‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 16 sur 46 · LA LITTÉRATURE DES QUAIS · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE DES QUAIS

Lorsque j'étais jeune , je veux dire lorsque j’avais douze ans, et il y a bien longtemps de cela, hélas! je ne connaissais guère de plus grande joie que le passage à travers ma bourgade natale de quelqu'un de] ces colporteurs qui sont pour les campagnes les messies ambulants de la science et de la civilisation. J’épiais parfois pendant des mois entiers, et quand , * au tournant de la rue, j’avais vu déboucher la ligure classique d’un de ces industriels, l’air humble et provoquant i\ la fois, la balle sur le dos, et à la main deux ou trois petits livres à couverture jaune destinés à allécher de loin la curiosité du paysan, je m’élancais impétueusement à sa rencontre et n’avais ni trêve ni repos qu’il ne se fût installé dans la maison paternelle et n’eût vidé devant moi , sur le plancher, tous les rayons de sa bibliothèque.

1 Nous prions le lecteur de se rappeler le titre et la nature de notre livre , en lisant cette rapide étude sur la littérature populaire , que le cadre de cet ouvrage ne nous permettait de traiter ici qu'eu passant, pour ainsi dire, et sans y appuyer. Il ne faut y chercher et y voir qu'un coup d’œil jeté par un flâneur sur les trésors des quais, un aperçu à vol d’oiseau, que nous espérons pouvoir reprendre et compléter un jour, dans des conditions plus opportunes. I.c lecteur curieux d’approfondir cette question doit s’adresser ailleurs ; par exemple , à l’ouvrage , malheureusement trop dédaigneux, de M. Ch. Nisard sur les livres populaires, et aux savants articles de M. Halhcry [Moniteur, 1853) , dont le souvenir nous a clé quelquefois utile , même dans les limites restreintes de uolre étude.

DANS LES HUES DK PARIS. 1ÎPI

Alors je m’assoyais , ou plutôt jo nio couchais à lerro ot d’uno main fiévreuse, comme celle du caissier de l’Odéon alignant ses piles d’écus les jours de rc- . celle extraordinaire, je palpais , j’entr’ouvrais chaque volume, je faisais mon choix méthodiquement et à loisir, sous l’austère surveillance des aines du logis. J’achetais Robinson Crusoé, Paul et Virginie, Télémaque, les /liras, Nuina Pompilius , Célina ou l’en- Jant du mystère, les Pontes de Perrault et le dernier almanach de l’année courante, tout en causant , dans une familiarité pleine d'abandon , avec le marchand, que ces lenteurs impatientaient sans que je m’en -, aperçusse. Je me figurais, moi, que cet homme de voit être nécessairement un artiste, fort aise de frayer avec un initié après avoir rencontré tant de profanes, et qu’il n’était pas possible de porter sur son dos tant de science, de littérature et de poésie, sans être soi-même plus ou moins un savant et un poète.

Aujourd’hui encore ces souvenirs ne sont pas sans charmes pour moi, et la vue d'un colporteur pliant sous sa halle me fait l’effet d’une évocation fantastique. Il y a quelques mois, j'habitais un bourg de la Lorraine. Je humais un peu d’air & ma fenêtre, quand je vis apparaître de loin trois de ces commerçants <pii s’avancaient en tirant la jambe, d’un air hésitant et résigné. Le premier, un vieillard à physionomie imposante, orné d'une barbe solennelle, disparaissait sous un énorme monceau de lias , de mouchoirs et de bonnets de coton , accumulés dans ses mains , sur son dos et sur ses épaules ; le second portait line boite oblongue remplie de cartes géographiques, d’images de sainteté et de gravures coloriées richement, où l’on apercevait des soldats alignés, des scènes de genre et des tableaux d’histoire exécutés

VJH CK Qli'O.Y VOIT

par 1rs grands artistes de Metz et d’Kpiual. Us se séparèrent , et je les laissai s’enfoncer dans les rues voisines; mais quand leur compagnon passa sous mes fenêtres, je iis retentir un psitt fougueux, où dut passer l’accent d’une convoitise immodérée. Il leva la tète , et voyuiù ma physionomie allumée des feux du désir, mes yeux luisant d’aise et ma bouche béante , il se hâta de monter dans ma chambre. Je l’aidai à se décharger de sa boite , je la posai moi-même respectueusement sur une table, et me mis, frémissaut et muet, à défaire les courroies.

O lecteur! quel magnifique spectacle! que de richesses entassées! que d'inappréciables trésors! J’en fus ébloui , comme Aludin entrant dans la grotte merveilleuse, ou plutôt comme le lapidaire qui vient de faire jaillir la lumière du diamant caché sous la rude enveloppe du caillou. Le gaillard sortait de la capitale : il venait d’accomplir sa grande tournée annuelle chez tous les fournisseurs du colportage , chez les éditeurs en titre de la littérature populaire : krnbbo, Passa rd, Lebigre, Yialat, flernardin-Béeliet, la veuve Desbleds, Rucl, Moronval, Renaut, le Bailly, Gennequin aîné, la librairie des Villes et des Campagnes, chez tous les marchands de nouveautés , en un mot. Aucun nom ne manquait à l’appel , ni M. Ruban , le Sosie de M. Auguste Ricard, qui lui -même est le Sosie du grand Paul de kock ; ni M. Péeatier, qui refait à l’usage du peuple Atala et la Nouvelle Héloïse; ni M. Kbbark , l’auteur eu sous-ordre de Trente ans de la vie d’ un joueur, et de curieux ouvrages sur les sciences occultes; ni M. Émile Wilson, qui a écrit d’une plume si fine l'histoire de Marie ou la fille de ïauberye; ni le facétieux Hilaire le Gay, un lettré, un savant, un ancien proviseur de collège, caché

DUS LES Kt ES DK P IKIS.

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