinion du monde et la sécurité domestique; c'était le plus efificace également, et cet acte de révolte le prouvait bien. A tous ces titres il ne s'en tléparlirait pas.

Voilà quelles réflexions se pressaient dans l'esprit du comte et à quelles conclusions il était conduit. Clémence s'était levée et atlendait sa réponse avec une tristesse mêlée de fierté; il s'agissait d'un effort suprême, et elle y avait mis l'énergie d'une âme aux abois ; elle sentait que sa vie en dépendait. Cependant, Sigismond ne se j)roni)nçait pas; il gardait un silence affecté, comme s'il eût voulu la prendre par lassitude. La jeune femme insisîa.

CE od'on peut voir dans une rue. 103

— F.h bien! monsieur le comte, dit-elle, que déridezvous ?

— Caprice d'enfant, répondit-il. Cela vous passera comme cela vous est venu.

— Non, monsieur le comte, il n'y a point de caprice làdedans; il y a une résolution bien arrêtée.

— Vraiment, dit-il en s'irritant de celte résistance, à laquelle il n'était point accoutumé. Vous persistez?

— Je persiste, répliqua-t-elle avec fermeté.

— Alors, madame la comtesse, vous m'obligez à parler plus nettement. Vous voulez quitter la maison, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur le comte.

— Faire un éclat, me mettre à Tiudex, livrer notre nom à la malignité publique ?

— Dieu sait de quel côté sont les premiers torts.

— Je vous le dirai tout à l'heure: chaque chose en son temps. Et par je ne sais quelle fantaisie vous demandez à entrer dans un couvent. Est-ce bien là votre désir?

— Mon désir très-formel.

— Et vous voulez savoir quel est le mien, et si je consens à cette équipée?

— Dites : à ce sacrifice.

-- Eh bien! non, madame la comtesse, je n'y consens pas ; non, non, trois t'ois non. Vous resterez dans cet hôtel, vous n'irez pas au couvent. Tout à l'heure vous me demandiez de la franchise; en voilà, je Tespère.

— C'est donc la guerre. Monsieur?

— J'aime mieux la guerre. Madame, que la trahison. Vous m'y forcez, d'ailleurs, et puisque nous en sommes aux explications, j'irai jusqu'au bout.

Clémence ne savait pas ce que son mari allait lui dire, et pourtant le cœur commençait à lui faillir. Elle avait son secret, bien léger sans doute, mais qui lui pesait, tout léger qu'il fût. Peut-ètie alors eût-elle reculé; mais Sigismond était entraîné par la colère, il continua :

— Vous parlez de couvent, Madame, lui dit il, croyez- vous que je sois dupe de cette belle imagination? Croyez-vous que je prenne cela pour une inspiration d'en haut, une vocation subiie ou même un besoin de vous recueillir? Il faudrait que j'y misse bien «fôîte complaisance, ou bien de la naïveté.

104 CE qu'on veut voir bans une rue.

Non, je pénètre mieux vos intentions, je lis dans votre cœnr plus clair que vous-même. Si vous voulez qui lier celle maison pour un cloître, c'est alin d'être ])lus libre, entendezvous? plus libre dans vos pensées, plus libre dans vos actes, plus libre et moins surveillée de toutes les façons. ~ Ah! iMonsieur, quels soupçons odieux!

— Vous avez voulu de la sincérité ; j'en mets autant qu'on en peut mettre; je joue cartes sur table, puisqu'il le faut.

— C'est trop cruel, souffrez que je me retire.

— Non, vous saurez tout. Ah! des soupçons! Vous parlez de soupçons! Est-ce donc une chose étrange que j'en aie? Interrogez votre cœur, Madame, et qu'il vous dise si j'ai le droit d'en avoir, -si vous n'y avez pas donné lieu, et si les précautions que je prends contre vous sont dénuées de fondement et de justice. Voyons, un examende conscience, et qu'il soit complet.

Clémence avait vainement essayé de répondre ; il y avait dans l'accent du comte , dans ses manières, dans sa pose, quelque chose de si menaçant, qu'elle en fut comme accablée. Le vague même dans lequel l'accusation était enveloppée ne servit qu'à accroître l'impression qu'elle en reçut. A son âge, on s'exagère si facilement un premier tort! Et encore n'élait-elle pas au bout de cette épreuve.

— Des soupçons! reprit le comte portant le fer dans la plaie et arrivant jusqu'au vif, ce ne serait rien que des soupçons; mais si j'avais des preuves !

— Ah! mon Dieu! s'écria Clémence éperdue.

— Oui, madame la comtesse. Si bien qu'on se cache, on est toujours trahi. Me prenez-vous pour un aveugle ou pour un enfant?

— Monsieur le comte ! Monsieur le comie !

— Calmez-vous, Madame, dit Sigismond, touché de cet appel, je n'exige point d'aveux, ils seraient d'ailleurs superflus. Je sais ce qui s'est passé sous les murs du château de Beaupré et sur le parvis de l'église. Vous voyez que je suis bien informé.

Ce fut le coup de grâce pour la pauvre Clémence; elle n'y résista pas et tomba comme foudroyée sur un fauteuil. Son mari avait le secret de sa faiblesse. Elle aurait pu se défendre, s'expliquer, prouver que le châtiment avait excédé la

faute, ouvrir son cœur et en rendre la pureté manifeste. Elle n'en eut ni le courage, ni peut-être le désir; elle aima mieux supporter les conséquences de sa défaite. Désormais, plus de révolte, ni rien qui y ressemblât ; elle livra ce jour-là ses dernières armes, et resta cà la merci du vainqueur.

XXIH

Les suites de cette scène furent bientôt visibles, même aux yeux les plus indifférents ; la santé de la comtesse eu éprouva une atteinte profonde. De plusieurs semaines, elle ne put mettre le pied hors de ses appartements. Ce n'était pas un mal caractérisé, et les médecins y perdaient leur science ; c'était une sorte dabandon et de détachement de la vie. Non pas que Clémence se refusât au traitement qui lui était indiqué; en cela comme en toute chose, sa résignation était absolue. Si quelque résolution énergique se cachait làdessous, elle n'en laissait rien paraître. A la voir si calme, si maîtresse de ses esprits, ayant pour tout le monde des paroles si douces, on n'aurait pu soupçonner ni une souffrance, ni un combat intérieur. Désormais, sa force ne devait plus s'exercer que contre elle-même ; elle se composa un visage et mura son cœur.

Dieu sait pourtant ce qu'elle éprouvait dans ce perpétuel contact avec les objets de ses invincibles répugnances. Plus que jamais, Pulchérie l'obsédait; à la voir constamment à ses côtés, Clémence avait fini par prendre en haine jusqu'à la lumière du jour ; elle implorait les ténèbres pour la délivrer de cette vision. Parfois elle restait accoudée sur une table durant des heures entières, la tète plongée dans ses mains, ou bien elle fermait les yeux, comme si elle eût cédé à un assoupissement. Heureuse encore quand la vieille tille ne l'arrachait pas à cette diversion par un témoignage d'intérêt blessant comme le fer d'un poignard :

— Qu'avez-vous donc, ma sœur? lui disait-elle en pesant à sa manière sur ces deux mots.

— Rien, rien, répondait-elle avec une précipitation involontaire.

— Vous sentiriez-vous plus mal, par hasard?

— Mais non, je vous assure.

— 11 faudrait le dire, ma sœur. Rien ne sert de cacher ces choses-là. Voyons, soyez raisonnable; soignez-vous pour l'amour de nous.

Puis elle se levait et allait prendre sur un guéridon des potions dont elle était prodigue, et dans lesquelles elle épuisait les connaissances médicinales et les receltes souveraines en usage dans les couvents.

— Voici, ma sœur, lui disait-elle en la lui présentant, et c'était encore une de ses formes de persécution. Une gorgée ou deux seulement. Une gorgée sans plus ; il n'en faut pas davantage pour obtenir un bon effet. J'en ai eu vingt exemples. Deux religieuses qui étaient à la mort ont guéri rien qu'avec cela.

Clémence aurait bu du M pour couper court à ses commentaires, et, quant à la dose, elle n'y regardait pas.

— C'est bien, ma sœur, ajoutait l'impitoyable garde-malade... maintenant, vous allez prendre un peu de repos, s'il vous plaît. Surtout ne restez pas ainsi, le corps penché en avant; c'est pénible pour la poitrine. Voici un coussin; appuyez-y vos reins : c'est la pose qui convient le mieux à votre état. Là, bien; vous êtes parfaitement, à cette heure. Un petit sommeil si le cœur vous en dit; vous me remercierez au réveil.

A ces propos, à ces attentions, Clémence aurait préféré des brutalités, tant il y avait d'amertume et d'hostilité au fond de ce langage. Elle souffrait tout néanmoins, n'ayant ni à choisir, ni à lutter. En d'autres occasions, mademoi^^elle Pulchérie profitait de la présence du comte pour varier ses doléances et se rendre désagréable dune autre façon.

— Mon frère, lui disait-elle, vous ne prenez pas assez garde à la santé de votre femme; c'est une négligence que je ne saurais pardonner. Regardez donc Clémence 1 quel visage elle vous a aujourd'hui. On dirait une déterrée. Voyez riminu' «:es yeux sont battus! Et son teint I et ses lèvres!

CE qu'on teut voir dans une rue. 107

comme tout cela est fané et blêmi. Moi, Sigismond, je m'y perds; je suis à bout de mes receltes. C'est à vous d'y songer, mon frère. Paris est un pays de ressources, et vous avez bien, parmi vos connaissances, quelque médecin capable de la tirer de là. Voyons, mon frère, ajoutait- elle en appuyant plus que jamais sur les mots ; mettez-y donc^un peu du vôtre. Aidez-moi, aidez-nous; je ne me sens plus de force à lutter seule; j'ai besoin de partager cette responsabilité.

C'est au milieu d'entretiens aussi aimables et dans cette compagnie choisie, que s'écoulaient les journées de Clémence. La pauvre femme en mourait el s'éteignait à petit feu.

Cependant il était un point sur lequel tous les membres de la Faculté tombaient d'accord, au grand regret et au grand désappointement du comte. Le principal obstacle au rétablissement de Clémence était le confinement dans lequel on la tenait; les meilleurs remèdes étaient les promenades en voiture ou à pied, la vie à Tair libre, les distractions du monde. Bon gré mal gré, il fallait vaincre cette langueur si peu naturelle à cet âge, et qui, en s'aggravant, fût devenue un véritable danger.

On devine pourquoi cet avis et ce traitement n'étaient guère du goût de Sigismond. Et pourtant il ne pouvait reculer; la nécessité parlait trop haut; en hésitant, il eût mis l'opinion contre lui. Tout ce qu'il put faire, ce fut de choisir, parmi les distractions du dehors, celles qui lui parurent offrir le moins de risques et déranger le moins possible ces combinaisons savantes sur lesquelles il avait fondé son repos. Ainsi point de fêtes, point de concerts, point de spectacles, rien de ce qui aurait amené une rencontre régulière, une de ces occasions que le destin ménage aux séducteurs et fait tourner au préjudice des maris. Mais, en revanche, il

-108 CE Ou'OxN lEUT VOIR DANS UNE RUE.

fut résolu que, toutes les fois que le temps le permettrait, la jeune femme sortirait en voiture. Dans le système de défiance qu'avait adopté Sigismond, c'était une concession bien grande; il est vrai qu'il y avait des correctifs. Ces promenades devaient avoir constamment deux témoins, lui à cheval, Pulchérie près de Clémence. Puis on devait varier le but et les heures, de manière à déjouer les calculs les plus ingénieux; et si enfin le hasard amenait une rencontre, ce ne serait qu'une crise passagère, un accident sans conséquence et qui n'échapperait pas à des yeux aussi vigilants que ceux du comte et de sa sœur. Sur ce programme, on passa outre, en se promettant de le modifier au besoin et si les circonstances l'exigeaient.

L'effet de ces sorties ne trompa point les prévisions des hommes de l'art; Clémence parut y renaitre et s'y ranimer. Quand elle franchissait les portes de l'hôtel, sa physionomie prenait une expression nouvelle; on eût dit qu'elle respirait avec plus d'aisance et recouvrait l'exercice de ses facultés. Son œil, tourné vers la portière, semblait ne pouvoir se détacher du spectacle extérieur. En vain mademoiselle Pulchérie essayait-elle de détourner son attention par des entretiens aigres-doux, la jeune femme paraissait aussi insensible aux avances qu'aux piqûres ; elle appartenait à d'autres impressions et ne s'en défendait pas. Ce bruit, ce mouvement la charmaient et l'enivraient ; elle s'y associait et y attachait un prix connu d'elle seule et un intérêt mystérieux.

Depuis l'explication qu'elle avait eue avec son mari, une sorte de révolution s'était opérée dans l'esprit de Clémence. Ce qui lui pesait le plus, ce qui répugnait surtout à son caractère sincère et droit, c'était la dissimulation dans laquelle elle s'était renfermée jusqu'alors. Sigismond l'avait affranchie de ce souci. Dès qu'il savait tout, la conscience de la jeune fernme en était plus à l'aise. Désormais la vie commune ressemblait à un duel engagé entre eux. Le comte prenait ses précautions et elle faisait ses réserves. Le comte ne demandait rien à la confiance, et elle ne se croyait pas tenue à d'autres garanties qu'à celles qu'on lui imposait. Plus on rivait ses chaînes, plus elle estimait que sa pensée avait le dioit d'être libre. Puis il lui arrivait ce qui arrive à toutes les âmes qui souffrent : elle s'attachait à la cause de sa dou-

leur en raison de sa douleur même. N'élait-ce pas là une légitime compensation? N'avait-elle pas fait des sacrifices assez grands pour obtenir en retour la liberté de rêver à sa guise? Elle cédait tout, elle ne se refusait à rien, pourvu qu'on lui laissât ce qu'aucun pouvoir humain ne pouvait lui enlever :1e droit de se recueillir, de se replier sur elle-même, d'écouter les murmures et les tressaillements de son cœur.

Voilà quels étaient les motifs de ce retour à la vie et de cette modification profonde dans l'état de la malade. Les médecins ne manquaient pas de l'attribuer à leurs prescriptions ; ils y voyaient un effet du régime qu'ils avaient conseillé.' Illusions d'état ! Ni les distractions, ni la promenade n'eussent suffi pour arracher Clémence à ses langueurs; le désordre était plutôt dans la tête que dans le corps. Ce qui la releva, ce fut une flamme intérieure à laquelle on rendait quelque aliment, une lumière soudaine qui brilla dans les ténèbres où elle se mourait. Ce qu'étaient cette flamme et cette lumière, on le devine. Il semblait impossible à la jeune femme qu'un jour ou l'autre Gaston ne se trouvât pas sur son chemin. Les amoureux ont une étoile; elle y comptait. Dans ces piétons et ces cavaliers qui se succédaient, elle croyait à chaque instant l'apercevoir et semblait comme enchaînée à celle découverte. Rentrait-elle avec un désappointement, elle songeait au lendemain et se promettait une meilleure fortune. Ainsi sa vie avait un aliment, son imagination un but ; elle espérait et attendait.

Longtemps cette attente fut déçue. Soit que le comte eût bien pris ses précautions, soit que ie hasard seul en fût cause, Gaston restait invisible. H n'épargnait rien cependant pour que les choses tournassent d'une autre façon. C'était pour lui une de ces idées fixes qui n'admettent ni repos ni trêve. Depuis que , par un motif inconnu , Clémence lui avait échappé, tous les ressorts de son esprit étaient tendus de ce côté : aucune démarche, aucun soin ne lui coûtaient. Mais si son ardeur ne se démentait pas, il était loin d'y apporter une prudence suffisante. A son âge, et de l'humeur dont il était, il s'entendait mieux à emporter les choses de haute lutte qu'à se ménager un succès par d'habiles calculs. Il avait affaire à des tacticiens consommés et n'était lui-même qu'un séducteur fort novice. Aussi, ses premiers efforts avaient-ils

lourné conlre lui. Il avait essayé de se créer des intelligences dans l'hôtel, et s'était livré aux agents du comte qui avaient reçu des consignes à ce sujet. On feignait de le servir, afin de'le trahir plus sûrement. A ce jeu, ses affaires n'avançaient guère ; il s'épuisait en démarches infructueuses et perdait du terrain au lieu d'en gagner.

Enfin ils eurent un jour heureux. L'équipage de la comtesse venait de déboucher dans cette partie du bois de Boulogne qui se transforme sous la main des ouvriers et prend de plus en plus l'aspect d'une décoration. Le comte était à cheval, à cinquante pas en avant ; la comtesse et Ptilchérie avaient quitté leur voilure et côtoyaient le lac dans toute sa longueur. Le temps était beau; il y avait foule sur les chaussées et dans les avenues. Ce fut là et dans ces circonstances qu'eut lieu un rapprochement imprévu. Au moment où la comtesse et sa belle-soeur se trouvaient dans Taxe d'une allée latérale, Gaston y arrivait à toute bride et tournait du côté du lac. Qu'on juge de son émotion lorsqu'il aperçut Clémence, un peu en arrière de Pulchérie, dont l'attention était portée ailleurs ! Us se virent, ils se reconnurent et se saluèrent par un de ces regards plus éloquents que la parole, plus expressifs qu'un aveu formel. Celte minute valait des siècles, mais il y aurait eu péril à y insister. Sur un signe de la jeune femme, Gaston piqua du côté opposé, et rentra chez lui, le cœur plein d'enchantements. 11 se savait aimé; qu'aurait-il pu désirer de plus?

De loin en loin, le même bonheur leur fut ménagé; mais, en se multipliant, ces rencontres devenaient dangereuses. Le comte s'en aperçut le premier et mit sa sœur sur ses gardes. On veilla de plus près, elle doute ne fut bientôt plus permis. Si serré que fût le réseau dans lequel on tenait Clémence, il ne suflQsait pas pour l'assujettir complètement. La passion est si ingénieuse, qu'elle éta-?t parvenue à en briser quelques mailles. 7

Quand Sigismond se fut bien convaincu du fait, il n'hésita pas, il en revint au séquestre absolu comme au seul moyen dont refficacilé lui fût démontrée. Que la santé de la comtesse en souffrit, qu'elle y dût perdre les bénéfices d'un régime salutaire, peu lui importail. 11 en était arrivé à ce point où la pitié môme s'efface devant des instincts violents. Il ne pou-

CE OU^ON PEUT VOIR DANS UNE RUE. il!

vait, sans une sorte de rage, songer à tant de précautions vaines, à tant d'efTorts superflus. Depuis que celle lutte domestique s'était engagée, il y avait employé tout ce qu'il y avait en lui de^puissance et d'activité; il en avait fait son unique étude et sa constante préoccupation. Et pourtant il n'en était pas plus avancé qu'au premier jour, et, au moindre souffle, cet édifice, péniblement élevé, s'écroulait en témoignage de son impuissance et avec une menace nouvelle pour son honneur. De là une sourde exaspération qui ne faisait que s'accroître, une jalousie concentrée et farouch(3 qui peu à peu fermait son cœur aux sentiments délicats et élevés. H n'avait plus rien du gentilhomme; ce n'était plus qu'un geôlier, prêt à se changer en bourreau.

XXY

Ce fut pour la comtesse une nouvelle épreuve et elle s'y soumit, le sourire sur les lèvres. Le destin la frappait d'uu dernier coup ; elle s'inclina. En s'interrogeant , elle avaiL mieux jugé l'état de son âme. Ce qui n'avait d'abord que le caractère d'une préférence, d'un goût, d'uu penchant, était devenu, par l'etîet des circonstances, une passion véritable, un sentiment impérieux et profond. Que ce fût le tort du comte ou son propre tort, elle en était arrivée à cette fatale limite où l'honneur d'une femme n'est plus qu'a la merci d'une occasion. Elle s'avouait vainc ae; elle cédait; elle n'avait plus ni la force ni la volonté de se défendre. Voilà ce qu'elle découvrait et ce qui lui causait un certain effroi. Désormais quelle serait sa destinée? Il n'y avait de clioix pour elle qu'entre l'oubli ou la faute. Douloureuse alternative ! et punrlant elle n'hésitait pas : elle aimait mieux être oubliée que de faillir. De là cette résignation; elle en pouvait mourir, mais elle mourrait en se gardant.

Gaston n'avait pas les mêmes motifs d'accepter cet arrêt;

H2 CE qu'on peut voiu dans une rue.

tout l'invitait au contraire à persévérer. H avait vu les combats de Clémence et ne se méprenait pas aux signes évidents de sa défaite. Et c'était alors que tout lui échappait. Cette idée le mettait hors de lui, et ses désirs ne faisaient que s'en accroître. Non! il ne rendrait pas les armes; non! il ne renoncerait pas à un bonheur placé sous sa main. Que lui importaient les obstacles? Un amour comme le sien y regardet-il seulement? Plus ils étaient grands, plus il devait mettre d'opiniâtreté dans sa poursuite.

Ce fut sous cet aiguillon qu'il agit. Comme il ne trouvait plus Clémence sur son chemin, il fit de Thôtel Montréal Tobjet d'un siège dans toutes les formes ; et, pour échapper aux remarques, plus d'une fois il eut recours à des déguisements. 11 espérait que la fortune lui enverrait à point nommé quelque dédommagement et lui livrerait l'accès de la place. Jamais investissement ne se fit d'une manière plus savante ni a l'aic-e de plus ingénieuses combinaisons. Tous les abords de l'hôtel furent reconnus, toutes les physionomies étudiées au passage. Point de mouvement qui lui échappât, point de détail dont il ne tirât parti. Il s'initia aux habitudes de la maison et sut comment les choses y étaient réglées. Ses assiduités, d'ailleurs, n'excluaient pas une certaine prudence, et il mettait un soin infini à déjouer les curieux. Qui aurait pu soupçonner qu'un marquis de Saint-Pons se cachait sous la blouse et la casquette d'un ouvrier?

Peu de jours après que ce système d'opérations offensives eut été adopté, il se passa dans l'intérieur de l'hôtel une scène singulière, et qui causa à Clémence une surprise mêlée d'étonnement. Parmi les femmes attachées à son service et à celui de sa belle-sœur, il en était une qui paraissait animée d'un zèle plus grand pour sa personne, et qui l'entourait de soins particuliers- Dans l'existence qu'on lui avaii arrangée et où sa volonté n'avait qu'une faible part, il était rare que la comtesse se trouvât seule, même pour quelques instants. Mademoiselle Pulchérie était pour elle ce que l'ombre est au corps, ce que le diacre est au prêtre : un témoin toujours présent, toujours attentif. Dans le salon comme dans le cabinet de travail, aux repas comme au jardin, oisive ou occupée, Clémence ne marchait, n'agissait que sous les yeux de cet argus, deux yeux qui en valaient cent. S'éloignait-elle

CE qu'on peut voir dans une hue. il3

de quelques pas, une voix frappait son oreille comme le sifflement d'un flèche :

— Où allez-vous donc, ma sœur?

Ou bien :

— Ma sœur, je vous suis.

Bon gré mal gré, il fallait réprimer cet élan, qui dérogeait à la règle établie, rentrer dans le giron et ne plus s'en éloigner.

Cette femme de service ne portait donc à sa maîtresse qu'un intérêt silencieux, et cependant Clémence en avait été frappée. Elle avait cru remarquer également que si ces démonstrations n'allaient pas plus loin, c'était à cause de la présence de ce tiers importun et inévitable. Enfin, un jour que par exception la comtesse se trouvait seule dans son boudoir, cette femme y entra brusquement :

— Madame, lui dit-elle, Madame !

— Qu'avez- vous donc? lui dit Clémence , et que signifient ces airs mystérieux?

— C'est que j'ai quelque chose à remettre à Madame! quelque chose d'important !

Elle porta en même temps la main sous son tablier.

— A moi? Pour moi;' dit la comtesse.

— Oui, pour Madame.

— Qu'est-ce donc? Expliquez-vous mieux.

La femme de ser\ice montra le message dont elle était chargée.

— Une lettre! s'écria la comtesse la rougeur sur le front; une lettre ! voilà qui est bien audacieux de votre part!

Un tel accueil n'était pas de nature à encourager l'officieuse ; cependant elle insista.

— Si Madame savait de qui cela vient...

Clémence ne le devinait que trop, et un tremblement involontaire trahissait l'émotion dont elle était saisie. Qui pouvait lui écrire, si ce n'est Gaston? Il se passa en elle un combat rapide ; elle n'osait ni accepter ni refuser. Accepter, c'était un engagement nouveau, un pas de plus vers sa perte, et dans quelles circonstances, grand Dieu! avec un subordonné pour complice et pour témoin. Que de motifs pour hésiter et rester sur ses gardes: D'un autre côté, refuser était une cruauté bien grande et qui ne répondait pas à l'état de son

WA CE Ofj'ON PEUT VOIR DANS UNE RUE.

cœur. Quel gré iui saurait-on de ce sacrifice? Elle allait désespérer le seul être qui raimàt, et au profit de gens qui l'oppriniaient et la tuaient. Et pourlAnl la balance penchait du côté du devoir : d'un geste expressif elle repoussa le message fatal et désiré ; elle eût persisté sans doute si la soubrette n'eût fait un mouvement.

— Mademoiselle ! s'écria-t-elle.

En effet, on entendait dans la pièce voisine des pas qui se rapprochaient. C'en fut assez pour changer les dispositions de la comtesse. Elle eut comme une vision douloureuse; tous jes maux passés, tous, les tourments présents lui revinrent à l'esprit. Elle ne vit plus que ce tyran acharné sur ses pas et qui avait changé son existence en une lente agonie. Elle oublia tout le reste. Par un mouvement plus prompt que la pensée, elle s'empara de la lettre :

— Donnez, dit- elle, et de la discrétion! Et elle la cacha dans son sein.

Mademoiselle Pulchérie entrait dans le même momeût; elle jeta sur cette scène un regard soupçonneux: peut-être avait-elle surpris le dernier mouvement de Clémence.

— Encore ici, ma sœur ! lui dit-elle ; et moi qui vous cherchais au salon.

— Je suis à vous, répondit Clémence qui cherchait à assurer sou maintien en s'occupant de quelques détails de toilette. J'achève en -un instant.

Sans insister, mademoiselle Pulchérie se tourna vers la soubrette et passa sur elle son irritation :

— Que faites-vous ici? lui dit-elle d'un ton dur. Ce n'est point votre place.

— Mademoiselle,., lui répondit celle-ci avec soumission.

— Point d'observation; sortez.

La comtesse croyait qu'une explication allait survenir; les airs solennels de sa belle-sœur en étaient comme l'augure et le prélude. 11 n'en fut rien pourtant; les choses en restèrent là. Seulement mademoiselle Pulchérie s'attacha à ses pas plus que jamais et s'arrangea de façon à ne pas la laisser seule de Icwte la journée. Clémence était au supplice: cette lettre lui brûlait le sein ; des émotions opposées l'assiégeaient presque à la fois. Tantôt elle était aux regrets de s'être montrée si prompte et ne pouvait envisager sans terreur les

suites de cet acte imprudent ; tantôt elle se sentait inondée d'une joie intérieure, et s'imaginait que ce mystérieux papier répondait aux battements de sa poitrine. Des rougeurs soudaines lui montaient au front, et elle s'abandonnait à d'involontaires extases. L'aiguille alors s'échappait de ses doigts, et mademoiselle Pulchérie, sans interrompre son tricot, dardait sur elle, par-dessus ses lunettes, un regard plein de défiance et de haine.

— Vous souffrez, ma sœur? lui disait-elle.

Clémence tressaillait et rentrait dans le monde des réalités.

— Mais non, mais non, répondait-elle en se remettant à l'ouvrage avec une ardeur machinale et s'y absorbant de nouveau.

Enfin, elle eut un moment libre et put ouvrir cette lettre dont la possession lui coûtait si cher. C'était un dédommagement que le ciel lui devait bien. Ses doigts tremblaient, sa vue se troublait. Voici ce qu'elle y lut :

« Clémence,

« Pardonnez mon audace, mais je me sens mourir à ne plus vous voir. Il me fallait si peu pour être heureux! un regard de loin en loin, un geste, un signe; j'emportais assez de bonheur pour attendre et espérer. Maintenant tout me manque et ma vie est au dépourvu.

« Vous souffrez aussi, Clémence; je le sais sans que vous m'en ayez fait l'aveu. Confondons au moins nos douleurs, puisque nous ne pouvons y échapper. Il y a dans tout ce qui s'est passé une fatalité irrésistible plus forte que nos volontés, et, je le sens, plus forle que mon courage. Renoncer à vous serait ma condamnation, je ne me soumettrai que si vous la prononcez.

« Est-ce une trop grande grâce que je demande? Un mot, quelques lignes de vous. Sachons que, quoique séparés, nous vivons l'un pour l'autre et l'un par l'autre. L'espoir est un baume si souverain! Seul il'peul calmer des blessures aussi profondes que les miennes. A défaut d'un sentiment plus vif, ayez au moins de la pitié.

« La voie que j'emploie pour vous faire parvenir ce billet

dl6 CE qu'on peut voir pans une rue.

est sûre, et vous en aurez la preuve en le recevant. Répondez-moi par le même moyen, et montiez-vous compatissante.

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