‹ Ce qu'on peut voir dans une rueChapitre 6 sur 11 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'en apparence il survînt d'incident nouveau. Ludovic était alors dans le feu de la besogne, et à peine pouvait-il s'en distraire pour venir passer quelques instants auprès de Marguerite à l'heure où les cours et les examens lui laissaient quelque liberté. Il avait, en outre, à préparer sa thèse, et apportait à la confection de ce morceau l'ardeur d'un athlète éprouvé. La licence devait en être le prix, et non-seulement il voulait l'obtenir d'emblée, mais il se flattait de la voir entourée d'un certain éclat. De là bien des nuits sans sommeil, et un commerce assidu avec les autorités de la jurisprudence. Il ne dédaignait rien de ce qui assure un succès, ni les citations empruntées aux juges du camp, ni les concessions faites à leurs opinions bien connues.

Non pas que le cœur fût absent de ce travail ; il y jouait au contraire le principal rôle. Tout ce qu'en faisait Ludovic, c'était pour Marguerite, à l'intention de Marguerite. Il ne le disait pas ; mais comme cela se voyait! Cette licence, quand il l'aurait, serait un talisman à l'aide duquel il forcerait la

volonté de ses parents et qui lui permellrait de réaliser le r^ve de sa vie. 11 se voyait déjà aux audiences avec tous les attributs de l'avocat, plaidant sa première cause et prenant sa place parmi les stagiaires prédestinés. Quelle joie quand il pourrait annoncer à Marguerite que rien ne s'opposait plus à leur établissement, et qu'entre elle et lui il n'y avait plus d'obstacles! Cette pensée doublait son courage; l'ambition seule n'eût pas suffi pour de si grands efforts. Marguerite élnit sa Ilancée, presque sa femme; et elle, de son côté, semblait accepter ce titre et aller au-devant de cette destinée.

A ce tableau, il n'y avait qu'une ombre : c'était la maladie de Taïeule qui empirait chaque jour. Malgré les soins dont la jeune fille l'entourait, madame Morin dépérissait à vue d'œil. La paralysie détruisait lentement et une à une ses dernières facultés. Elle ne pouvait plus quitter son fauteuil et ne vivait que par artifice. Le sentiment des choses extérieures lui échappait. Qu'on juge des angoisses de la jeune fille! A la douleur que lui causait Tétat de sa grand'mère, venaient se joindre les embarras inévitables qui en résultaient. Pour elle c'était un asservissement de tous les instants; à peine pouvait-elle vaquer à ses affaires, et toujours avec la crainte qu'il ne survint, pendant son absence, quelque accident fâcheux. Il fallait alors redoubler de précautions, souvent même recourir à l'assistance des personnes de son voisinage. Ludovic offrait bien ses services; mais que sont les services d'un homme en pareil cas? Et d'ailleurs Marguerite était trop fière pour s'ouvrir entièrement à lui. Elle aimait mieux supporter vaillamment les misères et les embarras de sa position.

Cependant le jour décisif approchait; les derniers examens allaient être passés, la thèse était prèle et de nature à satisfaire les maîtres de l'enseignement. Ce fut le front haut et l'esprit libre que Ludovic se présenta devant eux. Il avait ses approvisionnements de science et des approvisionnements complets. En suivant la carrière du droit, il n'avait pas obéi seulement à l'influence régnante, ni cherché un vain giade à l'aide de moyens superficiels. Chez lui la vocation était véritable, la nature y entrait pour une part aussi grande que félude. A la solidité des connaissances, il joignait cet aplomb, ce sang-froid, qui sont l'apanage ordinaire des

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hommes nés à deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et sans lesquels les plus émineiiles facultés sont pour ainsi dire frappées d'impuissance. Rien de brillant ni d'éclatant, mais de la sûreté et de la force. Il livrait le moins possible au hasard, et marchait à son but sans se laisser troubler ni intimider : ce n'était pas Tagilité du cerf, mais la patience et la persévérance du bœuf. Si l'allure n'était pas rapide, en revanche le sillon était profond.

Dans nos écoles et dans les professions qui en dépendent, des dons pareils sont les meilleurs auxiliaires que l'on puisse désirer. Combien de jeunes gens, richement doués, sont venus échouer devant ces examens publics où Timprovisation tient une si grande place! Que de défaites dues seulement à l'état des nerfs et à la sensibilité de Torganisation ! Que de candidats, plus tard devenus illustres, n'ont pu surmonter les difficultés d'un début, ni vaincre cette timidité qui est comme la paralysie de l'esprit! La stupeur, le vertige s'en mêlent; le cerveau reste sans action, la parole ne sert plus la pensée. En face de ces juges qui interrogent et de ces témoins qui écoutent, on n'éprouve plus qu'un sentiment, celui d'une faiblesse irrémédiable, on n'a plus qu'un désir, celui d'abréger ce supplice et de se donner en spectacle le moins longtemps possible: on fuirait dès le premier moment, si la force ne manquait, même pour cela.

Ludovic n'avait rien à craindre de ces désappointements ; il était ce que l'on nomme une tête carrée. Ce qu'il savait il le savait bien et d'une manière si méthodique, qu'aucune émotion, si vive qu'elle fût, n'eût pu l'empêcher de fournir ses preuves. Il avait l'art de se posséder, l'art d'exprimer avec netteté ce qu'il avait appris avec réflexion. Dès les premières réponses, il s'établit entre les examinateurs et lui un certain accord d'opinions et de vues. Il s'attacha à leur faire sentir qu'aucun de leurs commentaires ne lui était étranger, et il poussa l'attention jusqu'à citer leurs propres textes. C'en fut assez pour se les concilier. On l'interrogea à l'envi ; il tint tète à toutes les questions; on lui tendit des pièges, il les déjoua avec bonheur. Tout se réunit pour faire de son examen une sorte d'événement et une date dans les annales de la Faculté. A la ronde on se disait qu'il y avait, dans ce jeune homme, plus que Tétoffe d'un licencié, et qu'avec du

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temps et de l'étude il parviendrait aux honneurs du doctorat. Bref, il fut reçuà runanimité; pas une boule noire ne protesta contre un triomphe si formel.

Quand l'épreuve fut achevée et le résultat proclamé, la première pensée de Ludovic fut pour Marguerite. A peine libre, il quitta l'enceinte et prit sa volée vers les escaliers; mais là, un obstacle imprévu l'arrêta. C'était un groupe d'étudiants qui l'attendait au passage et l'accueillit par une bruyante manifestation. En même temps, un homme se précipitait dans ses bras et donnait le signal des accolades :

— Bravo, s'écriait-il, bravo! voilà ce qui s'appelle enlevé! dix boules blanches dans le sac! Pas une qui ait manqué à l'appel! c'est inouï. Vive Ludovic, les amis! Et en avant la musique I

Ce coryphée de l'enthousiasme était Melchior. Le hasard ou peut-être un motif secret l'avait amené ce jour-là aux examens, et c'était lui qui avait monté cette siîène en l'honneur de l'heureux candidat. Bon gré, mal gré, il fallut se prêter aux félicitations de la bande : Ludovic fut embrassé à la ronde ; il ne sortait des bras de l'un que pour retomber dans les bras de l'autre.

— A. la bonne heure, reprit IMelchior. Que tout le mOi.àe y passe! Pressez-le sur vos cœurs et que cela ne finisse pas. Ce cher Ludovic! a-t-il cloué ses professeurs! Ah! vous voulez du Justinien, mes maîtres? Eh bien! voici un gaillard qui eu parle comme s'il l'avait inventé. A pédant, pédant et demi. Bravo, Ludovic! Vive Ludovic! Trois bans en l'honneur de Ludovic! S'il avait un carrosse, je m'y attellerais.

Cette scène, en se prolongeant, devenait de plus en plus pénible pour le jeune hoQime; aussi essaya-t-il de l'abréger. Mais il avait affaire à forte partie, et plus il tentait de se dégager, plus les témoignages redoublaient. Melchior n'aimait pas que les choses se tissent à demi.

— Ce n'est pas tout, mes enfants, s'écria-t-il d'une voix qui dominait les autres. Il ne sera pas dit qu'un si beau triomphe se sera passé sans fanfares ni canettes. Ce serait une honte pour le corps des étudiants. On n'a institué les béjaunes que pour des cas pareils. Au café! au café! Et noyons le licencié en droit dans des flots de bière. C'est un baptême qui lui est dû.

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Ludovic voulut en vain s'en défendre ; il s'était formé autour de lui un bataillon chargé de s'assurer de sa personne et qui ne paraissait pas disposé à lui laisser la liberté de ses mouvements. Quoi qu'il en eût, il fallut se rendre à Testaminet voisin ; ce fut comme une marche triomphale. Sur le chemin, Melchior ramassa tout ce qu'il put rencontrer de partisans, si bien que la démonstration prit peu à peu les proportions d'une émeute.

— Garçons! s'écria-t-il ea faisant son entrée dans rétablissement, tout ce que vous avez de mieux! du Strasbourg! du bavière! du lyon! du bruxelles ! de la blanche et de la brune ! Ceux qui aiment la mousse en demanderont! Et par masses, entendez -vous! La maison me connaît! J'ouvre un crédit illimité!

Le vétéran des écoles fut servi au gré de ses désirs; on vida les caves de l'estaminet; on envoya chercher dans le débit voisin des suppléments de tabac et de cigares. Lestê-tes s'échauffèrent, et il fallut bien que Ludovic se mît à l'unisson. Melchior chargeait son verre et lui portait des toasts indéfinis; il y joignait quelques diatribes contre ce polisson de Justinien, comme il rappelait. Il prétendait que, sans ce maudit Grec, il aurait eu aussi son jour et serait déjà professeur de quelque chose, dans une institution quelconque. Le temps s'écoula ainsi, au milieu d'une grande liberté de propos et d'une plus grande variété de boissons. Quant aux doses, elles furent poussées jusqu'à cette limite où l'estomac humain devient une mesure de capacité. Aussi la bourse de l'amphitryon en reçut-elle une notable atteinte, et, quand le garçon vint lui dire à l'oreille la situation de ses comptes et fixer le chiffre de ses libéralités, il y eût là, pour lui, ce pénible quart d'heure dont l'invention remonte, on ne sait pourquoi, à Rabelais.

— Peste! dit-il à part lui, l'addition est salée. Vingt-cinq livres dix sous! les spiritueux sont hors de prix. Ce doit être la faute du gouvernement; il n'a jamais rien fait dans l'intérêt des consommateurs. N'importe, c'est de l'argent bien placé. Je suis sûr que je me rattraperai. En route, les enfants ; la séance est levée. Allez et cuvez en paix. Je vous donne à tous ma bénédiction ; c'est moi seul qui accompagne Ludovic.

Cette station si étrangère aux habitudes de Ludovic n'avait pas eu lieu sans porter atteinte à son calme ordinaire. Melcliior l'avait si bien soigné, que le nouveau licencié s'en ressentait. Cependant, au milieu des fumées du cerveau, survivait une pensée dominante et dont pour rien au monde il ne se fût départi. 11 avait promis à Marguerite d'aller lui rendre compte des résultats de son examen. Elle Tattendait, elle comptait les minutes, et, dans quelque état qu'il se trouvât, il fallait qu'il se rendit chez elle.

Ce calcul de Ludovic était aussi celui de Melchior : même dans ses écarts, celui-ci avait l'avantage de se posséder et de rester maître de lui-même. Personne ne supportait avec plus d'aisance le choc des spiritueux ; à force d'accroître les doses, il en était arrivé avec eux à cet état de familiarité où se trouvait ^lithridate vis-à-vi"s des poisons. La bière et lui, à force de se connaître, avaient fini par faire bon ménage, et il pouvait en loger des quantités indéterminées sans aucune espèce d'inconvénient. Il avait donc l'esprit libre et la tète saine, quand il sortit de l'estaminet, tandis que Ludovic avait la vue trouble et sentait ses jambes fléchir. Or, dans celte situation, tout l'avantage reste à celui qui conserve le plus de sang-froid.

— Voici mon bras, dit Melchior quand ils furent arrivés sur le seuil du café.

Ludovic éprouvait un combat intérieur et manifestait une répugnance évidente. Peut-être se souvenait-il vaguement de l'engagement qu'il avait pris et craignait-il d'être vu en compagnie du vétéran. Aussi, loin de se rendre à l'invitation, essaya-t-il dofaussercompagnieeldepoursuivi'eseul son chemin. Mais l'entreprise n'était point aisée. Au contact de l'air extérieur, les troubles de l'organisation avaient empiré, et la marche était peu ré,-;ulirre. Melchior s'en aperçut, et un sourire de démon ellleura ses lèvres : il navail pas manqué son but.

~ Où courez-vous donc ainsi? dit-il en rattrapant Ludovic dans une de ses évolutions pittoresques. Vous allez vous faire couper en quatre par les voitures.

— Mais non, mais non, répondit celui-ci en s'obstinant et en repoussant l'appui qui lui était offert.

— Pas de ça, grand homme, dit Melchior en s'emparantde lui, et ne faites pas le fier. Vous avez un diplôme, et je n'en ai point; voilà ce qui nous sépare. Mais j'ai la jambe solide et vous ne l'avez guère, mon garçon. Voilà ce qui rétablit le niveau. Prenez mon bras, vous dis-je, et ne le ménagez pas. Il en a suppoilé de plus plombés que vous.

Ludovic ne résista plus; d'ailleurs il n'eût pu le faire. Melchior le tenait serré comme dans un étau et lui donnait du maintien, bon gré mal gré. Ils traversèrent la rue et prirent le trottoir opposé.

— Où allous-nous de ce pas? dit alors Melchior.

De nouveau Ludovic eut l'envie de se révolter et de s'affranchir d'un joug qui lui pesait.

— J'irai seul, répondit-il. Passez votre chemin, je trouverai le mien.

— Pour qui me prenez-vous? s'écria Melchior. Moi, vont abandonner? Dans les brouillards où vous êtes? Jamais.

— Des brouillards? Qu'entendez-vous par là?

— J'entends ce que j'entends, grand homme, ce qui est visible à tous l3s yeux. Vous avez pris un coup de soleil, mou devoir est de vous déposer en lieu sûr. 11 serait indécent de laisser battre les murs à un garçon comme vous, qui vient d'enlever son diplôme à la pointe d'un examen comme on en voit peu. J'en serais responsable aux yeux de la postérité. Voyons, soyez calme et ne bourrez pas ^otre bienfaiteur. La traite est longue d'ici chez vous.

—Vous m'avez grisé à dessein, dit Ludovic en se raidissant.

— Moi, grand homme! Vous calomniez la vertu la plus pure que le soleil ait jamais éclairée. Je vous ai otïert de la boisson, c'est vrai; j'y ai mis quelque grandeur, c'est ma manière; j'ai voulu que l'hommage fût à la hauteur du succès. Voilà mes torts et ils sont de ceux qu'on avoue à la face de l'univers. Quant aux vôtres, c'est différent. Vous n'avez pas su prendre votre mesure et trébuchez sur un sol jonché de vos lauriers.

— C'est votre faute, dit Ludovic avec l'irritation que lui donnait la conscience de son état.

— Allons, vous y revenez, reprit Melchior. Il est dit que vous pousserez l'ingratitude jusqu'au bout. Je me fâcherais si j'avais le caractère plus mal fait. Ma faute! Comme si j'étais responsable des faiblesses de votre estomac. Ma faute ! Dites que c'est celle de votre déplorable organisation. Voyez plutôt. N'en ai-je pas pris autant et plus que vous? Pourtant ma vue est nette et mon pas ferme. Que voulez-vous, grand homme? Ou ne peut pas avoir tous les honneurs et cumuler toutes les gloires. De ce que la tète est pleine de science, il ne s'ensuit pas qu'elle soit à l'abri de pareils accidents.

— C'est votre faute-, répéta le licencié avec son idée fixe.

— Encore? Vous devenez fastidieux, mon garçon. Heureusement que vous avez affaire au plus grand cœur qui ait jamais battu dans une poitrine humaine. Ma philosophie est au-dessus de vos égarements. Allez, j'en ai vu et essuyé bien d'autres. La vie a de ces retours. Ce matin vous étiez au pinacle, maintenant vous voilà légèrement déchu. Qu'est-ce que cela prouve? qu'il ne faut ici -bas ni trop s'enorgueillir, ni trop se désespérer. Demain, grand homme, pas plus tard que demain, vous rentrerez dans votre assiette, aussi intact et aussi licencié que jamais. Les effets de la boisson auront disparu et vos lauriers seront toujours verts : c'est l'affaire d'un coup d'oreiller.

— Demain, non pas demain, aujourd'hui, dit Ludovic.

— Ah! pour ça, je n'en saurais répondre : question de tempérament. En attendant, tâchez de poser un pied devant l'autre, et ne me marchez pas sur les orteils comme vous le faites si obstinément. Un peu de tenue, si c'est possible; priez vos jambes d'y mettre du leur ; elles portent désormais un avocat.

Pendant cet entretien, mêlé de railleries, Melchior entraînait Ludovic vers le quartier qu'ils habitaient. Notre pauvre étudiant était, il faut le dire, fort mal accommodé; il expiait en un jour plusieurs années de privations. Afin de maintenir son budget dans un équilibre satisfaisant, il s'était mis de la manière la plu.s stricte au régime des sociétés de tempérance. De là cette atteinte portée à son sang-froid. Dès les premiers verres, ces boissons, peu familières pour lui, avaient agi sur

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son économie. Peut-être se fùt-il arrêté alors, si l'exemple de ses camarades, leurs bravades et leurs quolibets ne l'eussent conduit plus loin qu'il n'aurait dû aller. La séance avait été longue et le service copieux. Comment se refuser aux toasts portés eu son honneur? Comment demeurer le verre vide en présence de tous ces verres pleins? Si stoïque que Ton soit, il est des moments où la raison fléchit et où les meilleures résolutions s'oublient. Que faut-il pour cela? un rien, un éclair, un coude levé mal à propos, une mauvaise disposition des organes. C'est ce que Melchior avait prévu avec un art infernal. Encore sous l'influence de la chaleur d'un examen, et énervé par l'abus de l'eau, Ludovic était une victime livrée d'avance et qui ne pouvait lui échapper.

La marche, au lieu d'apporter un soulagement à ce malaise, ne fit que l'aggraver. Ce qu'y gagnait Ludovic, c'était d'acquérir de plus en plus la conscience de sa situation. Il se sentait à la merci d'un ennemi et n'avait pas les moyens de s'en défendre. Il voyait bien qu'il lui serait impossible de se présenter dans cet état là où son cœur l'appelait et où il était attendu, el, à celte pensée, une douleur inondait son cœur, douleur plus profonde que l'ivresse, et qui pourtant n'en dominait pas les effets. En proie au découragement, il se laissait guider sans opposer de résistance ni manifester de volonté. C'était comme un abandon de lui-môme. Les traits que Melchior continuait à lui détacher s'égaraient sans l'atteindre ni l'émouvoir.

Il était temps que cette scène eût une fin; on arrivait aux portes de Tliôtel garni. Qu'allait faire Ludovic? Quel parti allait-il prendre? Melchior posa la question :

— Nous voici au port, dit-il, et ce n'est point sans peine. J'espère, grand homme, que j'ai bien mérité de vous. On ne pilote pas avec plus d'aplomb un homme plus mal conditionné. Maintenant mon rôle finit et le vôtre commence. Où faut-il vous déposer?

Ludovic eut une minute d'angoisse et d'hésitation. La nuit s'était faite, et, en levant les yeux vers l'appartement de Marguerite, il aperçut, comme un phare, cette petite lumière qui jadis le guidait et le consolait.

— Oui , dit iMelchior , je comprends. La belle est à son poste, et c'est le cas ou jamais d'aller déposer notre couronne à ses

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genoux. Ne vous gênez pas, grand homme. Je suis bon prince el pousserai jusque-là le dévouement que l'on doit à l'un de ses semblables. Parlez, commandez, je vous porterai, s'il le faut, a la force du poignet. Prenons-nous à droite, prenons-nous à gauche?

— Montons chez moi, dit Ludovic, en se sentant mal affermi encore et peu sûr de lui.

— A la bonne heure! s'écria Melchior. Voilà une prudence digne d'un Romain. Et la-haut nous causerons du reste. Montons.

L'ascension dans la mansarde ne fut pas une opération facile ni prompte ; elle exigea un peu d'aide et de temps. Évidemment Ludovic ne pouvait songer à quitter ce soir-là son domicile ; il ne se fût montré nulle part à son avantage et y eût plus perdu que gagné. Les circonstances atténuantes n'arrangent rien en pareil cas : mieux vaut remettre au lendemain le chapitre des explications.

Cependant le jeune homme luttait contre une obsession intérieure; rentré cliez lui, il ne pouvait se résoudre à s'asseoir et s'agitait dans tous les sens. Souvent il allait vers la porte comme s'il eût voulu sortir de nouveau, ou bien il se dirigeait vers la croisée et jetait au loin un regard mal rissuré. Melchior assistait à ce spectacle sans en paraître ému ; il avait chargé sa pipe et y cherchait une diversion à son rôle d'observateur. Ce fut lui qui rompit le silence et se porta au secours de son compagnon.

— Je vois où le bât vous blesse, lui dit-il. Eh bien ! causons-en, mon garçon. Aussi bien vous faites là un mauvais commerce ; ce n'est pas en rôdant que vous guérirez vos brouillards. Voyons , épanchez-vous , lâchez le lin mot ; j'ai des trésors de bonté à votre service.

— Que voulez-vous (jne je vous dise ?

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— Ce qu'il vous plaira, pourvu que vous n'y alliez pas p^u' quatre chemins. J'aime les gens ronds et je les mets à l'aise. Rien ne seil de se cacher derrière le doigt. Tenez, voulezvous que j'aille droit au fait? Oui. Eh bien I vous avez du tinloin.

— Qu'entendez-vous par là ?

— Du tintoin. Le mot est clair; il appartient à un vocabulaire connu. Et ce tintoin, mon garçon, c'est de ne pouvoir aller de ce pas chez la voisine d'en face. Vous voyez que je parle carrément.

— Quelle supposition !

— Je ne suppose rien, grand homme , je vois ce qui est, je lis dans votre àme comme si elle était de cristal. Pour être votre inférieur sur le Digeste, je n'en suis pas moins votre maître dans l'art d'étudier les physionomies. Or, voici ce que me dit la vôtre, depuis cinq ou six heures que je la tiens en arrêt. Ce matin, avant de quitter le quartier pour aller cueillir les palmes d'un diplôme, vous avez dit à l'objet de vos vœux : « Mon cher amour (ou tout autre petit nom que vous voudrez, le détail est indifférent), ma toute belle, ma reine, mon trésor (on peut varier indétiniment rexpression),ije vais courir la grande chance. Aleajacta est, traduction libre : le sort en est jeté. Je vais me trouver en face de huit ou dix gaillards, à qui la nature et le gouvernement ont conféré le droit de distribuer des brevets d'éloquence. Suivant qu'ils seront en bonne ou en mauvaise humeur, qu'ils auront bien ou mal dormi la nuit d'avant, bien ou mal digéré, pris leurs bonnes ou leurs mauvaises lunettes, j'aurai mon parchemin ou je ne l'aurai pas. Si je ne l'ai pas, j'irai ensevelir ma douleur dans la profondeur des forêts environnantes et décocherai mes plaintes à tous les échos de la banlieue. La solitude est l'asile naturel des grands désappointements ; on se console des injustices de l'homme en se réfugiant dans les bras de la nature. Mais si je l'ai , si j'obtiens mon affaire , si je dompte cet aréopage quinteux, si je me tire cette épine du pied et triomphe sur toute la ligne des robes noires, oh! alors, ma divine, je tiens à ce que vous en ayez la primeur. Sitôt nommi', sitôt parti ; la licence me préféra ses ailes et ju volerai prés de vous : au lieu d'un bachelier, vous aurez à vos pieds un avocat, c'est-à-dire un être qui peut désormais por-

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ter le rabat et la loge avec impunité.» Eh bien! mon garçon, qu'en dites-vous? N'est-ce pas là votre liistoire? Répondez. En achevant ces mots, Melchior avait repris sa pipe en homme satisfait de sa tirade et qui éprouve le besoin de se remettre de cet etîort. Quant à Ludovic, ses impressions variaient a l'intini : tantôt il semblait près de se fâcher; tantôt il écoutait avec une attention sombre. Chaque mot du vétéran éveillait en lui un souvenir, un regret, une douleur ; quoiqu'il n'eût pari le désir de se livrer, il n'avait plus la force de feindre.

— Vous avez bien de l'imagination, répondit-il.

— A en revendre , mon garçon , reprit Melchior, et de la bonne, celle qui trouve le joint. Mon imagination? mais je l'exerce sur vous depuis ce matin. Il n'est pas un de vos mouvements, un de vos gestes dont je n'aie trouvé le sens. Quand je vous ai composé une garde d'honneur et arrangé un triomphe, croyez-vous que vos sentiments secrets m'aient échappé ? Votre esprit n'était pas à ce que vous buviez , et c'est ce qui vous a mis la cervelle à l'envers. Lorsqu'on lève le coude , grand homme , il faut y procéder consciencieusement, être à ce qu'on fait ; çiutrement il en mésarrive. Vous aviez l'espril ailleurs ; la buisson ne pardonne pas cela. Témoin la brume où vous êtes. Vous songiez à votre Dulcinée, qui attendait avec impatience les suites de l'événement; vous vous reprochiez de lui dérober une heure, une minute, une seconde, même au profit de camarades empiessés à vous fêter ; c'était un mauvais sentiment, et le ciel vous en a puni. Au troisième verre, vous étiez déjà touché; au sixième vous étiez dans les espaces, sans compter ce que vous y avez ajouté en surplus. Maintenant qu'y faire ? Les choses sont ce qu'elles sont : il faut prendre un parti, et c'est ce qui vous met martel en tête.

— Quand cela serait ? dit Ludovic.

— - A la b(mne heure ! voilà que vous y venez. Encore un pas ou deux, et nous finirons par nous entendre. Au fond^ de quoi s'agil-il ? D'un simple avis à donner à la dame en question; rien que cela. 'Qu'elle sache seulement que votre affaire est enlevée, et que depuis CéSar on n'a pas obtenu de triomphe plus" complet que le vôtre. Un bulletin qui dirait, par exemple : Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu, pouvez-vous

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récrire, ce bulletin ? Non ; eh bien ! alors j'ai un autre moyen à vous proposer.

— Lequel ? dit Ludovic attentif.

— Grand homme, reprit Melehior avec plus de solennité, vous allez le savoir. Il n'est pas que vous n'ayez rencontré dans l'histoire des cas semblables à celui où vous vous trouvez. Plus d'un vainqueur sest trouvé dans l'impossibilité d'aller porter lui-même la nouvelle de ses exploits. Que faisait-il en pareille occurreuce? C'est encore Thistoire qui vous le dit. Il dépêchait un autre lui-même : un aide de camp, un ambassadeur.

— Et puis ?

— Cela va de source. Vous êtes empêché, radicalement empêché. Pour ce soir, mon garçon, vous n'avez plus qu'à vous mettre sur le flanc et à demander au sommeil l'oubli de vos peines. Eh bien! je me mets à vos ordres, et, si le moyen vous sourit, je me chargerai de la mission ; je serai cet ambassadeur, cet aide de camp, cet autre vous-même.

— Vous ? s'écria Ludovic avec un sentiment d'eiïroi.

— Moi; quand j'oblige les gens, je n'y épargne pas la façon. Dites un mot, un seul mot et je pars. Avant cinq minutes d'ici on saura , de l'autre côté de la rue , que vout avez gagné votre laurier. Et tiez-vous à moi, j'y mciirai la sauce.

— Jamais ! dit Ludovic.

— Voilà un mot bien fier, et comment ferez-vous alors?

— J'irai nioi-même.

— Essayez donc.

Ludovic se leva et gagna la porte d'un pas résolu. Malheureusement ses forces n'étaient pas à la hauteur de sa volonté: loin de céder, la crise n'avait fait qae redoubler de violence. L'odeur du tabac, les nuages de fumée que Melehior entretenait autour de lui, contribuaient à aggraver le vertige dont il était obsédé, il se sentait délînitivement vaincu.

— Eh bien? s'écria le vétéran d'un ton railleur.

— Impossible! répondit Ludovic désespéré.

— Que vous disais-je? Vous en avez plus que vous n'en pouvez porter. Est-ce que je me trompe jamais? Ci oyez-en votre ancien, mon garçon. Mettez habit bas et demandez à votre oreiller un soulagement contre vos infii'mités. C'est le

remède souverain; il a fait de bien autres cures. Voyons, voulez-vous que je vous y aide? La main d'un ami n'est pas de trop pour de semi)lables opérations.

En même temps, Melchior joignait l'action à la parole, et délivrait Ludovic de ses vêlements; puis, moitié de gré, moitié de force, il retendait sur son lit.

— Et maintenant, ajouta-l-il quand il l'eut arrangé de son mieux, je vais compléter mes bienfaits. Vous voilà emballé pour la nuit; le reste me regarde. Après l'un, l'autre; il ne faut pas sarrêter en chemin quand on se porte au secours d'autrui. Les grandes âmes ne font rien à demi. Ici, je n'ai plus rieu à faire; la nature va reprendre ses droits. Mais, de l'autre côté de la rue, il y a une poulette qui attend, qui se lamente, et ne sait que penser de votre abandon. Qui le sait? peut-être est-elle dans les larmes. Dame ! quoi de plus naturel? un garçon comme vous est taillé pour le sentiment, et il va de soi qu'une femme y tienne. Ne vous agitez donc pas ainsi; c'est retarder à plaisir la guérison. Bon! comme cela! si je cause, c'est à dessein; j'en ai endormi plus d'un avec cette musique. Allons! voici que les yeux se ferment; bon signe, mon garçon, bon signe! Et quand vous y serez, ne vous gênez pas; ébranlez les vitres de vos sons de poitrine. C'est un moyen réparateur. Demain, vous serez frais comme une pivoine et gai comme un linot.

Quelques efforts que fit Ludovic pour lutter contre le sommeil, peu à peu il y céda. Melchior restait maître de la place. Quand il vit son camarade bien assoupi et désormais hors d'état d'agir, le vétéran se leva.

— A mon tour, dit-il. Un petit brin de toilette et que j'achève mon expédition. Ah! tu as fait le boutonné, le cachottier. Eh bien! grand homme, tu sauras ce qu'il en coûte. Tu os avocat d'aujourd'hui, et il est possible que je ne le sois jamais. IN'importe! cest moi qui soignerai ta première cause, et tu verras au profil de qui. Eu attendant, dors, mon garçon, et que ma bière te soit légère.

Un quart d'heure après. Melchior sortait de l'hôtel garni et se dirigeait vers le logement de Marguerite.

CE qu'on peut votr dans une rue. 185

Lorsque le lendemain, au point du jour, Ludovic s'éveilla, il lui sembla qu'il soriait d'un long anéantissement. Les événements de la veille ne lui revenaient que peu à peu et comme un souvenir confus; il se croyait sous l'empiie d'un mauvais rêve. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes de réflexion et après un grand efïort sur lui-même qu'il en mesura la gravité.

— Est-ce possible, grand Dieu ! s'écria-t-il en sautant à bas de son lit. Est-ce bien possible?

Il courut à sa croisée, et l'ouvrit toute grande. L'air du malin acheva de guérir les fumées de son cerveau, et alors les détails de la scène qui avait eu lieu se retracèrent à sa mémoire. Pour lui, cette découverte était affreuse, et un cri de douleur lui échappa. En un jour déchoir à ce point! s'oublier ainsi V ternir une carrière à peine commencée ! Son âme se brisait à cette pensée. Ce qui le frappait surtout, c'était le rôle que Melchior avait joué dans cette scène, et il y découvrait tous les caractères d'une malfaisante préméditation. Que s'était-il passé depuis le moment où s'arrêtaient ses souvenirs? Il Tignorait et ce n'était pas le moindre de ses tourments. Le vétéran avait parlé d'une entrevue avec Marguerite; aurait-il ou non donné suite à ce projet? Fallait-il y voir une de ces forfanteries qui lui étaient familières, ou bien un de ces calculs dont il était capable et une menace pour le repos de Ludovic? Dans les deux cas, Thypothèse lui était pénible. Laissée sans nouvelles, la jeune tille avait dû bien souffrir et elle avait dû. souffrir plus encore d'en recevoir d'une telle bouche et dans des conditions si cruelles pour son cœur.

Tout en donnant cours à ces réflexions, Ludovic s'était installé à sa croisée, de manière à surprendre les premiers mouvements qui se feraient dans le ménage voisin. D'après toutes les probabilités son attente devait être longue. Le jour commençait seulement; la solitude régnait encore dans la rue et aux environs. A peine, de loin en loin, quelques rares

'ISO CE qu'on peut voir dAxNs une rue.

passants troublaient-ils rette tranquillité uniforme. En fait de voitures, les seules que l'on aperçût étaient celles de maraîchers se rendant aux halles, ou celles qui, dès Taube, procèdent à un service de voirie. Des flots de poussière s'élevaient sous les balais des agents de la salubrité et se mêlaient aux vapeurs du matin. Les laitières s'installaient devant les portes avec leurs seaux et leurs mesures de fer-b!anc, et commençaient le débit de leur denrée. Quelques boutiques s'animaient aussi, et dans le nombre les commerces de vins, qui sont, en fait d'élablissement?, les premiers à s'ouvrir et les derniers à se fermer : Paris renferme une population si altérée!

Ce spectacle ne touchait guère Ludovic, et, en toute autre circonstance, il n'en fût pas longtemps demeuré témoin. Pourtant il semblait comme enchaîné à son poste et frappé d'immobilité. Ce réveil de la ville était pour lui le précurseur d'un autre réveil. Marguerite avait des habitudes matinales, et avant une heure il verrait sans doute la silhouette de la jeune fille se dessiner à travers les viires de l'appartement. Elle viendrait alors, comme elle avait coutume de le faire, donner un coup d'œil à ses fleurs, les soigner, les rafl"ermir sur leurs tiges, cueillir une rose ou un œillet. Ludovic savait tout cela, et il comptait implorer sa grâce par un regard suppliant ; il espérait même qu'à raison des événements de la veille, Marguerite serait debout plus tôt que de coutume, et abrégerait les délais.

— Impossible qu'elle ne me pardonna pas, s'écria-t-il; impossible qu'elle ne lise pas sur mon visage le regret qui est dans mon cœur. Comment en serait-il autrement? N'a-tclle pas eu assez de gages de mes sentiments? Ne sait-elle pas tout l'empire qu'elle a sur moi? Oui, elle aura pitié, elle verra que la fatalité seule s'en est mêlée. Puis j'irai me jeter à ses pieds et lui raconterai tout; ma grâce est au prix de ma franchise.

Tous ces beaux raisonnempnts n'avançaient pas les choses, et Ludovic en était pour ses frais. Déjà il avait refait par trois fois ce plaidoyer, en en modifiant les termes et en appuyant sur les circonstances atténuantes ; rien n'indiquait que l'instant fût venu do ]o pro^onr>er. Miirgucrile ne paraissait pas; aucun mouvement n'avait lieu chez elle. Les deux croi-

sëes d'en fare restaient, comme on les avait laissées la veille, muettes et engourdies. Et cependant l'heure où la jeune fille se levait avait déjà sonné. Il était étrange qu'elle ne vaquât point encore à ses affaires et n'eût pas un travail d'aiguille au bout de ses doigts. D'ordinaire, el'e n'y mettait pas tant de négligence. Ou'était-il donc arrivé? Ludovic s'y perdait. Ce n'était point assez qu'il eût dérogé à cette douce entente qui existait entre eux; voilà que Marguerite s'en mêlait aussi. Le charme était donc rompu ; c'était comme un sort jeté sur leurs amours.

Une nouvelle heure s'écoula ainsi, une heure qui eut pour le patient la durée d'un siècle. Décidément la mesure était comble : un pareil retard n'avait point d'explications plausibles, si ce n'est des explications d'un caractère fâcheux. Condamnait-on Ludovic sans l'entendre? ou bien Marguerite avait-elle été frappée d'un mal subit? Que ce fût l'un ou l'autre motif, la perspective n'en était pas moins douloureuse, et, à choisir, l'étudiant eût préféré celle qui n'atteignait que lui seul. Que faire? Aller s'informer? Il ne l'osait pas encore. Quelles que fussent ses habitudes d'intimité, il n'avait jamais fait à la jeune fille des visites aussi matinales ; la bienséance s'y opposait. Les voisins auraient pu en jaser; Marguerite elle-même ne s'y serait pas volontiers prêtée. Il fallait donc attendre encore, attendre avec un aspic au sein, et en proie à des morsures cruelles.

11 l'eût fait pourtant, il eût attendu, si un incident n'eût terminé ses hésitations. En regardant au-dessous de lui, il aperçut Melchior, dont le buste faisait saillie sur le pignon. Armé de son brûlot favori, le vétéran détachait vers le ciel d'incomparables bouffées ; évidemment il voulait faire concurrence aux nuages qui flottaient au loin. Ainsi enveloppé, il rappelait les dieux d'Homère et complétait l'analogie par une pose pleine de majesté. Cependant, tout embrumé qu'il fût, Ludovic put remaïquer chez lui une obstination singulière à tenir ses regards dirigés vers l'appartement de Marguerite : ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase.

— Encore ce cauchemar! s'écria Ludovic Décidément il faut que j'en aie le coeur net. La place n'est plus tenable. Allons.

Il quitta sa mansarde sur ces mots et descendit l'escalier de rhôtel en homme qui a pris son parti.

^88 CE qu'on peut vorR dans une rue.

Ludovic, arrivé à la porte de Marguerite, fut obligé de faire une pause, tant le cœur lui battait. A son premier élan succédait un découragement dont il eut toutes les peines du monde à se remettre. Enfin il se décida à agiter la sonnette, et la jeune fille vint lui ouvrir. L'une des craintes de Ludovic se dissipa à sa vue. Elle était debout, fraîche et alerte comme toujours; seulement ses yeux, rougis et un peu battus, indiquaienl qu'elle avait veillé et pleuré; et, à étudier sa physionomie, on y découvrait un fond de tristesse qui ne lui était point habituel. Le premier mouvement de Ludovic fut de respirer plus librement. Dieu merci, la santé de Marguerite n'avait point reçu d'atteinte. Le second mouvement fut de s'accuser; n'était-il pas la cause involontaire de ses larmes ?

•— Si vous saviez, Marguerite! s'écria-t-il.

— Je sais tout, lui dit-elle, et je vous plains.

Ils s'assirent; l'aïeule reposait encore dans son lit, ce qui leur laissait une liberté plus grande. Cependant, Marguerite ne semblait pas jalouse d'en profiter; son visage était sérieux, quoique bienveillant.

— Vous m'en voulez? lui dit Ludovic, qui ne pouvait se méprendre à ces symptômes.

— Non, mon ami, répondit-elle avec douceur. Et pourquoi vous en voudrais-je?

~ C'est que je suis bien coupable ; c'est que mes torts sont de ceux qu'on n'excuse pas. Allez, Marguerite, si sévère que vous soyez, vous ne le serez pas autant que je le suis moi-même.

Les yeux de la jeune fille se chargèrent d'un voile humide; on voyait qu'elle cherchait à se vaincre et à dominer son émotion.

— Que vous disais-je? s'écria Ludovic. Vous me tenez rigueur.

— Non, mon ami, répéta Marguerite avec un accent- miséricordieux, ne croyez pas cela.

CE OU'OX PEUT VOin T)AX? UNE RUE. 189

— Comment ne le croirais-je pas quand je vous vois si différente de ce que vous étiez? C'est bien la niôine bonté, mais ce n'est plus le même élan. Avouez-le, je vous suis suspect ; on ma calomnié près de vous.

— Pas le moins du monde, et ma conliance est ce qu'elle était.

Toutes ces réponses étaient faites d'une voix ferme et affectueuse à la fois, et pourtant il y régnait quelque chose de contraint qui ne pouvait échapper à Ludovic. C'était si nouveau chez la jeune fille, et plus nouvelle encore était l'affectation qu'elle avait mise à ne pas se montrer à la croisée. Ludovic insista donc.

— Écoutez, Mai'guerite, lui dit-il; il ne faut pas qu'il existe de nuage entre nous. Sans confiance, point d"atïection véritable. Vous allez tout savoir, et, s'il vous reste quelque prévention, vous me le direz. Voici comment les choses se sont passées.

11 lui fit alors le récit des scènes de la veille, entra dans les moindres circonstances, celles du moins dont sa mémoire avait gardé l'impression, ne cacha rien de ses faiblesses et des suites qu'elles avaient eues, expliqua comment il n'avait cédé qu'à des obsessions réitérées, croyant en être quitte au bout de quelques minutes, et retenu ensuite malgré lui et à son corps défendant. Il raconta ce qu'il avait souffert pendant cette séance si prolongée et si fatale ; combien de fois sa pensée s'était envolée vers elle avec des élans d'impatience et un sentiment de regret ; puis, quelle amertume avait inon'dé son âme lorsqu'il avait compris l'impuissance où il était de tenir la promesse et de lui porter la nouvelle qui était d'un si grand intérêt pour leur bonheur commun. Il dit tout cela avec un accent si vrai et si ému, dans un langage si plein de tendresse, que la jeune fille ne chercha plus à se contenir et laissa couler ses larmes.

— Vous le voyez, dit Ludovic en finissant, tout ceci est de la fatalité. Avec plus d'expérience j'aurais pu mieux m'en défendre; mais on s'est joué de moi comme on a voulu. J'ai euaft'aire à des roués et je suis bien novice. C'est une leçon qui me profitera. Maintenant, Marguerite, si on avait dénaturé les faits en vous les racontant , j'espère qu'entre les deux versions vous préférerez la mienne.

Il y avait dans ces derniers mots un reproche et une allusion. Ludovic y désignait Melchior sans le nommer. C/était un des tourments de son esprit, mais il n'osait s'en ouvrir à Marguerite : surtout il se fût bien gardé de l'interroger; il attendait et devait attendre que la confidence vint d'elle. Et pourtant Dieu sait combien ses préoccupations étaient vives à ce sujet! Le vétéran était venu dans cet intérieur; il s'y était assis, il avait parlé, tout le témoignait. Mais qu'avait-il dit? comment s'était passé l'entrevue? combien de temps avait-elle duré? Voilà ce qne Marguerite seule pouvait lui apprendre et ce qu'il espérait recueillir de sa bouche en échange de cette confession si complète et si humble qu'il venait d'achever. Et cependant la jeune fille ne semblait pas disposée à se prêter à ce désir ni aller d'elle-même au-devant d'une explication. Visiblement touchée, elle se contentait de mettre dans ses yeux toute la bienveillance dont elle était animée ; elle ne rompait pas le silence; ce fut encore Ludovic qui insista.

— N'est-ce pas, dit-il, que vous me croyez?

— Oui, certes, je vous crois, répondit-elle avec un élan très-marqué. Oui, mon ami, je vous crois. Vous êtes la sincérité même. Comment douter de vous ?

— Merci, Marguerite, reprit Ludovic en lui prenant la main et en la portant à ses lèvres; voilà des mots dont j'avais besoin et qui me font du bien. Que voulez-vous? L'amour est ainsi fait qu'un rien lui porte ombrage. Maintenant, plus d'idées noiies; oublions tout ce qui s'est passé hier.

— L'est cela; oublions, dit Marguerite avec empressement et comme pour chasser une pensée importune.

— .\e songeons qu'à l'avefiir, reprit Ludovic; il nous est ouvert désormais; le grand pas est franchi. Voyez-vous, Marguerite, ce qu'on veut fortement, il est rare qu'on ne l'obtienne pas. Or, il y a deux choses que je veux aussi fortement qu'il est possible de vouloir. La première, vous savez ce que c'est ?

Il attachait en même temps sur elle un regard dont l'expression ne pouvait laisser de doute sur sa pensée et qui remplit la jeune fille de trouble et de confusion. Elle inclina la lête.

— C'est bon, dit-elle, c'est bon. Passons à In seconde, Monsieur.

CE qu'on peut votr dans une rue, 191

-— La seconde, Marguerite, reprit Ludovic avec l'accent du triomphe, la seconde n'est que la suite de la première ; et puisque vous avez deviné l'une, vous pouvez deviner l'autre également. La seconde chose que je veux fortement, c'est de réussir, et je réussirai. Vous pouvez en accepter l'augure; il ne sera pas démenti. Oui, je réussirai, et cela promptement. Ceux qui abordent une carrière, comme je le fais, avec le désir formel de vaincre les obstacles et de n'y épargner ni temps, ni soins, ni efforts, ceux-là, Marguerite, y font toujours leur chemin, si remplie qu'elle soit, si courue qu'elle soit. Ma carrière est là devant moi, et, s'il plaît à Dieu, j'y aurai bientôt marqué mon rang. En doutez-vous?

-- Mu aucune manière, mon ami,

— C'est qu'alors, mon enfant, vous douteriez de vousmême et de l'empire que vous exercez. Si je suis quelque chose, c'est par vous; si je veux être quelque chose, c'est pour vous. Voilà comment l'ambition d'un homme s'ennoblit. Du succès pour soi ! de l'argent, de la réputation, de la considération seulement en vue de soi-même, fl donc! C'est le pire des égoïsmes. Mais désirer 'tout cela pour le partagei ou plutôt pour s'en dessaisir en faveur de ce qu'on aime, voilà l'ambition que je comprends, celle qui m'anime et me donnera le courage d'atteindre le but. Elle n'est légitime, Marguerite, qu'à la condition que vous en serez. Voulez-vous en être?

— Puisque c'est dans votre plan, dit-elle en sentant sa rougeur s'accroître.

A mesure qne Ludovic poursuivait son thème, Marguerite devenait plus rêveuse. Le jeune homme ne l'avait pas accoutumée à un langage si net, et c'était la première fois qu'il lui faisait des déclarations aussi directes. C'est que son diplôme lai donnait du cœur. Tant qu'il s'était vu sous le coup d'examens éventuels, il n'avait pas osé se départir d'une certaine réserve; mais le succès rendait son esprit plus libre et son ton plus assuré. 11 se voyait déjà maître de la destinée et voulait associer Marguerite à cette confiance. Quant à elle, son maintien restait le même et manquait d'abandon. Si elle ne contestait rien, elle n'appuyait rien non plus, et paraissait aussi peu portée à la contradiction qu'à l'enthousiasme. C'étaient là, il est vrai, de simples nuances, et peut-être Ludo-

i92 CE qu'on peut voir dans une hue.

vie, enivrô de ses propres sentiments, n'était-il pas en position de les apercevoir. L'acquiescement silencieux do Marguerite suflisait à son bonlieui', et ses airs rêveurs étaient à ses yeux un témoignage de nias de sa défaite.

Quelque ardeur que l'on apporte dans la poursuite d'une carrière, les choses ne s'enlèvent jamais aussi militairement que Ludovic le supposait. Il y a, dans tout début, des empêchements et dos lenteurs dont n'affranchissent ni la bonne volonté, ni les plus fortes qualités de lesprit. Le hasard seul les abrège; il favorise ceux-ci ou maltraite ceux-là au gré de ses caprices, jusqu'au moment où le mérite se fait jour et remet chaque homme à sa place.

Ludovic éprouva donc comme un autre ces difficultés du commencement, et, s'il n'en fut pas ébranlé, il comprit du moins qu'il y avait fort à rabattre de ses espérances. Aucune illusion n'est d'ailleurs plus commune que celle-là; c'est de la monnaie courante. On s'imagine, dans les familles, avoir tout fait quand on s'est enrichi d'un bachelier ou d'un avocat : chimère naïve et promplement évanouie ! Que de fois le bachelier et l'avocat restent comme enchaînés aux abords de la carrière, sans obtenir même de ces beaux grades l'équivalent de ce qu'ils ont coûté !

Quoi qu'il pût arriver, Ludovic n'était pas de ceux-là : tôt ou tard il devait réussir et se produire. Toute la question pour lui se réduisait à une occasion plus ou moins prompte, et surtout à un choix plus ou moins heureux. Être avocat, c'est être propre à toute chose, et rien n'est plus pctlide que cette aptitude indéfinie. Là, plus qu'ailleurs , le droit n'implique pas le fait, et la faculté ne conduit pas à l'exercice. Ludovic ne l'entendait pas ainsi ; il n'était pas d'humeur à traiter sa profession comme une sinécure. Il chercha donc les moyens d'aboutir.

CE qu'on peut votr dans une rue. 193

Que faire ? ouvrir un o.^binet et y attendre les clients ; c'eût été une naïveté trop grande, bonne tout au plus pour des fils de famille qui achètent des causes au besoin. Se mettre dans les bonnes grâces des présidents des tribunaux ou des cours d'assises, et obtenir d'eux la défense de pauvres diables on de scélérats subalternes, c'était courir après le bruit plutôt qu'après la besogne. De telles tâches, même brillamment remplies, ne sont pas des titres de recommandation auprès des hommes qui se partagent le domaine des gros honoraires et l'empire de la procédure. C'est de ce côté que se porta Ludovic. Les enfants des montagnes ont un flair exercé; ils vont droit au meilleur gibier.

Notre avocat se résigna donc à occuper un poste modeste dans une étude d'avoué. C'était déroger; mais on ne s'élève qu'en s'humiliant. Ludovic savait bien que lorsqu'il aurait fourni ses preuves et donné la mesure de ce qu'il valait, Tavancement ne se ferait pas attendre, et qu'après avoir subi la loi, ce serait lui qui en définitive la dicterait. Il s'en fiait au travail pour le tirer de sa position secondaire et à une circonstance heureuse pour le mettre en relief. En attendant, il acceptait et exécutait sans sourciller les tâches les plus ingrates et les moins dignes de lui.

L'élude à laquelle il était attaché avait peu de rivales pour Timportance et l'activité. C'était l'une des plus riches et des plus occupées de Paris. Le titulaire n'avait pas néanmoins blanchi sous le harnais : jeune encore, il succédait à un homme qui s'était retiré dans la maturité de l'âge, après avoir fait, comme on dit, sa pelote. Celui-ci était en train de la faire aussi et n'y prenait pas grand'peine. Un office est une machine montée, où tout marche d'après des lois convenues et avec des instruments appropriés. Que le conducteur change, peu importe! la machine n'en reste pas moins ce qu'elle était, armée de ses ressorts et remplissant ses fonctions habituelles. Le mouvement se transmet ainsi d'un litulaire à un autre sans secousses, et, à moins de grandes fautes, sans altération. Même quand les rouages changent, l'esprit se maintient, comme dans les régiments où la permanence des cadres corrige la mobilité des contingents.

A peine entré dans l'ofifice, Ludovic en vit le fort et le ^aible, et sut mettre cette découverte à profit. 11 n'y avait pas

494 CE qu'on peut voir pans ure rue.

là, heureusement pour lui, une de ces tètes solides qui gouvernent par leur seul ascendant et se font obéir, quoi qu'on en ait. C'étaient des gens bien au courant, bien dressés, bien stylés, mais qui le prenaient à Taise et n'avaient ni l'inspiration prompte ni le jugement sûr dans les cas épineux. Ludovic réclama comme une faveur d'être le clerc le plus chargé de dossiers, et des dossiers les plus difficiles. Peu à peu, et par la force même des choses, il en vint à se rendre nécessaire, d'abord à ses camarades, puis à son chef. Y avaitil un exploit délicat à rédiger, un acte dont tous les termes dussent être pesés, une pièce capitale au procès, et autour de laquelle allaient se grouper toutes les autres, c'était à Ludovic que la besogne revenait. Deux mois ne s'étaient pas écoulés, qu'il était déjà la cheville ouvrière de Tétude.

On le devine, une pareille position ne pouvait s'acquérir qu'au prix d'une assiduité exemplaire. Ludovic était encore un modèle sur ce point. Il était à son pupitre avant tous les autres, et ne le quittait que longtemps après qu'ils avaient quitté les leurs. Pour lui, point d'heures réglementaires; il donnait son temps sans compter. Le matin, il grossoyait déjà que les garçons de salle n'avaient pas achevé d'épousseter les meubles ; le soir, il venait mettre la dernière main aux travaux les plus urgents. Nul repos, nulle trêve; il ne chômait entièrement aucune fête, et souvent emportait chez lui quelque paperasse, afin de ne pas laisser rouiller sa main ni amortir ce beau feu.

Évidemment Ludovic ne pouvait être esclave à ce point de l'ambition, sans que l'amour en souffrit un peu. Les heures qu'il donnait à la procédure étaient autant d'enlevé à Marguerite. A peine monlaii-il chez elle une fois dans le coursde la journée, et encore il y apportait un esprit distrait et une tête remplie de mille préoccupations. Malgré lui, il songeait au dossier qu'il avait mis en ordre ou bien à celui qu'il allait entreprendre. Il avait ce qu'ont tous les hommes qui doivent réussir, la passion de son état.

Était-ce inconciliable avec son affection pour Marguerite? nullement. Même dans ce travail forcé, Ludovic rapportait tout à elle. Seulement il la jugeait trop d'après lui, et c'était là sou ton. Il lui supposait une raison supérieure à son âge, peut-être aussi à son sexe. Les femmes penchent volontiers

vers ce qui est exclusif. L'amour pour elles n'est pas un fenlimcnt calme ni réfléchi ; elles en préfèrent le côté romanesque ; elles le reconnaissent, non à sa sagesse, mais à sa violence, et lui pardonnent plutôt ses égarements que ses calculs. De là entre Marguerite et Ludovic un malentendu qui ne pouvait que s'accroître. Peut-être s'y joignait-il, en outre, quelques motifs plus secrets et moins avoués. Quoi qu'il en soit, l'une des poursuites de Ludovic nuisait à l'autre, et il semblait perdre dans l'esprit de la jeune fille UD.e partie au moins du terrain qu'il gagnait dans la confiance de son patron.

Les événements dans leur marche rendirent bientôt manifeste ce conflit entre des sentiments opposés. Pour Ludovic ce fut un cruel réveil.

Il y eut un jour, dans la vie de notre héros, où il jouit, sur un théâtre plus positif, d'un succès au moins égal à celu qu'il avait obtenu devant la Faculté. Ce fut l'occasion attendue et qui se rencontra dès le début.

L'élude avait un procès important, depuis longtemps engagé devant la juridiction supérieure. Il s'agissait d'un débat d'intérêts entre deux familles également puissantes, également influentes. La somme était forte et le droit de nature à diviser les meilleurs esprits. Le nombre des autorités se balançait des deux parts, le nombre des arrêts également. Ceuxci avaient Merlin, ceux-là Pothier. Bref, c'était une de ces causes qui font honneur aux avocats qui les plaident et aux magistrats qui les jugent, de celles qui restent comme des monuments de. jurisprudence dans la mémoire des greflQers et des érudits.

Aussi l'étude avait-elle choisi, pour faire valoir les moyens de son client, l'un des avocats les plus célèbres du barreau de Paris; un habile jouteur qui savait envelopper l'injure

196 CE qu'on peut voir bans une rue.

sons les formes du respect, et avait conduit l'art oratoire jusqu'aux confins de Timpertinence. Personne ne pouvait tirer meilleur parti de la cause ; il avait un nom ncquis, une réputation faite, de l'aplomb, de l'à-propos, le geste foudroyant, le regard terrible, un peu de science et beaucoup de poumons. C'était plus qu'il n'en fallait pour l'emporter sur tous les points ; les tribunaux résistent rarement à tant de dons naturels. Et pourtant le célèbre avocat avait succombé dans la première instance ; peut-être était-il en mauvaise disposition et n'avail-il pas eu ce jour-là le geste aussi foudroyant ni le regard aussi terrible que de coutunae. Le Palais a de bonnes et mauvaises lunes.

Quoi qu'il en soit, l'affaire allait se présenter en appel, et c'est à Ludovic qu'étaient échus le soin et l'honneur de mettre les dossiers en état. Celui-ci comprit qu'il s'agissait d'un coup de partie. Le célèbre avocat était comme tous les soleils ; s'il avait son éclat, il avait aussi ses taches. Personne ne plaidait avec plus d'art et d'habileté que lui ; malheureusement il n'étudiait ses causes qu'à l'audience et se fiait aux répliques pour porter ses coups décisifs. Sur les efforts même de son adversaire, il jugeait, d'un coup d'oeil quel était le point vulnérable, y concentrait ses arguments e l'emportait par le prestige de la forme. On citait de lui vingt affaires qu'il avait enlevées de haute lutte et dont il ne savait pas le premier mot à l'ouverture des plaidoiries. Son talent couvrait ainsi les torts de sa négligence. Il est vrai de dire que ce procédé ne lui réussissait pas toujours, et que plus d'un échec se mêla à une suite de triomphes, et cela faute de soins préalables et d'une préparation suffisante. C'était le cas, disait-on, pour le procès dont Ludovic classait les éléments. Dans l'opinion des meilleurs juristes, l'appel devait changer la face des choses et intervertir les situations. 11 n'en est pas de la justice comme de la médecine, où les erreurs sont en dernier ressort et échappent à toute réparation humaine. Ici un retour était possible et probable, pour peu qu'on y aidât.

Ludovic en jugea ainsi : mieux que personne, il pouvait apprécier le fort et le faible du litige pendant; il avait les pièces sous le? yeux et connaissait les ressources de la procédure. On a vu à quel point c'était un esprit sérieux, ré-

CE qu'on peut voir DAN:? UNE RUE. ^197

fléchi et capable; il se piqua d'honneur et se promit de ne rien négliger pour rendre ces qualités évidentes, et ménager à son patron un de ces succès qui font époque dans une étude.

Si obscur que fût son rôle, si petite que dût être sa part, il espérait se créer aiusi un titre à une confiance plus étendue. Que de fortunes, parmi les praticiens, ont eu de pareils commencements et conduit, de degré en degré, au sommet d'une carrière! C'est déjà beaucoup pour un jeune homme que de songer à agrandir la sphère dans laquelle le destin Ta jeté, et de porter ses yeux plus haut et plus loin que le travail d'un noviciat! Les véritables vocations se reconnaissent à ces signes.

Ludovic s'absorba donc tout entier dans Tétude de son dossier. Au milieu de tant de causes dont il était chargé, l'avocat célèbre avait probablement oublié celle-là; peut-être Testimait-il mauvaise et perdue sans retour. Comment voirautrement, à moins de se condamner soi-même? Un avocat n'est pas un père pour s'attacher à un enfant mal venu. Il y avait donc une première prévention à vaincre, et, avant de gagner le procès devant la cour, il fallait la gagner devant le défenseur. C'est à quoi Ludovic s'attacha d'abord. 11 demanda conférence sur conférence, multiplia les notes, puisa dans Tarsenal des arrêts pour en tirer ceux qui lui étaient favorables et en former le faisceau le plus imposant qu'on eût jamais vu de mémoire de procureur, exposa les points de droit et les points de fait de manière à aider Tesprit le plus négligent et la mémoire la plus paresseuse, classa les moyens de défense dans Tordre de leur importance, les moyens principaux, puis les moyens secondaires, enfin les moyens de détail qui sont rassaisonnement obligé d'une affaire et tiennent le juge en haleine, en même temps qu'ils reposent l'esprit de l'avocat, enfin couronna son œuvre par un mémoire succinct, fortement motivé, mélange d'art et de science qui eût fait honneur à un jurisconsulte vieilli sous le harnais, et auquel les noms les plus honorés du barreau donnèrent une adhésion sans réserve et accorapagn.ée des témoignages les plus flatteurs.

Voilà où en étaient les choses après deux mois de travail. Bon gré. mal gré, le défenseur accrédité en était arrivé aune

initiation complète; il ne désespérait plus du succès, et paraissait disposé à y aider de tout son pouvoir. C'était déjà beaucoup que de Tavoir amené là. Plaider une cause n'est rien; il faut l'épouser, et les grands noms épousent peu; le métier blase. Ludovic avait donc sujet de s'enorgueillir du résultat qu'il avait obtenu ; quant au reste, ce néiait plus de son domaine, son rôle cessait ; il était dessaisi pour ainsi dire.

Ce fut alors que le hasard s'en mêla pour le pousser plus haut encore. Le jour de l'audience était fixé ; tout était arrêté; les mémoires avaient été distribués et l'effet en paraissait bon; d'un commun accord, les parties avaient résolu de ne point reculer le débat et de se tenir prêtes au moment assigné par le rôle. De part et d'autre on avait fourbi les armes de combat et endossé le costume de guerre. La cour y était préparée, les grefiflers aussi : avocats, avoués, champions et juges du camp, tout le monde y comptait et s'était arrangé en conséquence.

Qu'on juge du désappointement de l'étude lorsque le matin même un mal imprévu surprit l'avocat célèbre et le mit dans l'impuissance de se rendre au Palais. En vain lui dépêcha-t-on émissaire sur émissaire; ce n'était point une indisposition de commande, comme il y en a tant au service de ces messieurs. L'homme illustre était au lit, avec une fièvre bien caractérisée. Que faire? Demander un sursis, ajourner le débat, on l'aurait certainement pu, et les cours ne se refusent jamais à des remises, appuyées sur des motifs sérieux. Mais n'était-ce pas mettre les apparences contre soi? N'était-ce pas perdre les bénéfices de la position? La partie qui soulève de pareils incidents a toujours l'air de chercher des défaites, de douter d'elle-même et de fuir devant l'ennemi. Le cas était grave et, qui plus est, urgent. 11 fallait se décider à l'instant même ; l'audience allait s'ouvrir.

Ludovic eut une inspiration qui, de toute autre part, eût semblé téméraire, et qui n'était chez lui que l'effet d'une profonde conviction. Il s'offrit à plaider l'affaire, et y mit tant de cbaleur, que son patron en fut ébranlé. A entendre Ludovic, il y avait plus d'inconvénients à demander un renvoi qu'à confier la défense à un débutant, et il appuya celte opinion de motifs péremptoires. Puis il ajouta qu'il avait étudié le

procès d'une manière assez approfondie pour pouvoir répondre du résultat autant qu'on peut répondre d'une chose soumise à. l'instabilité des jugements humains; que cette connaissance suppléerait peut-être à ce qui lui manquait du côté de l'autorité du nom et de liiabitude de la barre ; que c'était là une épreuve nouvelle au Palais, et qui, à ce titre, piquerait la curiosité des juges et les disposerait à TatteRtion et à l'indulf^ence; enfin qu'il aurait soin, à l'ouverture des plaidoiries, d'exposer la situation délicate où il se trouvait, et comment il avait dû se charger de la défense dans des circonstances imprévues.

Après un peu d'hésitation, ce fut à ce parti qu'on s'arrêta, et Ludovic se rendit au Palais chargé du précieux dossier. Quel honneur pour lui, mais aussi quelle responsabilité f Aucun début n'était plus glorieux ni plus périlleux. Qu'il' échouât, et il enveloppait l'étude et le patron dans les conséquences de cet échec. Mais d'un autre côté s'il l'emportait, quelle magnifique perspective s'ouvrait devant lui! Il aurait plus fait, dès le premier jour, qu'un homme illustré par cent victoires, il se poserait comme l'une des espérances du jeune barreau : il sortirait de la foule par un coup d'éclat. Ludovic était sous l'empire de ces émotions quand il entra dans la salle des audiences.

Disons sur-le-champ que le résultat dépassa son attente. Le stagiaire avait à lutter contre un vieux praticien à qui rien ne manquait, ni les ressources de la parole, ni l'expérience des affaires. En présence d'un novice, il affecta un certain dédain, comme s'il eût jugé indigne de lui de déployer ses forces et d'accabler son adversaire. Mais quand Ludovic eut parlé, il fallut, bon gré mal gré, changer de tactique et en venir à un débat plus sérieux. Il y avait, chez le débutant, une telle assurance et une si grande vigueur de raisonnement ; il exposait les faits avec tant de clarté et discutait les moyens de droit avec tant de justesse, que des signes non équivoques d'assentiment se multipliaient sur les bancs des magistrats et ressemblaient à d'avant-coureurs d'une sentence favorable. Le vieux praticien comprit le danger et s'efforça de le conjurer. Il mit tout son art dans sa réplique, développa ce qu'il avait dit, rétablit ce qu'il avait négligé, donna plus d'onction à sa voix et plus de chaleur à sou débit.

fit tout enfin pour ramener les juges et détruire les impressions causées par la défense. Vains efforts! soins superflus! Ludovic revint à la charge et acheva ce qu'il avait si bien commencé. Il ne laissa rien debout des prétentions et des arguments opposés, en montra le vide, en signala les contradictions, et termina sa plaidoirie par une de ces formules de modestie qui, pour être des lieux communs, n'en produisent pas moins leur effet, et tirait cette fois encore plus de prix de l'éclat inusité de ses débuts.

L'arrêt fut rendu, et de tout point conforme aux conclusions de Ludovic ; ses clients en sortirent avec tous les honneurs de la guerre. Le vieux praticien lui-même fut désarmé par la bonne grâce qu'y mit son jeune adversaire, et ne fut pas des derniers ni des moins empressés à le complimenter. L'étude s'enorgueillit d'avoir produit un talent si réel, et le patron, jaloux de se l'attacher, en vint sur-le-champ aux offres les plus avantageuses.

XÏV

Pendant que les affaires de Ludovic marchaient si bien au Palais, elles prenaient ailleurs une moins bonne tournure.

Comme on l'imagine, ce grand procès, sur lequel il avait concentré pendant plusieurs mois son activité et sa persévérance, lui avait laissé peu d'heures libres, et ses assiduités auprès de Marguerite en avaient souffert. Ce n'est pas qu'en apparence il ne fût excusé et encouragé même dans cet abandon passager ; la jeune fille semblait l'accepter comme un mal nécessaire. Mais ce sont là des capitulations auxquelles il n'est pas sage de se fier, et qui exposent à de tristes retours. Ludovic ne tarda pas à le reconnaître.

Quand il quitta le Palais, après avoir obtenu gain de cause, il courut chez Marguerite pour lui apporter la bonne nouvelle. C'était la seconde fois qu'il se trouvait dans un pareil cas, et sa première expédition n'avait guère été heureuse.

11 se promeltait bien d'avoir ce jour-là plus de chances, et jetait presque un défi au sort. Jamais ivresse plus grande n'avait inondé son cœur ; il foulait la terre d'un pas léger et en homme heureux de vivre. Sa joie était sans limites, et il espérait qu'elle serait partagée. Comment ne l'aurait-elle pas été? La fortune avait souri si à point et d'une manière si inattendue ! La veille, rien ne donnait lieu de croire que le but fût si rapproché et si éclatant.

Cependant, lorsque Ludovic parut inopinément chez Marguerite, la première impression de la jeune fille fut une surprise mêlée de désappointement.

— Ah! c'est vous, dit-elle en ouvrant la porte et accompagnant ces mots d'un léger cri.

— Oui, c'est moi, Marguerite, répondit Ludovic avec un accent de triomphe ; il s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus.

Il était si radieux, si enivré des événements de la journée, qu'il ne remarquait pas l'embarras de la jeune fille. Elle demeurait debout et n'apportait dans son accueil ni élan ni abandon. Ce fut Ludovic qui se mit à l'aise; il se sentait plus de droit à agir ainsi.

— Oui, Marguerite, dit-il en s'asseyant, il s'est passé du nouveau depuis hier. Le ciel nous vient en aide, c'est évident. Vous ne vous douteriez pas de ce qui m'est arrivé? une aventure incroyable : voyons, devinez.

~ Comment voulez-vous que je devine?

— En effet, c'est trop miraculeux. De mémoire de débutant on n'a rien vu de pareil. J'ai décidément une étoile, mon amie, et celte étoile c'est vous. Vous me portez bonheur, vous me faites franchir en un jour des distances que d'autres ne franchiraient pas en plusieurs années. Venez près de moi, Marguerite, ici, bien près, que je vous raconte ce qui m'est arrivé. Quel dommage que la grand'mère ne puisse pas m'entendre ! Serait-elle heureuse de la joie de ses enfants ! Elle en oublierait tous ses maux. Venez, vous dis-je^ venez, ce n'est pas une petite chance que celle que nous avons. La fortune nous traite en favoris.

En même temps Ludovic attirait la jeune fille par la main, et lui indiquait un siège à ses côtés. Cédant à cette pression, elle s'assit.

202 CE qu'on peut voir pans une eue.

— Eh bien! lui dit-elle avec une impatience mutine, de quoi s'agit-il?

— Vous allez le savoir, Marguerite.

— Dites, mon ami ; n'y mettez point tant d'apprêts.

— Voici ce que c'est, et peut-être, après m'avoir entendu, ne le croirez-vous pas, tant c'est extraordinaire. Moi qui vous parle j'ai peine à m'y faire; il me semble que je suis le jouet d'un rêve. Écoutez-moi donc.

Il lui raconta alors les événements dont il était le héros et entra dans les plus petites circonstances. Il s'imaginait que la jeune fille prendrait, à ce récit, l'intérêt qu'il y prenait luimême, et il y procéda avec méthode et à l'aide de savantes préparations. Même dans ce détail, l'avocat se retrouvait. Il avait à se mettre en scène et à se garder à la fois d'un excès de vanité et d'une fausse modestie. Il lui fallait dire comment, amené à l'improviste sur le terrain, il y avait fait une fort belle figure et triomphé d'un vieux routier, l'une des colonnes du barreau. Tout cela était très-délicat et demandait à être touché doucement. Ludovic ne s'y épargna pas et trouva la mesure qui convenait. Sans rien laisser dans l'ombre de ce qui lui était favorable, il sut ménager ses couleurs et en user d'une manière discrète.

Cependant il n'obtenait pas les effets qu'il était en droit d'attendre, et la physionomie de la jeune fille exprimait pardessus tout le désir de le voir conclure. Quand il insistait sur quelque point et y mettait cette complaisance dont les orateurs sont coutumiers, elle détachait deux ou trois mots à son adresse comme autant de coups d'aiguillon et l'obligeait à forcer le pas. Ce fut ainsi qu'elle parvint à écarter beaucoup d'incidents dont Ludovic, livré à lui-même, ne lui eût pas fait grâce.

Enfin il conclut et acheva le final de ce chant de victoire. On eût dit que Marguerite attendait ce moment pour recouvrer sa liberté. Elle se leva :

— Vraiment, lui dit -elle , vous auriez fait cette campagne-là ?

— Oui, Marguerite.

— Une campagne aussi prompte?

— Prompte et décisive, à ce point que vous m'en voyez émerveillé.

— Eh bien ! ajoiita-l-elle en lui tendant la main, je vous en félicite; voilà un événement heureux.

iMoins prévenu, moins rempli de ses propres impressions, Ludovic eût été frappé de l'air calme et froid dont la jeune fille dit ces mots ; il eût remarqué également la préoccupation qui paraissait la dominer.

— N'est-ce pas, Marguerite? dit-il, etn'avais-je pas raison de vous promettre une surprise? Comme un jour change les choses ! Hier, nous en étions à un vague espoir; rien de stir; rien de positif. Aujourd'hui, quelle différence ! Nous voyons le but, il est là ; encore un effort et nous y louchons. Ce n'est plus la misère que j'ai à vous offrir, c'est une position sérieuse, presque la forlune.

Au lieu de s'associer à cet élan et de se plaire dans ses perspectives, la jeune fille était plus distraite que jamais. L'œil attache sur la porte, elle n'accordait aux discours de Ludovic qu'une attention au moins partagée. La chose alla si loin que celui-ci s'en aperçut :

— Mais qu'avez -vous donc, Marguerite? lui dit-il avec douceur.

— Moi? rien, répondit-elle avec un peu de brusquerie et comme on le fait quand on est pris en faute. Que voulez-vous que j'aie?

Ludovic l'examina mieux, et resta étonné en la voyant si différente d'elle-même. Jusque-là, aucun soupçon n'avait eu accès dans son esprit. Sincère comme il l'était, il n'eût pas mis en doute la sincérité d'aulrui et encore moins celle de Marguerite, d'une enfant à qui le mensonge devait répugner, et qui apportait en toute chose la candeur et la simplicité de son âge.

Aussi chassa-t-il d'abord les mauvaises pensées.

— Marguerite, lui dit-il, je vous ai dérangée, peut-être? Maladroit que je suis !

— Quelle idée!

— Mon Dieu ! ne vous gênez pas pour moi ; faites comme si je n'étais pas là. Ne suis-je pas de la maison?

— Sans doute, dit-elle.

Et cependant elle restait debout devant lui, comme si elle eût attendu plus encore. Ludovic comprit :

— Ah ! je le vois, dit-il avec gaieté, il faut lever le siège.

A bavarder ainsi, le ménage ne se fait pas. N'est-ce pas là ce que vous voulez me dire, terrible enfant?

Un sourire effleura les lèvres de la jeune fille et répondit à riiypolhèse de Ludovic. l\ prit sur-le-champ son parti, sans rien perdre en apparence de sa bonne humeur, mais un peu piqué au fond d'un accueil auquel il ne devait guère s'attendre.

— Allons, dit-il, c'est bien; je choisirai mieux mes heures une autre fois. Que voulez-vous, Marguerite? On n'a pas tous les jours des aubaines comme celle de ce matin. Enfin, n'importe! A vos affaires, mon enfant, à vos affaires ! C'est ainsi que l'on fait les bonnes maisons. A ce soir, n'estce pas ?

— A ce soir, dit-elle.

11 était debout et près de partir quand un violent coup de sonnette retentit à la porte.

Les joues de Marguerite devinrent plus blanches que sa guimpe, et elle porta la main vers son cœur comme pour en comprimer les battements.

Au milieu de ce trouble et de cette hésitation, quelques secondes s'écoulèrent; c'en fut assez pour qu'un nouveau coup de sonnette, plus violent et plus impérieux que le premier, vînt attester la présence d'un familier et presque d'un maître. Marguerite ne pouvait plus reculer ; elle ouvrit.

C'était Melchior.

11 y eut là un effet de scène que la plume ne saurait rendre. Des impressions bien diverses se succédèrent sur les physionomies. Pour Ludovic, ce fut un coup de foudre; rien ne le préparait à cette rencontre. Marguerite, de son côté, contenait mal son émotion; quant à Melchior, il ne lui fallut qu'une seconde pour composer son maintien et payer d'audace.

CE qu'on peut voir dans une hue. 205

Depuis l'aventure où Ludovic avait joué un rôle si sacrifié, celui-ci s'était gardé de tout rapport avec iMelchior el lavait, pour aiusi dire, perdu de vue. lis logeaient bien toujours sous le même toit et presque porte à porte ; mais la différence des habitudes et des goûts les tenait plus éloignes l'un de l'autre que n'eussent pu le faire les distances. Ils ne se levaient ni ne se couchaient aux mêmes heures, allaient, celui-ci à son travail, celui-là à ses plaisirs, suivaient, en un mot, deux chemins opposés. Jamais incompatibilité ne fut mieux caractérisée. Aussi éprouvèrent-ils, à se revoir, un certain embarras mêlé de surprise, plus marqué chez Ludovic, plus promptement réprimé chez Melchior.

Ce dernier n'était jamais au dépourvu, et à peine eut-il aperçu son ancien camarade, qu'il se précipita vers lui, et lui saisissant les deux mains :

— Ah ! c'est vous, enfin ! s'écria-t-il. On a bien du mal à vous retrouver.

Puis se tournant vers Marguerite avec la politesse et l'étiquette exigées :

— Pardon, Mademoiselle, lui dit-il, si je pénètre ainsi chez vous de vive force, à Tétai d'ouragan, de trombe, de tempête, de tout ce qu'il y a de météore au monde. Pardon, mille fois pardon. J'ai manqué aux plus strictes convenances, je le sais; je me suis conduit de manière à me perdre à tout jamais dans votre esprit. Mais, que voulez-vous? c'est plus fort que moi : j'étais à la recherche du grand homme que voici.

— Moi ! s'écria Ludovic, étonné.

— Oui, avocat illustre, oui, prince de la barre, oui, maître, oui, à votre recherche. Ne rougissez pas jusqu'au blanc des yeux; c'est votre gloire qui m'attire, c'est le besoin impérieux que j'éprouve toutes les fois, que vous ajoutez une nouvelle palme à toutes celles que vous avez déjà cueillies. El quelle palme ! quelle palme !

Les deux témoins de cette scène regardaient le vétéran avec surprise, puis reportaient l'un sur l'autre des regards non moins étonnés. Pour tous deux c'était une énigme; Melchior ne leur laissa pas le temps d'en chercher le mol ; il continua :

— Comment expliquer autrement, s'écria-t-il, l'excès d'iu-

le

convenance auquel je me suis laissé enirainer? Oh! Mademoiselle, vous m'en voyez bien confus. A présent que la raison m'éclaire, je sens la gravité de mes torts. Quoi ! pénétrer ici de vive force, par effraction, presque par escalade ; exécuter aux portes un carillon comparable à celui de Dunkerque, mais c'est le fait d'un mohican, d'un bédouin et non d'un être policé. N'allez pas. Mademoiselle, juger sur cet échantillon du degré de culture où je suis parvenu. Ce serait me faire trop déchoir.

Là-dessus Melchior s'inclina devant Marguerite, et, étudiant à la dérobée la physionomie de Ludovic, il ajouta comme à part et à demi voix :

— Toi, tu auras beau l'en défendre, je t'abrutirai par mon aplomb.

Après une courte pause, il reprit :

— Je n'ai qu'une excuse, Mademoiselle, une seule excuse ; il est vrai qu'elle en vaut cent ; c'est Texcés de mon admiration. Quand ce sentiment me gagne, je ne me connais plus, j'oublie toutes les notions du droit et de la civilité. Exemple, ce cher Ludovic! Pour le rejoindre aujourd'hui, pour le féliciter, pour le presser sur mon cœur, j'aYirais bravé le feu et Tonde, je serais descendu dans les entrailles de la terre ou me serais élevé vers les couches supérieures du firmament. Il me le fallait. Mademoiselle, il me le fallait: voilà pourquoi je suis venu le relancer jusqu'ici. J'ai mieux aimé paraître indiscret envers vous qu'indifférent à son triomphe.

Depuis quelques instants, une impatience mai contenue couvait dans l'esprit de Ludovic; elle éclata.

— Que signifie ce verbiage? dit-il.

— Ce que cela signifie, grand homme? reprit Melchior ; cela signifie que j'y étais. Oui, j'étais la, ce matin; j'ai tout vu, tout entendu.

— Vraiment? dit Ludovic.

— En doutez-vous? Alors c'est mal me connaître. De ce que vous faites le renchéri avec moi, vous vous imaginez peut-être que je vous perds de vue. Non, grand homme, je n'oublie pas ainsi mes amis, même lés plus ingrats. Votre vie n'a point eu de secrets pour moi, et aucune de vos gloires ne m'est demeurée étrangère. Telle est ma loi du talion,

bienfait pour in] arc. Je vous ai donc suivi pas ;\ pas, jour par jour, dans votre mansarde, dans votre étude, dans votre existence privée et publique. Vous êtes de. verre pour moi ; j'ai une police qui vaut toutes celles du gouvernement. Qu'en est-il résulté ? que j'étais au Palais ce matin, et que je vous ai vu verser sur l'auditoire et sur la cour les flots de votre éloquence. Vous m'en voyez encore ému, grand homme, ému au point que j'éprouve le besoin de vous le témoigner par une accolade! Dans mes bras, Ludovic, dans mes bras !

Le jeune homme résista à raj)pei, comme on le pense; mais, au fond, il n'était pas fâché d'avoir sous la main un témoin qui put attester le succès de ses premières armes. Peu lui importaient les formes dont Melchior revêtait ses impressions, Tessenliel était que Marguerite apprît de sa bouche les détails d'une journée si honorable pour lui. Cette pensée fut une sorte de diversion à ses défiances; il se sentit plus calme et comme radouci.

— Sérieusement, dit-il en s'adressant au vétéran , vous étiez au Palais ce matin?

— L'aurais-je su sans cela? répliqua celui-ci. Et puisque je vous en parle, ne fallait-il pas que j'y fusse? Certes, j'ai plus d'un titre à la considération de mes contemporains, et puis poser en plus d'un genre ; mais j'avoue que je ne suis iji devin, ni sorcier. Cetie faculté me manque. J'étais donc au Palais, grand homme, et n'ai pas perdu une de vos syllabes. Peste, comme vous y alliez ! Comme vous en détachiez, de ces textes d'arrêts ! Comme vous trouviez le fin du fin dans les conmientaires! Et une justice à vous rendre, c'est que vous n'avez pas même cité Justinien ! Je ne vous on honore que plus, et c'est ce qui explique mon désir insensé de vous presser dans mes bras. Venez donc, venez.

— Point d'excès, répondit Ludovic en se dérobant à l'étreinte.

— Allons! je vois que vous me boudez encore, grand homme. Ou plutôt l'odeur de vos lauriers vous monte au cerveau; vous faites le fier avec vos amis. Eh bien! franchement, il y a de quoi.

— Quelle supposition !

— Je vous répète qu'il y a de quoi. A votre place, et après un oxp'oit pareil, je rega'-derois le reste de l'univers comme

208 CE OU'ON PEUT VOIR DAiNS UNE RUE.

bien peu. On ne. pelote pas toujours le procureur le plus madré de Paris, comme vous l'avez fait eu discours et répliques. Et quand on fait cela, on peut s'enfler les joues et traiter de haut le commun des humains. Ne vous en gênez pas , mon cher ; écrasez-moi de votre supériorité , je m'y résigne.

— Vous raillez? dit Ludovic.

— Moi! s'écria Melchior, Dieu m'en garde! On ne raille que les baitn.<, et vous avez été aussi vainqueur qu'il est possible de l'êire. Tenez, Mademoiselle, ajouia-t-il en s'adressant à Marguerite, je regrette bien que vous n'ayez pas été là! Personne n'est beau comme lui sous la robe noire! Il vous porte cet ajustement avec une grâce dont vous n'avez pas d'idée I Les manches, par exemple, les manches, voilà recueil du genre ! 11 y en a qui en balayent la poussière à quelques mètres à la ronde, d'autres qui s'en seivent pour donner des soufflets à leurs voisins. Lui, pas si novice! 11 a mis ses manches à la raison, les a disciplinées et obligées à marcher droit. Eh bien! pour un débutant, cest du prodigej on n'a jamais rien vu d'aussi complet que lui.

— Ne l'écoutez pas, Marguerite, dit Ludovic, à qui cet encens, tout grossier qu'il fût, ne causait pas trop de répugnance.

— Un homme complet, poursuivit Melchior, je ne m'en dédis pas! Et en cela je ne suis que l'écho de l'opinion publique. Un homme complet et qui commence conime beaucoup voudraient pouvoir ûniri

— Trêve! dit Ludovic.

— Non! point de trêve et avant tout justice. Je dirai tout, grand homme, dût votre pudeur en prendre l'alarme. Il faut que le récit en passe à la postérité. Figurez-vous, Mademoiselle, des effets d'éloquence renversants ; on n'en trouve de pareils qu'en remontant aux meilleures époques de l'antiquité. Aussi les magistrats en étaient-ils incendiés! J'ai vu le moment où le feu de l'orateur passait dans leurs perruques. Neuf fois sur dix, ces messieurs dorment quand on plaide devant eux : c'est leur façon de témoigner l'intérêt qu'ils prennent aux causes. Dans le cours des défenses, (es tètes vont de-çà et de là, avec un certain abandon et même un peu de sonorité ; daignez m'épargner le reste. Eh bien I

pour Ludovic, rien de semblable n'a eu lieu. Ces messieurs se sont mis en frais; ils ont tenu leurs yeux ouverts, et renoncé à leur petite sieste alin de ne perdre aucun des mouvements oratoires de notre jeune ami. De mémoire d'homme cela ne s'était pas vu au Palais. Et vous ne voulez pas que je m'exalte à cette pensée et que je le poursuive jusqu'au bout du monde de mes compliments et de mes félicitations ?

Quoique Melchior élit l'haleine très-longue et les poumons en état de fournir un service forcé, il avait parlé avec tant de pétulance et mis tant d'ardeur dans son geste, que, bon gré mal gré, il lui fallut prendre un peu de repos. D'ailleurs il avait dit ce qu'il voulait dire et produit Tetlet qu'il se proposait de produire. C'était une diversion; elle avait eu lieu. Marguerite paraissait respirer plus librement. Ludovic, sans prendre au pied de la lettre les extravagances de Meichior, n'avait pas été insensible à Téloge ni fâché que la jeune fille Teût entendu. De toute part, l'embarras du moment avait cessé, et les choses s'étaient arrangées pour ainsi dire d'ellesmêmes. Melchior profita de cette situation des esprits pour exécuter une savante retraite.

— Maintenant, dit-il, encore une formalité, et je me sauve. Ludovic, vous savez tout; je viens de mettre mon cœur à nu, vous avez pu lire dans mon âme comme si elle était de cristal. Ce que je vous demande, en retour, c'est un bon mouvement. Vous y refuserez-vous ?

— Pourquoi m'y refuserais-je? répondit le jeune avocat.

— A la bonne heure, reprit Melchior. Eh bien! mon cher, je n'en abuserai pas. Vous n'êtes pas démonstratif de votre naturel; je résiste donc au désir violent que j'ai de vous presser sur ma poitrine ; mais votre main, au moins, votre main !

— La voici, dit Ludovic.

— Merci, grand homme, répondit Melchior, en s'emparant de cette main et abusant de la complaisance avec laquelle on la lui av?it abandonnée, merci, vous dis-je, me voilà amplement payé. Je n'ai perdu ni mes pas ni mes paroles. Et vous, Mademoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à Marguerite, il me reste encore un compte à régler avec vous. Me pardonnez-vous mon indiscrétion?

— Bien volontiers, Monsieur.

— Alors, je n'ai plus rien à désirer; ma position est la plus nette que l'on puisse voir. Adieu donc, et que personne ne se dérange pour m'accompagner. Je m'évade sans trompette ni tambour. Au revoir, Ludovic; votre serviteur bien humble, Mademoiselle.

Il gagna la porte sur ces mots et disparut sans plus de cérémonie. Ludovic ne tarda pas à le suivre. Cette scène ne laissa pas de profondes traces dans son esprit; il ne lui en resta qu'un soupçon vague et cliaque jour atïaibli.

Le jeune avocat ne démentit aucune des espérances que ses débuts avaient fait concevoir: sur le bruit de son premier succès, des affaires importantes lui furent confiées, et il en lira tout le parti possible. Son nom franchit l'enceinte de l'étude à laquelle il était attaché, et des propositions avantageuses lui arrivèrent de plusieurs côtés. 11 les écouta avec la prudence et le discernement qui le caractérisaient, ne perdant pas un pouce de terrain et ne négligeant rien pour se pousser en avant. Décidément, c'était une intelligence à la bauteur des temps nouveaux : la soif de parvenir n'importe à quel prix, et un peu de talent uni à beaucoup de savoirfaire.

Dans une existence ainsi réglée, l'amour, si puissant qu'il soit, n'occupe pas le premier rang. Ludovic l'envisageait comme une question désormais vidée, et il s'imaginait que Marguerile le prenait avec le même sang-froid. Chaque jour, d'ailleurs, le rapprochait du moment où ils pourraient s'établir et goûter les douceurs de la vie en commun. Il s'en était ouvert à sa famille, et aucun obstacle ne devait venir de là. Sur le produit d'un travail sans cesse accru, il mettait en réserve la somme nécessaire pour rinslallation d'un ménage, l'achat du mobilier, du trousseau, de mille objets indispen-

CE qu'on peut VOTR bans une RfE. 211

saltles. Il voulait que les choses se fissent ronvenablement, ei sinon avec luxe, du moins avec une certaine aisance. 11 se l>iaisait à Tidée d'avoir un intérieur bien monté, bien pourvu, ei où il put reposer un regard satisfait; une maison décente quoique modeste, et où rien ne sentit la privation.

Quand il venait voir la jeune fille, et c'était tous les jours et à des heures régulières, il ramenait l'entretien làdessus.

— Qu'il me vienne encore une affaire ou deux, Marguerite, lui disait-il, et nous pourrons sans imprudence entrer en ménage. Hier encore, j'ai mis de côte un rouleau de louis pour la corbeille; j'avais déjà plus qu'il ne faut pour le mobilier. Que reste-t-il à trouver? Quelques billets de mHle francs comme réserve. L'excès de précaution ne nuit pas; il y a tant d'accidents dans la vie contre lesquels il faut se prémunir!

A ces confidences où la tendresse du jeune homme se montrait sous des formes si prévoyantes , Marguerite ne répondait, comme d'habitude, que par un acquiescement muet ; parfois même elle essayait de détourner la conversation :

— C'est bien, disait-elle ; nous en reparlerons quand il en sera temps.

Enfin, un soir, elle eut à essuyer une ouverture plus directe. Ludovic avait louché, pour un procès délicat et laborieux, mille francs d'honoraires. Mille francs ! ce n'était pas encore le chiffre des grands cabinets, mais c'était mieux que le gros des avocats. De là, un peu d'orgueil et aussi un surcroit de confiance. Cette somme était un présage encourageant, et, ajoutée aux épargnes déjà faites, elle constituait un petit capital. Ludovic pensa que l'heure avait sonné.

— Marguerite, lui dit-il, vous le voyez, me voici en veine; tout me réussit, tout me sourit. En fait de carrière, le plus fort est fait; je me sens maître de la position, et les choses vont désormais marcher toutes seules. N'est-ce pas le cas de presser les choses? Qu'en pensez-vous?

Mise ainsi en demeure, Marguerite se sentit troublée et parut confuse. Devant un langage aussi net, l'hésitation n'était plus permise; il fallait se décider. Il semblait que la

21^ CE Of'^ON PEUT VOIR PANS UNE RUE.

jeune fille n'eût plus à vaincre que le sentiment de pudeur si naturel à son âge, et que toute résistance de sa part serait de pure fornne. Cependant elle mit à se défendre une certaine opiniâtreté ;

— Déjà? dit-elle.

— Voilà un mot cruel, Marguerite, reprit Ludovic blessé. Est-ce un reproche ? Est-ce une rupture?

La jeune fille regretta sans doute d'avoir cédé à un premier mouvement, car elle reprit avec douceur :

— Non, mon ami, non, ce n'est ni une rupture ni un reproche ; bien loin de là. Je vous sais gré de ce que vous m'avez dit; mais y avez-vous bien songé?

— Comment donc?

— Les empêchements n'existent plus de votre côté; mais, du mien, n'en apercevez-vous pas?

— Aucun.

— A mon tour, mon ami, je dirai que voilà im mot cruel. Et ma pauvre grand' mère, qui va chaque jour déclinant, ne trouvez-vous pas que ce soit un obstacle ?

— Un obstacle?

— Un scrupule, au moins. Elle n'a plus que moi au monde.

— Nous serons deux à l'aimer et à la soigner.

— Merci, mon ami, dit Marguerite émue, ce mot rachète celui de tout à l'heure. Mais vous ne savez pas ce que sont les personnes âgées : tout les inquiète, tout leur porte ombrage. Et dans l'état où est la vieille femme, qui sait ce que pourrait amener un changement dans ses habitudes?

— Vous avez raison, Marguerite, s'écria Ludovic, ramené par ces mots. Égoïste que j'étais ! je m'en veux de n'y avoir pas réfléchi. Ajournons encore.

— Oui, ajournons ; si un malheur survenait, je croirais que c'est le ciel qui nous punit.

— Le ciel vous punir, vous, Marguerite !

— Moi comme une autre, dit-elle avec un soupir. Ne jurons de rien.

Ludovic n'insista plus ; seulement cette soirée dont il se faisait une fête s'écoula assez tristement. En vain essayal-il de ranimer l'entretien et d'en varier les sujets ; Marguerite n'y apportait qu'une attention distraite et presque con-

trainle. Elle paraissait absorbée dans des soins d'intérieur et dominée plus que de coutume par les inquiétudes que lui causait l'éiat de son aïeule; personne, plus que Ludovic, n'était propre à apprécier et à respecter ce sentiment. Il se retira donc de bonne heure et traversa la rue pour regagner son hôîel.

Était-ce une illusion? Mais il lui sembla qu'au moment où il quittait la maison de Marguerite, une ombre se détacha d'un mur voisin et se glissa dans le corridor quelques moments après qu'il en fut sorti. Cette circonstance ne le frappa point alors; elle ne lui revint à Tesprit que plus tard et avec le plus douloureux commentaire.

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