‹ Ce qu'on peut voir dans une rueChapitre 5 sur 11 · LE NUMERO · texte numérisé non relu

LE NUMERO

S11 est un impôt qui ne soit point proportionné à la fortune, c'est assurément celui que le gouvernement perçoit sur le tabac: les grosses bourses y échappent, les petites en sont cruellement frappées. Ainsi la régie avait un 'triste client dans l'hôtel Montréal, et en revanche cet autre hôtel, peuplé de stagiaires peu opulents, devait être d'un bien beau rapport pour les manufactures officielles. De l'entre-sol aux mansardes s'élevaient des vapeuis d'une énergie telle, que la rue en était infectée et le passant pris à la gorge. L'Averne et le Ténare n'avaient pas sans doute de plus odieuses exhalaisons : c'était comme un cratère en perpétuelle activité. Les pipes se culottent, dit-on; le fait et le mot sont de notoriété publique; à ce compte, et au moyen du même procédé, les maisons doivent se culotter aussi. Celleci était visiblement dans ce cas.

11 faut d'ailleurs rendre cette justice aux étudiants actuels, que, de leurs traditions d'autrefois, c'est le seul détail qui se soit transmis et maintenu dans toute sa pureté. Sur presque tous les autres points, la chaîne des temps s'est rompue: jadis l'étudiant libre avait le pas; aujourd'hui c'est l'étudiant rangé. Les beaux jours de la Chaumière cl de la Cioserie des

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Lilas sont passés pour ne plus revenir, el c'est tout au plus dans quelques tôtes blanchies sous les boules noires que se trouve la vieille ronde du quartier Latin, avec Taccompagnement obligé de flicflacs et de ronds de jambes ;

Admirons en tout lieu Bien micnx que la peinture.

Ce que papa bon Dieu A fait d'après nature.

Alil que c'est beau, La puce et le chameau!

Et youp! youp! youp!

Et youp! youp! youpî

Notre siècle positif ne comporte plus de semblables égarements ; l'étudiant le sait et y conforme son maintien. C'est un enfant des générations nouvelles, et, comme tel, hostile aux institutions frappées de désuétude. Il est mtir pour la vie, dès les premiers pas qu'il y fait ; il est grave, il prend son rôle au sérieux, et c'est tout profit pour lui et p"bur la société. Comment en serait-il autrement? Quand le souffle du calcul a passé sur toutes les classes, pourquoi l'étudiant seul resterait-il en dehors de la loi commune et à l'abri de l'épidémie régnante? Il y cède à sa façon et s'inspire de l'esprit du temps. Comme il n'est pas suffisamment capitaliste pour spéculer sur les valeurs régulières ou irrégulières qui alimentent le marché des fonds publics et ne peut espérer de faire fortune dans un coup de dés, il caresse d'autres espérances et porte ses vues sur d'autres perspectives. Il voit au bout de son diplôme d'avocat ou de médecin les cent mille francs de revenu que se ménagent les hommes à grande clientèle, bat monnaie dans un cabinet imaginaire, et achète des châteaux avec le produit de son travail. Telle est la métamorphose : de l'ancien culte il n'est resté qu'un dieu debout, c'est le tabac, et Tétudiant y sacrifie à outrance.

Cependant, au sein de cette maison même , et dans cette ainiosphère de fumée, vivait un jeune homme qui n'avait ni râtelier de pipes, ni approvisionnement assorti, et c'est de lui surtout que je vais m'occuper. On le nonuuait Ludovic ; il appartenait à l'un de ces départements dont le sol ingrat se refu.>e à nourrir les populations qui y naissent et q'ii four-

i46 CE qu'on peut voir bans U^iù HUE.

nissent ci rémigratiou intérieure son principal et plus solide coniingciit. Parti de ses montagnes avec un pécule lentement amassé et prélevé sur les épargnes paternelles, il avait trois années devant lui pour prendre ses grades et s'assurer une position, trois années, mais à une condition expresse et à laquelle il ne pouvait déroger sans détruire l'équilibre de son budget et renverser le fragile édifice de son avenir : cette condition était de renfermer sa dépense dans le strict nécessaire et de n'y faire aucune part au superflu. Tant pour le logement, tant pour les vivres, tant pour l'entretien, enfin tant pour les inscriptions et le diplôme. Le compte en avait été arrêté d'avance par les grands parents et en conseil de famille : c'est dire qu'il cavait au plus juste et n'accordait rien au renchérissement des denrées, encore moins aux mille séductions que Paris renferme, et qui sont, pour les modestes provinciaux, autant de pièges tendus et de cruelles ironies.

Tel était le cercle de Popilius dans lequel Ludovic était enfermé ; il n'en pouvait sortir qu'à ses dépens, et il ne l'essaya pas. Comme les enfants des pays alpestres, il avait d'ailleurs reçu de la nature et de l'éducation toutes les qualités requises pour vivre de peu. Il visait au solide pour les chaussures et les vêtements, et s'adressait, pour ses repas, aux fourneaux économiques. Quant aux raflinements dont il était témoin, il les regardait avec une indifierence voisine du dédain ; ce qu'il ne pouvait atteindre, n'existait pas pour lui. De toutes les chambres de l'hôtel, c'était la plus haute et la moins chère qu'il occupait, une chambre sans feu, où il n'avait pour sa réchauffer que son ardeur pour Tétude, la seule chambre de la maison qui ne fût point empestée de l'odeur du tabac. Elle était brûlante en été, froide en hiver; mais Ludovic n'en était pas à cela près. 11 avait la vigueur des chênes au milieu desquels il avait grandi, et s'accommodait comme eux des variations de la température.

11 existe, sur les bancs des écoles, une petite élite qui est à la fois l'exemple de ses camarades et l'orgueil de ses professeurs. Môme aujourd'hui que l'assiduilé domine , elle trouve d'ingénieux moyens pour renchérir sur le zèle commun. Arrivée la première, elle sort la dernière ; c'est le bataillon sacré des Facultés. Ludovic en aurait pu être le gé-

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néral. A l'ouverture du cours, il était là, un crayon en main, tout yeux et tout oreilles , ne perdant pas une syllabe des leçons, et prenant des notes au besoin pour suppléer aux défaillances de sa mémoire. Quand il marchait dans la rue, c'était avec des livres sous le bras, et si recueilli dans un travail intérieur que, plus d'une fois, il fut effleuré par les roues des voitures. La nuit, le jour, il songeait à ses examens, et se posait des questions en manière d'exercices préparatoires. Point d'habitudes énervantes, point de distractions dispendieuses : pour café il avait ses Pamlectcs , et ses Institutes pour salle de billard. On le citait dans l'École de Droit comme la dernière expression du genre et la fleur des pois parmi les piocheurs.

Lei choses allèrent ainsi tant que le cœur fut libre et ne se mit pas de la partie. Mais le démon a tant de ressources, qu'il pénètre dans les existences les mieux gardées. Ludovic était jeune et ne manquait pas d'agréments. Il avait dans les yeux ce premier éclair qui attend Toccasion de jailUr et sert de précurseur à tant d'orages. Il était bien fait de sa personne, d'un visage doux et heureux, d'une complexion où l'ardeur s'alliait à la force. Ses habits étaient simples, mais il les portait bien, et il y mettait tout le soin compatible avec son état de fortune. Rien en lui qui ne fût de nature à plaire, et pourtant il n'y songeait pas; toutes ses passions semblaient se résumer dans la poursuite de son diplôme. Autour de lui bien des liaisons passagères se formaient : l'hôtel était plein de ménages en camp volant et d'amours au mois ou à la semaine. Loin de troubler ses sens, ces spectacles n'éveillaient chez lui qu'une répugnance mêlée de pitié; il ne comprenait pas qu'on entrât dans la vie par cette porte et que ces goûts frivoles y eussent une si grande part. Son heure n'était pas encore venue, et elle vint, uélas ! U'op tôt.

148 CE qu'un VEV'ï VOIll DANS UNE RUE.

Dans la maison qui faisait face à l'hôtel o^arni et au niveau de ses propres croisées, existait un logement que, tout absorbé qu'il fût par l'étude, Ludovic n'avait pu s'empêcher de remarquer. Ce logement se composait de deux pièces sous les toits et répondait à la condition modeste des personnes qui l'occupaient. Cependant il était impossible de n'être point frappé de Tordre qui y régnait et de certains détails qui annonçaient une aisance antérieure. Quelques meubles avaient un cacher de luxe peu* en rapport avec le domicile et la modicité probable du loyer. Pourquoi ce contraste? Y fallait-il voir les indices de quelque revers de fortune ou bien un fait assez habituel parmi les existences équivoques? Ludovic n'avait ni le désir, ni Texpérience nécessaire pour éclaircir ce point délicat.

Voici ce qui lui arriva sans qu'il Teùt cherché, et malgré lui pour ainsi dire. Aux premiers jours de printemps, et quand la température se fut attiédie, il ouvrit ses croisées au soleil comme au seul bienfaiieur de son humble demeure, en lui demandant un peu de celte chaleur que ni le bois, ni le charbon de pierre ne pouvaient lui donner. Tout se réveillait autour de lui comme d'un long engourdissement. Les moineaux s'accouplaient sur les toits, et les arbres des jardins se paraient de leur robe verte. Il y avait fête dans la nature, et sa mansarde y prenait part ; un souiïle adouci y pénétrait, et les rayons lumineux veiiaient se briser sur les ardoises.

il fauî croire que le retour de la belle saison amena dans le logement de vis-à-vis une révolution analogue. Dès la première quinzaine du mois de mai, la croisée opposée cà celle de Ludovic servit comme d'encadrement à une tète charmante, à demi voilée par quelques pots de fleurs. C'était une jeune fille, laborieuse comme lui, connue lui absorbée dans le travail, et, à la manière dont elle lirait l'aiguille, il était aisé de deviner qu'elle s'en faisait une ressource contre le besoin. Le jour nai^-^ant la lrou\ait installée sur son siège,

et elle y était encore à la nuit close. Point de distractions, point de manèges, point d'oeillades jetées au dehors ; elle était comme enchaînée à l'ouvrage qui se succédait sous ses doigts : broderies, dentelles, tout ce qui exige du goût et des mains exercées. A peine, de loin en loin, quittait-elle sa chaise pour vaquer à des soins de ménage ou arroser les plantes qui formaient son parterre suspendu.

Ce fut cette circonstance qui attira l'attention de Ludovic. Plus éveillée, plus folâtre, sa voisine ne leùt pas occupé autant; il était bien gardé contre de telles embûches. Mais, à la voir si assidue et si réservée, il se prit d'un véritaMe intérêt pour elle. Une sorte de conformité d'habitudes et de goûts semblait résulter d'un premier examen, et l'encourager à pousser plus loin son enquête. Qu'élait celte jeune fille, et de quoi se composait l'intérieur où elle vivisit? Il fallut peu de temps à Ludovic pour s'en assurer. A quelque heure de la journée qu'il jetât les yeux de ce côté, il la retrouvait à son poste et avec ses armes de combat. Rien d'ailleurs qui annonçât dans ce ménage la présence d'un homme. Une vieille femme s'y montrait seulement et de loin en loin; mais aux soins dont elle était l'objet, cette femme était évidemment, pour la jeune fille, une charge plutôt qu'une aide. Cassée et infirme, il fallait la soutenir dans sa marche, la servir et la surveiller comme un enfant. Ses yeux semblaient alTaiblis par l'âge, et un cornet qu'elle portait à son oreille indiquait qu'elle était affligée d'une grave surdité.

Tous ces détails, que Ludovic surprenait un à un, entretenaient dans son esprit une curiosité pleine d'attrait et empreinte chaque jour de plus de bienveillance. Par une force presque irrésistible, il se sentait attiré vers cette croisée et convié à des découvertes nouvelles. Il faut ajouter que le charme agissait déjà; la voisine avait une de ses physionomies qu'on n'affronte pas impunément. Rien de plus frais, ni de plus gracieux que l'ensemble de sa personne ; les traits étaient d'une pureté extrême; les yeux, voilés de longs cils, avaient une expression de candeur qui touchait et attirait ; la taille était élégante et riche; les cheveux s'échappaient de dessous le peigne pour venir se jouer, eu boucles abondantes, autour des tempes et du cou. Puis, il régnait dans tout cela une harmonie parfaite, une heureuse proportion qui y

ajoutaient un nouveau prix. Il n'était pas jusqu'à la toilette qui ne valût, dans sa simplicité, tous les raflQnements de l'art. Mieux que personne, Ludovic appréciait de tels avantages; il n'aimait ni les colifichets ni le clinquant, préférait la robe d'indienne aux robes de soie et une collerette bien blanche à des rubans fanés.

Est-il nécessaire de dire ce qui s'en suivit? C'est une histoire aussi vieille que le monde et un chapitre de plus ajouté à l'éternel roman des amours. Le cœur de Ludovic franchit bientôt la distance qu'avait franchie son regard, et en vain eùt-il essayé de le ressaisir. Les Pandectes en souffraient déjà, et l'imagination du jeune homme s'en allait bien loin des Institutes. Non pas qu'il se montrât moins exact aux cours, ni moins attentif aux leçons des professeurs ; mais, sitôt rentré, il courait vers sa croisée, et là, malgré lui, il tombait dans une sorte d'extase. Point de mouvement qui lui échappât, point d'acte qui lui fût inditïérent. Afin d'être plus à portée, il avait installé sa table de travail en face même du siège de sa voisine ; il la tenait comme en arrêt ; son œil ne quittait ses livres que pour plonger sur elle. Il s'enivrait ainsi de sa vue, et quand par hasard elle disparaissait, il lui semblait qu'un vide se faisait autour de lui et que l'air manquait à sa poitrine.

Au début, la jeune fille ne remarqua rien de ces savantes manœuvres, ou tout au moins feignit-elle de n'en rien remarquer. On eût même juré qu'elle cherchait à les déjouer par un maintien plus réservé encore et une plus grande application à sa besogne. Au lieu de tenir sa chaise rapprochée de l'appui de la fenêtre, comme elle l'avait lait jusque-là, elle la plaça désormais à une distance plus grande et se fit un abri plus impénétrable de la verdure dont elle était environnée.

Ces précautions jetèrent Ludovic dans un certain embarras. Était-ce une alarme sincère de la pudeur ou bien le mouvement d'une Galatée qui fuit vers les saules et se cache pour exciter un poursuivant? 11 l'ignorait; peut-être l'ignorait-eile aussi. Ces ruses de l'amour u étaient pas de leur âge; ils n'y mettaient ni tant d'apprêt, ni tant de calcul. Seulement le jeune homme y vit un reproche à son adresse et un chàtinient de son indiscrétion. A son tour, il y apporta

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plus dft ménagements et cette sorte de timidité qui s'empare des cœurs bien épris.

L'aventure, ainsi commencée, ne pouvait pas le conduire bien loin, el reculer l'un devant l'autre n'était guère le moyen de se rencontrer. Mais il y a, dans les instincts naturels, quelque chose de si puissant que, bon gré mal gré, ils reprennent le dessus. C'est l'action de Taimant sur le fer; elle est irrésistible. Si bien qu'il s'en défendit, Ludovic était constamment ramené vers la croisée enchanteresse, et peu à peule siège de lajeune fille se rapprochait du point d'où sa pudeur l'avait d'abord éloigiiée. Comme dernier rempart, elle ne gardait que quelques touffes de bruyères et les premiers liserons qui grimpaient le long des cordelettes destinées à leur servir de soutien. De là elle voyait sans être vue, et plus d'une fois peut-être son œil chercha-t-ii, à travers les éclaircies du feuillage, cet œil obstiné à la 'suivre dans ses travaux et si persistant dans ses contemplations.

Enfin, le jour décisif arriva : personne n'y échappe. C'était par un beau soleil et à Theure où ses rayons glissent sur la terre comme un adieu. La jeune fille venait d'abandonner sa broderie et de conduire vers la croisée la pauvre infirme dont les mouvements étaient pénibles et lents. Rien de plus doux que ce tableau, ni de plus frappant que ce contraste. D'un côté, la vieillesse avec ses iristes attributs; de l'autre, l'adolescence avec toutes ses beautés et toutes ses grâces. Évidemment, cette femme si âgée ne pouvait être la mère de cette enfant ; c'était tout au moins son aïeule. Aïeule ou mère, la jeune fille n'en mettait que plus de sollicitude à assurer ses pas et à la guider vers un fauteuil où elle put jouir des dernières clartés du jour et de cette tiède atmosphère qui convient aux organisations affaiblies. Chaque détail de ce spectacle était de nature à émouvoir. Les jambes de la vieille femme fléchissaient sous elle, et, sans point d'appui, n'auraient pu fournir même le léger service qu'on leur demandait. Il fallait que la jeune fille se prêtât à un temps d'arrêt après chaque mouvement, comme si, épuisée par cet efl'ort, la nature se fût recueilùe pour un effort nouveau. Aussi la scène se prolongeait-elle, et Ludovic n'en perdait aucun incident.

Jamais il ne s'était senti plus troublé ni plus captivé. Com-

ment ne pas l'être, en effet? Il régnait dans tout cela une bonté si naturelle, un tel sentiment de pieuse affection, un soin si attentif et si compatissant! Tas un mouvement d'humeur ni dimpalience, rien qui fit ombre dans l'accomplissement de ce devoir. On voyait bien que la tendresse seule y présidait. De temps en temps, comme pour encourager l'infirme, la jeune fille portait à ses lèvres sa main décharnée et débile, ou bien lui disait à l'oreille et en forçant la voix quelques mots affectueux. Celle-ci alors se tournait vers elle et la remerciait d'un regard triste et profond; puis, comme si elle eût retrouvé des forces dans la vue de son ange gardien, elle faisait encore un pas en avant.

Ludovic ne se possédait plus; lui aussi etil voulu venir en aide à cette créature souffrante, la soutenir, la porter jusqu'au fauteuil où elle devait s'asseoir. Il lui eût semblé doux de partager avec la jeune fille la lâche qu'elle remplissait si bien, de s'associer à son zèle, de s'identifier à son, dévouement. 11 s'agitait, il trépignait, il était presque honteux de son rôle de spectateur, il eût donné tout au monde pour pouvoir franchir la distance et offrir le secours de son bras. La sympathie parlait plus haut que jamais ; au premier prétexte elle devait éclater; ce prétexte s'offrit bientôt. -

Après de longs efforts, la vieille femme allait atteindre le siège qui lui était destiné; encore un ou deux pas et elle arrivait. Mais là un incident imprévu vint interrompre sa marche. Son pied avail-il heurté quelque objet, ou bien se déclara-t-il chez elle une défaillance subite ? Ludovic ne put l'apiirécier de loin ; seulement il la vit chanceler et s'affaisser sur elle-même.

La jeune fille poussa un cri, et involontairement Ludovic y répondit par un autre cri plus puissant et plus énergique. Le corps penché hors de la croisée, on eût dit qu'il allait prendre son élan dans l'espace. Son visage exprimait la compassion la plus profonde et un désir ardent de se porler au secours.

Cependant la crise dura peu; la jeune fille releva l'infirme et l'assit sur son siège où elle l'entoura de coussins. Sans doute elle était habituée à ces syncopes et savait comment les combatre avec efficacité. La vieille femme revint à elle et parut se ranimer à l'air doux et pur du soir. Ludovic aussi

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respirait plus à l'aise et éprouvait le même soulagement. Ce ménage était devenu le sien ; il n'eût pas essuyé d'émotions plus vives, quand même il se fût agi de sa mère et de sa sœur.

Il allait être payé de ces témoignages d'intérêt si spontanés et si sincères. La jeune fille avait tout vu, tout entendu; elle avait vu cet élan, elle avait entendu ce cri. Lorsque le danger eut cessé, elle releva la tête, et, pour la première fois, la tourna résolument du côté de son voisin. Leurs yeux se rencontrèrent et tout un aveu passa dans ce premier regard.

La glace était rompue.

Les amours aux croisées ne sont qu'un prélude ; on sait où ils conduisent en se prolongeant. Ludovic eut bientôt ses entrées dans le ménage voisin; il les avait conquises par sa persévérance. Ses visites furent rares d'abord, et elles avaient un prétexte naturel dans l'intérêt qu'il portait à la malade. Puis elles devinrent plus fréquentes, et en quelque sorte plus intimes : on le reçut comme un ami, et cet intérieur n'eut plus de secrets pour lui.

Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé ; le ménage ne se composait que d'une jeune fille et d'une grand'mère; point d'autres parents, si ce n'est des collatéraux qui habitaient la province. L'histoire de cette famille n'était d'ailleurs ni longue ni compliquée. Les Morin, on les nommait ainsi, avaient, de père en fils, occupé des emplois dans les administrations publiques; pour eux c'était presque une destination héréditaire et dont ils n'avaient guère tiré profit. Malgré leur zèle et leur aptitude reconnue, aucun, dans le nombre, n'était parvenu à franchir les grades inférieurs; ils avaient tous vécu, tant bien que mal, sur leurs modiques appointements, élevant leurs enfants à grand'peine et les vouant à une carrière dont l'accès leur était naturellement ouvert. A défaut

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d'antres avantages, ils y trouvaient une sécurité que ne présenienl ni les professions libérales, ni les chances aléatoires du commerce et de l'industrie -.calciil souvent trompé, et qui le fut bien cruellement pour ces malheureuses gens.

Sous Taïeul, les choses avaient suivi leur cours sans trop de gène ni d'embarras ; il occupa son poste pendant de lonLLies années, jouit d'un traitement suffisant, et quand l'heure de la retraite eut sonné , il tit liquider sa pension, dont une faible part retourna à sa femme par voie de survivance.

Il en eût été de même pour son fils, et peut-être celuici, employé fort capable, se fùt-il élevé plus haut, si la mort n'était venue le frapper avant l'âge et frapper du même coup sa veuve, qui ne lui survécut que de peu de mois. Une enfant restait seule comme fruit de cette union sitôt rompue : c'était Marguerite Morin, l'objet des contemplations de Ludovic. Élevée par ses grands-parents , elle n'avait vu du monde que cet intérieur triste et assombri, et était entrée dans la vie en portant le deuil de presque tous les siens. Quelque pénible que fût cette situation, elle s'aggrava encore à la mort du dernier chef de la famille, qui laissa les deux femmes presque sans ressources ; l'une très-âgée et déjà impotente; l'autre si jeune, qu'elle ne pouvait songer encore à vivre du travail de ses mains.

Heureusement, Marguerite était une enfant précoce; chez elle la tète valait le cœur. Dès que la grand'mère fut hors d'état de mener la maison, ce fut elle qui en prit la conduite, et qui, à force d'ordre, parvint à y maintenir la dépense au niveau du revenu. La petite rente que leur servait l'État défrayait les besoins les plus stricts, et Marguerite eut bientôt suppléé à ce qu'elle avait d'insuffisant. Personne ne maniait l'aiguille mieux qu'elle, et ne tirait plus de parti de son temps. Ponctuelle, active, adroite, elle eut plus d'ouvrage qu'elle n'en put fournir; c'était à qui l'emploierait parmi les marchands. Ce fut ainsi qu'elle parvint à préserver son aïeule de la misère. Rien ne lui coûtait pour cela : ni les privations, ni les veilles ; elle prenait sur son sommeil plutôt que de la laisser au dépourvu. Et quelles attentions délicates! quel dévouement ingénieux 1 Les vertus que l'on couronne publiquement eussent paru bien ternes auprès de celte vertu mo-

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(leste qui, pour ôtre cachée à ions les yeux, n'en avait que plus d'éclat.

Cependant les années, en s'écoulant, amenaient de nouvelles charges. Plus on allait, pins la giand'mère exigeait de soins en raison d'infirmités sans cesse accrues. Si elle vivait encore, c'était par un miracle de tendresse. L'héroïque jeune fille suffisait à tout; elle ne fléchissait pas sous le poids de tant d'épreuves ; le sentiment du devoir lui donnait des forces ; aucun sacrifice ne lui coûtait.

Voilà ce qu'apprit Ludovic et ce qu'il vit de ses yeux, une fois admis dans cet intérieur. Marguerite en était l'âme et le bras. Tout s'y réglait comme elle l'entendait; point de volonté, ni de responsabilité que les siennes. La pauvre madame Morin en était arrivée à ce point où l'existence est presque machinale; les facultés avaient décliné en même temps que les forces; le sentiment des choses de ce monde lui échappait de plus en plus. Marguerite restait donc maitresse d'elle-même et libre à seize ans comme Toiseau qui essaye pour la première fois ses ailes ; elle pouvait aller vers le mal ou le bien, sans que personne l'en empêchât, sans qu'un bon avis la retint si elle s'engageait dans une mauvaise voie, ni qu'une main secourable la guidât dans des voies meilleures. Tout pour elle dépendait de ses propres instincts et de celte première inspiration où le hasard joue un si grand rôle et a une si grande part. A cet âge se défle-t-on jamais ? Les cœurs purs ont surtout cette faiblesse de juger les autres d'après eux-mêmes, et c'est ce qui les expose à plus de périls.

Ludovic fut donc reçu comme un ami, et en cela l'étoile de la jeune fille l'avait bien servie; il était digne de cet accueil et méritait de s'asseoir à cet honnête foyer. Des deux parts c'était l'esprit de famille qui se réveillait, chez Marguerite, de la famille éteinte; chez Luflovic, de la famille absente. Ils se sentaient plus forts l'un près de l'autre et en mettant leur inexpérience en commun. Dès que le jeune homme avait une heure de libre , il accourait chez sa voisine, s'asseyait à ses côtés et engageait l'entretien. Il ne lui parlait ni de Paris, ni des plaisirs mélangés qu'il offre à la jeunesse ; il ne lui faisait ni la chronique du monde, ni celle des théâtres, sujets à l'usage des oisifs; il aimait mieux par-

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1er de ses moniagnes et lui raconter comment il y avait vécu; ce qu'étaient ses parents et ce qu'ils attendaient de lui, la mettre de moitié dans ses succès, dans ses plans, dans ses espérances, l'associer à cet avenir que les imaginations naïves parent de si belles couleurs. Marguerite écoutait tout cela avec un intérêt réel; sa main ne quittait pas l'aiguille, uiais son oreille était enchaînée à ces confidences qui la touchaient par plus d'un point, et semblaient être comme un écho de ses propres pensées. La vieille aïeule complétait le tableau et couvrait par sa présence ce qu'il y avait de délicat dans cette situation; elle n'entendait ni ne voyait rien; mais de temps en tetnps un sourire animait ses lèvres en manière d'encouragement donné à cette inclination naissante.

Désormais, il y eut dans cet intérieur une place pour Ludovic, non qu'il se fût déclaré d'une manière formelle, ni que Marguerite pût voir en lui un fiancé : les choses ne devaient pas aller aussi vite. Ludovic était un enfant trop respectueux pour s'engager avant d'avoir consulté les siens, et il sentait d'ailleurs que, dans sa position précaire, une demande n'aurait pas eu de caractère sérieux. Il avait trop d'honneur et trop de bon sens pour songer à un établissement immédiat, avec la misère pour unique perspective. Mais Marguerite était jeune et lui aussi ; ils pouvaient attendre et s'en remettre à l'avenir du soin de rendre possible ce qui aujourd'hui ne l'était pas. Encore quelques mois de travail et il serait reçu avocat, figurerait au tableau des stagiaires, chercherait des causes et en trouverait, ou bien se mettrait en guèle de quelque emploi dans les études en crédit. A défaut de talent, il aurait du courage, de l'esprit de conduite, qualités à l'aide desquelles on force l'entrée de toutes les carrières, et qui sont si nécessaires dans leurs préludes ingrats. Puis, une fois nanti, une fois à l'abri du besoin, il réaliserait le rêve de sa vie, et pourrait ollVir à Marguerite un sort plus digne d'elle et surtout moins dépourvu.

Ainsi pensait Ludovic, et quoique sa bouche n'en dit rien, il était deviné. Si jeune qu'elle fût, Marguerite ne^s'y trompait pas ; son instinct l'éclairait. Elle voyait qu'elle avait aiïaire à un coRur droit et incapable de l'abuser; elle voyait dans ses assiduités ce qu'il y avait en eflet : une intention bonnèle et sincère ; elle sentait qu'elle avait trouvé un ami,

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un compagnon capable d'un attachement profond. De là une intimité chaque jour plus grande et un abandon qui n'offrait pas de danger. Plus ils se virent, plus il en fut ainsi. Cependant, dès ce premier moment, une nuance exista dans le sentiment qui les poussait Tun vers l'autre. Chez Ludovic, c'était une passion véritable et exclusive; chez Marguerite, une affection plus calme et sans entraînement; elle restait maitresse d'elle-même; elle cédait, mais non sans réserve ni combat. Au fond elle trouvait le jeune homme un peu trop grave pour son âge; elle l'eût peut-être aimé davantage si elle l'eût moins estimé. Explique qui pourra ces caprices du cœur! même dans les meilleurs naturels, il n'est pas rare de les rencontrer.

Cependant les choses n'en marchaient pas moins au gré de Ludovic. Marguerite était la compagne de son choix, et il ne doutait pas du consentement de ses parents quand l'heure de se déclarer serait venue. Déjà le terme se rapprochait; il allait passer ses examens et obtenir son diplôme. Avec quel feu il se préparait à cette épreuve décisive, et quel goût il y apportait! Ce n'était plus de l'ambition seulement; c'était uii mobile plus pur et plus doux. Même au fort de ses travaux, l'image de Marguerite venait le visiter et lui sourire. Elle était toujours présente et répandait comme un charme sur les subtilités du droit. Encore quelques semaines, et il se préseiiteiait devant ses juges la tête haute, et affronterait ce débat public dont elle était le prix. Tout lui disait que, sous de tels auspices, un échec était impossible et qu'il s'en tirerait à son honneur.

Dans le même hôtel qu'habitait Ludovic, et à l'étage inférieur, vivait un joyeux garçon, dont les mœurs, les habitudes et les goùls étaient en complète opposition avec les siens. On le nommait Melchior, un nom célèbre dans le quartier Latin, et qui est resté comme le dernier débris d'une

race éteinte. Autant Ludovic attachait de prix au commerce des anciens jurisconsultes, autant Melchior en faisait bon marché. Là-dessus son opinion était des plus fermes que Ton pût voir, et il avait à Tappui des arguments d'un tour original. Il prétendait que Justinien était un vieux ladre, un cuistre et rien de plus ; que ses Codes si vantés n'avaient été imaginés que dans Tintérèt des grands propriétaires, ce qui les rendait indignes de Tattention d'un être pensant. Il ajoutait que cet empereur abusait du droit qu'a tout homme de faire parler de lui, et qu'il était temps de protester contre cette réputation usurpée ; qu'après tout, rien n'était plus ridicule que de se meubler la tète de billevesées inventées il y a quinze cents ans, et de se composer un habit avec des loques empruntées aux Grecs et aux Romains. De là cette conclusion que tous les bouquins du monde ne valent pâs une pipe.

On devine où peut conduire un système aussi ingénieux, et Melchior n'en démordit pas. Peu lui importait de rester à l'état de fruit sec et de voir se succéder les générations des écoles ; il n'était pas courtisan du succès et mettait les honneurs de la licence bien au-dessous des chevrons de l'étudiant. Sa position n'était d'ailleurs ni sans gloire, ni sans éclat; il devenait, dans la carrière de l'enseignement, une exception de plus en plus caractérisée; qu'il y persistât quelques années encore , et il fondait un parti, une école dans l'école, il inaugurait un droit nouveau. Que de schismes n'ont pas commencé autrement I Chaque pipe qu'il fumait était une insulte aux vieilles méthodes et un sacrifice aux réformes entrevues ; il y mettrait le temps et le tabac qu'il faudrait, mais il resterait fidèle à sa mission. La fortune n'aime pas qu'on la brusque, et dans ses retours elle va vers les cœurs opiniâtres et patients. Melchior était de ceux-là. Il s'était promis d'avoir raison de Justinien et de l'accabler sous un dédain prolongé : coûte que coûte, l'empereur grec n'aurait pas le dernier mot.

Ce fut ainsi que notre vétéran parvint à se maintenir, sur les bancs du quartier Latin, pendant une période indéterminée. Aucun des élèves ne l'avait vu débuter, et aucun d'eux ne devait le voir aboutir. On le voyait passer d'une pipe à une autre, rien de plus. Pour le reste, il restait immuable, ou, pour employer son langage, il avait mis un clou. Uest

vrai de dire qu'à sa protestation contre les gloses de Tribonien, il avait joint d'autres commerces fort appréciés de ses familiers. En politique, il avait une opinion, ou plutôt il en avait eu plusieurs. Les diffi ultés des temps ne permettent plus d'en avoir une seule ; il faut du rechange sous peine de resier déclassé. Melchior y apportait un esprit libre et une variété de langage qui le mettaient à la hauteur des besoins nouveaux. Seulement, pour rester conforme à lui-même, il adoptait, en fait d'opinions , les plus nettes et les plus colorées. Point de moyen terme, point de transaction. Le jour où il se prononça contre la propriété , comme trop manifestement empruntée au droit romain, il taxa de voleurs tous ceux qui avaient l'infamie de posséder quelque chose; le jour où il se déclara contre les formes parlementaires , comme une institution de rebut, .il traita de gredins , sans acception de personnes, tous ceux qui avaient eu le malheur de croire à ce régime et d'y tremper à quelque degré que ce fût. Voilà Melchior: un garçon tout d'une pièce, et incapable de ménagements. Qu'on y ajoute une barbe assortie, des épaules à l'avenant, des poumons à Tépreuve, que n'altéraient ni les flots de bière ni l'atmosphère d'un estaminet, et l'on pourra se faire une idée de son influence sur les étudiants libres et de son empire sur les garçons de café.

Ce n'est pas tout : à ses opinions en politique, Melchior enjoignait d'autres au sujet des lettres et des arts. Il tranchait de l'homme complet. Rien de plus curieux que de Tentendre parler des illustrations contemporaines; peu de noms trouvaient grâce auprès de lui, et il leur faisait litière des autres. Comme il avait traité les propriétaires de voleurs et les parlementaires de gredins, il traitait de crétins les littérateurs réguliers. C'était son vocabulaire, et les tabagies y applaudissaient : elles ne sont pas difficiles sur le choix des mots. On passait d'ailleurs bien des choses à Melchior, en raison de son aplomb et de la beauté de sa barbe. Il était de cette école à tous crins qui va droit aux excès, et met l'art au régime des tours de force. Pour lui le génie consistait uniquement en ceci : se défier du naturel comme d'un piège, et traiter la langue comme un patient sur le chevalet. Quand on ne lui servait pas des images à l'éblouir, il criait à la platitude. Il voulait de la lumière et de la couleur, des épi-

Ihètes par boisse:ui et toutes inattendues, des tours de phrase à renverser les gens et des antithèses sur toutes les coutures. Un style simple était à ses yeux un Champagne sans mousse, bon tout au plus pour des laquiis. Ainsi du reste : en musique, il était pour le compositeur qui menait le plus de bruit; en peinture, pour Tarliste qui empâtait le mieux ses toiles. Il aimait le voyant, le chatoyant, le tumultueux, l'indécis, tous les colifichets et toutes les verroteries. Et ce qu'il aimait, il ne l'aimait point à demi : quand il en était à son quinzième verre de bière, il parlait d'aller briser les reins à tous les hommes qui n'envisageaient pas l'art sous cet aspect et y employaient d'autres procédés.

Il va sans dire que la tenue était assortie aux opinions ; sous ce rapport, .Melchior n'avait jamais varié : il était demeuré aussi inébranlable dans ses costumes que dans ses haines contre Justinien. Son tailleur et son chapelier avaient reçu les consignes les plus sévères. L'un devait toujours lui refaire le même pantalon, l'autre le même chapeau ; pantalon et chapeau à caractère, au-dessus des atteintes de la mode et de ses caprices passagers. Le chapeau était un cône de son invention, qu'il avait longtemps médité et qui devait survivre aux événements. Le pantalon était à froncis et accompagné de poches latérales qui ressemblaient à des magasins, et (ju'il bourrait d'objets hétérogènes. Le paletot, la cravate, le gilet, la chaussure, tout était dans le même style et réglé de la même façon. Il n'était pas jusqu'à la barbe qui ne dût se conformer à cette disposition générale, et, pour l'y mieux réduire, il ne la peignait que rarement.

Cependant, en dépit de tout, Melchior restait ce que la nature l'avait fait, un fort beau garçon, avec les traits les plus réguliers que l'on pût voir, un œil noir et vif, des dents magnifiques, une taille souple, des mains qu'une femme eût enviées, en un mot tout ce qu'il fallait pour séduire et joncher de victimes les chemins où il passerait. Aussi ne s'y épargnait-il pas; ses succès étaient de notoriété publique. 11 avait le choix parmi les créatures qui promènent leurs grâces dans le pays Latin et s'y transmettent de main en main, par voie de succession ou de déshérence. Puis on s'accordait à lui attribuer d'autres aventures d'un genre plus relevé, et qu'il couvrait d'un voile plus épais. 11 s'agissait de dames huppées.

CE qu'on peut voru dans une rue. 161

vêtues au dernier goût, et qu'on aurait surprises dans l'escalier de son hôtel garni. Ajoutons, à l'honneur de Melchior, qu'il s'en défendait de son mieux, et qu'au lieu de se prévaloir de seniblahles bonnes fortunes, il les niait en vrai chevalier, et demeurait, en tout cas, impénétrable pour les noms.

Tel était le personnage qui logeait sous le même toit que Ludovic, et dont les goûts ressemblaient si peu aux siens. On pourrait croire qu'en raison de ce contraste, ces deux hommes n'avaient aucun motif de se rencontrer, et que des relations étaient impossibles, là où les habitudes différaient tant. Et pourtant Ludovic et Melchior frayèrent ensemble dès les premiers jours de leur cohabitation. Parmi les règles de conduite que Melchior s'était tracées, il y en avait une à laquelle il ne dérogeait jamais. Invariablement il se montrait bon prince vis-à-vis des nouveaux venus, quels que fussent leur rang, leur condition, leur situation de fortune, l'état de leur chaussure et de leurs vêtements. Dans sa croisade contre Justinien, il avait besoin d'auxiliaires, et il essayait d'y entraîner les provinciaux fraîchement débarqués, avant que les professeurs se fussent emparés de leur temps et de leurs oreilles. C'était son moment, son heure, et il ne la laissait point échapper. Tl recherchait les cœurs sans préjugés, les âmes qui n'avaient point encore sacrifié aux Pandectes, et n'épargnait, pour les jeter dans le schisme, ni les onces de tabac, ni les chopes de bière, aucune des séductions à l'usage des écoles, et dont ses moyens lui permettaient de disposer.

De là cette liaison qui datait de loin, et qui, au grand regret de Melchior, n'avait pas eu des conséquences décisives. Les deux étudiants en étaient restés sur le pied d'un bon voisinage; ils échangeaient quelques mots, quelques poignées de main à l'occasion, rien de plus. En vain Melciiior avait-il essayé de prouver à son camarade que Justinien n'était qu'un cafard, jouet, de son vivant, d'une femme de théâtre et qu'il n'y avait rien de bon à puiser dans une source aussi équivoque. Ludovic avait trouvé le paradoxe ingénieux, sans s'y rallier comme à un article de foi. 11 riait et n'abjurait pas. La pipe même y avait échoué; elle causait des nausées à Ludovic, et Melchior n'expliquait cela que par une complète dépravation de ses organes. Puis, et c'était le

comble, Ludovic aimait le travail, d'où Melchior dut conclure qu'un garçon ainsi fait était perdu pour ses opi.iions; perdu au physique, perdu au moral, et qu'il n'y avait pins qu'à l'abandonner à ses destinées. 11 serait Tun dus bontons de rose de la Faculté, la joie et l'orgueil de ses professeurs, avec l'étoffe et l'acquis d'un avoué de province, mais jamais un être carré par la base , ni susceptible de frapper en sa compagnie aux portes de l'avenir.

En vertu de cet horoscope, Melchior avait retiré sa confiance au nouveau venu, et se gardait désormais de lui offrir ses pipes. Seulement, pour montrer de la grandeur jusqu'au bout, il daignait lui parler et Taccueillir avec bienveillance. Au besoin, et quand Ludovic passait sur son palier, il l'honorait d'un quolibet, et celui-ci prenait les choses avec une humeur si égale, que le vétéran des écoles se sentait désarmé. Leurs relations s'étaient maintenues ainsi, tant bien que mal , tantôt plus froides, tantôt plus affectueuses, suivant l'état de Taimosphère, ou les doses de bière que Melchior avait logées dans son estomac. Mais Tinstant approchait où ces relations allaient prendre un autre caractère, et où il s'agirait entre eux d'un débat plus sérieux que celui d'une réforme de l'ancien droit et des mérites d'un souverain du Bas-Empire.

Un matin que Ludovic était dans sa mansarde, avec un œil sur ses livres et l'autre sur les croisées de vis-à-vis, Melchior entra chez lui comme un ouragan et avec un grand fracas de portes. C'était son genre habituel ; il n'y avait pas à s'en émouvoir. Cependant le jeune homme ne put retenir un mouvement de contrainte et de surprise ; on le troublait dans ses contemplations ; il eût envoyé l'Importun à tous les diables , s'il l'eût osé. Cette circonstance n'échappa point à Melchior.

— Eh bien ! quoi? dit-il, je vous gêne. Soyez calme, voi-

CE qu'on peut voir dans UWr RUE. 163

sin, on va s'éclipser. Point d'étiquette entre noUv\ point d'étiquette.

Il battait en retraite, quand Ludovic le rappelfx .

— Comme vous le prenez, lui dit-il. Mais entrez donc, voici un siège.

C'était le seul qui garnît la mansarde et tînt compagnie à celui qu'occupait Ludovic.

— A la bonne heure, reprit Melchior en se rendant à Tinvitation; je vous reconnais là. On cite les montagnards par la manière dont ils exercent l'hospitalité. Vous ne dérogez point à la tradition. Aucune vertu ne vous est étrangère. Vous permettez, n'est-ce pas?

Il montrait en même temps sa pipe, d'où s'exhalait un nuage qui, peu à peu, envahissait Je local :

— Faites comme chez vous, lui dit Ludovic.

— De mieux en mieux , mon camarade, poursuivit Melchior. C'est que, voyez-vous , mon brûlot et moi , nous ne nous quittons guère : qui voit l'un voit l'autre. Un bel instrument, doux et commode, et perfectionné! Un objet d'art, quoi! Jugez plutôt.

En effet le brûlot, comme l'appelait Melchior, n'était pas indigne de l'enthousiasme qu'il inspirait à son propriétaire. C'était une pipe allemande du plus beau grain et d'une dimension interdite à des fumeurs vulgaires. Point d'ornements , point d'enjolivures ; mais de l'harmonie dans les formes et ces gradations de couleurs, ces couches successives, qui décorent la noix à la suite d'un long et intelligent exercice. Malheureusement, de tels mérites ne sont sensibles que pour les connaisseurs, et- Ludovic ne l'était pas ; il ne répondit que par un acquiescement poli :

— Oui, dit-il, c'est un bon meuble ! Vous paraissez y tenir?

— Comme à mon souffle, répondit Melchior en exhalant une nouvelle bouffée. Ma vie durant ce sera ma compagne, et, après ma mort, elle ornera mon tombeau.

A l'appui de cette réflexion philosophique et comme sanction, Melchior dégorgea sa pipe, la chargea de nouveau et y fit flamber un morceau d'amadou en guise d'amorce. En même temps la langue allait son train.

— Et Justinien, comment le traitons-nous? dit-il en reprenant son thème ordinaire... Bon, le voici encore sur votre

table. Vous n'en avez donc pas fmi avec ce Byzanlin? Ahl Ludovic! Ludovic! vous m'affligez.

— Vous lui en voulez donc bien? répondit celui-ci en riant.

— Si je lui en veux ? mon garçon ! si je lui en veux? Belle question ! Mais je lui en veux autant qu'on peut en vouloir à un être enterré depuis quinze siècles. Jugez donc! un pédant pareil ! un faquin à qui je suis redevable de tous les échecs que j'ai essuyés dans ma vie I Justinienl ma bête noire ! Vous me demandez si je lui en veux? comme si ce n'était pas de notoriété publique?

— Vous auriez pu changer de sentiment.

— Jamais, mon jeune ami, jamais! Quatre examens, boules noires sur boules noires! Et le tout à cause de Justinien, par le fait de Justinien, avec toutes sortes de circonstances aggravantes poui' ma dignité ! Mais si je pardonnais cela, mon garçon, je m'estimerais déchu, et tomberais bien bas dans ma propre estime. Non, entre Justinien et moi, point de paix possible : ou il me coulera ou je le coulerai. Il m'a gorgé de couleuvres, je le mettrai au banc de l'opinion. Il faut un grand exemple.

Melchior, en parlant ainsi, s'était animé, et la chaleur du discours s'unissait à celle du tabac pour porter son effervescence au plus haut point. Il est à croire qu'il n'eiit pas abandonné de si tôt son thème favori, et qu'il etit décoché d'autres diatribes à l'objet de ses éternelles rancunes, lorsque tout à coup il fit une pause et en vint jusqu'à éloigner la pipe de ses lèvres, circonstance qui était chez lui l'indice d'une profonde préoccupation.

— Tiens ! tiens ! tiens I s'écria-l-il après un moment de silence, et en laissant retomber sur l'épaule de Ludovic une main passablement pesante, et vous n'en disiez rien, farceur!

La direction qu'avait prise le regard de Melchior expliquait le sens qu'il attachait à ces derniers mots. Il venait de découvrir Marguerite assise près de sa croisée, et, comme d'habitude, exerçant ses doigts sur quelque ouvrage délicat. La tète de la jeune fille, toute penchée qu'elle fût, laissait voir la perfection des traits et le charme qui y était empreint : en sa qualité d'artiste, Melchior en avait été frappé : de là son exclamation et cette trêve accordée à son calumet. Ludovic rougit coimae un homme qui se sent deviné.

CE qu'on peut voir. ItANS UNE lU E. Hia

— Pesle! reprit Melchior résolu à pousser jusqu'au bout ses avantages, quel morceau de roi !

— Quoi donc, qu'est-ce? dit Ludovic en essayant de 5e remettre et tournant le dos à la croisée pour rompre la peispective.

— Bon ! s'écria Melchior ; voilà qui est savamment manœuvré; un chevalier n'y eût pas mis tant de façon; cette conduite vous honore, Ludovic !

— Trêve à ces plaisanteries, dit celui-ci en se piquant.

11 s'efforçait en môme temps d'entraîner Melchior vers un point de sa chambre d'où sa curiosité fût déroutée ; mais il avait affaire à un maître dans l'art de la stratégie, et ses efforts ne servaient qu'à le trahir de plus en plus.

— Des plaisanteries ! des plaisanteries ! dit le vétéran des écoles en conservant sa position; mais c'est une plaisanterie charmante, dans tous les cas ! Un beau brin de fille, ma foi ! et modeste, à ce qu'il semble I Voyez si elle bouge seulement ! pas même un coup d'œil ! Rien, absolument rien I absence complète de coquetterie ! chez une femme, c'est du nouveau.

— Melchior, s'écria Ludovic avec impatience, plus de ces propos, je vous en supplie, et ayez un peu de tenue, si vous ne voulez pas me désobliger.

— Allons , voilà que vous vous fâchez ! Mauvais signe, mon garçon, mauvais signe ! 11 faut que vous en teniez joliment !

— Moi?., quelle supposition I

— Écoutez , Ludovic, reprit Melchior plus gravement , entre camarades, c'est mal de jouer au tîn. Vis-à-vis d'un ancien, surtout, la franchise est de rigueur. Soyez sincère : il y a tout profit à l'être. Que diable ! on sait vivre ; on a été jeune comme vous ; on y a passé comm^ tout le monde y passe; on fait la part de cet organe que l'on nomme le cœur, et qui est le plus funeste instrument que nous ait donné la nature. De la franchise, vous dis-je, vous vous en trouverez bien. Si vous avez besoin d'un bon conseil, je suis là; d'un peu d'aide, je suis là encore. Un vieux routier en sait long sur l'article ; ni les grands ni les petits moyens ne lui sont étrangers. Là où un autre désespère, il réussit, c'est une question d'habitude et d'expérience. Combien de débutants

j'ai ainsi conduits par la main et qui m'ont dû les premiers myrtes ^cueillis dans leur carrière ! Voulez-vous être de ceux-là, Ludovic? Parlez alors, et surtout ne me déguisez rien ; que. je sache à fond de quoi il retourne ; parlez.

Pendani cette longue tirade, où Melchior visait à Teffet, Ludovic avait eu toutes les peines du monde à se contenir. La pensée de se confier à un tel fanfaron lui était insupportable ; la crainte d'en ôtre deviné ne lui causait pas un moindre tourment. D'ailleurs, tout en se livrant à ces offres de service, le vétéran des écoles n'en avait pas moins continué à se mettre en scène pour son propre compte et à faire les frais d'une exhibition personnelle. 11 se rapprochait de plus en plus de la croisée, prenait de grandes poses et de grands airs, et élevait la voix comme s'il eût cherché à être entendu de Marguerite. Qu'on juge du supplice de Ludovic ! Volontiers il eût poussé Melchior par les épaules et l'eût jeté hors de chez lui. Sa physionomie répondait à ce sentiment.

— A quoi bon ces instances, dit-il, et où voulez-vous en venir ?

— Ah ! vous n'y êtes pas?

— En aucune façon.

— Vous faites encore le renchéri , îe boutonné, Tétroit, l'impénétrable?

— Comment cela?

— Même après mes avances et ma déclaration de principes? Ingrat!

— Assez! de grâce.

— Il faut donc serrer son jeu avec vous, et mettre les points sur les i?

— Faites comme vous l'entendiez.

— A la bonne heure! j'aime mieux ça. Plus de senliraent; allons au but. Je vais vous parler sans prendre des gants de chevreau. C'est vous qui l'aurez voulu. -

— Soit.

— Eh bien I mon garçon, vous êtes amoureux de la sylphide d'en face ; voilà le mot lâché.

— Quelles expressions,! ,

— Elles vous blessent? je les retire. Je n'en suis pas à une qualification près. Disons une Vénus, une nymphe bocagère,

CE qu'on peut voir dans Ux\e rue. 107

une divinité de Tair, ce que vous voudrez. Je vous laisse le choix dans toute la mythologie. Mais ce qu'il y a de positif, c'est que vous Taimez.

— Encore !

— Vous aimez votre voisine, reprit Melchiord'un ton plus sérieux; vous Taimez, et ce que je vous demande, Ludovic, c'est de m'en faire Taveu nettement. J'ai mes raisons pour cela.

— Vos raisons? dit le jeune homme comme s'il eût ressenti un coup de dard.

— Mes raisons; et je vais vous les débiter à brùle-pourpoint. C'est mon genre à moi, je joue cartes sur table. Je ne fais point le ténébreux, le mystérieux ; je travaille à ciel ouvert et avec l'école entière pour témoins. Ma recette est connue.

Le malaise de Ludovic était au comble ; plus Melchior s'éohauffait, plus il avait la parole éclatante et le geste désordonné. Que Marguerite portât les yeux de ce côté, et à l'instant même cette scène, déjà pénible, le deviendrait plus encore. L'étudiant émérite était en fonds d'impertinences, et qui sait jusqu'où pourrait le conduire un entretien ainsi commencé ! Ludovic essaya d'y mettre fin.

— On sait vos exploits, lui dit-il.

— On ne les sait pas tous, reprit Melchior. J'ai coupé l'herbe sous les pieds à plus d'un qui ne s'en doute guère. C'est encore un de mes principes, mon garçon, et il est bon que vous en soyez instruit.

— Un principe ?

— Je ne marche jamais sans cela. Or, mon premier principe, vous le connaissez, c'est de venir en aide aux amis qui m'honorent de leur confiance. Dans ce cas, leurs amours sont sacrées pour moi, et Dieu sait quels égards j'y apporte, comme je leur aplanis les voies, comme je ménage leur pudeur! quelle discrétion! quelle réserve! Je suis exemplaire là-dessus, et si nous n'étions pas d'un siècle où les grandes vertus sont méconnues, on m'eût élevé des autels comme au dieu du silence. Mais vous n'en voulez pas user, n'est-ce pas? Vous me tenez rigueur; vous tranchez du muet du sérail. -

— Si je n'ai rien à vous dire.

168 CE Ul'oN PEUT VOIR DANS UNE RUE.

— C'est bien, passons à mon second principe; il est aussi net que le premier. Les amours qu'on me cache, je ne les respecte pas, et là où je ne suis pas un confident, je deviens un rival. J'espère, mon garçon, que c'est s'exprimer carrément; vous voyez que je ne vous prends point en traître.

— En effet, dit Ludovic, peu ému de cette bravade.

— Vous riez ! eh bien , nous verrons, reprit le vieil étudiant. Je vous apportais, la paix dans les plis de mon paletot; vous préférez la guerre. Va donc pour la guerre! et, foi de Melchior, elle sera conduite rondement. Vous pouvez y compter; j'ai fait mes preuves.

Au moment où il achevait cette déclaration fanfaronne, il se fit un mouvement chez la voisine, et ce que Ludovic avait redouté arriva. Marguerite venait de quitter son siège pour donner quelques soins à ses fleurs. A la vue de Melchior, un incarnat subit se répandit sur ses joues. Il n'y avait là sans doute que l'effet d'une surprise ; elle rougissait d'être ainsi à découvert pour d'autres yeux que ceux de Ludovic. Cependant elle mit à arroser ses élèves plus de temps qu'elle n'avait coutume de le faire, et semblait goûter, comme toutes les filles d'Eve, ie plaisir d'être regardée et admirée par un fort beau garçon.

Le lendemain, lorsque Ludovic alla rendre à la jeune fille sa visite accoutumi.-e, il remarqua dans son maintien et dans son langage un embarras qui ne lui était point habituel. Marguerite paraissait distraite; elle ne répondait que par des monosyllabes aux questions que le jeune homme lui adressait; il était facile de deviner là-dessous une préoccupation et une arrière-pensée. Ses doigts avaient une activité machinale, et un certnin frémissement trahissait le travail du cerveau. Des deux paris, la contrainte était égale et la situation ne pouvait Jr e prolonger. Ce fut la jeune fille qui rompit la glaco.

CE OU'OiN PEUT VOIR DANS UNE RUE. i69

— Avec qui éliez-vous hier? dit-elle.

Ses yeux, d'un bleu limpide, s'étaient fixés sur Ludovic avec une expression singulière de curiosité et de gravité ; celui-ci s'en émut comme d'un reproche et prit l'attitude d'un accusé.

— Vous y avez pris garde ? lui répondit-il.

— Comment ne l'aurais-je pas fait ? reprit-elle. Vos amis n'épargnent rien pour être remarqués.

— Mes amis, Marguerite? voilà un mot qui n'est pas juste. Je n'ai point d'amis dans ce goùt-là.

— Il était pourtant bien à l'aise chez vous ; plus à l'aise que vous-même.

— Qu'y puis-je? c'est son genre à lui, et je ne suis pas chargé de son éducation.

— Mais encore, ami ou non, qui est-il?

— Un camarade de l'école, un ancien, qui prend ses coudées franches partout où il se trouve et qu'on ne peut pas mettre à la porte comme on le voudrait.

— Ahl c'est un étudiant?

— Un étudiant à perpétuité, bon vivant, joyeux compagnon, ayant le droit en haine, et destiné à moisir sur les bancs sans aucune chance de succès.

— Et vous fréquentez ce monde-là, Monsieur? s'écria Marguerite avec la plus jolie moue du monde.

— Vous savez bien que non, répondit Ludovic d'un ton sérieux. Vous savez bien ce qui remplit ma vie et quel en est le but. Pourquoi me parler ainsi?

Marguerite ne désarma point devant cette justification ; elle garda ses airs mutins.

— C'est bon. Monsieur, c'est bon; désormais on vous surveillera mieux. Vous avez là de belles connaissances.

— Encore! Mais c'est de la cruauté, Marguerite. De ce qu'un camarade vient chez moi, malgré mui, je puis le dire, vous me faites une querelle d'Allemand. Allez, j'ai assez souffert pendant qu'il était là et que je vous voyais exposée à ses regards. La corvée était rude, et vous me devriez savoir plus de gré des efforts que j'ai faits pour couper court à ses observations.

— Vraiment! s'écria la jeune fille. Ah! il a entamé ce chapitre-là, votre camarade? Ah! il a fait des observations? Et lesquelles, s'il vous plait ?

170 CE qu'on peut voir DAN5 UNE RUE.

— Le sais-je?

— Dites toujours.

— Vous devinez bien ce qu'on peut dire en vous voyant, Marguerite.

— Je ne devine rien, Monsieur, et veux tout savoir. Que disait votre ami? Beaucoup de mal sans doute?

— Vous ne le croyez pas.

— Mais encore.

— Eh, mon Dieu! il disait de vous ce qu'il dit sans doute de toutes les jeunes filles qu'il a rencontrées sur son chemin. Pourquoi vous soucier de cela ? Un coureur qui va de ca; price en caprice et traite les femmes comme il traite ses livres! Après Tune, l'autre. Dieu sait combien d'aventures il a eues.

— De mieux en mieux; vous êtes là à bonne école. Et comment le nomme-t-on, votre héros de romans ?

— Melchior! Sa réputation est faite. On le prend comme il est, avec ses défauts et ses qualités. Obligeant d'ailleurs, serviable et se mettant en quatre pour ses familiers. Mais, je vous le répète, Marguerite, ce n'est pas de ce côté que je penche. J'ai le cœur mieux placé. Dieu merci ! Je vois la vie sous un côté moins frivole. Soyez sans crainte : de pareils exemples sont sans danger pour moi; ils m'affermissent au contraire dans le bon chemin. N'ai-je pas d'ailleurs mon égide ? N'êtes- vous pas là pour me préserver de tous les écarts ? On est bien fort quand on aime, et, quoi qu'il arrive, je serai digne de vous.

Pendant que Ludovic parlait, la jeune fille avait de nouveau incliué la tête sur son ouvrage. L'enquête était terminée, elle résultat paraissait favorable au prévenu. Il avait plaidé sa cause avec chaleur, et son accent était de nature à convaincre le juge le plus mal disposé : il y régnait un sentiment si vrai, qu'il était impossible de n'en pas être touché. Marguerite céda.

— Soit, mon ami, dit-elle, n'en parlons plus; mais promettez-moi une chose.

— Tout ce que vous voudrez, Marguerite.

— D'après vous-même, rien n'est plus dangereux que ce M... Comment l'appelez-vous donc?

— Melchior-.

— M. Melchior? Eh bien! puisque Melchior il y a, lâchez de vous tenir à l'écart d'une aussi mauvaise compagnie. Y l'onsentez-vous ?

— De tout mon cœur : je romprai nettement, et à la plus prochaine occasion.

— A la bonne heure, et, à ce prix, je vous pardonne. Voici ma main comme gage de paix.

— Merci, Marguerite, répondit Ludovic transporté, et qu'il y revienne maintenant. Je lui prépare un accueil dont il ne se vantera pas.

— Point d'excès, dit la jeune fille en riant; les conversions les plus bruyantes ne sont pas les plus sûres.

Ainsi finit ce petit débat, prélude de bien plus grosses tempêtes.

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