GASTON
Ce message, triste et suppliant, attendrit Clémence jusqu'aux larmes. Et pourtant elle hésitait; son cœur était plein de sombres pressentiments.
Pendant plusieurs jours, la comtesse demeura livrée à ce combat intérieur. Elle sentait qu'un mot d'elle était un gage décisif et qu'il emportait une irrémédiable déchéance. A cette pensée, les principes sucés avec le lait se réveillaient en elle et parlaient de manière à garder l'empire, en dépit des élans du cœur. Les torts d'autrui ne pouvaient justifier le tort qu'elle allait se faire; ses griefs, si justes qu'ils fussent, n'étaient rien auprès de cette chute où elle se sentait entraînée. Des représailles semblables, le monde ne les admet pas, et il a raison. 11 ne distingue pas les motifs , il juge les actes. Pour Clémence, il s'agissait toujours de sortir de la classe des femmes qui marchent le front levé et trouvent dans le témoignage de leur conscience la seule vengeance digne d'elles ; il s'agissait de prendre rang dans cette société nièlée qui se contente des apparences de la pudeur et de la vertu. Son âme se révoltait à y songer, et elle puisait dans ces révoltes la force nécessaire pour résister. Les jours s'écoulaient . iiisi entre Tange du mal et l'ange du bien ; ce dernier avait le dernier mot.
Il est à croire que, cette correspondance se fût arrêtée là , si Gaston n'eût insisté. Le silence de Clémence le tenait dans une anxiété mortelle; il écrivit de nouveau et dans un langage fait pour éjjranler Tàme la plus foite, la plus sûre d'ellemême. Il raconta ce qu'il souffrait avec l'accent de la pas-
sion, invoqua les souvenirs d'autrefois, parla de son bonheur brisé et des idées sombres auxquelles il était en proie, plaida sa cause avec la sincérité et l'éloquence de la jeunesse , un peu aussi avec cet égoïsme de l'amour qui ne songe jamais aux sacrifices qu'il impose, ni aux douleurs qu'il prépare, pourvu qu'il arrive à son but et assur<; sa conquête n'importe par quels moyens. 11 fut pressant, inspiré, d'une douleur vraie jusqu'à l'emportement , d'une tendresse exquise qui touchait le cœur par les côtés les plus délicats ; il lit de Clémence l'arbitre de son sort, de sa conduite, de ses actions; lui dit qu'il était prêt à s'exiler si elle l'ordonnait, et que ses désirs seraient des lois; enfin tout ce que peut trouver, à vingt ans, une imagination ardente et une âme ivre d'un premier et impérieux sentiment.
Après cette lecture , la jeune femnie se sentit désarmée ; elle céda, elle livra ses dernières défenses. On lui demandait un sacrifice plus grand que celui de sa vie; elle s'y résigna. Entre deux victimes, ce fut elle qu'elle choisit. Dès qu'elle eut un moment de liberté, elle prit la plume et écrivit quelques lignes d'une main tremblante : c'était son propre arrêt qu'elle allait signer. Voici ce qu'elle disait :
« Que me demandez-vous, Gaston? Vous voulez donc à toute force me perdre. Si vous saviez combien je suis surveillée, et à quel point vous m'exposez ! Vous me demandez delà pitié et n'en avez guère pour moi. Je cède pourtant: je vous écris ; Dieu veuille que ce ne soit pas une faute irréparable !
« Un mot seulement, Gaston; aussi bien m'est-il impossible d'en écrire davantage au milieu de tous ces yeux ouverts sur moi. Oubliez, oubliez, je vous en supplie ! n'abusez pas d'une faiblesse qui est à la fois ma honte et mon effroi. Pourquoi insister? Pourquoi me pousser vers un abime? Nous n'en pouvons, ni vous ni moi, mesurer la profondeur. Oubliez, de grâce, c'est mon dernier cri, le cri de mon honneur qui s'indigne et me désavoue. Oubliez, le temps fera le reste; il m'apportera le repos qui me fuit et dont j'ai grand besoin.
« Clémence. »
Ainsi commencée, celle correspondance n'était pas de nature à prendre sitôt une fin. Les prières de la jeune femme n'étaient qu'une des formes dont s'enveloppent les capitulations du cœur. Derrière ces prières , il y avait un aveu formel échappé à sa sincérité. Ce fut tout ce qu'y vit Gaston, et il ne s'en montra que plus pressant. Ces campagnes de l'amour se ressemblent toutes. Rien qui n'y soit réglé, prévu, et qui ne s'enchaîne avec une précision rigoureuse. Il n'y a qu'une heure pour la retraite ; quand cette heure est passée, la force des choses l'emporte et prévaut jusqu'au bout.
Au début, les lettres de Gaston n'exprimaient qu'une passion contenue et qui se trouve satisfaite de ce qu'on -lui accorde. Écrire à Clémence, échanger avec elle ses pensées, lui semblait un lot suffisant. Il lui racontait combien, au milieu des bruits du monde, son cœur restait indifférent, et quels élans il éprouvait au contraire à se reporter vers elle et à lui offrir en sacrifice les séductions qu'il dédaignait. 11 lui disait sa vie que son souvenir remplissait, ses promenades autour de l'hôtel , toujours vaines et toujours recommencées, ce qu'il avait fait à son intention et ce qu'il comptait faire, ses projets romanesques lorsque la belle saison les ramènerait tous deux dans le pays de Caux, ses travaux, ses études, qu'animait le désir de se rendre digne d'elle ; puis il en venait à parler de son amour, de ses rêves, de ses espérances dans cet idiome que les initiés seuls comprennent et qui a plus de charme que de variété. A quoi Clémence répondait en le grondant doucement^ en s'efïrayant de ses témérités, et l'engageant à ne pas tenter le destin comme il le faisait par des lettres trop fréquentes et des démarches qui pouvaient la perdre irréparablement.
Il est de l'essence des sentiments, et des plus vifs surtout, de ne pas s'arrêter dans leur marche ; ils vont toujours et prompteiiient à l'excès. Gasiom ne dérogea pas à cette loi constante. Bientôt il y eut, dans le ton de ses lettres, un changement dont Clémence s'alarma. Ce qui lui avait suffi d'abord »e le contentait plus ; il s'en prévalait pour exiger davantage. Puis c'étaient des élans mal contenus, et des impatiences dont il ne pouvait se défendre. 11 se plaignait de ne pas obtenir tout ce qu'il désirait ; il accusait Clémence de lui mesurer d'une manière trop avare les témoignages de ten-
dresse. Celle-ci essayait alors de le calmer , de le ramener par de douces paroles ; elle se laissait entraîner de plus en plus sur cette pente, et, faute de pouvoir le guérir, partageait ce vertige contagieux.
Le péril croissait à vue d'oeil ; après quelques lettres échangées, il était au comble. Gaston ne se résignait plus aux adorations solitaires ; ses prétentions s'élevaient en raison des concessions faites : plus on lui cédait de terrain, plus il désirait en gagner. C'est réternelle histoire des conquérants: lien n'est fait pour eux tant qu'il reste quelque chose à faire. Le jeune homme se sentait de plus en plus maître de la volonté et des destinées de Clémence ; il en disposait déjà comme d'un bien qui lui appartenait. Chaque jour, il s'efforçait de l'entialner vers des imprudences auxquelles celle-ci n'opposait plus qu'une force d'inertie. Ce fut alors qu'il s'enhardit, et lui écrivit la lettre suivante :
a Clémence,
« Vous avez beau dire, les choses ne peuvent pas rester ce qu'elles sont ; ce serait nous condamner l'un et l'autre d'une manière irrévocable et de nos propres mains. Vous ne pouvez pas toujours végéter dans les oubliettes de l'hôtel Montréal ; je ne puis pas toujours vivre loin de vos regards. 11 est temps que vous sortiez de votre servitude, et que j'obtienne le dédommagement de mes longues privations : il vous faut, à vous, de l'air, a moi votre vue.
« Songez-y , Clémence , est-ce une vie possible que la nôtre, comme elle est arrangée aujourd'hui? Autour de vous, rien qui ne vous soit odieux ou pesant; autour de moi, rien qui me sourie et réponde à mes sentiments secrets. Vous êtes opprimée, moi dénué; pouvons-nous longtemps tenir ainsi ? •
« J'ai souvent réfléchi aux douleurs et aux amertumes de votre position, et je me suis demandé comment vous n'aviez pas fait plus d'efforts pour vous y soustraire. Vous parlez d'honneur, de devoir ; ce sont des scrupules que je respecte ; mais ne les poussez-vous pas à l'excès. Vous êtes esclave là où vous devriez commander en reine, et la branche cadette des Montréal se venge sur vous de la louLaie supériorité et
120 CE qu'on peut voir pans une rue.
des grandeurs de la brancht^ aînée. Vous payez pour dix générations, Clémence : ceux dont vous essuyez les morsures, c'est votre père qui les a rocliautTés dans son sein.
« Cette situation ne peut durer; mieux vaut un éclat que de se laisser étouffer entre quatre murs. Je ne vous parle pas de moi , à qui vous êtes nécessaire comme Tair que je respire, de moi "qui aurai tout perdu si je vous perds. Je ne veux penser qu'à vous, Clémence, et ne veux parler que de vous. Eh bien! pour vous, pour votre sûreté, il faut que vous quittiez cet hôtel maudit où se consume votre jeunesse. 11 faut que vous revoyiez le soleil, que vous retrouviez l'espace, la liberté, et des physionomies moins moroses que celles dont vous êtes environnée.
« Oh! si vous me croyiez, il en serait vite ainsi. Quelque surveillée que vous puissiez être, je saurais bien vous arracher aux écrv as de vos guichetiers. Ne vous inquiétez pas des moyens ; j'en trouverai de sûrs. J'irai vous prendre dans mes bras et nous fuirons si loin qu'aucune puissance humaine ne pourra nous atteindre. Vivre avec vous, près de vous, seul avec a'ous, tenez , Clémence, c'est là une de ces pensées qui me rendent fou de bonheur, quand j'y songe, et qui me donneraient des forces surnaturelles pour y arriver. Détachés du njonde, inconnus à lui, oubliant, oubliés, qui pourrait nous troubler dans nos extases? Nous demanderions à la nature ce que la civilisation nous refuse, le droit de nous aimer, de nous dévouer lun à l'autre, de rester unis par le plus puissant des liens, celui d'un choix volontaire et d'un libre consentement. Nous aurions le ciel pour témoin, et notre vie entière pour nous absoudre.
« Mais je m'égare : ce serait trop de joie pour un homme : il n'y a de ces ivresses que dans le ciel. Dites, Clémence, auriez-vous la force d'être heureuse et de me rendre heureux ainsi ? Un mot, et j'agis, et je réussis , et nous nous envolons vers les solitudes comme deux ramiers amoureux. Mais si votre cœur faiblit devant cette destinée , il n'en faut pas moins que vous sortiez de cette maison où l'on vous tue à petit feu ; il le faut pour vous si ce n'est pour moi. Choisissez alors ce qu'il vous convient de f;iire. Ni ma mère, ni ma sœur ne savent rien de tout ceci ; mais je suis assuré que si je vous remettais entre leurs mains, elles vous garderaient
et vous défendraient envers et contre tous , et même contre les calomnies du monde. Préférez-vous un couvent ? Voulezvous que je vous conduise à Beaupré? Dites, ordonnez, signifiez votre volonté ; elle sera obéie. Une fois que vous serez libre , je m'éloignerai afin que la médisance reste sans prétexte. J'irai aussi loin qu'il le faudra, je mettrai l'Océan entre nous, si cela est nécessaire ; mais, en me condamnant à cet exil, je saurai du moins qu'il vous profite et que vous y trouverez une force et une tranquillité de plus.
« De toutes les manières, dites-moi ce que vous pensez de mes projets : je serai dans les transes jusqu'à ce que j'aie une réponse. »
Celte lettre jeta Clémence dans une profonde terreur ; elle voyait enfin où une première faiblesse devait la conduire. Sur ce langage insensé , elle mesurait le degré d'effervescence dans lequel se trouvait la tête de Gaston. Un enlèvement! un éclat public ! Elle ne pouvait y croire et se demandait si elle était vraiment descendue jusque-là et comment elle avait pu y descendre. Dans le premier moment, elle prit la plume pour répondre; elle l'eût fait avec fermeté, avec siiAcérité. Puis elle songea à la douleur qu'elle allait lui causer, et se montra miséricordieuse. Elle se dit que le silence serait un châtiment moins cruel et en même temps une arme plus sûre. Au fond, c'était son cœur qui l'emportait. Les égarements de l'amour sont de ceux que lamour excuse ; Texcès même n'en déplaît pas. Elle se tut donc. Se taire, c'était un refus adouci ; elle se fiait au temps et l'appelait à son aide pour calmer ces impétuosités juvéniles.
Le calcuKeùt été juste pour tout autre que Gaston ; il porta à faux cette fois. De toutes les épreuves , il n'en était point de pire que celle que Clémence lui infligeait. Depuis le moment où il avait écrit sa lettre, il comptait les jours, les heures, presque les minutes. Il lui semblait impossible que Clémence refusât de s'associera ses plans de délivrance. Et pourtant, à mesure que le temps s'écoulait, cette confiance allait diminuant. Point d'avis, point de signe de vie. Gaston n'y tint plus; son impatience prit le dessus, et il écrivit de nouveau:
« Que dois-je penser? Que dois-je craindre, Clémence? A-t-on surpris mon dernier billet : ou bien est-ce vous qui
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me lenez rigueur? Seriez-vous surveillée au point de ne pouvoir tracer môme quelques lignes? Toutes ces suppositions assiègent mon esprit sans que je puisse me fixer à aucune. Mes intermédiaires sont sûrs, je m'en suis convaincu, èl VOUS n'auriez pas la cruauté de me laisser dans la perplexité où je me trouve.
« J'insiste donc et reviens à mes projets avec une précision plus grande. Peut-être n'y avez-vous pas la confiance que j'y ai et que j'ai mes motifs d'y avoir; peut-être ne vous ai-je pas assez expliqué quels sont les moyens que je compte employer. Vous hésitez, vous n'osez pas courir des chances dont vous ne connaissez pas l'étendue , vous redoutez mon inexpérience et les pièges dont nous sommes entourés.
« Calmez ces appréhensions. Je pourrais être imprudent, s'il ne s'agissait que de moi ; mais c'est de vous qu'il s'agit et je ne livrerai rien au hasard. Vous allez en juger vousmême.
« En étudiant les abords de l'hôtel, j'ai pu en connaître les côtés faibles et les facilités qu'il offre pour le succès de nos plans. Du côté des bâtiments, rien n'est possible ; les portes sont trop bien gardées, la surveillance y est trop active. Nuit et jour, les yeux y sont ouverts ; il n'y faut pas songer. Du côlé des jardins, c'est toute autre chose. Point de concierge, point de gens de service; quelques bâtiments déserts, et un mur qu'il est facile de franchir.
« C'est là que chaque soir j'établis le siège de mes observations, et j'ai été si bien servi par la disposition des lieux, que depuis quelques jours j'assiste , pour ainsi dire , à votre vie intérieure.
« Presqu'en face et de l'autre côlé de la ruelle , il existe une maison nouvellement construite et qui a des vues sur l'hôtel. Je l'ai louée tout entière; elle m'appartient; j'en ai seul l'entrée et l'usage. De là, à travers les arbres nus , j'aperçois d'une manière très-distincte les appartements que vous habitez. ^Yous savez qu'ils me sont familiers ; en des temps plus heureux , j'en étais l'hôte assidu , et je trouve ainsi le sens de tout ce qui s'y fait. Que de fois je vous ai aperçue sans que vous pussiez vous en douter, ni savoir qu'à quelques pas de vous un œil charmé et attentif s'attachait à vos mouvements. J'assiste à votre vie, je suis près
de vous quand vous nie croyez loin. Le soir surtout, au déplacement des clartés , je juge ce qui se passe dans votre intérieur; je vois quand vous quittez le salon, quand vous entrez dans votre chambre à coucher ; je ne perds ni ne néglige rien. Il me semble que tout cela est mon bien , mon domaine, et qu'à vous suivre de cette façon j'use seulement d'un droit.
« Vous le voyez , Clémence , vous n'avez affaire ni à un étourdi, ni à un imprudent ; j'ai tout préparé pour ranger la fortune de notre côté : avant de vous engager dans une entreprise délicate, j'ai voulu rendre la réussite certaine et assurer mon terrain.
« Maintenant, voici comment je compte m'y prendre ; vous verrez quelle est ma part dans l'exécution, et quelle est là vôtre aussi.
« Je vous ai dit que les murs de clôture du jardin sont faciles à franchir; j'ajoute que, le soir venu, la ruelle est absolument déserte. Les petites gens qui l'habitent se retirent de bonne heure et le couvre-feu ne tarde pas à sonner pour eux. Dès ce moment , pas une âme ne se montre : c'est une véritable solitude que les patrouilles ne visitent jamais, tant elle est étrangère aux bruits et aux agitations de la ville. On s'y croirait à cent lieues de Paris. Le champ reste donc libre ; ni les importuns, ni les espions ne sont à craindre ; on a plusieurs heures devant soi pour agir en toute sûreté.
« Mes dispositions sont prises pour franchir le mur du jardin ; quelques minutes me sufiQront pour cela. De votre côté, il ne s'agirait plus que de trouver un moyen de quitter votre chambre et de venir me rejoindre. C'est là ce que je ne puis ni régler , ni décider ; tout dépend de votre courage et des ressources qui sont en votre pouvoir. Je ne sais si mon cœur me trompe, si je prends mes désirs pour la mesure de vos efforts, mais il me semble que vous devez suppléer à ce qu'il y a d'incertain encore dans cette partie de mon projet. N'êtesvous point assez libre pour qu'au milieu de la nuit , au moment où toute surveillance cesse , où tout le monde repose autour de vous, vous ne puissiez trouver une issue qui vous conduise vers moi? Point de faux scrupules, Clémence, c'est votre chaîne que vous brisez, et le ciel m'est témoin que les bras qui vous recevront sont ceux d'un frère. Tous mes sen-
timents se révolteraient et je ne vous parlerais pas avec tant de calme si je pouvais mettre un prix à votre délivrance et y attacher une pensée qui hlessât votre pudeur. Redevenez indépendante et soyez heureuse, je serai payé de ce que j'ai fait.
« Encore un mot. J'ai remarqué dans la ruelle une porte qui donne accès dans le jardin de l'hôtel. J'ignore si la clef est à l'intérieur, et, à défaut, s'il vous est possible de vous la procurer. Dans ce cas, ce serait pour nous une sortie naturelle et qui faciliterait les choses. Dans le cas contraire, j'ai pris mes mesures de telle sorte qu'il vous sera aisé de quitter l'hôtel par le chemin que j'aurai pris pour y arriver. J'ai tout prévu pour ce qui me regarde ; vous n'avez plus à songer qu'aux points où ma prévoyance s'arrêtait.
« Je n'attends pas de réponse de vous , Clémence ; il n'y en a pas d'autre ici qu'un oui ou un non. Nous sommes arrivés à l'heure de la crise. Votre réponse sera dans l'acte même. Mardi soir, quand le silence régnera dans la ruelle et que je m'y sentirai bien maître de n>es mouvements, je me placerai à l'une des croisées qui me donnent le plus de découvert sur l'hôtel et me permettent surtout de plonger sur votre chambre à coucher. A minuit précis, mon sort sera décidé, et je saurai ce que vous voulez faire. Si je dois persister à pousser l'entreprise jusqu'au bout, allumez votre lampe et placez-la de manière à rendre ses clartés aussi distinctes que possible. Ce sera mon phare ; il me guidera vers le but. Si, au contraire, par un motif ou l'autre, vous n'accédez pas à mes projets, si vous ne pouvez ou ne voulez pas briser le lien alîreux qui vous étreint, laissez votre chambre à coucher dans les ténèbres. Je saurai ce que cela veut dire, et ne conduirai pas les choses plus loin.
« Suis-je réservé à cette dernière épreuve, Clémence? M'infligerez-vous cette douleur? Faudra-t-il que, si jeunes, nous vivions ainsi dans un deuil éternel et une éternelle séparation? Ce serait vous sacrifier de vos propres mains et m'entralner dans ce sacrifice. Votre sort sera le mien : disposez-en cumme vous l'eniendrez , je m'y résignerai sans me plaindre.
« Gaston. »
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Celîe dernière lettre ne parvint pas à Clémence, et pourtant, au jour fixé, quand minuit sonna, des clartés soudaines biillùrent dans la chambre à coucher.
Tl est facile de concevoir l'émotion de Gaston, quand il vit luire le signal attendu. Depçis une semaine, il était en proie à cette fièvre qu'engendre l'incertitude et qui ne lui lai:^sait pas de repos. En vain, essayait-il de la tromper par des excès d'activité; il laissait le corps, mais son imagination n'avait point de trêve. Il lui semblait toujours toucher au moment décisif; il avait sous les yeux la scène où il allait jouer un rôle ; il en arrangeait à sa guise les incidents, il en variait les moyens. Tantôt assiégé de doutes, il se demandait si vraiment ses combinaisons étaient à l'abri d'uu échec et n exposaient pas la comtesse au lieu de la sauver; il apercevait alors des obstacles, des empêchements, et en était presque aux regrets de l'avoir engagée dans cette aventure. Tantôt, ivre d'espoir, il se croyait arrivé au but et goûtait d'avance les joies du triomphe.
Pendant les jours qui lui restaient, il avait mis la dernière main à ses préparatifs : ne sachant pas où Clémence voulait se réfugier d'abord, il avait, à tout hasard, arrêté un appartement, et, la nuit venue, il avait gardé une voiture à ses ordres et désigné le point de la ruelle où elle devait l'attendre jusqu'à ce qu'il reparût ; puis il s'était placé dans l'endroit le plus favorable pour ne rien perdre des mouvements de l'hôtel. Plusieurs heures s'étaient écoulées ainsi, et chaque minute avait eu pour lui la durée d'un siècle, lorsque au coup de minuit la chambre à coucher s'éclaira.
Il lui fallut un bien grand effort pour comprimer les battements de son cœur et combattre l'ivresse qui assiégeait son cerveau. Pourtant il se dompta, il retrouva le sang-froid dont il avait besoin. En un clin d'oeil il se trouva dans la ruelle et
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au pied des clôtures du jardin; l'élévation en (Hait grande, mais le chaperon qui formait saillie offrait une prise facile à l'appareil dont il s'était pourvu. C'était une écliolle de corde, légère, comniode, solide en même temps, que des ciampons devaient fixer au sommet du mur. Déjà à diverses fois il en avait fait l'essai, et toujours avec un succès complet; sa main ne fut pas moins ferme ce soir-là, ni son jet moins heureux; l'échelle trouva son point d'appui, et avec ses jarrets de vingt ans il en eut bientôt franchi les degrés. Les choses ne se passent pas mieux en Andalousie, théâtre ordinaire de ces expéditions.
Cependant, ce n'était là qu'une partie des dilfflcultés, et la moindre peut-être. Du côté de Ja ruelle, le terrain avait été étudié d'avance, et Gaston y procédait à coup sûr; du côté du jardin, il n'avait qu'une idée vague de la disposition des lieux ; il ne connaissait ni la distance qui le séparait du sol, ni les obstacles que les parois du mur pourraient offrir. Il essaya de s'en assurer; la nuit était si noire, que les objets n'avaient point de forme distincte. Pour ajouter à ses embarras, une brume épaisse s'empara de l'atmosphère, et des gouttes de pluie annoncèrent un orage imminent. Loin de s'en décourager, Gaston y puisa une énergie nouvelle ; sa seule crainte était que Clémence ne reculât devant cette menace des éléments, et il n'en mit que plus de hâte à se rapprocher d'elle et à brusquer le dénoûment.
En moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, il eut attiré vers lui son escalier mobile et fixé les crampons du côté opposé. Ce qu'il avait redouté arriva. Le mur n'était pas nu; des arbustes en garnissaient le pied et régnaient dans toute la longueur des clôtures. De là des embarras et des dangers de plus d'une sorte. L'échelle s'était engagée dans uu fouillis de branches, et à mesure que Gaston en descendait les degrés, il entendait les éclats du bois que brisait le poids de son corps. Ce bruit aurait pu le trahir et donner l'alarme à l'intérieur : la voix de l'orage prit fort à propos le dessus et apporta une diversion utile. Le jeune homme y aida par des précautions infinies, suspendant sa marche à chaque craquement, et s'elTaçant dans l'ombre autant qu'il le pouvait. 11 parvint ainsi à toucher le sol ; il était en terre ennoinie; la campagne allait commencer.
CE qu'on PEUt VOIR DANS UfîE RUE. 1^7
Son premier soin fut de garder, pendant quelques minutes, une immobilité complète, et de chercher des points de repère autour de lui. Autant qu'il pouvait en juger, il se trouvait dans la partie la plus boisée du jardin : si loin que sa vue s'étendit, il n'apercevait que des troncs d'arbres, et çà et là quelques échappées, dont quelques-unes allaient jusqu'aux façades de T hôtel. Un regard qu'il y jeta suffit pour le dédommager de toutes ses épreuves. La chambre de Clémence était toujours éclairée, et cette lumière semblait arriver vers lui, à travers la brume, comme un guide et un signal. D'ailleurs, rien à ses côtés ni aux environs qui pût éveiller ses défiances. La pluie seule interrompait le silence universel ; point de mouvement, point de clartés dans les combles où logeait la livrée; ni les maîtres, ni les serviteurs n'avaient rien entendu ; tout dormait en haut et en bas de la maison. Clémence veillait seule ; elle épiait sans doute le moment favorable ; peut-être, à Tabri de ses persiennes, attendait-elle de l'avoir aperçu pour descendre au jardin.
Sur cette impression, Gasion se sentit enhardi à oser davantage et à gagner un endroit plus découvert. Afin de ne point se livrer, il y mit une prudence extrême et sonda du regard toutes les profondeurs. Apercevait -il dans Tombre un^ objet de nature à faire naître un doute dans son esprit? il s'arrêtait à l'instant et ne bougeait pas de place qu'il n'eût vérifié ce qu'était cette forme suspecte. Parfois, des appréhensions singulières venaient Tassaillir. Comme tous les hôtels des derniers siècles, celui des Montréal avait sa décoration de statues, et, de loin en loin, on en découvrait quelqu'une montée sur un piédestal. A la première qu'il rencontra, Gaston eut comme un éblouissement; il la prit pour un homme en sentinelle, et l'illusion alla si loin, qu'il crut remarquer un geste et entendre le bruit des pas. Ce ne fut qu'en s'approchant, qu'il reconnut sa méprise.
L'allée qu'il suivait et dont il étudiait la physionomie, afin de ne pas s'y tromper au retour, était une allée circulaire qui formait comme un chemin de ronde autour de l'enceinte, el débouchait, â droite et ù gauche, sur une pelouse située devant les constructions. Arrivé à cette limite, Gaston hésita do nouveau : avant de se montrer dans la zone dégarnie de végétation, il jeta devant lui un regard soupçonneux. Depuis
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qu'il avait mis le pied dans le jardin, sa confiance avait bien diminué. Des clartés brillaient encore dans la chambre à coucher, mais aucun autre indice n'était venu appuyer celui-là. Le roman paraissait suspendu, faute d'héroïne. Point de robe de femme visible à l'horizon, pas même de silhouette derrière les Persiennes des croisées. Tout n'était pas perdu cependant; tant de motifs avaient pu amener un retard ! La nuit n'était pas avancée, et peut-être Clémence avait-elle différé à dessein, afin que les gens de l'hôtel dormissent dun sommeil plus profond. Ainsi pensait Gaston en quête de probabilités favorables, et il s'en autorisait pour persévérer jusqu'au bout.
Une heure se passa ainsi sans amener de changement sensible : seulement la lumière qui veillait dans la chambre s'éteignit tout à coup, et l'obscurité devint uniforme sur toute la façade de l'hôtel. Opiniâtre dans ses illusions, Gaston en tira un bon pronostic. Clémence était debout, rien de plus évident; il en avait désormais la preuve. L'acte, d'ailleurs, s'expliquait; avant de descendre, elle avait supprimé cette clarté qui aurait pu la trahir. Plus de doute, elle allait paraître et terminer son angoisse. Toutes ses facultés, toute son âme étaient tendues de ce côté; il accusait ses yeux et ses oreilles de ne pas découvrir plus vite ce qu'il désirait aussi ardemment.
Au milieu de cet éréthisme, un bruit le frappa, le premier bruit qui ne fût pas celui de l'orage : c'était comme une marche lente et mesurée accompagnée de quelques éclats secs, comme si l'on se fût frayé un chemin à travers des broussailles. Gaston tressaillit et s'efTaça derrière l'arbre sur lequel il s'appuyait. 11 y avait lieu en effet de redoubler de prudence. Le bruit qu'il avait entendu provenait de la zone boisée, c'est-à-dire de la partie des jardins qui touchait aux clôtures et qui, dans ses calculs, devait être complètement déserte. Comment Clémence serait-elle parvenue jusque-là sans qu'il l'eût aperçue? Impossible: et si ce n'était pas elle, qui pouvait-ce être? Son esprit s'y perdait et il eût douté du témoignage de ses sens, si le bruit n'avait recommencé à diverses reprises et sur plusieurs points.
Que faire? L'entreprise semblait mal tourner. Depuis deux heures environ, il prolongeait celte attente infructueuse :
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rien de ce qu'il espéiait n'était arrivé, et il en était à craindre d'invisibles ennemis. Bon gré mal gré, il fallait songer à la retraite ; le temps fuyait, l'aspect de Thôtel restait le même ; persister, c'était compromettre Clémence sans profit. Et pourtant, Gaston ne pouvait se décider à quitter les lieux ; on eiit dit qu'une force invincible le tenait attaché à la même pkce- Des rages sourdes lui dévoraient le cœur; il eût voulu mourir à son poste comme un brave champion. Son œil, fixé sur la croisée mystérieuse, lui demandait compte des désappointements qu'il essuyait; sa volonté pénétrait ces murailles, comme si elle eilt pu en arracher la captive, ouvrir les portes] vaincre les obstacles, par la seule puissance des affinités.
Enfin il se résigna ; il s'arracha à cette douloureuse contemplation. Grâce au soin qu'il avait pris d'étudier le terrain, sa retraite devait s'accomplir sans difficultés ; toutes ses remarques étaient faites, il marcha avec précaution, mais sans hésiter. Il savait qu'en reprenant l'allée circulaire, il aboutirait au point par lequel il était entré ; le reste allait de soi.
En effet, rien ne trompa d'abor4 ses calculs; il retrouva ses jalons, ses points de repère, tout ce qu'il avait ménagé pour se guider. Comme dernier encouragement, tout bruit cessa autour de lui; plus de mouvement, plus d'alerte, rien qui fût de nature à le troubler. Ce fut ainsi et dans les conditions les plus sûres, qu'il parvint au mur qu'il avait franchi; mais là un terrible mécompte lui était réservé.
L'échelle avait disparu ; un cri de surprise lui échappa.
130 CE qu'on peut voiu daiNs une rue.
D'abord, Gaston ne put y croire et s'imagina qu'il était le jouet d'une erreur. Sans doute il avait dépassé l'endroit où avait eu lieu l'escalade, ou bien il ne l'avait pas encore atteint. C'était la seule explication naturelle du fait. 11 courut donc à droite et à gauche, sur toute la longueur des clôtures, cherchant partout, et avec une anxiété fiévreuse, s'il ne retrouverait pas cet instrument de salut auquel tant de prix était attaché. Cette recherche fut vaine; nulle part il ne le retrouva, nulle part il ne rencontra cette physionomie des lieux qui était si bien gravée dans sa mémoire.
11 fallut donc en revenir au véritable point de départ, et là bien des circonstances se réunirent pour porter dans son esprit une conviction accablante. Tous les accidents du terrain prouvaient que c'était par ce côté qu'il avait pénétré dans le j;!rdin. Sur le sol, l'empreinte encore fraîche de ses pieds, çà et là des branches brisées qui marquaient son passage, quelques débris détachés du mur, puis des indices particuliers qu'avec ses habitudes de chasseur il avait eu le soin de re-. marquer et de rendre apparents. Tout concourait à prouver qu'il ne fallait pas pousser plus loin une recherche inutile. C'était là que devait se trouver l'échelle, et elle n'y était pas.
Quand Gaston se fut convaincu du fait, il ne songea pas à lui, ni au danger qu'il pouvait courir; il songea à Clémence. Ce qu'il avait imaginé pour la sauver allait achever de la perdre; son sort en serait aggravé, son existence empirerait, ses geôliers en prendraient prétexte pour la tenir dans une captivité plus étroite et combler la mesure des procédés odieux. A cette pensée, Gaston se sentit transporté d'un élan soudain. Ce qui dominait chez lui, ce n'était pas la crainte, ce n'était pas le désir de se soustraire à des adversaires mystérieux; c'était la colère, c'était la soif de la vengeance, c'était le désir de les rejoindre et de leur livrer le vrai coupable, le seul de qui ils fussent en droit d'exiger une réparation.
CI qu'on peut voir dans une rue. 131
11 ne se cacha plus alors, il se montra, parcourut les allées à pas précipites, parla à liauie voix, et envoya à droite et à crauche des délîs injurieux et des provocations blessantes. Il appelait l'ennemi, il le cherchait. 11 eût voulu que de ces massifs il sortit quelqu'un qui. vint lui demander compte de sa présence, et faire porter sur lui les représailles qu'il prévoyait.
Cependant tout a une fin, même des accès pareils. Le jeune homme en revint à des impressions et à des desseins plus calmes. L'orage redoublait et y ajoutait de salutaires avertissements. 11 comprit que ces allures chevaleresques ne répareraient rien, et qu'en y insistant il touchait au ridicule. Son bon sens reprit le dessus et amena des réflexions sérieuses. Évidemment il n'y avait plus qu'un parti à prendre : c'était de sortir de cette enceinte, n'importe par quels moyens. On lui avait enlevé ceux dont il disposait, sur lesquels il avait compté; à tout prix il s'agissait d'en trouver d'autres. Il ne fallait pas que le jour le surprit où il était, dans une position aussi fausse; peut-être n'avait-on que cela en vue, de le rendre la fable de l'hôtel et d'associer Clémence à cette raillerie. Quelle figure pouvait avoir un marquis lorsqu'à la première aube on le découvrirait égaré dans le jardin, et demandant comme une grâce qu'on lui rendit la clef des champs !
Enfin, le hasard le secourut. A l'un des angles du jardin, et Icà où les murs touchaient aux constructions voisines, se trouvait une espèce de réduit rustique, composé de paille et de rondins, qu'il n'avait pas aperçu à cause de sa position isolée et du labyrinthe d'arbustes dont il était environné. Quelques petits sentiers, très-étroits, très-sinueux, y conduisaient, et il n'était pas facile d'y arriver, à moins d'avoir une complète, connaissance des lieux. C'était là sans doute un abri discret que les anciens maîtres de l'hôtel avaient réservé à leur usage, et qui était aussi favorable à la méditation qu'à de paisibles entretiens.
Dans cet angle et comme à dessein, la grande végétation cessait ; les arbustes mêmes étaient clair-semés : en leur place régnait une petite pelouse, et, contre le mur même, un treillis destiné à supporter des plantes grimpantes qui servaient con«ne de tenture et de décoration.
C'est dans cet espace libre que Gaston fut conduit, et au
premier aspect un soupir profond s'échappa de sa poitrine, le soupir d'un homme qui, dans un naufrage, trouve une épave pour s'y appuyer.
— Enfin! s'écria-l-il.
Avant toutefois de risquer un dernier enjeu, il examina tout avec soin. Les lattes dont se composait le treillis étaient vieilles et un peu altérées par le temps, mais il était jeune, léger, ingambe, et, pour peu qu'elles lui donnassent d'appui, il pouvait atteindre le chaperon, et de là s'élancer dans la ruelle.
D'ailleurs rien ne Tobligeait à user de précipitation; il pouvait choisir les places où il meltvait le pied, et prendre le temps nécessaire pour y procéder sans encombre. Le réduit rustique formait, à quelques pas de dislance, une sorte de rempart qui le mettait à l'abri des surprises et masquait ses opérations.
Cet examen, ces calculs furent faits avec la rapidité de Téclair, et quelques secondes à peine s'écoulèrent entre la pensée et l'exécution. Gaston venait de choisir la partie du treillis qui lui parut être en meilleur état, et il posait le pied sur un des échelons, en même temps que sa main se portait vers les échelons supérieurs, lorsqu'un mouvement singulier retentit à ses oreilles et presque à ces côtés :
— Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il par un mouvement involontaire.
N'importe; il était trop avancé pour reculer; qu'y eùt-il gagné d'ailleurs? Encore un effort, et il était à l'abri de toute atteinte. Sans se retourner du côté du bruit, il passa outre et saisit le chaperon du mur; c'était le port, il y louch'ut.
Mais à ce moment, la scène changea tout à coup. Le réduit rustique, jusque-là muet et sombre, s'illumina do flambeaux, et deux coups de feu retentirent à la fois.
— Ah! mon Dieu! s'écria Gaston, comme foudroyé. H retomba dans le jardin et s'affaissa sur lui-môme.
— Au voleur ! au voleur ! s'écria une voix.
Deux personnes sortirent alors du réduit qui leur avait servi d'affût.
— Point de bruit, dit Tune d'elles, dont la voix avait l'acccni du maître, et éteignez les flambeaux. •
Ou obéit sur-le-champ, et l'obscurité régna de nouveau.
CE yu'oN l'EUT VOIR DANS UNE HUE. 1.33
— Maintenant, qu'on le jette à la porte, ajouta la même voix.
Tous ces incidents se passèrent en un clin d'œil; mais, si prompts qu'ils fussent, Gaston avait eu le temps de reconnaitre son meurtrier.
XXfX
n n'est pas difficile de deviner quelle marche avaient suivie ces tristes événements, et comment le marquis de Saint- Pons avait trouvé une catastrophe là où il cherchait une conquête.
Dès le début, le comte de Montréal s'était emparé des secrets de ces deux enfants, qui se confiaient l'un a l'autre avec l'abandon et limprévoyance de leur âge. Les agents de leur correspondance étaient tous dans la main de Sigismond; ils recevaient ses ordres et n'agissaient que d'après ses instructions. Rien dans tout cela qu'il ne sût, qui ne fût concerté et qu'il ne dirigeât à sa guise. Les demandes et les réponses passaient sous ses yeux ; il tenait les fils et attendait, pour prendre un parti, d'avoir réuni les éléments d'une vengeance terrible et assurée.
Il avait jugé Gaston, il avait jugé Clémence. Il voyait que le jeune homme apportait, dans sa poursuite, une opiniâtreté et une fougue qu'aucun obstacle ne pourrait vaincre, ni aucun relard attiédir. 11 irait jusqu'au bout, coûte que coûte, déjouerait sa vigilance, et entraînerait la comtesse dans une de ces fautes pour lesquelles il n'y a point de réparation. Déjà Clémence avait donné des gages ; la trahison suivait son cours ; le reste devait fatalement s'accomplir. La résistance qu'elle opposait encore n'était que le dernier cri d'une pudeur aux abois; tôt ou tard le penchant parlerait plus haut que les principes, et l'éclat aurait lieu.
Voilà ce que découvrait le comte et ce qui le jetait dans des
colères d'autant pUis terribles, qu'il n'en laissait rien paraître ni sur sa physionomie, ni dans son maintien. C'était le feu qui bouillonne dans les entrailles de la terre avant l'heure de l'éruption. H ne pouvait songer, sans des transports de rage, à cet affront, toujours imminent et déjà consenti par les capitulatioBs du cœur. Tout lui était supplice et torture; les froideurs de Clémence, les rêveries vagues auxquelles il la voyait livrée, les gènes de la vie commune, l'évidence de malheurs plus grands et l'impuissance où il était de les empêcher. Où le conduisit cette fermentation intérieure, on Ta vu dans celle affreuse scène qui avait eu pour théâtre les jardins de l'hôtel. Sigismond voulait non-seuVemeni une vengeance , mais une veiK-eance à coup sur, infaillible, décisive, une de ces vengeances dont on ne revient pas. Il l'avait préparée de longue main, avec un sang-froid farouche, et, quand le moment favorable arriva, il l'assouvit.
Gaston avait pourtant survécu à sa blessure. Jeté hors de rhôtel, il avait pu, en se traînant le long des murs, regagner la voiture qui Tattendait et se faire ramener chez sa mère. A la vue de son fils évanoui , la marquise , éveillée la première, eut besoin de toute son énergie pour ne pas tomber morte à ses côtés. Claire, accourue à son tour, éclata en sanglots.
On courut en toute hâte chercher des secours , tandis qu'on transportait le blessé dans sa chambre et qu'on rétendait sur son lit-. Le sang qui coulait à flots indiquait une blessure profonde. Le chirurgien arriva et posa le premier appareil. Une balle avait frappé le jeune homme; l'un des deux coups avait seul porté; mais des organes essentiels étaient lésés, et les premiers symptômes n'avaient riea de rassurant. Le reste de la nuit s'écoula dans des angoisses mortelles ; toute la maison était sur pied, et le deuil empreint sur les visages témoignait à quel point Gaston était aimé.
Au jour naissant, il se lit une amélioration dans son état. Le pouls se releva ; la connaissance revint. Le jeune homme ouvrit des yeux étonnés, regarda autour de lui, et vit sa mère et sa sœur prosternées au pied de son Ht et abîmées dans une douleur silencieuse.
— Où suis-je? dit-il, comme s'il eût cherché à ressaisir le fil de ses souvenirs.
CE QV'oy PEUT VOIR DANS UNE RUE. 13")
— Mon tils ! s'écria la marquise, avec un élan d'espoir et de joie, nionûls!
— Ah! c'est vous, ma mère! dit-il d'une voix affaiblie.
— Et moi, me recounais-lu, Gaston? ajouta la jeune liile,
— Oui, ma bonne sœur, oui.
11 était à bout defforts et s'affaissa sur l'oreiller.
— Que t'esl-ii dorîc arrivé? reprit la marquise, et d'où vient cet accident?
On eût dit que ces mots le ranimaient ; il se releva vivement sur son bras et donnant à son regard une expression suppliante :
— Chut ! ma mère, dit-il.
La marquise comprit et n'insista plus.
— C'est bien, mon fils, guéris dabord; nous en causerons plus tard.
— Guérir, répondit-il, à quoi bon?
Il y avait tant de mélancolie dans son accent que les deux femmes fondirent en larmes.
— Et nous'' dit la marquise en l'embrassant sur le front.
— Vous avez raison, ma mère, pardonnez-moi ce mot cruel. Je vivrai.
Cette scène ne pouvait se prolonger sans danger; toute émotion était de trop dans la position où se trouvait le blessé. La marquise le comprit et se lut; elle se borna dès lors à veiiler sur lui et à l'entourer de soins attentifs. La mère et la fille se succédaient auprès du chevet; elles ne se confiaient à personne et s'occupaient des moindres détails.
De toute la journée le mal n'empira pas ; ce fut une alternative de moments lucides et d'assoupissements profonds. Vers le soir, il s'y joignit un peu de délire, accompagné de propos incohérents. Un nom s'y mêlait et revenait incessamment sur les lèvres du malade comme un souvenir et une plainte. La marquise fut seule à le recueillir, elle avait éloigné ses gens. D'autres fois, Gaston s'adressait à un ennemi imaginaire, et lui envoyait des défis. Il s'animait alors, ouvrait des yeux démesurés, essayait de se mettre sur son séant et retombait accablé par la fièvre. Des gouttes de sueur couvraient son front, sa respiration était haletante. Qu'on juge de l'anxiété de sa mère. Elle assistait à cette crise sans pouvoir en conjurer la violence, ni en prévoir les résultats.
13G CE (jl'on peut voir dans une rue.
Le lendemain une autre épreuve lui était réservée : les gens de justice firent une de>cente dans la maison. Quelque résistance qu'elle opposai, il fallait que l'action publique eût son cours. Le bruit de la catastrophe s'était répandu au dehors; les magistrats étaient saisis de Taffaire. Plus Tétat du blessé était grave, plus il importait de recueillir son témoignage, afin que l'attentat, s'il y en avait un, ne demeurât point impuni. Tout ce que la marquise put obtenir, ce fut un délai de quelques minutes pour préparer son fils à l'interrogatoire auquel il allait être soumis. Dès les premiers mots, Gaston comprit de quoi il s'agissait, et une révolution soudaine s'opéra dans son état. Son cerveau se dégagea, la force lui revint :
— Que ces messieurs entrent, dit-il d'une voix calme. C'était un tout autre homme: à le voir, on n'aurait pas cru
qu'il avait un pied dans la tombe et qu'il se recueillait dans un suprême effort. Sa tête, appuyée sur des coussins, avait ce caractère de beauté que la mort imprime à ceux qu'elle touche. La résignation et le sacrifice y étaient empreints. Les magistrats entrèrent et l'instruction commença. Il est inutile de dire que tout se fit avec des ménagements extrêmes et les égards dus à la position et au rang du blessé. Cependant des questions lui furent posées et rien ne fut épargné pour obtenir un aveu qui put mettre la justice sur la trace des coupables. Mais, dès l'abord, Gaston déjoua les efforts et trompa l'attente de ceux qui l'interrogeaient.
— Messieurs, dit-il, je suis bien aise de vous voir ici : j'ai des déclarations très-précises à vous faire. Ma mère, restez, je vous en prie; il est bon que vous soyez là pour les entendre aussi.
Le sang-froid avec lequel ces paroles furent prononcées frappa les officiers judiciaires; d'une telle bouche il ne pouvait rien sortir que de loyal; ils étaient à la fois émus et subjugués.
— Personne, Messieurs, personne, ajouta Gaston avec une insistance marquée, ne doit être recherché, quelles que soient les suites de mon accident.
— Mais cependant. Monsieur, s'il y a eu un crime de commis? dit le magistrat qui présidait à l'instruction.
— Il n'y a point de crime, Monsieur, reprit le jeune homme;
il y a une faute que j'expie et dont personne ne doit répondre, si ce n'est moi. J'en répondrai probablement devant Dieu, et j'espère qu'il ne rne refusera pas sa miséricorde.
— C'est vous alors qui auriez attenté à votre vie, monsieur le marquis. Pariez, précisez mieux.
— De grâce ! Monsieur, n'insistez pas. Il s'agit d une affaire d'honneur, où tous les torts étaient de mon côté, et qui ne doit donner lieu ni à des réparations publiques, ni à des réparations de famille. J'ai été frappé justement; j'ai mérité mon sort. Qu'on oublie comme j'oublie: voilà la prière d'un mourant. Vous m'entendez, ma mère?
La marquise succombait sous le poids de ses émotions ; les magistrats se sentaient désarmés ; ils revinrent pouitant à la charge ; leur devoir l'exigeait. La société a des droits qu'un pardon personnel ne saurait ni enchaîner ni prescrire. Étaitce une vengeance? était-ce un duel? Et dans ce cas quelles en étaient les circonstances, le lieu, les actions, les témoins. Toutes ces demandes furent faiies au blessé sans qu'on pût le tirer de la réserve dans laquelle il s'était renfermé. 11 n'y répondit que par un silence calme et digne, et, pressé trop vivement, il ajouta :
— Assez, Messieurs, laissez-moi les quelques moments qui me restent; j'ai d'autres comptes à régler.
11 y aurait eu de la cruauté à pousser les choses plus loin, et une cruauté gratuite. 11 fallut se résigner devant cette volonté qui ne se laissait pas fléchir et laisser l'instruction à l'état d'ébauche, faute de l'élément principal. C'est ce qu'avait voulu Gaston et ce qui l'avait soutenu dans cette épreuve. Sur le seuil même de la mort, il avait rassemblé ses forces afin d'épargner à Clémence l'affront et la douleur d'un procès où son nom eût été mêlé.
Pour soutenir son rôle jusqu'au bout, il avait pour ainsi dire retenu la vie qui lui échappait. Dès qu'il se retrouva seul avec la marquise, une crise affreuse commença. La tête se reprit de nouveau : la fièvre redoubla de violence. On voyait s'engager la lutte finale où les ressources de la jeunesse allaient être aux prises avec des causes invincibles de destruciion. L'art humain était désormais impuissant, et la nature ne fait pas toujours des miracles. Vers le soir, le moment fatal s'annonça par un de ces retours trompeurs qui
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sont comme le prélude de la mort ; ainsi la lampe, près de s'étoindre, jette une dernière clarté. Gaston se trouvait comme soulagé ; il ne souffrait plus ; il n'avait plus la conscience de ses douleurs. De lui-même et sans effort, il fit un mouvement sur son chevet et étendit la main :
— Ma mère, dit-il, ètes-vous là ?
La marquise s'empara de cette main et la pressa dans les siennes.
— Oui, mon fils, dit-elle.
— Plus près de moi, ajouta Gaston; que personne ne nous entende.
La marquise rapprocha son fauteuil du lit ; leurs têtes se touchaient.
— Bien ainsi, ma mère, dit Gaston. J'ai une grâce à vous demander.
— Parle, laquelle ?
— Vous avez deviné pour qui je meurs.
— Hélas!
— Que ce soit un secret éternel. Pas un mot, pas une plainte ; c'est ainsi que je veux être vengé. Vous me le promettez, nest-ce pas?
— Mon pauvre enfant I
— Et puis, ma mère, encore une faiblesse, et ne la jugez pas trop sévèrement.
— Dis, mon fils.
— Qu'elle sache que ma dernière pensée a été pour elle. Tout a été si pur entre nous ! Vous le ferez, ma mère?
— Puisque tu le veux.
— Maintenant, je meurs plus heureux. Ma mère, bénissezmoi et .pardonnez-moi.
Ce fut tout ce qu'il put dire ; l'agonie arriva, et quelques minutes après il s'éteignait dans les bras de la marquise et de Claire en les nommant et leur souriant. La langue n'a point d'expression qui puisse peindre la douleur de ces deux femmes. F.lles perdaient tout en perdant Gaston : c'était la joie de leur maison , c'en était aussi l'orgueil ; elles ne lui survécurent que pour le pleurer. Le jeune homme fat obéi jusqu'au bout. Pas une pensée de vengeance ne se mêla aux larmes qui furent versées sur sou cercueil, et quelques instancos que l'on fit auprès de la marquise pour connaître les
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causes et détails de ce funeste êvénenienl , jamais elle ne sortit de la réserve qu'elle avait promis de garder. Les poursuites en restèrent là, faute de preuves ; un voile fut tiré sur la fin de Gaston, et le temps acheva de l'épaissir.
A quelques jours delà, un mouvement avait lieu dans l'hôtel Montréal ; c'était une sorte d'émigration volontaire. Toute la famille partit pour l'Italie, accompagnée d'un nombreux domestique. On a pu voir quels furent les apprêts et les cir- C'Onstances de ce départ. Clémence y assistait plutôt qu'elle ne s'y prêtait de son plein gré : elle marchait comme une condamnée qui n'a ni le choix du supplice, ni la liberté de ses mouvements. Elle savait tout.
Voilà le récit que je recueillis de la bouche du concierge, au milieu de beaucoup de réticences et d'hésitations. 11 me fut aisé de le compléter par d'autres témoignages , et de lui donner l'ensemble et la forme qui devaient en accroître l'intérêt.
Évidemment le père Vincent ne disait pas tout; même dans ses épanchements, il se tenait sur ses gardes. Dans le cours de la catastrophe , il avait dû jouer un rôle dont , à aucun prix, il ne serait convenu. Il avait été le confident du comte, son bras droit, et probablement l'instrument le plus actif de sa vengeance. Sur ce point, quelque effort que je fisse, je ne pus jamais obtenir d'aveu formel. En vain m'adressai-je à ses ressentiments secrets, à ses rancunes de serviteur destitué ; il demeura impénétrable. Ainsi, je ne pus savoir comment les choses s'étaient passées dans la fatale nuit, ni quelles dispositions avaient été prises pour assurer le succès de ce lamentable guet-apens. Le comte y assistait-il en personne, ou bien s'était-il contenté d'aposter des hommes dévoués? Pourquoi avait-on laissé le malheureux jeune homme
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se morfondre si longtemps et attendre, pour le sacrifier, qu'il fût au moment de renoncer à son entreprise? Y avait-il eu combat chez Sigismond, chanf^ement d'avis? Ne s'était-il décidé qu'à la dernière heure et pour répondre aux défis que Gaston lui adressait? Tout cela était et devait demeurer une énigme. Je ne devais pas connaître non plus la main d'où était parti le coup, et quand j'appuyais sur ce point, le vieux concierge en prenait une humeur qui ressemblait à du remords.
Pourquoi s'appesantir^ d'ailleurs? Je n'étais pas chargé d'une instruction criminelle. Ce que j'avais appris dans l'exercice de mes fonctions, je l'avais sur-le-champ et fidèlement révélé ; le reste prenait le caractère d'une confession, et je ne me croyais pas astreint à aller plus loin. Il me semblait même, qu'en mettant les choses au pire, la justice humaine demeurait impuissante devant l'acte commis. Le comte était chez lui, dans son droit rigoureux ; il opposait un acte de violence à un acte de violence, et répondait à une escalade par un coup âe feu. Malfaiteur ou séducteur, c'é lait à son bien qu'on en voulait, et, s'il excédait les limites des représailles, s'il avait à la fois prépare la faute et le châtiment, c'était avec Dieu plutôt qu'avec les hommes qu'il devait compter. Qu'on me passe ces scrupules, peut-è're ne sont-ils qu'un prétexte dont je couvre mes torts. Au fond, il me répugnait d'être le délateur d'un homme dont j'avais provoqué les confidences, et de donner un pareil dénoûment à un accès de curiosité.
Comme on le pense, les stations chez les marchands de vin cessèrent lorsque j'eus tiré du père Vincent tout ce que je voulais en tirer. Lui-même finit par prendre son parti et s'accoutumer à sa disgrâce. Il n'est point de blessure que le temps ne guérisse ; la sienne alla s'atténuant. Le comte ne l'avait pas laissé dépourvu; il finit par songer un peu moins à son cordon et beaucoup plus à sa petite rente. Je le vis moins souvent dans la rue et plus calme quand il y paraissait. Knlin, de guerre lasse, il finit par se retirer dans un petit jardin de la banlieue, où la culture de deux plates-bandes acheva de lui faire oublier la porte de l'hôtel Montréal. La banlieue a des vertus souveraines pour de semblables douleurs ; elle est l'asile des grandes déchéances et des ambi-
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tion.^ rentrées. On s'y rapproche de la nature, celte source féconde de consolation et d'apaisements.
Je restai donc seul sur le théâtre de ce drame récent, et seul j'en devais comprendre le dernier acte. Pendant plusieurs semaines, l'hôtel Montréal resta plongé dans une profonde immobilité. On eût dit qu'un crêpe de deuil enveloppait ses murs solitaires. Quand je les longeais, c'était toujours avec une sorte de frisson et Tàme remplie de pensées funèbres. Il me semblait assister à ces scènes, marquées par tant de souffrances et où le sang avait coulé.
Entin, il s'y fit un jour, et à l'improviste, un mouvement inaccoutumé. Dès le matin , les croisées s'ouvrirent et les appartements se remplirent de monde. C'étaient des gens qui allaient et venaient, et, dans le nombre , j'en reconnus dont la physionomie m'était familière. Que signifiait ce réveil? Que voulait dire ce bruit, après un long silence ? Bien des préparatifs tranchaient sur ce mouvement et lui donnaient un caractère encore plus singulier. Les pièces du rez-de-chaussée, toujours closes, même pendant le séjour du comte, étaient le siège d'un travail poursuivi avec activité. On les dégageait, on les aérait , on y ménageait un vaste espace. Tous les petits meubles d'ornement et d'ameublement étaient transportés ailleurs, comme si on eût voulu imprimer à cette partie de la maison une physionomie plus sévère. A cela se joignaient les airs tristes des serviteurs qui, au milieu des ordres donnés et exécutés, gardaient une sorte de recueillement et de solennité volontaires. Cette scène me piquait et m'intéressait à la fois.
Ce ne fut que le soir et à l'entrée de la nuit que j'en eus l'explication. Un domestique à cheval vint donner un avis aux gens de l'hôtel, et, à l'instant, les portes s'ouvrirent toutes grandes. La livrée, comme si elle fût sortie de dessous terre, reparut en grande tenue sur le perron et dans la cour. Tout le monde était eu noir, avec des crêpes au bras et au chapeau. En même temps, une calèche de voyage parut a l'angle de la rue, allant au pas ; et de loin, je pouvais apercevoir les curieux qui se découvraient sur son passage.
Plus de doute, c'était un cercueil que l'on rapportait , et pour lequel on avait fait ces préparatifs. Bientôt le bruit en fut public. La comtesse était morte en Italie , ses restes
ne faisaient que traverser Paris ; ils devaient le lendemain reparlii- pour Beaupré et y être inhumés dans le caveau de famille. Ainsi le coup de feu qui avait tué Gaston avait frappé en même temps Clémence; seulement elle avait mis plus de temps à mourir.
Derrière la voiture mortuaire , il y eu avait une autre qui semblait lui servir d'escorte et marchait au même pas. Quand elle fut arrivée dans la cour de l'hôtel, ou eu vii descendre le comte et sa sœur. Sigismond avait vieilli de vingt ans en quelquesmois; ses cheveux étaient blancs, son visage sillonné de rides. En revanche, mademoiselle Pulchérie s'était m.aintenue de tout point et avec tous ses avantages ; elle était aussi sèche , aussi raide, aussi gourmée qu'au départ. Un vide pourtant s'était fait dans son existence, et elle devait en souffrir : Clémence morte, il ne lui restait plus personne à persécuter.