‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 13 sur 46 · UI · texte numérisé non relu

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que deux cents ans plus tard. Ce n’est même que depuis Pierre le Grand , dont on peut voir la statue sur une des places de cette capitale, qu’il a commencé à devenir célébré. Vous remarquerez que la Russie est la patrie des Tartares et des féroces Cosaques du Don.

n Ce point de vue vous représente l’entrée des Champs-Elysées et la place de la Concorde, une des plus belles de l’Europe. Remarquez l’obélisque et les candélabres qui font l’ornement de celte place. Remarquez aussi les chevaux de Marly, ainsi nommés parce qu’ils étaient il Marly sous le règne de Louis XIV , surnommé le Grand. Vous voyez à droite le bouquet du fameux feu d’artifice qui fut tiré, en 1844, avec vingt piillc fusées , quinze mille pétards et une immensité de feux de Bengale, comme vous les voyez. Vous voyez aussi l’intérieur du bal Mabile, un des plus beaux bals de la capitale ; vous y voyez un grand nombre de personnes.

» Ce point de vue vous représente une forêt vierge du Brésil, vue au clair de lune. Vous remarquerez que le Brésil est peuplé de sauvages et de cannibales qui se mangent les uns les autres , et que ces forêts sont pleines de bêtes féroces qui dévorent les voyageurs.

» Ce point de vue représente Venise, superbe ville d'Italie, pays qui a la forme d’une botte, et où poussent les orangers. Cette ville est bâtie sur pilotis au milieu de la mer, comme vous le voyez, et le soir les matelots y chantent des sérénades dans leurs gondoles.

» Ce point de vue représente Naples , et à côté la fameuse montagne qu’on appelle le Vésuve. Cette montagne est un volcan qui vomit de la fumée et des flammes, comme vous le voyez. Vous remarquerez

que là ville de Naples est habitée par les lazzaroncs, qui passent la journée entière à dormir et à manger du macaroni.

« Ce point de vue représente Constantinople, capitale des Turcs, alliés du peuple français et de l’empereur Napoléon 111. Celte ville magnifique possède un sérail et plusieurs mosquées. Remarquez sur votre gauche un groupe de palmiers qui cachent les murs du sérail. «

Je regrette amèrement de n’en avoir pas retenu davantage. Cela dura un gros quart d’heure, car les tableaux , qui se composaient de gravures richement coloriées, étaient en fort grand nombre.

Les cabanes suivantes contenaient des cirques , des gymnases, des Aleidcs enlevant plusieurs hommes à la force du poignet, et plusieurs centaines de kilos à la force des mâchoires ; des phoques intelligents , des singes et des chiens savants , des Anes qui indiquaient l’heure, et pouvaient battre aux dominos le prince de la critique lui-même; mais j’en veux aux ânes savants , depuis que , dans mon enfance , un membre de cette docte corporation cul l’effronterie de me désigner, par-devant mes compatriotes réunis, pour le plus gourmand de la société , malgré mes dénégations formelles. Je prends soûl de ho plus m’exposer à pareille avanie.

Sur le devait d’une des plus petites , parmi ces baraques, se tenait, la baguette on main, un homme ai/ bonnet pointu , en longue robe d’enchanteur, constellée de signes cabalistiques. La toile et le discours promettaient merveille; des subtilités, des escamotages, des transformations à faire jaunir d’envie les Home et les Robert Houdin ; en un mot, des miracles, de vrais miracles. On voyait sur un grand

tableau peint ù l’huile par quelque artiste byzantin des pierres se changer en serpents, et des bouteilles en pièces de canon. Un homme sortait d’un chou et se métamoqdiosait en un gigantesque radis ; du canon d’un pistolet, s’élancait, avec la décharge, un groupe de trois Grâces souriantes et eourt-vôtucs, qui exécutaient une polka sur des coques d’œufs; ici, une jeune fille était suspendue, sans point d’appui, en plein air, par la seule force du fluide magnétique; là, un gros gaillard marchait en portant entre ses mains sa tète, qu’on lui remettait ensuite d’un coup de poing. L’imagination déréglée de l’artiste s’était donné pleine carrière; il avait fait un chef-d’œuvre fantastique, digne d’illustrer les pages d’Acliim d’Arnim , et qu’eût signé Callot. C’était une peinture romantique ét révolutionnaire, dans toute la force du terme.

J’entrai donc, fasciné, avec ce mystérieux tremblement du novice ès arts occultes qui s’apprête à faire apparaître le diable. L’opérateur se plaça devant une table ; je frémissais. Il prit de petites billes qu’il posa aux deux extrémités, plaça sur chacune un gobelet, et les fit disparaître et reparaître tour à tour, en s’admirant complaisamment dans cet exercice. Quand il eut fait cinq ou six fois ce tour merveilleux, il se reposa un moment , pour laisser quelque loisir à notre admiration haletante, puis il recommença, et recommença encore. Enfin , il appela le paillasse :

— Voyons, Frise-Poulet, c’est à ton tour.

— Ah ! ah ! s’écria Frise-Poulet en se précipitant dans la cabane, tandis que le maître sortait, c’est pour le coup qu’on va s’amuser.

Et, saisissant deux longs clous, il se les plongea intrépidement dans le nez : les clous disparurent au fond de chaque narine-; les larmes lui en sortaient des

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yeux, et cependant, les clous au nez, il haranguait le parterre :

— Si vous en avez déjà vu , disait-il , parmi ceux qui demandent vingt et trente sous, exécuter un tour pareil, vous m’en donnerez des nouvelles. On dit que M. Bosco est un grand sorcier, je voudrais bien le voir à ma place , avec des clous de six pouces dans les fosses nasales. Car, messieurs , continuart-il en retirant délicatement les deux instruments de torture, il n’y a pas à dire qu’ils sont à ressort et qu’ils rentrent quand on les enfonce; on peut les toucher.

Et, suivant l’usage immémorial, il vint promener les clous sous nos yeux. Ce digne homme voulait absolument me forcer à vérifier de mes propres mains. Il fallut lui répéter à plusieurs reprises :

— Bon , bon , c’est inutile ; on le voit bien.

Encore insistait-il d’une manière gênante.

. — Messieurs, nous dit-il alors en s’inclinant avec savoir-vivre, la séance est levée. Si vous êtes contents et satisfaits, faites-en part à vos amis et connaissances.

— Oh! voyons, voyons, s’écria un gamin, c’est pour rire ; donnez-nous-en encore pour deux liards.

Ma dernière visite fut pour une baraque qui portait le titre ambitieux de Grand spectacle oriental. On y voyait sur un petit théâtre divers petits bonshommes que le directeur, homme habile à tirer parti des circonstances, nous donnait pour des Kabyles et des cipayes. Je reconnus , entre autres, le type bien connu de Pierrot, auquel on avait ajusté un sabre, des épaulettes de général , et le nom de Bou-Maza , et un peu plus tard un capucin italien qui passa pour un derviche musulman. L’orchestre se composait de deux joueuses de flûte et d’un trombone, qui était bieq le plus facétieux des trombones ; il interrompait volon-

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tiers sa mélodie pour apostropher la foule d’un lazzi qui excitaild’ innombrables éclats de rire, ou pour faire une niche à l’orateur. On voit qu’il cumulait les emplois et savait se rendre doublement utile.

Cet homme , grand , sec , nu nez camus , à la physionomie de furet , m’avait frappé tout d’abord ; et en entrant je lui adressai un bon mot, auquel il répondit par un autre , en trombone d'esprit. Quand la salle fut pleine, l’orchestre se replia dans l’intérieur; les deux femmes se placèrent de chaque côté de la scène cl se reprirent à flùtcr de plus belle ; pour lui* il déposa son instrument à terre, et se mil à cheval dessus* 11 me reconnut, vint vers moi en traînant son trom-* boue , et dirigeant un coup d’œil ironique sur les deux llùteuses :

— Ambubajarum collegia, me dit-il.

Je fus si abasourdi de retrouver une bribe d’Horace sur ces lèvres profanes, que je restai comme écrasé du coup , ne trouvant qu’un sourire niais à répondre, 41 ne s’y méprit pas :

— Eli! eh! continua-t-il, on dirait que cela VOUS étonne; on a fait ses classes tout comme un autre, quoiqu’on n’en ait pas l’air..., et on a profité joliment.

I,a conversation s’établit à voix liasse entre nous* malgré les chut répétés de l’assistance. Au bout d’une minute, il m’avait assez intéressé pour que je lui offrisse une place près de moi, à l’extrémité du banc. II ne se fit pas prier.

J’appris qu’il était fils d’un serrurier d’Issoudun, qu’il avait étudié au collège de celte ville.

- — Superbe établissement, me dit-il, où nous étions alors deux élèves en troisième, car j’ai été jusqu’à la troisième; seulement, j’ai sauté des classes. J’étais toujours le second, une belle place et fort honorable,

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et je remportai tous les seconds *prix à la distribution. Je faisais l’orgueil de mes parents ; je composais pour leurs fêtes des compliments en vers qui les faisaient pleurer d’aise , et qu’ils montraient mystérieusement à toutes leurs connaissances. J’avais la passion du vers français de toutes les mesures, môme de quatorze pieds. Voilà où la littérature m’a mené, ajouta-t-il en brossant de sa manche droite la manche gauche de sa redingote râpée, et faisant le geste douloureusement burlesque d’un homme qui souffle dans un trombone.

Il commençait à me raconter comment, venu à Paris pour y chercher fortune, à l’aide de scs talents littéraires , il avait vu disparaître en quelques années la petite fortune que. lui avaient léguée ses parents, quand la voix du démonstrateur se lit entendre :

— Messieurs, à l’honneur de vous revoir!

Tout le monde sortit tumultueusement, en causant des merveilles du spectacle.

— Je vous ai volé votre argent , me dit le trombone ; vous n’avez rien vu.

— En vérité , répondis-je , je n’y ai pas songé. Mais je serais très-curieux de connaître la suite de vos aventures ; elles m’intéressent. Sans façon, venez prendre une demi-tasse avec moi.

Le trombone parut renversé de la proposition. Il faillit laisser tomber son instrument, qu’il avait repris dans ses bras ; il brossa de nouveau sa manche gauche avec sa manche droite, se pinça le bout du nez, et, sc caressant les lèvres avec sa langue :

— Une demi-tasse! Ecoutez, ce serait avec bien du plaisir : vous n’en doutez pas. Mais mes fonctions ! monsieur ! Que deviendrait mon directeur? Entre nous, l’établissement ne peut marcher sans moi.

LES HUES 1)E 1UKIS.

ItiT

— Eh bien, cc soir, après la fermeture du théâtre.

— Ce soir, impossible ; nous donnons tant qu’il reste une âme aux Champs-Elysées. Mais demain matin, si vous voulez, avant que nous recommencions

— Soit, à demain.

Et je le quittai, non sans avoir marqué le lieu et l’ heure.

En revenant chez moi , je rencontrai encore un bon nombre d’autres établissements du même genre.

Nous n’entrerons pas dans ces deux baraques , dont l’une porte pour enseigne : Exposition des beauxarts 4 et l’autre : Grande et superbe ménagerie d’animaux savants ; autrement nous n’en finirions jamais. En voici une. troisième, d’ ailleurs, qui réclame toute notre attention. A l’extérieur, elle est décorée comme toutes les autres d’une toile monumentale, au centre de laquelle se détache énergiquement, en relief, un veau phénomène , entouré d’un capitaine de vaisseau et d’une grande dame qui l’admirent, en donnant dans leurs gestes et leur attitude tous les signes de l’ébahissement le plus complet. I)e chaque côté sont disséminés , avec un généreux mépris de la perspective et des traditions académiques , un sauvage qui mange un enfant tout cru , un nain presque imperceptible qu’un gigantesque tambour-major porte dans son bonnet à poil, et quelques autres accessoires du même genre. Au-dessous de cc tableau se déroulent deux inscriptions,; celle de gauche porte, en lettres hautes de six-' pouces,:

L’ ESPAGNOL OFFRE ICI 100 FRANCS AIN AMATEURS QUI POURRAIENT LE RIVALISER

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