D'INCOMBUSTIBLE SANS PAREILLE
La galerie extérieure est occupée par l’orchestre f par le paillasse classique et par un vieux grognard , qui mange avec un appétit violent des étoupes enflammées , dont il rejette la fumée par les yeux, les oreilles et la bouche, à la figure du pitre éperdu. Cela réjouit singulièrement la foule. Ce vieux grognard est l’orateur. Après s’élre livre d’un air martial aux bagatelles de la porte, il prend la parole et débite sa harangue avec une verve chaleureuse et une animation communicative, mais aussi, il faut bien le dire, avec des cuirs audacieux et multipliés.
Le spectacle est riche; il se compose d’abord d’un veau à deux tètes :
«Vous nie direz : Ton veau csl-il vivant? Non, messieurs, c’est faux. C’est pour vous faire voir qu’il n’y a z’aucun mensonge à la porte , que tout est vrai et véridique dans l’intérieur, et qu’un vieux grognard comme moi (grognard espagnol, cela va sans dire) ne surfait pas le monde. »
La représentation comprend encore des exercices nouveaux sur l’étoupe enflammée, l’exhibition d’un nain, taille de deux pieds trois lignes, — et, ici, démolition en règle de Tom-Pouce , qui n'était qu’un gamin de dix ans, tandis que le nain de rétablissement tire sur la cinquantaine ; l’orateur prodigue l’ironie et crible le malheureux Tom de sarcasmes acérés. On poursuivra par le jeu des castagnettes , que l’Espagnol s’attachera aux mains, il la tète et aux pieds. A cet endroit, l’orateur s’exalte, il gesticule avec force :
«Oui, messieurs, j’offre 100 francs à celui qui pourrait me rivaliser. Il faut avoir du toupet pour faire cela dans une ville comme Paris; je ne voudrais pas vous tromper ni m’exposer à un affront, un vieux grognard connue moi qui a été blessé sur les champs de bataille. Je peux bien vous le dire ; depuis quarante ans que je suis dans le métier, je ne les ai pas encore donnés ,• ces 100 francs-là. »
Mais la pièce de résistance du spectacle , c’cst la femme anthropophage déjà nommée. C’est sur cette partie du programme qu’nppuic principalement l’orateur. Le paillasse en personne intertrmt pour appuyer ses assertions; il prend un air sérieux, ému niàmc. Il exhorte le public à ne point avoir peur : cette cannibale est dans une cage, enchaînée comme une bête féroce, dit-il; et, en descendant dans l’intérieur, au moment où il soulève la toile qui sert de porte à la
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baraque, il appuie encore sur ces circonstances rassurantes , et les explique en détail au cercle de gamins qui se pressent autour de lui, saisis d'une curiosité inquiète et d’une mystérieuse épouvante.
«Messieurs, conclut l’orateur, vous pouvez entrer sous crainte. Il n’y a z’aucunc indécence. Nous ne demandons que cinq centimes, un sou, parce que nous tenons plus à la quantité qu’à la qualité. Nous voulons que tout Paris jouisse de ce spectacle enchanteur. »
Il s’exprime avec tant de véhémence cl de bonhomie, cl le pitre a une si estimable figure, qu’on entre, on entre, on entre! D’ailleurs on entend dans l’intérieur des solos enragés de clarinette, qui attirent le public comme les chants des sirènes.
J’étais déjà passé bien des fois devant cette baraque, t sans y entrer ; mais ce jour-là l’orateur annonçait qu’un autre anthropophage, que les savants soupçonnaient avoir été roi dans son pays natal, était arrivé de la veille pendant la nuit, et que néanmoins le prix des places ne serait pas augmenté. Je voulus naturellement profiler de l’aubaine.
Voici ce qu’on voit dans l’intérieur. D’abord, au milieu de la salle, un joli petit veau bicéphale, auquel personne ne fait attention et qui a l’air bien malheureux. Il n’est pas vivant, en effet : on dirait même qu’il est en carton rouge. Le grognard espagnol s’assied sur une chaise , et se met à faire claquer fort tranquillement des castagnettes. De temps en temps, il lève ses genoux à la hauteur du menton et baisse les mains jusqu’à la cheville: c’est ce qu’il appelle jouer avec les pieds. Il a l’air très-satisfait de lui— mémo, et incline, tout en jouant, sa télé à droite et à gauche, comme un chat qui savoure une souris. Axi bout de cinq minutes de cet exercice, que je n’ai pu
D A X S LES HUES 1)E I'ARIS
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ui’ empêcher de trouver un peu monotone, il sc lève et dit :
u J’offre 100 francs à celui qui pourra me rivaliser. n
Personne ne sc présente.
Ensuite, c’est le tour des anthropophages qui mangent du feu et des poulets. Je me rappelle bien en avoir vu un qui dévorait des carottes crues avec une gloutonnerie effrayante, mais il ne mangeait pas de poulets, peut-être parce que son maître n’avait pas le moyen de lui en fournir.
L’Espagnol lire un volet, derrière lequel on aperçoit un grillage en fer et une cage très-obscure; il appelle d’une voix accentuée, brève et gutturale, comme un sorcier qui évoque le diable. Un être, noir des pieds à la tète, se précipite en piétinant avec furie, saisit le grillage d’un air farouche et roule des yeux blancs qu’il fixe sur l’assistance de manière à la faire mourir d’épouvante. Son maître, le caressant de la voix, lui tend un plat de cailloux dont il saisit vivement une poignée, qu’il introduit dans sa bouche et qu’il fait craquer sous la dent, comme des noisettes. Puis il lui jette la carcasse d’une volaille crue et encore recouverte de ses plumes. Alors l’anthropophage ne sc tient plus d’aise ; il trépigne comme le tigre du jardin des plantes quand on lui apporte sa pâture; il la saisit au vol et mord dedans avec rage. Enfin on lui présente, non sans prendre les précautions convenables, une torche enflammée , dont il détache goulûment, à l’aide d’un couteau, cinq ou six lambeaux brûlants, qu’il absorbe ensuite avec jubilation. Il parait qu’il a peur de sc brûler les mains, mais non de sc brûler la langue : on voit des choses bien bizarres! Quand on lui arrache la volaille, il pousse
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un cri rauque et sauvage qui expire dans les profondeurs de sa gorge, et s’arc-boute sur scs pieds, cil menaçant son tyran du regard.
C’est absolument la môme chose pour le second cannibale.
La séance est terminée par l’apparition de il/, la Grandeur , affreux nabot, À grosse tête, à traits stupides, espèce de crétin noué cl contrefait.
Je ne regrette certainement pas mes cinq centimes.
Kn sortant de là , je me trouvai face à face avec une autre baraque, portant pour inscription i Habi~ tailts du Grandi-Mogol. Je n’étais plus en fonds, et il en coûtait deux sous d’entrée ; aussi me bornai-je à lire l’affiche. Et, en vérité, c’était une merveille que cette afilchc conçue dans un style fantastique et surnaturel, si bien que je tirai mon crayon et me mis a la transcrire à la dérobée sur mon carnet :
« Soupçonnés, disait-elle, pour des êtres du malin esprit sous le rapport de leurs mœurs , tenant leurs réunions la nuit et n’ayant point de rapport avec aucun peuple, leurs assemblées nocturnes ayant lieu dans les endroits les plus solitaires,., »
J’en étais là , quand je m’aperçus qu’on rôdait autour de mol. C’était le maître de /établissement, qui me regardait d’un air inquiet, et qui me salua humblement en me voyant lever les yeux J
« Monsieur peut examiner, dit-il, nous sommes en règle, »
Je demeurai abasourdi , et m’empressai de fuir. Le brave bomme m’avait pris pour un agent de police
en bourgeois.
Et voilà comment , malgré mon désir, je n’ai jamais pu avoir la suite de cette intéressante affiche.
Après avoir llôné jusqu’à la nuit au milieu de toutes
DAXS I> HS RIES DK PARIS.
ces splendeurs, je rentrai chez moi, étourdi, la tôle brisée, niais pleine d’observations et de souvenirs. l,n sommeil calme me restaura , et le lendemain je fus exact au rendez-vous ; mais je dois rendre justice au trombone : il y était déjà. 11 avait mis sa plus belle redingote et sa casquette la plus immaculée ; il était magnifique. On eût cru voir une chrysalide sortie de sa coque.
Dés qu’il me vit, il courut à moi :
— Bien, bien; à la bonne heure. Ma foi, pour vous dire vrai, je ne vous attendais pas trop. Je me disais : Ce monsieur s’est engagé dans un moment d’entrainement irréfléchi ; quand il sera de sang-froid , gare pour ma demi-tasse.
Après le : Oh! oh! obligé, pour m’indigner d’un pareil soupçon , nous enlnimcs ; mais , au moment où j’allais demander le café :
— Pardon , fit-il d’un air un peu honteux , en m’arrêtant par le bras, si ça vous était égal...
! — Parfaitement égal.
— Eh bien , je préférerais un petit verre , un simple petit verre. Vous savez, nous autres trombones , nous avons besoin d’un tonique vigoureux pour nous raffermir les poumons , et je vous avoue que le café , c’est un peu fade pour moi, — aujourd’hui.
— Ainsi donc, un petit verre, dis-je en souriant.
— Allons , allons , je vois que x'ous ôtes décidément un bon homme. Mettons-en deux, et n’en parlons plus.
Je fis venir un carafon de cognac ; je plaçai entre les mains de mon trombone un cigare de trois sous , qu’il reçut avec une vivc^reconnaissanee. L’heureux mortel se renversa sur sa chaise, en savourant tour à tour son petit verre çt son cigare, et clignotant
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voluptueusement des yeux, il commença arec lenteur :
— Où en étions-nous resté? Ali!., a j’étais venu à Paris pour me créer un nom dans les lettres. Je me figurais, parce que j’avais fait mes classes presque à moitié, et que je commençais à mettre un peu de mesure et beaucoup de rime dans mes vers , que je n’aurais qu’à me baisser pour ramasser la gloire et la fortune. Vous connaissez cette histoire-là, on l’a racontée plus de cent fois ; il paraît que c’est très-risible. La mienne ressemble à toutes les autres. Au bout de quatre ou cinq ans , durant lesquels je parvins à écrire dans des journaux paraissant quelquefois, disparaissant souvent, et ne payant jamais, j’en étais venu à rédiger des prospectus et des réclames flamboyantes pour les dentistes qui ne savent pas l’orthographe. Mais cela ne me rapportait guère plus de gloire que d'argent ; il fallut voir ailleurs.
Je ne veux pas vous narrer toutes les péripéties par lesquelles je passai ; c’est trop long et ça vous ennuierait. Seulement, je marchai si bien, je fis tant de progrès , qu’un beau matin je me trouvai entre le pont des Arts et le pont des Saints-Pères, tenant sur le parapet une boite de savon à dégraisser, tendant un petit papier à tous les passants, ou profitant de l’inexpérience des bourgeois naïfs et des provinciaux pour m’emparer du collet de leur habit et le frotter à tour de bras. C’est un métier calomnié, monsieur : il est bien plus difficile qu'on ne croit. 11 y a tout un art, dont on n’a pas encore écrit la théorie compliquée, pour savoir découvrir, à la physionomie, à la mise, à la démarche, les victimes débonnaires qu’on peut exploiter sans crainle, pour tomber d’un coup d’œil d’aigle et d’un doigt prompt sur la moindre tache
blotlic on un réduit obscur, pour happer sefn homme au passage et le dégraisser, avant qu’il ait eu le temps de se reconnaître, pendant qu’il lit bénévolement le papier que vous lui avez tendu ; enfin, pour le faire payer de bonne grdee et suifs trop de réclamations.
Le camarade chargé de me styler m’avait fait une recommandation curieuse :
u Adresse-toi de préférence, m'avait-il dit, aux passants que lu verras munis d'un parapluie, s’il fait beau ou que le temps soit simplement douteux : cette précaution indique des gens de caractère et d’humeur calmes, qui ont peur du bruit et qui payeront sans souffler mot; ou bien des bourgeois soigneux qui veillent sur leurs habits' comme sur la prunelle de leurs yeux, et qui doivent, en conséquence, avoir horreur de la moindre tache (il est facile d’en faire une soi— même, quand il n’y en a pas) ; ou bien enfin, des savants, toujours absorbés dans leurs recherches, et qui ne s’apercevront de ton opération que lorsqu’elle sera finie. »
Eh bien, monsieur, croiriez-vous que, malgré ces précieuses instructions, dont vous ne méconnaîtrez pas la justesse , sans doute , je ne fus jamais qu’un fort médiocre industriel jen ce genre? Je n’étais pas né pour être marchand de savon ; le peu d’éclat de ces fonctions humiliait mon orgueil. J’avais encore de l’orgueil dans ce temps-là ; il y a bien longtemps. Il m’est arrivé de rentrer le soir sans avoir placé une seule tablette. Bref, mon maître, car j’avais oublié de vous dire que j’appartenais, comme tous mes compagnons , à un exploiteur qui nous lançait chaque jour sur les passants , m’annonça brutalement qu’il n’était pas assez riche pour user plus longtemps de mes services ; ce qui me démontra une fois de plus qu’il
y a de déplorables lacunes dans l'éducation classique.
Telle fut ma première étape.
Le narrateur soupira , se versa un petit verre dont il ingurgita la moitié en faisant claquer sa langue, et s’aperçut, en voulant tirer une bouffée de son cigare, qu’il était éteint.
— Allons donc, fis-je, l’entendant demander du feu au garçon; un cigare rallumé ne valut jamais rien.
— Oui , ce sont là de vos maximes , à vous , jeunes gens dissipateurs , qui ne savez pas le prix des choses , et qui l’apprendrez plus tard. C’était aussi mon genre, à moi , du temps que je mangeais la fortune paternelle, en faisant de petits vers en Style désespéré sur les vanités des joies du monde ; mais, je suis bien revenu de tous ces grands airs, depuis le jour surtout où , jeté sans ressources sur le pavé , il fallut me résoudre, en l’absence de toute espèce de capitaux, à m’enrégimenter dans la vaste corporation des ramasscurs de bouts de cigares. Oui, monsieur, c’a été pendant deux mois ma position sociale.
Avant d’en venir là, je m’étais fait successivement cricur d’almanachs et de complaintes dans les rues, chanteur nomade, Bédouin marchand de dattes, débitant de cirage à vernir les planchers et les meubles, d’onguent pour faire pousser les cheveux , de préparations chimiques contre les cors aux pieds, de pâtes à faire couper les rasoirs, de jarretières élastiques, d’encre parfaitement noire et indélébile. J’échouai honteusement dans la plupart de ces états, surtout dans le dernier, pour lequel il faut une belle main ; car le marchand, afin d’allécher la pratique, dessine devant elle, sur un grand papier, toute sorte de traits à la plume, de lettres majuscules, rondes, coulées,
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bâtardes, gothiques , avec des enjolivements capricieux : la pratique sc figure volontiers alors qu’il n’y a qu’avec cette encre-lit qu’on peut faire de si jolies choses, et elle achète. Mais moi, accoutumé à écrire ma version en hiéroglyphes que XI. Champollion n’aurait pu toujours lire, et qui ne m’étais jamais exercé qu’à dessiner le profil nasal de mon maître d’études, je me perdais dans ce travail d’ornementation, et ne pouvais déguiser mon incapacité. J’essayais bien de me rattraper par l’éloquence de l’improvisation, mais le trait de plume n’y était pas, et, dans cet état-là, le trait de plume est tout.
Je ne sais par où je n’ai pas passé ; j’allais au hasard, tombant, à chaque fois, d’un cran plus bas, absolument comme un voyageur égaré, qui a perdu la tète et court de sentier en sentier, s’éloignant de plus en plus de sa route. N’ai-je pas été quinze jours marchand de chaussons aux pruneaux et de ces jwtitcs pommes à un sou le las , qu’on donne dans mon pays à manger aux pourceaux, et que le gamin de Paris ne dédaigne point, je vous assure? J’ai failli devenir marchand de coco et joueur d’orgue de Barbarie, mais il fallait des frais d’établissement qui dépassaient mes moyens. J’essayai même de me faire grimacier. Vous Voyez où j’en étais arrivé. Je me lutte de vous dire que je n’y entendais rien , et que je me dégoûtai bien vite.
Enfin , sentant que j’enfonçais de pllis en plus , par un effort désespéré j’essayai de me relever à la hauteur où m’appelaient ma naissance et mon éducation. Je me dis qu’il n’y a rien d’impossible à l’homme intelligent, et, comme j’avais cru remarquer que, parmi les artistes du pavé et du macadam, les Hercules étaient encore les plus grassement entretenus par la charité du public, et que, d’ailleurs, il y avait là
Cli Ql'UX VOIT
quirl«|ue chose de majestueux el d'éclatant qui me séduisait, j’osai aspirer à celle rude position. Hercule, moi! Il est vrai que j’avais au moins la longueur de l'emploi ; mais je n’en avais ni l’abdomen , ni les bras, ni les forces. Aussi, monsieur, passais-je tout le temps de la séance à promettre, sans rien tenir : je remplaçais les tours de force par quelques cabrioles parsemées de bons mots. On savait partout où j’allais que j’étais un Paillasse déguisé en Alcide, et l’on ne m’en demandait pas davantage. J’étais pourtant forcé, si peu que ce fût, de manier quelques poids et quelques pavés : il n’en fallut pas davantage pour briser le peu que j’avais de force.
Le métier de casseur de pierres m’acheva. Vous êtes étonné peut-être, continua le trombone en exhibant • des mains de dimension fort ordinaire, qu’avec des poings aussi médiocres que ceux-là, j’aie osé me croire capable de pulvériser des cailloux? Mais la présomption, monsieur, la présomption, dont je n’ai pu me guérir qu’au bout de vingt ans de celle vie, au moment où j'ai vu grisonner mes cheveux! Et puis, il faut tout vous dire, un de mes amis, un casseur de pierres émérite avec qui je m’étais lié par l’admiration que m’inspiraient ses talents, un jour de recette extraordinaire où je m’étais émancipé jusqu’à lui payer un litre à six à la lumière, m’avait révélé, dans un mouvement d’expansion , le secret du métier. Il se croyait sûr, à voir mes formes malingres, que je ne songerais jamais à me poser en rival.
— Et ce secret? interrompis-je tout intrigué.
— Oh! fit mon interlocuteur en lançant au plafond un superbe jet de fumée, quoique le foyer du cigare lui brûlât les lèvres ; par un reste de prudence instinctive, il ne m’avait fait cette révélation qu'en
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termes assez vagues. J’avais compris pourtant qu'il fallait choisir une certaine espèce de cailloux se rapprochant de la pierre morte, quoiqu’ils n’en eussent aucunement l’apparence; plutôt longs, inégaux, ra-* boteux, (pie courts, ronds cl ramassés sur eux-mêmes ; qu’il fallait les calciner au four, et les plonger ensuite brusquement dans l’eau froide, puis diriger son coup de manière à frapper obliquement sur les veines qui les sillonnent. Mais avec tout cela , monsieur, le mieux est encore d’avoir un fameux poing , c’est moi qui vous le dis : voilà , après tout, le moyen le plus sûr d’en venir à bout. Je sais bien du moins (pie, malgré celle belle théorie, j’y perdis souvent mon latin. Dans ces cas-là , je déguisais l’échec du mieux que je pouvais, en disant : «Allons, décidément, il ne veut pas se laisser casser : c’est qu’il manque encore dix sous. Il «* sent ça, ce caillou ; il n’est pas si hèle qu’il en a l’air, ri J’étais bien sur que je ne parviendrais jamais à obtenir mes dix sous. Quand on en avait jeté trois ou quatre : «Alors, disais-je, puisque la société ne se décide pas à donner les dix sous, le caillou ne veut pas qu’on le casse. Nous allons en prendre un autre. «
Et j’en choisissais un parmi les doux et les faciles. Mais cos mésaventures se multiplièrent tellement, et j’étais quelquefois si embarrassé pour me tirer d’affaire, quoique je ne manque pas de bagout, monsieur, que ma réputation fut bientôt compromise.
Je saisissais dans le cercle des rires et des murmures équivoques, et je jugeai qu’il était temps de battre en retraite. Voilà tout ce que j’ai gagné à cette profession-là.
Et il me présenta la partie inférieure de sa main droite, qui semblait revêtue d’un cuir ou plutôt d’une semelle jaunc-sale, picotée d'une multitude de petits
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points ronges, cjui formaient autaut de cicatrices indélébiles.
— Plus, ajouta-t-il, une pile de mon ancien camarade , qui me rencontra un jour dans l'exercice de mes fonctions et trouva mauvais que j’eusse abusé de scs révélations amicales pour lui faire concurrence. Cd fut même là , à dire vrai , ce qui me décida définitivement à renoncer au métier.
— Pardon si je vous interromps , fis-je en lui offrant un autre cigare, qu’il accepta délicatement entre le pouce et l’index ; mais j’aurais désiré avoir votre avis sur la meilleure manière d’assembler le monde et de former le cercle ; ce qui m’a toujours paru un des points les plus difficiles. Bon pour ceux qui ont un orchestre, mais les autres?
— Effectivement, monsieur, vous avez mis le doigt sur la principale difficulté du métier, sur la pierre de touche du véritable saltimbanque. Le pins sûr et le plus expéditif, comme vous disiez fort bien, est d’avoir de la musique, ne fût-ce qu’un orgue de Barbarie, ne fût-ce qu’un flageolet, qu’une sonnette. H est bon aussi de revêtir un costume voyant , de formes extravagantes. Le Turc est bien usé, pourtant il fait toujours son effet. Si , avec tout cela , vous êtes doue d’une belle taille de tambour-major, et surtout que vous soyez debout, à six pieds du sol, sur le devant d’une voiture attelée de deux chevaux en panache, vous produirez une sensation profonde, sans efforts. Le peuple aime la représentation : là où il en voit il court, (jue ce soit un roi ou un saltimbanque qui passe.
Mais à terre , les deux plantes des pieds sur le plan- 1 cher des vaches, ah! c’est un peu plus difficile. 11 y a mille manières de s’y prendre, Si l’on n’a pas d’or-*
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chestre, on pont commencer par chanter un grand air. On entremêle chaque couplet de bons mots ; on a muse les quelques badauds qui se sont arrêtés d'abord, alin de les faire attendre ; on ne reste pas un moment tranquille, parce qu’ils s’en iraient peut-être ; pas tous, cependant, car rien n’égale la patience héroïque du vrai badaud, du badaud pur sang ; de celui qui reste une demi-journée au soleil, sans lever le nez, pour voir manquer une ablette à un pêcheur à la ligne. Malheureusement , monsieur, ils ne sont pas 'tous de ce calibre-là. Ainsi vous, je crois bien que vous vous en iriez.
— Hum! fis-je d’un ton équivoque, ne voulant pas le détromper.
— Mais oui, mais oui, je vous dis que vous vous en iriez , quitte à raconter le soir à toutes vos connaissances que vous êtes resté deux heures devant un saltimbanque.
La perspicacité du trombone m’effraya , et je me tins coi.
— H y a encore, reprit-il sans transition , la ressource de faire ranger le monde en cercle avec son bâton , en tournant ainsi cinq ou six fois de suite, en apostrophant les gamins, ou même en leur tirant les oreilles. Les gamins sont un public que les industriels bien avisés ne méprisent pas , quoiqu’ils aient rarement de la monnaie dans leur poche, lis font nombre , forment le noyau et tracçnt les contours de l’assemblée. On peut aussi raconter une histoire sans queue ni tête , mais lardée de calembours ; car la foule adore le calembour, quel qu’il soit. On exécute quelques menus tours, de ceux qui font plaisir et ne sont pas malins , sans se prodiguer toutefois ; et puis , on prend son temps pour arranger la table, les chaises.
le tapis, les bouteilles ; on fait, on défait ; on place, on ôte, toujours en chantant et en disant des bêtises. De temps en temps aussi on a l’air de vouloir commencer définitivement : on porte la main aux kilos ou à la pierre, qu’on laisse tout à coup pour crier : « lîn arrière, gamins! Voyons, messieurs, élargissez les rangs. «
Quelquefois c'est le diable ; vous avez beau faire , ça ne prend pas, et vous sentez bien que ça ne prendra pas. Il faut se résoudre à travailler dans la solitude.
J’en étais ù l’époque où je renonçai à casser des pierres. Je n’étais pas fait pour ces métiers brutaux : il me fallait quelque chose de plus délicat, de plus distingué. J’avais la langue bien pendue, de l'audace, un certain coup d’œil, quelque, instruction; tout cela, c’était l’étoffe d’un charlatan en grand.
Je commençai par le magnétisme, après m’être préalablement associé avec une somnambule lucide, cuisinière sans ouvrage, chassée par je ne sais quelle baronne sans entrailles, pour avoir fait danser trop rudement l’anse du panier. Vous avez rencontré déjà quelques-uns de ces industriels établis sur une place, avec leur sujet assis les yeux bandés. Us l’endorment rien qu’en lui passant les deux mains devant les yeux. La dame y met beaucoup de bonne volonté. Ensuite, le public est tout émerveille de la voir, sur les questions de son maître , désigner la nalyre , la forme et la couleur de l’objet qu’il lient ù la main , la longueur de cette tabatière, le nombre des trous de ce mouchoir ou des taches de' ce paletot. Pauvre public! il n’a pas seulement l’esprit de s’apercevoir que la demande du magnétiseur est arrangée de manière à contenir la réponse elle-même, d’après un système qui consiste ù attribuer à chaque lettre de l’alphabet