‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 19 sur 46 · I) A \ $ I. ES RUES DE PARIS · texte numérisé non relu

I) A \ $ I. ES RUES DE PARIS

I,es voyageurs partis, le voleur revient à la maraude, et se trouve bien piteux, une fois la moisson faite, de ne pouvoir bouger des branches du poirier enchanté. Misère, qui l’épiait, accourt aussitôt, et se dédommage à son aise, on faisant des gorges chaudes de l'infortuné. Il va mémo jusqu’à feindre d’aller chercher du bois pour le rôtir à petit feu. Pendant l’absence de Misère, quelques voisins accourent aux gémissements du voleur, montent pour le délivrer, et restent cloués eux-mêmes sur les branches , de sorte que Misère, en revenant, les trouve tous entassés sur son poirier les uns à côté des autres. Mais, comme c’est un homme juste avant tout, il écoute les explications de ces nouvelles victimes et les délivre; après quoi, touché d’entendre le voleur qui lui criait : Au nom de Dieu, faites-moi descendre, je souffre toutes les misères du monde, » il le délivre également.

Personne dès lors n’ose plus approcher du poirier; et, «depuis ce temps, il en fait lui seul la récolte complète. »

Mais Misère devenait vieux. l : n beau jour, la Mort s’en vient frapper à sa porte.

« Soyez la bienvenue, » lui dit-il.

La Mort, peu habituée à un semblable accueil, ne cache pas son étonnement de le trouver si résolu.

« Pourquoi me feriez-vous peur? lui répond le bonhomme. Quel plaisir ai-je dans cette vie? Je n’ai ni femme ni enfants, pas un pouce de terre vaillant, excepté cette petite chaumière et mon poirier. Cet arbre est la seule chose A laquelle je me sois attaché , et je ne vous demande qu’une grâce, c’est de m’en laisser manger encore une poire avant de mourir. «

La requête paraît trop raisonnable à la Mort pour être refusée. Misère passe dans la cour, choisit de

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l’œil le fruit qu’il préfère, el prie la Mort de lui passer sa faux pour l’abattre.

« Cet instrument-là ne sc prête pas, répond-elle. Jamais un bon soldat ne se laisse désarmer. Monte sur l'arbre et cueille la poire.

— Hou , si j’en avais la force.

— K b bien, voyons, j’y vais monter pour toi. »

La Mort grimpe, cueille le fruit et reste clouée à

la même place : elle a beau tempêter et sc répandre en affreuses menaces, le bonhomme la laisse dire el s'applaudit de sa ruse. Elle déclare qu’elle va faire mourir le poirier :

u Si vous faites ce coup, dit Misère, je vous proteste, sur tout ce qu’il y a au monde de plus sacré, que, tout mort que soit mon arbre, vous n’en sortirez jamais que par la permission de Dieu, ■»

Bref, la pauvre Mort est obligée de promettre qu’elle le laissera en repos et ne viendra pas le revoir jusqu'au jour du jugement universel. C’est alors seulement qu’il la Inisse descendre.

La Mort a tenu parole; et, quoique souvent elle fasse rage jusque dans la petite ville du bonhomme Misère, elle sc contente de passer devant sa porte sans oser entrer pour lui demander des nouvelles de sa santé, et Misère vivra toujours tant que le monde sera monde.

A côté de cette légende, il faut placer celle, du Juif errant , mystérieux personnage qui s’est fait appeler tour a tour Cartapbilus, Joseph (de son nom de baptême), Ahasvérus et Isaac Laqucdcm. 11 se montrait souvent avant l’an mil; mais depuis, l’affaiblissement de la foi a diminué de beaucoup le nombre de ses apparitions. La dernière fois qu’il apparut, ce fut à des bouryeois fort docile* de Bruxelles, en Bra-

haut, le 22 avril 1774. Dans le livret populaire, le Juif errant raconte une histoire qu'il a lue autrefois sur un vieux parchemin (I), et où il y a, sous une forme naïve et avec une simplicité touchante, une signification symbolique des plus élevées.

Adam, sur le point de mourir, envoie son fils Selli prier l’ange qui garde le paradis terrestre de l’y laisser entrer encore une fois avant sa mort. L’ange n'j peut consentir; seulement il fait voir de loin à Selh ce charmant lieu de beauté, et celui-ci est saisi d’un si profond regret qu’il se met il pleurer. I.’ange lui donne trois pépins du fruit de l’arbre défendu et lui recommande de les placer sous la langue de son père quand il l’enterrera. Scth obéit, et après la mort d’Adam on voit pousser sur sa tombe trois arbres qui portent des fruits fort beaux d’apparence, mais amers et sablonneux quand on les goûte. C’est dans un lieu voisin que Jérusalem a été bâtie. Ces arbres étaient sur une montagne qui s’est appelée depuis le Golgotha. Le père d’Hérode les fit abattre pour déblayer cet espace, destiné au supplice des malfaiteurs, et ce sont eux qui ont servi de matériaux pour fabriquer la croix où Jésus-Christ racheta les péchés du monde.

La complainte de ce même Juif errant , ce chant universel qui a obtenu une célébrité supérieure à celle de Y Iliade, — car le peuple la connaît aussi bien que les savants, et il n’est peut-être pas un de nous ù qui il n’arrive de se surprendre parfois encore fredonnant quelques réminiscences de cette mélancolique can-

1 Ce vieux parchemin est peut-être le Mystère d'Adam et d'Ère, petit in-folio gothique , avec gravures sur bois , où l'on trouve en effet cette histoire , aussi bien que dans le Mystère du mariage d'isaac et de Heberque.

CE Qli'üX VOIT

zone , — n’est-elle pas, dans ses grâces négligées et ses atours peu corrects, un petit chef-d’œuvre dramatique, plein d’émotion et de saisissante éloquence? L’air lui-même semble, par son rhjlhmc douloureusement monotone, vouloir rendre avec plus de vérité l’infatigable tristesse et la marche éternelle du pauvre Juif errant, lit ici, remarquons en passant l’alliance intime de la poésie populaire avec le chant. Si on veut la comprendre, il ne suffit pas de la lire, il faut la fredonner. Paroles et modulation ne font qu’un corps et qu’une Ame : la musique explique et complète la poésie, dont certains détails même, en particulier les refrains, n’existent souvent que pour elle, et n’ont qu’une pure valeur musicale.

Ces complaintes ne peuvent inspirer les mêmes soupçons que les romans populaires aux défiances de la critique. 11 devient évident pour quiconque en lit trois ou quatre vers de suite qu’elles n’ont eu certainement pour auteurs que des esprits incultes auxquels fort était lettre close. Cependant, que de perles rares, dans ces Noéls et Cantiques spirituels, qu’essayera d’imiter le sceptique la Monnoye en son patois bourguignon, petits tableaux naïfs où la figure de l’enfant-Dicu, souriante et familière, se détache dans un cadre rustique, ici jouant avec la barbe des Mages qui l’adorent, là s’amusant à faire jaillir avec ses mains l’eau du bain où l’a plongé sa mère; — dans les complaintes de Geneviève de Brabant , de Saint Hubert , de Y Enfant prodigue , de Joseph vendu par ses frères, A' Henriette et Danton, etc. Qu’on me permette de citer quelques strophes de la complainte de Saint Nicolas, qui, comme a pu le dire avec justice Gérard de Nerval, est une ballade d’Uhland, moins les beaux vers :

B A X S LES Ut ES DE PARIS.

Ils liaient trois petits enfants '

Qui s’en allaient glaner aux champs.

S'en vont un soir chez un boucher :

— Boucher, voudrais-tu nous loger?

— Entrez , entrez , petits enfants ,

II y a de la place assurément.

Ils n’étaient pas sitôt entrés Que le boucher les a tués,

Les a coupés eu petits morceaux ,

Mis au saloir comme pourceaux.

Sept ans après , saint Xicolas entre riiez le bouclier et lui demande à souper. Le boucher lui offre du jambon qu’il refuse : suint Xicolas lui dit :

Du petit salé je veux avoir

Qu'il y a sept ans qu'est dans le saloir.

Quand le boucher entendit cela.

Hors de sa porte il tenfuya.

* — Boucher, boucher, ne t'enfuis pas;

Repens-toi , Dieu te pardonnera.

— Saint Nicolas posa trois doigts

Dessus le bord de ce saloir.

Le premier dit : — J’ai bien dormi.

Le second dit : — Et moi aussi.

Et le troisième répondit ;

— Je croyais être en paradis.

Cette fin est charmante : les frères Grinini n’ont rien recueilli de plus gracieusement beau que ce reflet ingénu des merveilles de la Légende dorée. Ce ne sont pas des vers, je le veux bien, mais c'est de la

Et ne croyez pas que ce soient lé des exceptions et des phénomènes. Les plus prévenus seraient étonnés de la quantité d’or brut qu’on peut trouver dans ces

poesie

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gothiques recueils de la poésie, qui font les délices des villageois et la fortune du colporteur, comme ils seront stupéfaits sans doute de voir qu’il n’est pas une contrée, pas un village, pour ainsi dire, qui n’ait fourni quelque pièce remarquable à ce Recueil des chants populaires , si sévère pourtant dans ses éliminations , qui se poursuit sous les auspices du ministère de l’instruction publique. Nulle chronique n’est plus profondément empreinte du sentiment national. Nulle part le peuple ne revit plus complètement de sa double vie intime et historique, et Montaigne et Molière, deux grands esprits de trempe si diverse , avaient bien raison , quoique en des siècles peu préparés, de se réunir dans un égal sentiment d'admiration pour cette poésie. Des classiques rigides, comme Malherbe et Addison , des savants et des philosophes, comme Gœrres et Herder, se sont sentis émus par elle, aussi bien que les frères Grimm et Adam Mickiewicx.

11 n’est pas jusqu’à ces couplets sur les grands criminels contemporains, Fualdès par exemple, sur les vols et les assassinats fameux, qui se vendent dans les campagnes aux jours de foire, où l’on ne trouve quelque entente naturelle des effets, du pathétique, où il n’y ail je ne sais quelle émotion pénétrante, accompagnée de ce sombre, pour parler comme d’Arnaud-Baculard, qui eût fait pâmer d’aise l’auteur du Comte de Conminyes et des Epreuves du sentiment.

J'ai tant tuë de petits lapins blancs Que mes souliers sont pleins de sang.

— T'en as menti , faux traître !

Je te ferai connaître.

Je vois à tes pâles couleurs Que tn riens de tuer ma sœur.

Tout le monde connaît au moins quelques-unes de ces complaintes d’une simplicité si dramatique et d’une réalité si poignante, qui font frissonner d’elfroi , dans la bouche des rapsodes errants, les populations des campagnes. Jamais tragédie ne produisit plus d’effet que ces grands drames de la cour d’assises chantés par des poètes anonymes. Ce génie instinctif de la mise en scène, cet art de disposer heureusement les effets de manière à exciter la terreur ou à soulever le rire, est tout à fait particulier au peuple. Il devine vite et sûrement les côtés les plus sinistres ou les plus ridicules d’une chose, ceux qui frappent le plus fortement l'imagination publique ; il sait les choisir et les grouper avec une adresse qui , pour paraître nsseæ grossière h nos charpentiers en titre, n’en est pas moins des plus frappantes. Qu’on observe , pur exemple, avec quelle promptitude, avec quelle justesse , avec quelle pittoresque sagacité il décerne les surnoms et les sobriquets !

Je voudrais dérouler sous vos yeux les strophes des \oëi de la Bourgogne (les vrais), des vaudcvircs normands , des (jucrz de la Bretagne , des rondes et villanclics gasconnes , des chansons provençales , non point de celles qu’égrena dans l’harmonieux patois du pays la musc mi-populaire, mi-savante, des Despourrins et des Gaston Phoebus, des Jasmin et des Goudouli, mais de celles qui naquirent on ne sait d’où, on ne sait de qui, ou plutôt qui sont nées toutes seules, comme l’écume du flot, voix parties de la foule et qui. retournent ù la foule, dédaignées des savants , mais écoutées avec ravissement par le poète qui passe.

La langue harmonieuse et l’imagination favorisée du Midi ont produit les plus beaux de ces petits chefs-

2J0 ce yb ox voir

d'œuvre anonymes : j’ai lu 1 des chansons amoureuses du Languedoc d’une poésie tellement élevée et tellement délicate, même dans l’expression, qu’on les croirait sorties de la plume de Pétrarque, — ou du coiffeur Jasmin.

Si je ne craignais de donner à ces simples pages un développement qu’elles ne comportent point, que ne pourrais-je emprunter aux recueils divers de La Villemarqué, de Fauriel, de don Manuel Mila, des frères Grimm, de Herder, de Gœrres, de MM. Paulin Paris et Leroux de Lincy?

Robert Burns et Nodier eussent prêté l’oreille avec extase aux chants joyeux des jeunes filles et des gars de ma bourgade natale, dansant en rond, les soirs de dimanche, sur la grande, route. Cela sans doute traite fort cavalièrement la syntaxe ; cela ne se doute guère de ce que c’est que la rime riche; cela donne, à chaque vers , de terribles crocs-en-jambe à la prosodie, et les élisions faciles n’y manquent pas plus que les hiatus hasardés et les liaisons capricieuses ; mais cela a le charme du vagissement de l’enfant et du gazouillement de l’oiseau.

C’est le sentiment qu’il faut aller chercher, l’inspiration primitive qu’il faut démêler sous cette grossière écorce de la Musc plébéienne ; car c’est là , après tout , ce qui fait la valeur de la poésie, et, comme l’a dit André Chénier :

L’art ne fait que des vers, le cœur seul est poète.

Ces ballades populaires varient à l'infini de caractère et de physionomie. Ce sont, tantôt une simple ronde malicieusement naïve , comme les suivantes :

1 Revue des Deux Mondes , 15 août 1853, article de M. Audi- «jaune. . % .

Nous étions trois filles Donnes à marier, etc.;

Il était une bergère ,

Et ron , ron , ron , petit patapon , etc. ;

ou bien celle qu’on chante, les dimanches, dans certains villages lorrains, et dont le refrain retentit comme un éclat de rire, sur une modulation agaçante et railleuse :

Ah ! ah ! ah ! je I’ vais dire ,

Gai , gai , gai , je I’ dirai ;

et celle-ci , que je prends encore à la môme source :

Ali ! ah ! Cécilia !

Mon pèr’ n’avait d’enfant que moi, (bit)

Dessus la mer il m’envoya ;

Sautes, mignonn’ Cécilia!

Ah ! ali ! ah ! ah !

Ah ! ah ! Cécilia !

Dessus la mer il m’envoya, (bis)

Le batelier qui me passa

Santcz , mignonn’ Cécilia !

Ah ! ah ! etc.

Le batelier qui me passa (bis)

Me dit : La belle , embrassez-moi.

Sautez , etc. .

u Oh! non, monsieur, je n’oserais, lui répond la belle ; car mon papa me battrait, s’il le savait. — Et qui le lui dirait? » reprend le batelier:

Scraient-ce les oiseaux du bois? (bis)

Mais les oiseaux ne parlent pas,

Sautez, etc.

'212 CE QL 0\ ■ VOIT

— Mais l'oisean dit en son latin (bis)

Que les hommes nu valent rien ;

Sautez, etc.

Que les hommes ne valent rien ; (bis)

Les demoiselles, c'est tout bien.

Sjyitez , etc.

Le premier dimanche de mai., toujours en Lorraine, les jeunes filles des villages voisins se rendent au chef-lieu du canton, vêtues de blanc, en tête la plus jolie parmi les plus petites, tout enguirlandée de rubans et tenant en main un bouquet d’aubépine. Elles entrent dans chaque maison pour y recueillir quelque offrande, se disposent en ovale, et celle qui .porte le bouquet se promène lentement au milieu d’elles , faisant la révérence i\ chaque fois que revient le nom de Dieu ou celui de la Vierge, tandis que ses compagnes chantent sur un rhythme vif et langoureux à la fois , la chanson du Joli mois de mai :

Eu allant promener aux champs ,

J’y ai trouvé les blés si grands ,

Les aubépines florissant.

En vérité , (bis)

C'est le mois, le joli mois.

C'est le joli mois de mai.

. Dieu vcuiir garder les vins , les blés ,

Les jeunes filles à marier,

Le» jeun’ garçons pour les aimer !

En vérité, (bis)

C'est le mois, le joli mois.

C'est le joli mois de mai.

La poésie de celte complainte a grand ltesoin d’être complétée par l’intention, l’inspiration première.

«*l la misa en scène, dont il est juste de lui tenir compte.

Ou c’est quelque gausseric satirique, comme celle-ci, que je traduis littéralement d’une vieille chanson lorraine , du reste assez mal rimée :

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