‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 17 sur 46 · HH · texte numérisé non relu

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sous un pseudonyme qui mot sps scrupules à l’aise et lui permet de faire scs fredaines sans scandale. Il y avait des livres de sorcellerie, de contes, de légendes, de chansons; mais surtout il y avait des almanachs!

Je retrouvai toutes mes sensations d’autrefois. Mes transports d’enfant me remontèrent au cerveau , et moi , qui me croyais blasé sur les livres , pour en avoir tant lu, et de si beaux, je me repris à feuilleter pendant une heure, avec des frémissements de gourmet , jusqu’à la moindre plaquette jaune ou rouge de cette bibliothèque ambulante. J'en achetai beaucoup, qui sont là aujourd’hui sur mes rayons, à côté des chefs-d’œuvre de toutes les littératures, et que je relis quelquefois , comme on aime à boire , dans le creux de la main , à la source des champs , après avoir bu du vin de Chypre dans une coupe de cristal.

Malheureusement, on ne rencontre guère de colporteurs à Paris. C’est à peine s’il y viennent une fois par au, poué y refaire leurs provisions épuisées; puis ils se hâtent de fuir, en secouant la poussière de leurs pieds, cette ville inhospitalière, d’oi’i les chasse une civilisation trop avancée. Mais les quais restent aux amateurs de la littérature populaire, et ils y trouveront de quoi se dédommager amplement. Ici et là • c’est presque la même bibliothèque.

Que de fois n’ai -je pas fait ce voyage, du pont Saint-Michel au pont de la Concorde, non pour rechercher les livres rares, les éditions prmeeps, les classiques au rabais, les antiques merveilles de l’art typographique, mais ces humbles petits volumes que méprisent les bibliophiles , ce s productions naïves de l’esprit plébéien destinées au lecteur plébéien et auxquelles il ne manque que d’être plus rares, c’est-à-dire d’avoir moins de valeur, pour se payer nu poids de l’or!

Ce voyage , lecteur, je suis prêt à le recommencer avec vous. 11 est le complément naturel et logique de mes précédentes pages sur les artistes nomades et l’art dans la rue. Suivez-moi donc, si le cœur vous en dit.

Avant d’aborder le principal objet de cette étude, jetons un coup d’œil sur les ouvrages que le peuple s’est en quelque sorte appropriés en les adoptant, bien qu’ils n’aient pas été laits spécialement par lui et pour lui; sur les livres destinés à de plusshautes bibliothèques, et qu’il admet le plus volontiers dans la sienne.-

A qui, sinon au peuple, sont destinées ces nombreuses éditions à couvertures jaunes, des chefsd'œuvre dramatiques de Voltaire, Corneille, Molière et Racine, cotées six ou dix francs et vendues vingt sous?. 11 y en a de deux genres : le luxueux in-octavo, et le modeste in-trente-deux , mais les deux genres se ressemblent, hélas! par une exécution hâtée, la laideur du papier et la grossièreté des caractères. Ce n’est là qu'une question secondaire après tout, et s'il luut, pour que les chefs-d’œuvre de l’esprit humain soient .accessibles au peuple, qui les aime et qui les lit, qu’on les imprime avec des têtes de clous sur du papier d'almauach, je les préfère ainsi à ces éditions splen- » dides, dont l’acquisition n’est possible qu’aux banquiers, qui ne les lisent pas.

A côté de ces grands noms se classent , parmi ceux que le peuple préfère, s’il faut en juger du moins par la place qu’ils occupent aux étalages, le Télémaque , les Fables de la Fontaine, les œuvres de Gessucr, Estelle et Galatée de AT. de Florian, de l’Académie française, comme dit imperturbablement la couverture, Paul et Virginie , Robinson Crusoé, les Incas, les Nuits d’Voung, le Voyage sentimental , sans doute à cause du titre qui allèche certaines concupiscences.

rar il est pou probable que le marivaudage de Sterne ait de grands attraits pour le campagnard ou l’ouvrier.

Joignez-y les Mille et une nuits , qui doivent séduire toutes les imaginations ardentes et candides, celle du peuple comme celle de l’enfant, les Coules des Fées de tous les auteurs possibles, Gulliver, Don Quichotte, Gil Hlas , le Diable boiteux , car tout ce qui parle de l’esprit de ténèbres est le bienvenu dans ces régions, où rien n’a pénétré de notre froid scepticisme; les Lettres persanes, le Petit Buffon moderne, et les Chansons de Désaugiers ; vous aurez à peu près l’ensemble des classiques de la bibliothèque populaire.

J’allais oublier les œuvres complètes de l’immortel Ducray-Duininil, et c’eût été dommage.

Le même public lit beaucoup également l’histoire populaire de .Napoléon I er , les Victoires , conquêtes et revers de l’année française, l’ histoire universelle des voyages, celle des naufrages célèbres, et les Cinquante-sept Codes. Il lit même, mais il ne lit pas assez les Vies des saints; malheureusement il lit aussi, et beaucoup trop, le Décaméron de Boccacc , et la Physiologie des Voleurs, par Vidocq, cet illustre personnage qui est passé à l’état de type et de symbole dans son esprit, et dont la biographie véridique est un des petits livres les plus recherchés sur la place.

11 me semble qu’il y aurait pour un la Bruyère, dans cette rapide statistique, les éléments d’une sérieuse étude intellectuelle et morale.

A la suite de ces ouvrages, il faut ranger les traités pratiques et spéciaux qui entrent dans» la composition de toute case comme de toute balle consciencieusement garnie : les Académies des jeux, Nouveaux cordons bleus et cuisiniers français, le Véritable cl 4 parfait bouvier moderne , le Maréchal expert fran-

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rais, clr., etc. On trouve même là, qui le croirait? un Manuel du bon ton et de la politesse, publié, il est vrai, par Passard, le plus aristocratique de ces éditeurs populaires, le même aussi, je crois, qui a mis le iMtujage des fleurs à la portée des plus modestes bourses.

Sauf les petits livres satinés de celui-ci et de son confrère Delarue , qui sont presque des intrus dans le domaine que nous étudions, la bibliothèque du bouquiniste et du colporteur se distingue par des caractères communs qui la font reconnaître au premier coup d’oeil. La couleur de la couverture, la typographie, le papier y ont un cachet indescriptible auquel on ne peut se méprendre un moment ; la pagination se déroule d’une “façon capricieuse, parfois môme il n’y en a pas. La table est absente. Des bois splendides, du bon temps des premiers maîtres, illustrent le texte, où s’ébattent d’innombrables coquilles, qui ne respectent pas toujours le titre de l’ouvrage ni môme le nom de l’éditeur. J’ai vu M. Gennequin aîné , qui probablement ne tient pas à la gloire, orthographié tantôt Hennequin et tantôt Gennequie.

Ab Jove principium! Dans la bibliothèque du bouquiniste, nul livre ne peut disputer le pas aux almanachs; leurs droits sont légitimes et reconnus par tous. Les almnnachs, à eux seuls, remplissent de leurs innombrables variétés plusieurs rayons de ces librairies en plein vent. Chaque année, d’ailleurs, quand arrive septembre, on les voit se prélasser sur toutes les devantures , où il n’y a place que pour eux, rayonner à toutes les vitres des éditeurs, et s’abattre par myriades dans tous les coins du monde civilise ou non. Vous-même, lecteur, vous en avez un dans votre poche ou sur votre table, n’est-ce pas?

l‘n almanach ! Avez-vous jamais réfléchi aux séduisantes promesses que renferme ce simple litre, aux charmantes jouissances que cet ami modeste lient en réserve pour qui a l’esprit et la bonne foi de ne pas «c détourner de lui? Je connais des hommes qui n’j ont jamais pensé et que mon apologie étonnera beaucoup, pauvres gens toujours prêts à crier au paradoxe, toutes les fois qu’on met en plein jour une vérité cachée sous le boisseau.

Comment se fait-il qu’en ce siècle de réhabilitation, nu milieu de cette croisade générale entreprise par de valeureux écrivains en faveur d#s génies méconnus, et dos gloires oubliées , on ait négligé justement une des plus nobles et des plus intéressantes victimes de l'opinion publique? Je ne crains pas de le dire avec un sentiment profond de douleur : il y a là autant d'injustice que d’ingratitude.'

Kt qu’on ne réponde pas que Matthieu Laënsberg et le Messager boiteux jouissent d’un renom sans pareil. Cela est vrai; mais ce n’est qu’une célébrité équivoque qui sent lu mansarde ou la loge , qui exhale je ne sais quelle fétide odeur de vieux chiffons et de papier gris. On leur abandonne volontiers cette gloire triviale qui ne fait envie à personne; mais ils méritent mieux, et c’est en toute connaissance de cause, en toute impartialité d’esprit, que je crois pouvoir appeler sur l'almanach l’attention des intelligences sérieuses.

Pour moi , je le dis tout liant , j'aime les almanachs d’un amour réel et réfléchi : je les préfère carrément aux chefs-d'œuvre de la métaphysique la plus profonde, de la littérature la plus éclatante, de la poésie la plus fantastique et la plus échevelée, qu’ait enfantés cette féconde .et bienheureuse époque. Je les préfère même, et ceci devient plus fort, aux contes

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