‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 15 sur 46 · ISA · texte numérisé non relu

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une idée, une épithète, une qualité correspondantes, et à commencer chacune de ses questions par la lettre qui désigne la réponse dont il a besoin.

Je nie consacrai ensuite à la bonne aventure. Un dimanche soir, j’allai m’établir, pour la première fois , sur la place de la bastille, avec environ deux mille petits paquets de toutes couleurs, renfermant une feuille de papier sur laquelle était imprimé un horoscope quelconque. J’avais pour tout attirail un escabeau qui me servait de piédestal et une boite d’un mécanisme ingénieux, où se voyait un bonhomme tenant une plume à la main et que je représentais comme mon génie familier. Je pris aussi un aide, qui servait en même temps de Jocrisse. On s’empressa autour de nous, car vous ne sauriez croire, monsieur, comme ù Paris on est friand de la bonne aventure, dans la classe ouvrière, parmi les gamins, les maçons, les couturières et les blanchisseuses, qui, bien entendu, font semblant de n’y pas croire et de no consulter le sorcier que pour s’amuser.

Mon aide distribuait de petits carrés de papier à chacune des personnes qui voulaient affronter la redoutable épreuve, et leur donnait en même temps un numéro d’ordre ; puis il les ramassait, en recevant un sou en échange. Je les introduisais dans ma boite, à portée de mon génie familier, lequel, mu aussitôt par un ressort que je pressais sans qu’on pût s’en apercevoir, agitait sa main, armée d’une plume , et semblait griffonner la sentence des Destins sur chaque morceau de papier.

— Tiens, intei'rompis-je, c’est comme les feuilles volantes de la sibylle de (junies.

— Vous êtes trop savant pour moi , reprit avec gravité le paillasse; vous savez que je n’ai pas été jus-

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qu’en rhétorique, Où en étais-je? Vous m’avez fait perdre le fil.

. — Vous eu étiez..,

. — J’y suis : au bonhomme qui griffonnait la sentence dps Destins. Au bout d’une minute, par le jeu d’un autre ressort , il agitait une sonnette pour m’avertir que l’opération était terminée, et je ramassais les papiers , parfaitement vjerges , du reste , et qui me servaient indéfiniment pour les épreuves suivantes.

Maintenant, monsieur, suivez-moi bien. Voici ma posture. Je suis debout surmon escabeau, l’air inspiré.

— Fatidique, soufflai-je.

— Trop savant, vrai, trop savant; j’ai renoncé à la littérature, Je suis donc debout, l’air inspiré: je domine la foule ; mon coude gauche , appuyé sut ma boîte , soutient ma tête inclinée, J’ai devant moi le monceau de carrés de papier. J’appelle ;

— Numéro un !

— Voilà, répond un petit bonhomme en blouse rapiécée.

J’inspecte mon drôle du haut en bas, puis je fais semblant déliré d'un air absorbé la sentence des Des-

tins sur le premier papier :

• — Toi, mon garçon , il n’y a pas encore longtemps que tu as mangé une tartine de pain sec pour déjeuner, et que tu as -acheté des pommes de terre frites, là-bas, tu sais bien où je veux dire, hein? Tu loges en garni avec une-quinzaine d’ouvriers, de braves gens, mais qui te taquinent ua peu ; *ct je suis bien sûr que, dans ta chambrée, il y a quelqu’un qui s’appelle Jean .

— C’est vrai , fait le moutard abasourdi ; et je passe à un autre pour battre le fer pendant qu’il est chaud.

— Numéro deux.

1) A X S l.F.S BLES DK P.iKlS.

— Présent ,

Il s’agit celle fois d’un grand gaillard, qui me regarde d'un air crâne, en riant, la casquette sur l’oreiUo gauche.

— Vous, mon brave, vous êtes un bon ouvrier, habile, intelligent, un excellent cœur, oui, un excellent cœur; mais là, la lôlc un peu trop près du bonnet. Voyons, entre nous, avouez-le. C’est ce qui est cause que vous avez déjà mis à vos pieds ce que vous aviez entre vos mains , parce que vous ne voulez pas qu’on vous manque de respect, vous. Voyons, est-ce vrai? Déincntcz-moi , si je me trompe.

— Numéro trois !

C’est une commère toute rouge, qui interrompt brusquement, pour me répondre, une causerie effrénée avec deux voisines qu’elle tient par le bras ; sa. langue semble encore frétiller dans sa bouche.

— Vous , mademoiselle , vous êtes une brave fdle , mais vous aimez un peu trop à causer.

— Ab ! vois-tu , s’écrient les voisines.

— Aussi, chez la fruitière du coin , vous savez, il y a quelquefois des cancans, des choses dites qu'il aurait mieux valu ne pas dire , vous me comprenez bien.

— Ab! vois-tu, reprennent les voisines triomphantes, lu disais que ça n’était pas vrai.

La malheureuse devient écarlate et balbutie. J’ai pitié d’elle et je continue, pour la consoler :

— On s’occupe de vous , en ce moment-ci : je vois plusieurs jeunes gens qui vous recherchent. Prenez garde ! Il y a parmi eux un brave garçon , qui vous ya, qui vous aime bien, pour le bon motif; méfiezvous des autres.

— Numéro quatre !

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C’cst un ouvrier tirant sur le grison , aux membres solides et ramassés, l’air sérieux, les deux bras croisés sur la poitrine.

— Ab! ab! la vie est dure, n’est-ce pas? On ne mange pas tous les jours des ortolans à dîner. Mais, courage ; il va vous arriver quelque chose à quoi vous ne vous attendez pas et queA-ous avez bien mérité, oui. — Vous envoyez de l’argent, connue ça, tous les deux mois, à peu près, à des membres de votre famille, qui sont en province, car vous n’êtcs pas de Paris, vous ; vous y êtes venu pour gagner-votre vie, etc.

Ainsi de suite, pendant six, sept, huit heures, devinant le caractère et le genre de vie de chacun, d’après sa figure cl ses babils, variant avec art chaqueformule pour dire toujours la même chose.

Ab ! monsieur, le beau métier ! Voilà où il faut de l’esprit, de la verve, de l’habileté, de l’éloquence ; et je les convainquais , ces braves gens. Je les entendais se répéter l’un à l’autre : «C’est vrai. 11 vient de me dire une chose que personne ne pouvait savoir. »

Ce n’est pas pourtant que l’état n'enlraine aussi ses désagréments : il n’est si bel homme qui n’ait au moins sa verrue. Je vous assure qu’au bout de quatre ou cinq heures il me devenait fort difficile de varier. Il arrivait de temps à autre qu’un habitué, repassant à la fin idâgjLa séance, était tout étonné de m’entendre réjiéter les mêmes choses et dans les mêmes termes qu’au commencement : cela l’ébranlait dans sa, foi. Quelques-uns même, de ces natures massives d’Auvergnats, qui aiment à rester où elles se plaisent, quand il n’en coûte rien, s'implantaient là pour toute la séance, decinq heures du soir à onze heures ou minuit. C’est leur manière de s’amuser, à ces hommes. Ils me gênaient beaucoup.

II s’cn trouvait aussi de plus hardis qui me démentaient, quelquefois lotit bas, quelquefois tout haut, quand je. poussais l’audace jusqu’à leur promettre l’héritage d’un oncle qui n’existait pas, ou que je nie lançais dans toute autre assertion par trop positive.

» Enfin , il fallut renoncer encore à ce métier : je n’étais plus si drôle ; on me. trouvait usé. Voilà l’ingratitude du public envers les artistes!

Le trombone soupira , se versa lentement un petit verre et poussa sans rien dire une douzaine de bouffées superbes. Je respectai ce grand silence, trouvant seulement qu’il buvait beaucoup.

— Du moins, continua-t-il au bout d’une minute, j’avais fait quelques économies. Forcé d'abdiquer, je nie jetai sur une autre branche de la magic, science pour laquelle j’ai toujours eu beaucoup de penchant. J’achetai d’un confrère enrichi, qui rentrait dans la vie privée, un attirail complet d’escamoteur , qui ne me. coûta pas cher, et, pendant trois ans, je plantai successivement ma tente sur toutes les places et dans tous les carrefours de Paris. Mes recettes atteignaient chaque jour des chiffres assez ronds, parce qu’au lieu de borner mon bénéfice à la vente des petits cahiers où est renfermée l’explication des tours , je ne passais aï mes plus brillants exercices qu’après avoir prélevé sur l’assemblée un impôt proportionné au nombre des* assistants. Ainsi il me fallait dix sous, au minimum , pour me traverser la main avec un énorme couteau , et le bras avec une épée de quatre pieds de longueur, qu’on voyait dépasser de chaque côté. C'était mon triomphe : cela faisait frémir tout le monde, y compris messieurs les militaires; cela faisait tomber la monnaie dru comme grêle.

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— Je le crois bien, interrompis-je, Quel était donc votre secret ?

— Si vous me l’aviez demandé autrefois, je vous aurais répondu : Achetez mon petit livre et vous le saurez. Mais vous ne l’auriez pas su davantage. Maintenant, je n’ai pas de raison pour vous le cacher, puisque je ne suis plus dans la partie. Apprenez donc. .. Ma foi, non, dit-il tout à coup, ce serait rendre un mauvais service aux pauvres diables que cela fait vivre, sans compter que moi-même* quand je serai fatigué du trombone , je pourrai bien revenir à mon ancien métier. J'aime mieux garder mon secret.

J’eus beau prier, supplier, flatter, et, lui voyant jeter avec regret l’imperceptible bout de son second cigare, pousser la bassesse jusqu’à lui en offrir un troisième, qu’il accepta avec désinvolture.

— Non , non , non , dit-il ; je suis sur que vous êtes trop raisonnable pour vous fâcher de mon refus. Nous ne sommes que trois ou quatre dans Paris qui connaissions ce tour ; si je vous le révélais , vous ne pourriez vous empêcher de le répéter à d'autres ; ne niez pas! Ce serait dommage de couper dans son germe une si belle branche de spéculation.

II fallut me rendre. 11 continua :

— - Une de mes plus agréables ficelles consistait à faire venir au centre, près de ma table, un homme de bonne volonté, que je choisissais de figure placide et de rustique encolure, afin d’amuser le cercle à ses dépens, sans qu’il s’en doutât. Je lui faisais, par exemple, soutenir, à bras tendus, un mouchoir où j’avais enveloppé un caillou devant lui, et je le priais de le tenir ainsi jusqu’à mon commandement, l’assurant que , dans ce cas, le caillou se trouverait changé on un louis d’or ; sinon , qu’au moment même où il

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laisserait retomber son bras, il recevrait d’un être invisible un coup de pied au bas des reins. V ous ne sauriez vous figurer tout ce qu’un vrai saltimbanque peut faire de son public. Mon homme tendait le bras ; aussitôt j’entamais un long discours au public, et j’exécutais une interminable série de tours de passepasse, que j’interrompais de temps en temps pour lui crier : — Ferme ! Xc pliez pas ! — C’était plaisir dc voir le pauvre homme se roidir, devenir rouge , trembler, enfin , vaincu par la fatigue, laisser tout à coup tomber son bras malgré lui et recevoir à l’instant même un coup de pied lancé avec prestesse au bon endroit par mon pitre, qui était particulièrement habile dans ce genre d’exercices, pour avoir appris à fond les différentes variétés de la savate chez l’illustre M. Lecourl.

— Et si votre homme s’était fiche?

— Jamais , monsieur. Est-ce que nous ne savons pas choisir? Allez donc vous ficher, d’ailleurs, devant cent personnes qui se tiennent les côtes! Comme ce serait ridicule ! Il faudrait avoir le caractère bien mal fait !

Mais, à mesure que mes finances croissaient, mon ambition montait avec elles, et prenait deé proportions gigantesques. Je rêvais la voiture à deux chevaux , et les speechs solennels du haut d’un trône, élevé à dix pieds au-dessus du sol, devant une foule compacte et béahte.

J’avais lu, tout jeune, dans un almanach, une anecdote qui avait lentement germé dans mon esprit. Un médecin rencontre, un jour, sur la place publique, en costume de charlatan, avec un chapeau chinois, une cymbale et une grosse caisse , un de ses anciens amis, docteur en médecine connue lui, qu’il avait perdu de vue depuis longtemps. Après la séance , il

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sc fait reconnaître et l’cininènc à dîner. Au dessert, il lui adresse des représentations bienveillantes, lui reprochant de déshonorer son titre et ses talents , ajoutant que le métier qu’il fait ne peut le mener à rien de bon. L’autre, pour toute réponse, ouvre la fenêtre, et lui montrant la foule qui circulait sur la place et dans les rues :

— Voilà cent personnes environ, dit-il; vous les connaissez : combien croyez-vous qu’il y ait de sages, et combien de sels ou de fous là dedans?

— Mais, dit l’autre, qui ne voyait pas le but de la question, en mettant deux sages et quatre-vingt-dixhuit fous, je crois que j’aurai fait largement la part de la sagesse.

— Kli bien , mon ami , les deux sages sont pour vous, et les quatre-vingt-dix-huit fous. pour moi!

Cet homme-là était un grand philosophe, monsieur, j’aurais voulu le connaître pour lui serrer la main... et m’associer à lui. Mais j’étais tout seul, cl voici ce que je lis. J’engloutis toutes mes épargnes dans l’achat d’une voiture et d’un cheval ; il fallait avancer pas à pas. Je m’affublai d’une houppelande et d’une calotte parsemées d’étoiles blanches. Je me munis d’un nombre considérable de fioles, et je les remplis d’un élixir (pii m’avait été donné dans le désert par un Arabe de mes amis, du temps «pic j’étais lieutenant dans notre brave année (l’ancien militaire a toujours un succès colossal près du public) , et qui était souverain contre les dartres, les boutons, les coupures, engelures, rhumatismes, etc., etc., etc. Je me posai en charlatan incompris, qui sc résigne courageusement à un sort pour lequel il n’est pas fait. J’adoptai lin débit plein de tendresse cl d’onction, et me lis mémo un organe spécial.

I) A X S I.liS Ut ES DE PARIS.

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La première fois, monsieur, que j’appunis au grand soleil, traîne sur mon eliardc triomphe , j’étais ému, ma parole.! et je vous assure que je produisis bcaueoup d’effet. J’aperçus même un jour, se cachant dans la foule et m’étudiant, le roi des charlatans d'alors, qu’on disait riche à cinquante mille livres de rente. Il avouait donc qu’il y avait quelque chose à apprendre près de moi : quel triomphe pour mon amour-propre !

Mes petites fioles coûtaient vingt-cinq centimes; il y avait encore des fioles d’essai à deux sous. J’ai vu des séances , rares , il est vrai , où je vendais pour dix x

et vingt francs; et alors je pensais avec reconnaissance à la petite anecdote que j'avais lue autrefois dans mon almanach. Malheureusement c’était trop beau pour durer longtemps.

Au bout de quelques mois, les recettes diminuèrent par degrés. Xe sachant à quoi attribuer ce désastre, je redoublais d’efforts, d’entrain et de mélancolie; je devenais sublime... Peines perdues! la recette baissait toujours, avec une obstination effrayante. Knfm, je découvris le mot de l’énigme, en me trouvant un jour face à face, aux alentours de l’Arc de triomphe, avec un autre moi -même, un infâme rival, que je reconnus pour l’avoir vu jadis dans la partie de la graine aux vers, où il avait fait de mauvaises spéculations, et pour l’avoir remarqué plusieurs fois, épiant, parmi mes auditeurs , mes gestes , mes manières , mes procédés, en un mot. Croiriez -vous, monsieur, que ce polisson avait eu l’audace de copier jusqu’à mon costume, jusqu’à ma voilure, jusqu’aux deux chevaux gris-pommelé que j’avais achetés dans ma splendeur, jusqu'aux panaches qui se balançaient sur leurs tètes? Heureusement pour lui, je n’avais pas la

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force de poignet de cet ancien camarade qui m'avait si bien démontré les périls du plagiat.

Je me sauvai , plein de désespoir. Je passai la Seine et suivis au hasard de longues rues désertes. En arrivant au carrefour de la Croix-Rouge, qu’est-ce que je trouve? Une escabelle, et sur cette cscabcllc un autre marchand d’élixir, qu’il avait, comme moi,

reçu d’un Arabe de ses amis, et dans le désert,

comme moi encore... Il n’y avait plus moyen de s’y méprendre.

La lutte aurait du redoubler mon énergie; elle m’abattit, Je ne travaillai plus qu’avec langueur et découragement. Je vendis d’abord les panaches de nu5S chevaux; puis je congédiai mon acolyte. Quinze jours après , j’étais obligé de vendre un de mes chevaux , deux mois après l’équipage,..

11 s'accouda sur la table, d’un air accablé, et parut absorbé dans d’amères réflexions. Je crus convenable de m’accouder comme lui et de m’absorber de même. Au bout d’un moment, il me sembla l’entendre soupirer. Je relevai la tète, pénétré de compassion : mon homme vidait le reste du flacon dans un petit verre. J’avais pris un glouglou pour un sanglot.

— A la bonne heure, pensai-je, voilà un philosophe !

— Je restai deux mois sur le pavé, continua ld trombone d’une voix sourde, et je ne sais pas com* ment j’ai pu vivre. Si je vous disais quelques-unes de mes ressources , vous refuseriez de me croire. Je pensai un instant à aller m’offrir, pour la nourriture, comme professeur de classes élémentaires, à quelque maître de pension; mais je n’avais ni gants, ni habit, ni cravate, ni chapeau, et je ne savais plus, de tout mon latin, outre les mots qui vous ont ébloui, que :

Tityre, tu, palulœ, et Quousque tandem abutere, Catilina?^

Enfin , un de mes anciens camarades , dont la profession consistait à exhiber une femme colosse qui, depuis quinze années, avait toujours dix-huit ans sur l’affiche, m’offrit sa protection. Ce cher ami! Combien d’autres, dans la prospérité, auraient fait les dédaigneux! 11 renvoya son pitre, un rustre, un vrai rustre, qui manquait totalement d’éducation et de bonnes manières.

Pitre! eh! mon Dieu, oui, pitre! il n’y avait pas à reculer, à moins de vouloir mourir de faim. Allez donc faire la petite bouche en pareil cas! D’ailleurs, n’est point pitre qui veut, et je sais plus d’un bachelier qui ne s’en tirerait pas à son honneur. Je tendis la main à mon nouveau patron , et le soir même , revêtu de*l’habit gris et de la culotte courte, coiffé du tricorne et de la perruque d’étoupe, j’entrai en scène, à la satisfaction générale. Tout alla fort bien dans les commencements ; je m’enivrais de mes bons mots , les rires me montaient à la lélc comme de l’encens ; mais , à la fin , je me lassai de recevoir toujours des claques et’des coups de pied, sans pouvoir les rendre ; c’était trop humiliant, en définitive, surtout pour un homme qui avait remporté les seconds prix de vers latins, d’histoire et de version grecque. Voilà le revers de la médaille, monsieur; sans ces petits désagréments, ce serait le roi des métiers. Et puis, entre nous, je crains d’avoir les goûts un peu inconstants.

J'émigrai donc et me fis trombone dans la troupe où vous m’avez vu. Je ne m’en répons pas, ajoutat-il en courbant sa longue épine dorsale, puisque sans cela peut-être je n’aurais jamais eu l'honneur de faire votre connaissance.

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^ — Voilà une galanterie, pcnsui-jo, qui vaudrait un nouveau flacon ; mais le malheureux serait capable de le boire et il se griserait. Un trombone coûte trop cher à griser.

Je me contentai donc de m'incliner modestement, d’une façon qui voulait dire : En vérité, mon cher monsieur, vous me comblez...

— Seulement, ajouta-t-il, je n’ai pas perdu* les bonnes traditions de mon état précédent. Je suis trombone par métier, et paillasse par goût , en amateur !

I.c maître a des égards pour moi ; il me traite en collègue : nourri, blanchi.... quelquefois; et puis il y a les petits bénéfices, fit-il en me clignant de l'oeil d'un air qui ressemblait à une allusion. Je crois bien ‘ que je m’y tiendrai... à moins pourtant que ma santé ne m’oblige à essayer encore d’autre* chose ; ear^jo sens dans les poumons des picotements qui m’inquiètent, et j’ai par instants le gosier tout en feu.

11 en était là , quand nous entendîmes retentir par trois fois, comme un appel, le son du fameux trombone. Il se leva brusquement :

— Voilà! voilà! cria-t-il, redevenu paillasse.

Il vida à la hâte son petit verre, en versâ précieusement la dernière goutte sur l’ongle de son pouce gauche* qu’il porta ensuite à sa lèvre; et, se lourmgit de mon côté :

— Eh! ch! cela raffermit joliment l’estomac t je suis sur que je vais produire des effets superbes sur mon instrument. Venez donc m'entendre tout à l’heure.

Je crois que le drôle se moquait de moi.

— Je vous conseille, reprit-il, me lançant un regard narquois , de faire un roman avec mon histoire; il ne peut manquer d’étre splendide, En tout

DAXS LES HIE8 DE PAK1S

cas, s'il vous faut d'autres renseignements, je suis toujours ci l'olre disposition, ne vous yénez pas. Voici mon adresse...

— Merci , lui dis-je , en jetant un coup d’eril mélancolique sur le flacon vide, et en versant mon portemonnaie entre les mains du yareon , j'ai tout ce qu’il me faut.

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