‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 18 sur 46 · NM · texte numérisé non relu

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merveilleux de ma Mère l’Oie ef aux légendes plus merveilleuses encore de la Bibliothèque Bleue.

Nodier nous a laissé dans un de ses livres le témoignage de son enthousiaste admiration pour les contes de Perrault. \' aventureuse odyssée du Petit Poucet le faisait pâmer d’aise; les vengeances conjugales de la Barbe-Bleue lui donnaient des frissons; les savantes manœuvres du Chat Botté le jetaient en extase. Vous voyez donc bien qu’à l’abri d’un tel nom , comme Teueer derrière le bouclier d’Ajax , je puis défier la rriliquç; car, j<‘ le demande au lecteur impartial qui ale courage de son Opinion, qu’est-ce que tous les Perrault du monde près de l’illustre chanoine de Liège, ou de ce Messager Boiteux que la postérité a salué du nom de grand, comme Corneille et Napoléon?

X’on déplaise aux Zoïles, ce titre est parfaitement mérité , et le brave Matthieu y a tout autant de droits que son confrère. Et d’abord, que dire de l’admirable désintéressement, du dévouement inaltérable de ces deux vieillards? 11 y a bien longtemps déjà que, s’il eàt voulu, l’almanach, devenu gros bourgeois, llànerait sur le devant de sa porte, la pipe à la bouche et les mains dans ses goussets; il y a longtemps qu’il pourrait avoir pignon sur rue et ne plus s'occuper qu'à planter ses choux, à prendre du ventre et ù jouir de la vie. Mais l’almanach n’est pas égoïste : son rêve, 4 lui, ct? «’vst pas la fortune indolente avec ses loisirs dorés et son luxe inutile; c’est l’instruction et la moralisation du peuple, et cette généreuse utopie, qu’il caresse comme tous les grands et nobles esprits, il ne cessera de la poursuivre avec le courage et la sérénité d’un apôtre. ,

L’almanach va aussi vite que le progrès moderne. Chaque année il fait un pas en avant : tfjî’ accroît comme

un ruisseau qui devient un grand fleuve ; il élargit sa sphère et affermit sa marche. 11 a fait des efforts de géant pour monter à la hauteur de ce grand siècle, pour être digne de lui adresser la parole avec l'autorité qui convient à son nom et à ses hautes ambitions, ("est aujourd’hui un répertoire universel; c’est la substance d’une encyclopédie condensée en quelques douzaines de pages. Voyez plutôt : calculs de statistique et d’astronomie, calendriers de toute sorte, aphorismes et sentences de morale, élucubrations culinaires, conseils pour le jardinage et l’agriculture, tableau des foires et marchés, liste des principaux souverains du monde, hygiène et médecine populaires, sciences occultes, anecdotes, romans, bons mots et calembours, énigmes et charades , biographies des personnages célèbres, fragments d’histoire, réflexions philosophiques où toute une époque sc trouve résumée et jugée d’un coup d’œil (c’csl là surtout le mérite du Grand Messager Boiteux; Bossuet n’a guère plus de profondeur et de concision) : tout cela s’y trouve et bien d’autres choses encore dont je ne puis parler. Et quel prix fabuleux se vend ce pandœmonium de toutes les connaissances humaines? On ne le vend pas, on le donne! Vous l’aurez pour deux sous, messieurs! 11 faudrait n’avoir pas deux sous dans sa poche pour sc refuser un pareil cadeau.

Mais, dira-t-on, le bon marché ne fait rien à l’affaire. Grave erreur : il prouve une fois de plus le désintéressement de l’almanach. C’csl là, du reste, une indispensable condition pour tout ouvrage qui veut devenir populaire, et répandre dans les masses les bienfaits de l’enseignement et de l’éducation.

J'aurais dû parler avant tout de la chaleur et de l’énergie de son patriotisme, car personne plus que

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lui n'est accessible aux sentiments nobles, aux émotions élevées. 11 convient pourtant d’observer ici une nuance : Matthieu, en véritable chanoine, est parfois légèrement sceptique et moqueur ; il se permet , de temps à autre, de rire en dessous d’un air qui donne à penser ; mais au fond il est plein de sincérité et de candeur. Quant au Grand Messager, c’est la franchise et la simplicité mêmes ; il ne se refuse pas sans doute le petit mot pour rire , mais il est incapable de déguiser sous une forme railleuse les émotions qu’il éprouve et de plaisanter avec ses croyances. La haine qu'il portait jadis, — avant l’alliance, — à la perfide Albion, nvait quelque chose de beau comme l’antique, ("est lui qui a dit alors des Anglais , avec cette brûlante énergie que donne l’amour de son pays !

« Nous savons de bonne source qu’ils en veulent au soleil parce qu’il nous éclnire. » . . .

Mais , depuis , il a su faire à sa patrie le sacrifice de ses opinions personnelles ; il a condamné franche* ment la généreuse erreur de ses préjugés, et l’alliance a trouvé en lui un de ses plus chauds partisans et de ses plus déterminés champions.

L'almanach, un des premiers, raconte au peuple, par la plume et par le burin , tous les faits d’armes de notre armée; il énumère les coups de canon tirés dans une bataille; il compte les morts et les blessés; il donne le portrait des généraux célèbres ; il pleure pieusement sur nos braves morts à Djcmma; il sonne de la trompette q| entonne un vigoureux chant de victoire, quand nos soldais triomphent à Mazagran. — Mazagran , ô nom cent fois béni ! que de pages étincelantes de civisme et de poésie, que d’histoires patriotiques, que de réflexions sublimes, quelle mine inépuisable d’inspirations nouvelles lu as fournies à

D.l.VS LES HL ËS DK PAftlS. -t)‘î

l'altiianacii ! Celte année-là il était devenu radieux et bavard comme le plus triomphant des tambours; il sentait la poudre à dix lieues à la rondo ; il se donnait des airs crânes à faire mourir tous les Bédouins d’épouvante, et brandissait sa bonne oolichemardc en se mettant le poing sur la hanche et le chapeau sur l’oreille, â l’instar d’un pourfendeur de géants. On nous a même assuré qu’il s’en était trouvé un qui poussa le fanatisme jusqu’à détrôner saint Vaast pour le remplacer par saint Mazagran dans le calendrier; mais nous n’aftirmons rien de ce que nous n’avons pas vu nous-mème, et quoique le fait ait certainement tous les caractères de la vraisemblance, nous n’eu pouvons garantir la vérité.

, I<a guerre d’Oricnt a renouvelé récemment ces sources vives d’enthousiasme : Odessa , Bomarsuud et Sébastopol ont remplacé Mazagran. Après les batailles de l’Alma et d’fnkermaun , on a pu croire un moment que le Grand Messager Boiteux , malgré sa vieillesse et sa jambe de bois , allait partir pour la Crimée, tant la joie lui avait tourné la tête et réchauffé les humeurs. Quant aux Cosaques , ils prêtaient encore plus que les Bédouins aux sanglantes railleries et aux indignations vengeresses.

Mais quelle plume assez éloquente pourra parler dignement de la sagesse et de l’expérience de l’almanach? Qui pourra mesurer l’étendue de son esprit philosophique et moral? Quelquefois grave, souvent plaisant, toujours profond , — aussi bien que lc^Janus antique , l’almanach , surtout l’almanach de mon ami Matthieu, a deux faces, l’une sereine comme le front d’un penseur, l’autre cnmarde et grimaçante comme le' profil de Scapin. C’est Platon caché sous la bosse de Polichinelle; Les initiés seuls savent percer ce masque et

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soulever le voile qui couvre le sanctuaire; mais le vulgaire inatlentif et grossier, pro/dnum vulgus, passe indifférent lorsqu'il n’est pas dédaigneux : uses yeux, le philosophe disparait sous l’astrologue suranné, le savant sous le conteur populaire et badin. Le hon chanoine connaît parfaitement la frivolité de son siècle. 11 s’entend à merveille à déguiser la sagesse en habit d’ Arlequin , car il sait fort bien que c’est là le seul costume sous lequel elle puisse se montrer eu public aujourd’hui, pour peu qu’elle tienne à ne pas être jetée dans le panier aux ordures. Il agit comme ces médecins qui sucrent les remèdes pour les mieux faire avaler aux enfants.

Joignez à tous ces avantages l’originalité pittoresque des gravures, la naïveté dramatique des grandes planches d’histoire et de genre; joignez-y... Mais je n’en finirais pas si je voulais dire tout ce qu’il y faut joindre.

Aussi on a beau se donner des airs superbes et méprisants : tout le monde aime, tout le monde lit l’almanach, et, par mauvaise honte, on n’ose l’avouer. Sa popularité, pour être des plus humbles, n’en est pas moins immense. Il se rencontre partout, depuis le boudoir de la petite-maîtresse, où il se fait petit-maître lui-méme, jusqu’à la soupente où niche le portier; depuis l’arrièrc-cabinet de l’homme d'Etat, jusqu’à lu mansarde enfumée du manœuvre ; depuis le bureau du savant et du lettré jusqu’à la poche du grimaud de six ans qui épèle la CUoléyie. Yojoz ce gamin passer et repasser devant 1 étalagé, fasciné, ébloui, l’œil en arrêt devant le livre convoité, tournant cl retournant entre ses doigts, d’un air indécis, le décime qu’il destinait d’abord à acheter line brioche. C’est là, mieux que dans la Citolégie, qu’il va à apprendre à lire; et qu’il em i-

| Dicjj tizect b y Çoo^jc

cljira largement sa mémoire. Et comment aurait-il la force de résister à la tentation, quand tant de gens desprit y succombent, et que tel homme empesé, qui au tait hausse les épaulés s il avait jeté les yeux sur ces lignes , ne manque pas de consacrer chaque anuée sa première dépense à l’emplette d’un almanach?

Je trouve que nos grands écrivains, dans leurs considérations philosophiques sur la marche progressive de l'humanité, notamment AI. Guizot, dans ses histoires de la civilisation en France et en Europe, ont eu grand tort de négliger l’influence de l’almanach sur l’éducation sociale du peuple. 11 y aurait pourtant là-dessus une belle et profonde étude à faire, et peut-être y trouverait-on le mot de bien des énigmes humanitaires, comme eût dit ce bon M. Ballanche. Qui ne sait, en effet, que pour la masse du peuple il n j a point d’autre bibliothèque possible que 1 almanach, surtout dans nos campagnes, où n ont pas encore pénétré, grâce à Dieu, les romans à bon marché de Crébillon fils et de Pigaull-Lcbrun ? Entrez chez un paysan , dans un village éloigné des grandes routes, l'almanach est le premier livre qui f i appei a vos regards, sur 1 établi ou la coruiche de la cheminée. Cherchez bien, et vous finirez par découvrir dans le fond de quelque nnlique armoire toute une collection soigneusement transmise de père en fils depuis le milieu du siècle dernier. Point d’autres livres, sinon le Paroissien des grands parents et le Catéchisme des enfants de la famille. Quand l’artisan a terminé son repas du soir, dans ce court instant de loisir que lui laissent ses rudes travaux, il arbore les besicles héréditaires et s’absorbe dans la lecture de son ami Matthieu. C’est lui qu’il consulte sur le sort réserve à sa vigne et à sa moisson, sur la guérison

dp ses bœufs, dp sa femme, de ses enfants; c’est à lui qu’il demande ces bonnes vieilles histoires de revenants auxquelles il est resté fidèle , ces anecdotes mi-morales et mi-égrillardes , dont il a seul conservé le secret, ces calembours naïfs qui reviennent périodiquement réjouir ses lecteurs, ces plaisanteries sans prétention qui excitent la bruyante hilarité des compères malins et des joyeuses commères.

O almanach , almanach ! qui calculera jamais le nombre des cœurs que lu as égayés, des faces que tu as épanouies au coin du foyer domestique? Modeste bienfaiteur, tu sèmes le contentement, et tu récoltes, sinon l’oubli, du moins une feinte et dédaigneuse indifférence , semblable à ces fées généreuses que notre égoïsme a tuées, et pour qui le plaisir d’obliger s’augmentait du plaisir de rester inconnues.

Toutefois, je dois le dire, il y a almanachs et almanachs, comme il y a fagots et fagots, et j’espère qu’on a pu voir assez que mon admiration ne s’adresse nullement à ces petits livres musqués, pommadés, raffinés, tirés ïl quatre épingles, qui viennent de Paris; espèces de bAtards faisant les beaux-fils, produits d’une civilisation corrompue, vrais usurpateurs qui n’ont de l’almanach que le titre et le calendrier, et qui lui rendent pourtant hommage en essayant de le contrefaire et de lui voler un nom dont ils ne sont pas dignes, comme le vice rend par l’hypocrisie hommage à la vertu.

Vraiment, je plains ces pauvres Parisiens, à qui l’on en fait si facilement accroire , avec toutes ces drogues sophistiquées qu’ils avalent ingénument Sans se douter de la fraude, et qui se figurent sans doute posséder l’idéal du genre dans ees affreux petits volumes beurre-frais et fromage glacé, dont les gra-

1) A à S LES RIES DE PARIS. ïll

vures sont prises à Y Illustration ou au Journal pour rire , et les bons mots au Tintamarre ou au Charivari . Tout cela a beaucoup trop d’esprit pour des ahuaunebs. Ces messieurs rougissent de la perruque à queue et du grand gilet majestueux de leurs pères ; ils ont remplacé les besicles par le lorgnon , et la tabatière par le panatellns. Ils se présentent au public en gants jaunes et en souliers vernis , se dandinant avec grâce, saluant avec aisance, caracolant dans leurs babils neufs , exhalant un parfum de boudoir qui donne des nausées aux honnêtes gens, de vrais pastiches, en un mot, des roués et des incroyables d’autrefois.

Quelle pitié ! des almanachs !

Kt cependant qu’est devenue l'honnêteté rustique, la rondeur, la franchise, la sainte simplicité, sancta simplicilas, comme vous auriez si bien dit, ô grand et gros Sainvillc ? 11 est bien plus joli sans doute de se poser en don Juan, de grasseyer d’une manière charmante, d’être énormément spirituel, et de papillonner autour des dames à la mode pour leur tenir à l’oreille ces légers propos de fat qui les font rougir et leur plaisent si fort..., dit-on.

Mais tout n’est pas perdu, tant que Bâle, Liège et Strasbourg, tant que Metz, Troycs et Chàtillonsur-Seine, leurs dignes succursales, resteront debout, Voilà les citadelles du bon goût et des saines traditions. Honneur donc à ces hommes modestes et simples qui restent fidèles aux progrès du passé, et ne se croient ni le droit ni le pouvoir de faire autrement et mieux que leurs ancêtres ! Honneur aux des* rendants de Michel Nostradamus, de Thomas-Joseph Moult et de Matthieu Laënsberg , et prouvons-leur toute notre sympathie en achetant leurs almanachs !

A l’histoire de ces petits livres , se rattache naturellement celle de la magie, qui y tient une si grande place; et voilà ma transition toute trouvée pour passer à ce répertoire diabolique, à celte bibliothèque infernale, qui forme la partie lu plus pittoresque et l’une des plus recherchées de la balle du colporteur, comme des boîtes étalées sur les parapets de la Seine. C’est par centaines qu’on y compte ces livrets qui ont le don de séduire particulièrement le peuple , et où il s’obstine à poursuivre des secrets depuis longtemps disparus. Le mystère attire toujours ; l’obscurité , avec ses visions , vraies ou fausses, nous séduit en même temps qu’elle nous fait peur : nous aimons les vertiges de l'abîme et les révélations de l’inconnu. Us le savaient bien , les rédacteurs de ces livrets magiques , où l’on trouve, embaumée et transmise jusqu’à nous , toute la science occulte des alchimistes et des sorciers du moyen ûge.

Mais j’aime mieux croire à leur bonne foi qu’à une spéculation pure et simple. On sent, du reste, dans ces pages, le souffle d’une croyance profonde : ce ne peut être un sceptique qui, dans le Grand Grimoire, a tracé la hiérarchie des esprits infernaux, et nous a donné en détail la liste des diables de tous les ordres, avec leurs noms, leurs qualités et leurs attributions spéciales, sans oublier les généraux, les grands-ducs, les maréchaux de camp et les simples brigadiers. Cet homme était, sans nul doute, un voyant et un illuminé.

Qui n’a eu entre les mains , qui n’a ouvert , et après l’avoir feuilleté curieusement, qui n’a lu plus ou moins les Admirables secrets du grand et du petit Albert. Ce que 1 c’est que la gloire! Albert, un théologien et un philosophe illustre, le digne maître de

1) A X S LES KlIES DE PARIS.

saint Thomas d’Aquin , écrit vingt et un volumes infolio sur la dialectique, la physique et la métaphysique, et la postérité n’a gardé de cette œuvre im- , mense que trois ou quatre méchants petits livres extraits de la partie la plus absurde de ses oeuvres, ou plutôt des préjugés et des croyances superstitieuses qu’il avait recueillis sans les garantir. Rien plus, il \ a des Enchiridions magiques attribués à des papes , et l’un à Honorius III, celui-là justement qui poursuivit la sorcellerie, et même les sorciers, avec tant de vigueur. Iist-ce une épigramme ? Le diable est si malin !

L’interprétation des songes est une des principales bases de la divination; les traités populaires qui s’y rapportent prennent pour guides Artémidorc, Apomazar ou d’autres noms encore plus baroques; car il n’est rien qui affiche plus volontiers la scicnoe et qui aime plus à s’affubler d’une armure de citations pédantes, quitte à les arranger à sa façdn, que les écrivains favoris du colportage. Je ne veux pas priver mes lecteurs du fin mot de l’onéiromancie. Sachez donc qu’on interprète infailliblement un songe en lui attribuant un sens ou bien analogue ou bien diamétralement contraire à scs apparences, sauf les cas où ce sens n’a nul rapport avec elles. Toute l’onéiroinancic est là.

Citons cncofc les Parfaits oracles des dames et demoiselles, par mademoiselle L. Normand, dont le nom simule assez bien, non sans intention certainement, celui de la célèbre pythonissc du temps de l’empire ; les Clefs d’or, les Bibliothèques du destin, les Merveilles du magnétisme , Y Art de dire la bonne aventure, et surtout Y Admirable secret de la poule noire pour faire apparailrc le diable à volonté. Je me souviens

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qu'à peine Agé de sept ou huit ans , j'avais découvert ce dernier volume dans le coin d’une armoire obscure de la maison paternelle. Le titre me remplit d’une mystérieuse horreur, et j’allai me cacher à l’écart pour dévorer le livre à mon aise. Mon imagination en resta frappée comme d’une vision surnaturelle ; elle fut tout le jour en proie à une espèce de cauchemar, où elle voyait tourbillonner , superbes et grimaçants à la fois , le regard plein de menaces et de splendides promesses, tous les diables de Goya et du Dante, avec leurs cornes , leurs queues , leurs pieds fourchus. J’associai un de mes camarades, le plus brave, à ma lecture et à mes projets; nous formâmes tous deuv des plans gigantesques, des rêves d’omniscience, de pouvoir universel et de richesses sans bornes. Nous étions ambitieux, — qui ne l’est à cet âge? — et, nouveaux Faust, ne voulions rien moins obtenir du diable, après l’avoir contraint à nous apparaître, que la baguette magique des sorciers du moyen âge, et le don ardemment convoité de lire dans les pensées les plus secrètes , de franchir l’espace à notre gré , et de nous rendre invisibles comme cet Ismen dont j'avais vu l’histoire dans le poème du Tasse.

Mais , pour arriver à ce résultat magnifique , il fallait une poule noire , et nous ne la trouvâmes pas. Sans quoi, nul ne peut dire ce qui serait advenu.

Quand, plus tard, je révélai l’espérance que j’avais osé concevoir, M. le curé me gronda sévèrement, et l’instituteur se moqua amèrement de moi , de sorte que je restai tout honteux de ma crédulité. Ils avaient raison sans doute', mais, en vérité, j’étais bien excusable : dans ces livrets, qui sont les manuels didactiques de la sorcellerie, tout, depuis le titre jusqu’à ces gravures sur bois si naïvement ef-

frayantes; depuis le frontispice , où l’on a prodigué les lettres rouges, de la couleur du sang et du feu, jusqu’aux parayraphes les plus insignifiants, (pii sont hérissés de textes grecs, latins, hébreux, à travers lesquels se déroulent des phrases d’un argot satanique, d'autant plus épouvantable qu’il est impossible de le comprendre, — tout, dis-je, semble calculé savamment de manière. A frapper de terreur l’esprit le plus froid, pour peu qu’il soit jeune et candide. Comment trouvez-vous, par exemple, le titre suivant, encadré dans des vignettes de circonstance : Histoire curieuse et pittoresque des sorciers, par le révérend père dominicain Mathias de Giraldo, ancien exorciste de l’ Inquisition , revue par M. Forma i , professeur de philosophie hermétique à Milan ! — J’aime beaucoup aussi l'Art de tirer les cartes , par A Ideqonde Perenna, sibylle provençale. Voilà des noms qui ont la physionomie de leur emploi.

Ces ouvrayes, écrits par des auteurs inconnus, rédigés dans un obscur galetas, sur une table graisseuse, par quelque petit vieux, sale et mal peigné, dont le style est à la hauteur du papier qui reçoit ses élucubrations et des bois primitifs qui illustrent le texte, renferment souvent de vrais drames, des tableaux d’une familiarité grandiose, des légendes tour à tour charmantes et terribles. Lisez, dans les Curieuses et nouvelles prédictions de Michel Nostrada mus, la paye où l’historien raconte l’ouverture de la tombe du prophète, et si, à cette narration d’une simplicité monumentale, le frisson de l’épouvante ne vous parcourt pas tout le corps , c’est que vous êtes destiné à vivre et à mourir sans le moindre sentiment du beau.

Cent vingt-sept ans étaient écoulés depuis que Michel Xostradamus s’était inhumé tout vivant dans

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son sépulcre, chez les révérends pères Cordeliers de Salon. Quoiqu’il eût gravé en lettres ineffaçables sur la pierre de son tombeau : « Malheur ù qui m’ouvrira !» à la fin , la curiosité l’emporte , et on accorde grâce entière à deux hommes condamnés au dernier supplice, à condition qu’ils tenteront cette entreprise eux-mêmes. Mais à peine y ont-ils louché, qu’ils sont renversés roides morts.

« On entendit un bruit épouvantable; de suite on vit le prophète Nostradamus sur une chaise de bronze, une plume d’airain à la main, au visage frais et pensif, et un tableau d’ivoire où on lisait cette sentence : Toi qui me vois , garde-toi de me toucher; car si tu le fais, tu es perdu. »

\’e croirait-on pas ouïr une page des Nicbclunyen, un écho de ces épopées primitives à travers lesquelles passe le souffle de tout un peuple et de toute une époque; qui semblent écrites par une race entière, parce qu’elles sont l’œuvre d’un homme vivant de la vie et des croyances de la foule, et en qui s’est résumé, comme en un symbole, le génie instinctif de cette race? C’est lâ, pour qui sent et réfléchit, un caractère incontestable qui désigne ces petits livres à la plus sérieuse attention ; en les lisant , vous diriez que c’est l’inspiration collective des masses-qwpulaires qui les a dictés , tant ils offrent l’expression vraie et frappante de leurs joies et de leurs douleurs, de leurs espoirs et de leurs craintes, de leurs croyances , de leurs instincts , de leurs vertus , de leurs faiblesses. Prêtez l’oreille, et vous entendrez la grande voix plébéienne, si forte et si poétique jusqu’en ses bégayemenls, qui dicte à l’humble scribe les pages de son manuscrit. Ce scribe, je me le représente volontiers, toujours le même, chauve,- recueilli, hâve

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cl blême, semblable aux vieillards fantastiques qu’affectionnait le pinceau de Rembrandt : il écrit dans la pénombre d’une chambre obscure, pleine à la fois, comme les salies des châteaux d’Anne Uadcliffe, comme toutes celles qui sont prédestinées aux sabbats des revenants, de bruits mystérieux qui font frissonner et d’un silence formidable qui fait peur; décorée d’emblèmes surnaturels, de crapauds morts . et grimaçants, de mornes squelettes, dç lézards et de crocodiles empaillés; à la sombre lueur d’une lampe vacillante, qui ne fait que prêter aux objets des formes plus bizarres et de nouvelles terreurs.

Je ne m’étendrai pas sur la nécromancie, la chiromancie, la cartomancie, la divination — parles songes, comme elle se pratiquait chez le peuple de Dieu, cl par le marc de café, comme elle se pratique encore chez les Orientaux. Je n’enseignerai point A mes lecteurs le secret de la composition des pactes, de la verge foudroyante et du triangle cabalistique : c’est là une science terrible à laquelle je ne veux point toucher du bout du doigt, par prudence, do peur de me brûler jusqu’à la moelle des os. Je conseille seulement à quiconque est friand d’autographes d’examiner la signature authentique et la griffe de Lucifer accompagnant, en tête du Véritable dragon rouge, les approbations d’Astaroth et du premier ministre Lucifugé Uofocale. Le nom de Salomon , cet Hermès canonique des sciences occultes , qu’on retrouve partout, chez les Juifs et les francs-maçons, dans la Bible et les Mille et une nuits , reparaît à chaque page en ces livres de l’autre monde. H domine tous ces récits, se môle à tous ces préceptes étranges, et semble illuminer de sa splendeur ces songes lé-

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nébreux de la peur et de la fantaisie que réprouve une raison sévère, mais qui sourient à la crédulité du peuple et à l’audace de scs superstitions poétiques.

C’est surtout dans une autre catégorie qu’il faut chercher ces récits légendaires que, sans ombre de plaisanterie , je ne craindrai pas de qualifier d’admirables, Ils ne le sont pas tous, c’est vrai; néanmoins, il y en a beaucoup dans le nombre à qui l’on peut courageusement appliquer une pareille épithète. Je veux parler de tous ces bons vieux contes, de ces romans surannés qui pullulent dans les campagnes, grâce aux bienfaits du colportage. Sceptiques, lisez cette petite histoire de Gargantua , imitation en langue moderne de la Chronique garyantuine, qui avait paru quelques années avant l’ouvrage de Rabelais, dont elle est comme le premier germe; lisez Jean (le Paris, une histoire pleine à la fois d'esprit et de candeur; Jean de Paris, avec son sel gaulois, scs vaillantes goguenardises , son chauvinisme caustique, s’exerçant déjà aux dépens de nos voisins d’outre-mer, dont le roi est sans cesse en butte aux bons tours du héros français. Lisez Robert le Diable et Richard sans peur , ces merveilleuses traditions toutes palpitantes d’une horreur infernale, tout imprégnées d’une terreur mystérieuse et surnaturelle. Mon Dieu ! je sais bien que vous y trouverez des naïvetés singulières, des anachronismes monstrueux qui peuvent prêter à rire aux personnes érudites et môme à celles qui ne le sont pas. Qu’est-ce que cela prouve? Des naïvetés? Il y en a tant dans Homère! Des anachronismes? Véronèsc et Shakspearc en fourmillent. Ce n’est que par ses qualités, et non par ses défauts, qu’on doit juger un livre. Les plus grands parmi les

artistes et parmi leurs ouvrages ne sont pas toujours les plus parfaits : les auteurs du Cid, A' Othello, de la Divine Comédie, cette radieuse trinilé du génie poétique, sont descendus parfois aussi bas dans le mauvais goût que Chapelain ou que le Marini; mais, l'instant d’après , ils se vengeaient de leur chute en se, relevant jusqu’à une hauteur où il n’est donné qu’aux aigles de pouvoir les suivre.

On trouvera peut-être que ce sont là de bien ambitieuses considérations d’esthétique, à propos de Robert le Diable et de Richard sang peur . Mais le plus grand poète de l’Italie moderne, Manzoni, n’a pas été si superbe ; il a jugé Robert le Diable assez bon pour s’en inspirer ; il a tiré de ce fumier l’or d’un des plus admirables épisodes des Proniessi Sposi. On se rappelle sans doute cette terrible figure de l 'Innominato, qui rayonne d’un si sombre éclat à côté des figures paisibles de Charles Borromée et du bon curé Abbondio. Rapprochez l’Innominato de Robert : ce sont les mêmes traits, la même physionomie, presque les mêmes aventures; l’air de famille est visible à ne pouvoir s’y méprendre. Comme Robert, l’Homme sans nom est un grand coupable, un être souillé de crimes et de sang, un vautour retiré dans son aire, d’où la terreur de sa renommée plane sur tous les lieux d’alentour; comme lui, on le prend pour un esprit de ténèbres déguisé sous la forme humaine, tant sa perversité semble satanique, tant l’épouvante qu’il inspire a quelque chose de surhumain, de sinistre et de mystérieux ! Comme lui , enfin , ce scélérat finit par se laisser toucher de la grâce, à la voix d’un ministre de Dieu, et par expier sa vie passée dans les rigueurs de la pénitence. L’imitation est flagrante et incontestable ; je ne le dis pas pour rabais-

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ser Manzoni , je le dis pour relever Robert le Diable.

Bien d’aulres, comme Manzoni, ont puisé à celle grande source, dont les pédants seuls ne connaissent pas le prix; les plus grands poètes de l’ Allemagne et de l’Angleterre, Walter-Scott, Burns et Thomas Moore; IJhland, Burger, Schiller et Goethe, n’ont pas dédaigné d’y prendre leurs meilleures inspirations, et c’est en France, au Languedoc, dit-on, que ce dernier est venu emprunter la chanson qu’il met sur les lèvres de Marguerite dans son .cachot. Xos poètes mêmes semblent enfin comprendre, après un trop long dédain , de quelle ressource peut leur être la poésie populaire, pour renouveler et rafraîchir la poésie savante , et c’est bien certainement là que Brizeux a trouvé quelques-unes de ses plus ravissantes mélodies.

Sans doute il y a un bon nombre de ces romans populaires dont les auteurs furent des écrivains célèbres au tçmps passé, ou des gens de lettres peu connus, mais qu’une certaine instruction avait préparés à l’art d’écrire , et qu’on ne peut, par conséquent, rattacher directement à la série que nous éludions. Tels sont, entre bien d’autres, l 'Histoire des quatre fils Aymon, véritable épopée (si pleine de charme pour la généreuse imagination de l’enfance), écrite par la plume savante de Huon de Villeneuve, et qui porte les traces des vieilles haines de la féodalité contre le pouvoir royal; Jean de Calais, œuvre de la fille du comédien Paul Poisson; les trois Bossus de Besançon, imitation évidente du vieux poète Durand, et ce charmant récit de Geneviève de Brabant, que chacun de nous a vu , arrangé en prose et en vers , par le burin et par le pinceau , dans les livres comme sur les théâtres des foires publiques, et dont le pre-

mier honneur revient îi un jésuite, 'conseiller cl aumônier du roi Louis XIV . C’est là qucgilla principale difficulté de cette élude. Mais la plupart ont été écrits par une main inconnue et certainement peu lettrée : cela se sent et se devine. Ceux mêmes qui ne portent pas au front ce visible cachet d’une origine toute plébéienne ont du moins été, par la suite, revus, corrigés, accrus par l’imagination populaire, profondément modifiés et transformés peu à peu par quelques artistes d’en bas, qui ont voulu les accommoder à l’esprit de la masse , — comme par le lent et continuel travail du temps, qui les a de plus en plus dépouillés de tout fard et de tout artifice, pour les laisser parés de leurs seules grâces naturelles. Tous, en outre, destinés à la foule et adoptés par la foule, qui s’y est reconnue comme en un miroir, ayant reçu le droit de bourgeoisie de cet auditoire ardent et mobile qui sentait dans leur voix un écho de la sienne, ont fourni au génie populaire des thèmes sur lesquels il s’est largement exercé, qu’il a traités à sa guise, où il a jeté, ainsi qu’en un moule, fait d’avance, toute sa verve naïve, toute sa puissance dramatique. Par là, du moins, ils rentrent donc encore dans le sujet qui nous occupe.

A côté des romans que j’ai déjà nommés, au-dessous toutefois, je rangerai V Histoire de la belle Hélène de Constantinople , qui abonde en inventions historiques des plus réjouissantes; Y Histoire de Valentin et Oison , ouvrage amusant, plein d’émotions singulières, où le nain Pacolet fait des siennes d’un bout à l’autre, et puis celle de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, qui offre de l’intérêt dans sa naïveté. Mais tout cela doit s’effacer devant un mince récit que je voudrais pouvoir citer en entier. Je

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ne sais rien , en effet, de plus beau, parmi ces myriades de traditions merveilleuses dont les poètes de tous temps et de toutes nations ont bercé notre esprit, que celle du Bonhomme Misère, légende cosmopolite du reste, que M. Mérimée a recueillie lui-mémc dans le royaume de Naples, et qu’il a racontée, avec quelques variantes et quelques additions, sous le titre de Federiqo. Le dirai-je? j’aime mieux la simplicité naïve de l’original populaire : on sent percer le scepticisme et poindre un sourire contenu sous la candeur recherchée de l’écrivain , qui semble s’étudier à dire un conte de fées ù des enfants; malgré tout son talent de peintre et de narrateur, il n’a pu arriver à produire l’effet de ce simple canevas, d’où le style et l’art sont absents peut-être, mais où la croyance respire ù chaque ligne , en son enthousiasme paisible et fervent.

Ce livret a pour litre : Histoire nouvelle et divertissante du bonhomme Misère, qui fera voir ce que c’est que la misère, où elle a pris son origine, comme elle a trompé la Mort, et quand elle finira dans le inonde, par M. Court-d’ Argent. Un jour saint Pierre et saint Paul , errant sur cette terre , sc rencontrent dans un village par une grande pluie : toutes les portes se ferment devant eux, sauf celle du bonhomme Misère. Il n’a pas grand’chose à leur offrir; mais le peu qu’il a , il l’offre de bon coeur, en cordial et franc compagnon. Ses hôtes lui promettent de prier Dieu pour lui, et l’engagent h former quelque souhait particulier. Misère, dont un voisin gourmand vient de dévaliser le poirier qui pourvoit à sa chétive subsistance, ne voit rien autre chose à demander, sinon qu’une fois monté sur cet arbre, on n’en puisse descendre sans sa permission.

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