AUX G K N S DE LA VILLE
Je 11c portons point de beaux habits.
Je n'avons jamais q' celui des champs , Je n' sommes pas habitants de la ville ; Mais je n’ devons rien aux marchands.
Si v' avez les cheveux pleins de poudre, Ah ! ne v's estimez pas tant :
Le meunier de notre village Les a bien dix fois plus blancs.
Si v's avez des beaux plumages ,
Aie faites pas tant les arrogants :
Les dindons qui sont dedans nos cages En ont bien trente fois autant
Si v'avez une belle famille ,
Ne faites pas tant les pédants :
Nous . je ne sommes pas de la ville ,
Mais je somm’pèrcs de nos enfants.
Il faut remarquer, en passant, avec quelle prédilection les campagnards se moquent de ceux de la ville. C’est là un sujet d’intarissables plaisanteries durant les veillées d’hiver, cl chacun a sou histoire ou son trait sur tel beau monsieur de Paris qui confondait le blé avec les pommes de terre , qui prenait les choux pour des artichauts , croyait que les navets et les carottes étaient en dehors du sol , et que le grain poussait sur les arbres.
Mais revenons.
ce yu'ON voir
Tantôt c’est une romance sentimentale et rêveuse, toute parfumée de celle fleur bleue de l’idéal, 'découverte par H. de Balzac ; ou bien charmante et coquette, en ses gracieuses allures, comme la suivante, sur un motif qui revient très-souvent dans la poésie populaire :
Si j'étais hirondelle , ^
Que je puisse voler ,
Sur votre sein , la belle ,
J’irais roc reposer;
et celle-ci encore :
Enfin vous voilà donc .
Ma belle mariée ;
Enfin vous voilà donc A votre époux liée Avec un long fil d’or Qui ne rompt qu'à la mort
Tantôt c’est un petit poëinc fantasque, dont le héros est un soldat qui épouse une princesse, et dont les descriptions semblent empruntées aux Mille et une nuits; ou, comme dans les Filles de la Rochelle, un
1 Les Instructions de M. Ampère sur la poésie populaire de la France offrent nue variante bien grave et bien élevée de la même chanson. Voici le débit :
Itossignolet des bois , rossignolct sauvage .
Kossignolct d’amour qui chante nuit et jour,
Il dit dans son jargon , dans son joli langage :
Filles , mariez-vous , le mariage est doux.
Xous sommes v'nus ce soir du fond de nos bocages Vous faire compliment de votre mariage,
A monsieur votre époux aussi bien comme à vous....
il me semble qu'il faudrait diviser chacun de ces vers en deux.
chant de vengeance , une plainte lamentable ; quelquefois une railler ie inspirée par la misère des pauvres gens et les oppressions des seigneurs ; ou bien cnlin une nénie lugubre dont le rhythme plaintif accroît l’effet singulier. Telle est la chanson ou plutôt le drame sur la mort de Jean Renaud que cite encore Gérard de Nerval dans ses Vieilles ballades françaises. Jean Renaud revient de la guerre au moment où sa femme est accouchée i’ un petit. Il est mourant, et, vers le minuit, il rend filme. L’accouchée s’éveille :
Ah ! dites , ma mère , ma mie .
Ce que j'entends pleurer ici ?
— Ma fille , ce sont les enfants Qui sc plaignent du mal de dents.
— Ah ! dites , ma mère , ma mie .
Ce que j'entends clouer ici?
— Ma fille , c’est le charpentier Qui raccommode le plancher.
— Ah! dites, ma mère, ma mic,
Ce que j'entends chanter ici?
— Ma fille , c’est la procession Qui fait le tour de la maison.
— Mais dites , ma mère , ma raie ,
Pourquoi donc pleurez-vous ainsi ?
• — Hélas ! je ne puis le cacher :
C'est Jean Renaud qu'est décédé.
— Ma mère , dites au fossoyeur Qu’il fasse la fosse pour deux ,
- Et que l'espace y soit si grand
Qu'on y renferme aussi l'enfant *.
1 On peut lire la même chanson , avec des variantes assez nombreuses , dans les Instructions de M. Ampère sur la poésie populaire. Je préfère de beaucoup celle que j’ai citée.
JM CK QU'Oft VOIT
Lu dernière strophe est admirable. On a, remarque sans doute cette série d’interrogations successives et de réponses analogues , forme dramatique qu’emploie volontiers le génie populaire , et dont Perrault , qui sut s’eu inspirer habilement en ses contes , a fait un heureux usage dans le Petit Chaperon rouge. Ce caractère lui est commun, comme quelques autres encore, avec la poésie primitive, en particulier avec celle d’Homère.
Ce n’est évidemment point au calcul, mais à un art tout spontané qu’il faut attribuer cette habileté singulière. Rien n’est plus étranger que le calcul au génie populaire, dont l’inspiration, toute d’un jet, se coule franchement dans le premier moule qu'elle rencontre. Les roueries, les artifices, la science même des détails lui sont choses complètement inconnues. Belle de son propre fonds , elle ne sait ni rehausser scs attraits, ni suppléer ïi ceux qu’elle n’a pas par les heureux stratagèmes et les mensonges de la toilette. La fraîcheur et la vérité de la nature ne sont altérées en elle par rien d’arbitraire ni de factice. Un autre caractère commun aux productions de la Minerve populaire de quelque pays que ce soit, c’est le mélange continuel et la fraternelle alliance de la 'naïveté avec l’inspiration, de la familiarité dans les mots et les tournures avec la plus haute poésie dans les sentiments. Toutes affectionnent singulièrement la pensée de la mort, y reviennent sans cesse, et lui font jouer le principal rôle dans leurs compositions.
Si l’on voulait faire un travail de rapprochement et de comparaison entre les légendes des divers peuples, on serait étonné de voir leurs nombreux points de ressemblance, et comme elles semblent presque toutes avoir été jetées dans des moules analogues : on dirait
1) A X S LES BUES DR PARIS
que c’est partout le même esprit qui les a inspirées, avec de légères différences de mœurs et de religion. Un sacrifice humain, une substitution de personnes, une femme qui se déguise en homme pour suivre son amant, le dévouement d’un ami, voilà quelques-uns des traits généraux qui forment comme le canevas habituel de ces sortes de petits poèmes. Ici ce sont les faits, là c’est la marche et le style même qui se ressemblent. L’inspiration populaire est alimentée par une grande source commune, qui est le cœur même du peuple, partout semblable, où elle va instinctivement puiser. La fameuse ballade de Lé non se retrouve jusqu’en Grèce, et on rencontre en Amérique plusieurs des légendes qui courent nos provinces.
De même, il est encore dans leur essence de ne tracer que les grandes lignes, en laissant de côté tout ce qui ne se rapporte pas directement au but, quelquefois même au point de laisser l’esprit inquiet et de lui faire croire que le conte est tronqué. Presque toutes les légendes sont ainsi : peu de variété; cinq ou six formules, sur lesquelles on revient sans cesse, semblables à ces mélodies monotones qui produisent une impression irrésistible avec des modulations qui restent toujours les mêmes. Les images et les comparaisons se ressemblent, et souvent aussi les faits : ce sont des cadres reçus, d’où l’on ne cherche même pas à sortir. On n’achève rien, on indique, puis on passe brusquement en supprimant le lien. Ces légendes sont à la fois très-hardies par l’idée et le style, pauvres par le manque de variété et le retour des mêmes formes : l’audace s’y unit à la soumission , et on peut en dire, par une légère variante à un mol ingénieux, que ce genre de poésie offre de continuels élans de liberté dans une prison.
238 CE QIJ'OX VOIT
(les productions imparfaites , où la forme est audessous de l’idée, ressemblent aux tableaux de (îiotto, de Cimabuë, de Fiesole, ces artistes qui, victimes d’un art encore incomplet, n’ont pu parvenir à dégager entièrement leur inspiration des langes étroits de l'inexpérience et des tâtonnements , mais qui , du moins, ont fait rayonner le sentiment et la vie sur le front de ces images, auxquelles d’autres après eux devaient donner une apparence plus régulière et plus belle, sans atteindre peut-être ù l’expression naturelle et naïve qu’ils avaient su trouver dans la sincérité de leur travail. Elles ressemblent encore à ces statues qui décorent les portiques, à ces peintures qui se déroulent sur les vitraux de nos vieilles cathédrales, et il serait aussi ridicule , aussi inintelligent de leur demander la perfection extérieure et l’irréprochable correction , que de rechercher dans ces œuvres de nos vieux imagiers la complète harmonie et la science anatomique des détails. La franchise de l’intention supplée à l’insuffisance de l’art, ù l’ignorance hésitante et inexpérimentée du début; la forme a trahi le sentiment, qui est complet par lui-même : c’est une inspiration profonde, jaillissant de source avec une vigueur et une sincérité incontestables, mais qui manque des instruments et des théories nécessaires pour se produire au dehors dans sa plénitude.
La poésie populaire, qu’on ferait peut-être mieux d’appeler la poésie naturelle, pousse d’elle-même comme la fleur sauvage des champs , et chante sans avoir appris la musique , comme les oiseaux du bon Dieu. 11 faut, en quelque sorte, se refaire enfant pour en comprendre la mélodie et en sentir le parfum. Cette candeur charmante ne vaut-elle pas mieux que les raffinements de l’art, et ne peut-on dire que l’art
1) A X S LES Ht! ES DK PAKIS.
la {râlerait en voulanl \ toucher, pour jeter sa correction sur celle efflorescence première, — Jlorida novilas , — sur ce sourire naïf de l’enfance qui ignore sa grâce et ne songe point encore à la changer en coquetterie? On nie comprendra, et l’on sera sans doute de mon avis, si l’on compare un moment les appas fardés et les minauderies savantes d’une Célimènc, lut-elle même de lion ton et de bon goût, avec l' adorable gaucherie d’une jeune fille qui met jusque dans ses maladresses un attrait irrésistible; le sourire étudié de la grande dame avec le frais et naturel sourire de l’enfant, — la voix nulle d’un homme fait avec les gazouillements d’un poxipqrd qui s’exerce à bégayer ses premiers mots de tendresse?
Qui ne reconnaît, dans la littérature, le charme de. la naïveté, cette qualité séduisante et rare, dont Diderot a essayé de tracer longuement la définition prétentieuse, qu’il suffit de rechercher pour ne pouvoir l’atteindre, et qui est la suprême louange qu’on puisse accorder à un écrivain, le plus grand éloge qu’on ail pu faire des contes de Perrault et des fables de la Fontaine? Et puis, il arrive souvent, — c’est une vérité connue de tous les artistes, — qu’en cherchant la perfection de la forme, on perd en chemin la plus grande partie de l'inspiration, cette lueur qui brille pour s’éteindre aussitôt. On enlève le duvet du fruit à force d’appuyer ; on ùte. au premier parfum du vers ce qu’on veut donner à la correction, et voilà pourquoi ces complaintes populaires, où 1 inspiration s’est versée frémissante et spontanée dans sa flamme naissante, nous louchent souvent plus que les savants poèmes des artistes expérimentés.
Tout le inonde sait aussi bien que moi que la plupart des grands chansonniers passés, pour ne point
parler d’aujourd’hui, Gallet, Panard, Béranger, Rebraux, n’étaient pas des hommes d’une haute naissance, ni d’une éducation fort distinguée , pas plus que le maçon Sedainc. On pourrait citer bien des noms dans les plus bas rangs , à côté de Liard , le chiffonnier poêle, un homme vraiment de la rue, celui-h'i , et non pas de ce fnux peuple à moitié instruit, à moitié philosophe , pour qui ce titre de plébéien n’est qu’une réclame habile. Les chansons les plus répandues et les plus populaires ne sont-elles pas nées pour la plupart d’auteurs inconnus qui n’étaient membres d'aucune académie du monde, pas mémo de celle d’Haïti , et ne portaient aucune décoration à la boutonnière, fût-ce celle d’un principicule allemand? Elles sont venues au monde dans un cabaret, au coin d’une borne, au fond d’un atelier, simples chants dont la poésie exciterait les dédains d’un élève de quatrième un peu avancé, mais où le peuple se reconnaît avec ses goûts et son esprit, ses instincts, ses haines et ses amours. C’est ainsi qu’ont été faites les chansons de M. de la Palisse et de M. Malbrouk , ces deux chefs-d'œuvre de naïveté narquoise et sanglante ; le Ça ira, et la Carmagnole , ces couplets terribles et sinistres comme le tranchant de la guillotine ; le Clair de la lune , cette romance d’une mélancolie si douce, d’une tristesse si résignée, composée par un pâtissier sans ouvrage et mise en musique par un marmiton ; Cadet Roussel, cette satire impitoyable et terrible sous son masque de gaieté cynique , et le Compère Guillery et le Roi Dagobert et J’ai du bon tabac, et la délicieuse légende en vers de Geneviève de Brabant, et toutes ces rondes, où éclate si joyeusement tant de verve et d’entrain , de malice et de bonhomie.
Pour laire un recueil d’observations curieuses sur la poésie vraiment populaire, il faudrait, à l'aide de l'anneau musique de Gygès, pénétrer dans ces arrière-boutiques de confiseurs où se confectionnent les innocentes devises, les quatrains sucrés, les madrigaux candides destinés à servir d’enveloppes aux pralines ; dans l’échoppe de ces écrivains incompris qui rédigent au rabais des distiques ou des tercets galauts pour les fabricants de mirlitons; poésie anodine qui cache pourtant quelquefois je ne sais quoi de sournoisement railleur sous un faux air d’ingénuité ; surtout chez ces grands philosophes dont la spécialité poétique, tournée définitivement à l’élégie, verse, sans jamais tarir, les fleurs de l'imagination et les larmes de la sensibilité sur la tombe des victimes moissonnées par le trépas. Ces hommes sont les héritiers des pleureurs de l'antiquité : ils ont un fonds inépuisable de tristesse et de larmes. Leur poésie sans doute n’est pas des plus vigoureusement Inities : ce n’est pas d’eux qu’on pourrait dire que leur vers se lient debout par la seule force du nom et du verbe, et ils ne croient pas avec Voltaire que l’adjectif soit l’ennemi du substantif. Ils ne se montrent point non plus fort prodigues à l’endroit de la rime, qu’ils traitent tout à - fait en esclave : classiques convaincus, à la façon de Thomas et de Jacques Dclillc , ils en sont encore à la coupe de la vie, qu’ils font rimer avec lie ; et ils parlent avec une conviction touchante de la faux de la mort . Mais ces minces détails n’enlèvent rien à la valeur du fond.
11 faudrait pénétrer aussi chez ces poètes universels, toujours inspirés par métier et pleins d’enthousiasme à leur gré ; modernes Pindarcs qui ont des délires dans tous les prix, qui travaillent dans tous
VU CK g 1. 0 \ VOIT
les genres sans exception , et feraient, s’il était nécessaire, un poème épique aussi bien qu’une chanson grivoise, et des sonnets connue des tragédies. Au besoin même , ils ne dédaigneront pas de rédiger des anagrammes et des acrostiches, des déclarations en vers pour les amants prétentieux, des compliments poétiques destinés à accompagner l’oflrandc d’un bouquet, et à faire pleurer d’attendrissement et d’admiration, le joui- de sa fête, un époux ou une mère sensible. A leurs moments perdus, ils travaillent en cachette, avec celte ivresse connue du seul poêle, à leurs œuvres capitales, où ils versent toute leur tête cl tout leur cœur : ce sont ordinairement des charades monumentales, des énigmes dignes de rivaliser avec relie du Sphinx, qu'ils polissent avec la sage lenteur recommandée par Boileau, et qu’ils envoient a u Journal des demoiselles ou a u Magasin des familles, pour exercer la sagacité des OKdipes du foyer. Pauvres gens! voilà leur gloire, à eux!
Il faudrait s’asseoir à ces banquets, à ces repas de corps , à ces noces où pétillent an dessert les impromptu médités depuis un mois, les chansons bachiques et anacréontiques, parfois même l’épilhalame grandiose du poète officiel, ou quelque ode naïve en son enthousiasme.
H faudrait surtout entrer dans ces succursales populaires du Caveau, qui s’assemblent aux barrières, au fond de la boutique d’un marchand de vin , et dont chaque membre est obligé, sous peine de forfaiture et de déchéance, d’apporter son tribut on couplets.
Dans une autre catégorie de la bibliothèque des quais, il n’est pas jusqu’à la Civilité puérile et honnête qui ne me paraisse tout à fait impayable et pleine de beautés particulières qu’on ne s’attendrait pas à
DANS LES II LES UE IM Kl S.
trouver dans un ouvrage technique, niais dont son litre seul donne, déjà un intéressant spécimen. Je ne puis me lasser d’admirer l’honnêteté de ce style et la candeur de ces préceptes de politesse et de morale, l’allure pleine de bonhomie, la physionomie vraiment patriarcale de ce livre d’or. 11 s’exhale de toutes ces pages un parfum de probité qui vous charme, même quand les recommandations vous l'ont sourire.
Je n’en dirai pas autant des innombrables recueils épislolaires à l’usage des pauvres d’esprit : ceux-là sont des roués ; ils savent toutes les ruses et toutes les liucsses, toutes les subtilités pendables, qui ne peuvent entrer que dans la cervelle des civilisés. Il y a des lettres pour toutes les circonstances de la vie, — par exemple, après avoir reçu l’aveu qu’on est aimé ; quand utie déclaration est restée, sans réponse ; èi une demoiselle délaissée avec le malheureux Jruit de son amour j à une demoiselle dont on est devenu amoureux en la voyant plusieurs fois par la croisée. On voit jusqu’où le rédacteur a poussé la prévoyance.
J'aime mieux ces petites anthologies de madrigaux et compliments en vers pour toutes les fêtes du foyer domestique. La Guirlande sentimentale , les Joies de la famille, le Jardin de l’enfance, etc., voilà au moins des ouvrages utiles et sans danger pour les mœurs, où l’esprit en général s’allie dans de justes proportions avec l’ingénuité. Parlez-moi aussi du Parfait secrétaire général, * ouvrage entièrement neuf, à l’usage des deux sexes et de toutes les classes de la société, * par M. Dcplasan, professeur. Cela est honnête, digne et correct. \i la censure ni l’Académie n’y pourraient trouver un iota à reprendre.
Je suis frappé de retrouver dans les Veillées du vil-
CK yi o.v VOIT
lage une tradition, affaiblie et passée de princesses à paysannes, des anciennes cours d’amour. Dans l’un des nombreux catéchismes à l’usage des amants (Tours, Placé, 1838), je crois découvrir, à travers des niaiseries (je prie l’auteur d’agréer mes excuses), une trace des théories subtiles , des raffinements amoureux, des catégories et des subdivisions de l’hôtel de Rambouillet, lundis que dons un autre on disserte sur l’amour d’une façon érudite, et pédante qui rappelle le seizième siècle.
Mais leg petits livres facétieux et les recueils de jeycusetcs, voilà où triomphe le génie populaire. L’esprit plébéien est naturellement plein de sel et de sève, de verdeur et de verve, de malice vigoureuse plutôt que fine; c'est quelque chose de narquois et de gouailleur , un rire content et sonore avec le clin d’oeil ironique et les regards moqueurs à la dérobée, un bon gros mot saupoudré de poivre avec le geste à l’avenant, quelque chose de rond, de copieux, de gras et de large, comme un savoureux ragoût nageant dans des Ilots de sauce, où l’on plonge ses deux mains sans relever ses manches; comme une table pantagruélique largement garnie de cervelas à l’ail , de boudins , d'andouillettes , de fromages à la crème, de cidre pétillant, et égayée par les flonflons, les fugues désordonnées des ménétriers et les saillies des joyeux gars. Ces volumes do gaudrioles frisent parfois des matières scabreuses. Il y en a beaucoup qui ne sont pas précisément assaisonnés de sel attique, et qui, j’imagine, eussent singulièrement réjoui le bonhomme Panurgc, peu délicat sur le choix de ses plaisanteries et médiocrement soucieux des élégances du rire, — ou Grosley, qui écrivit si doctement sut un ancien usage de la rue du Bois, ou môme M. Va*
tout, le dramatique auteur de la belle chanson du Maire d’ Eu. Mais h côté de ees pages, difficiles A commenter en public, et que je me contente d’effleurer en courant , il y en a d’autres (pii se sont renfermées dans des bornes plus séantes et n'effrayent point l’imagination de détails par trop risqués, dans le même genre du moins. Tels sont les livrets portant les noms de Verboquet et de Gratelard , deux fameux baladins qui firent au dix-septième siècle les délices du pont Neuf; de Roquelaurc, ce héros typique, qui est devenu une espèce de mythe et de symbole, en sorte qu’on s’est plu k rassembler sur sa tête tous les bons mots, toutes les farces imaginables, — comme on a réuni toutes les naïvetés sur celle de la Palisse, — comme l’antiquité avait attribué à un seul Hercule les exploits de vingt héros. 11 y a bien encore M. Rriolet, qui ne manque point de bonne volonté, mais, par malheur, l’effet n’y répond pas toujours.
Parmi les vies de personnages facétieux écrites pour l’édification des campagnards, nous mettrons en première ligne l 'Histoire plaisante et récréative de Tuel Ulespièylc contenant ses faits et subtilités. C’est lit un type populaire chez nos voisins d’outre-Rhin , où il correspond à peu près A notre Panurgc ou bien à Roquelaurc; en d’autres termes, «est un franc polisson , qui met son plus grand bonheur à molester autrui et à faire damner son prochain, l’iespièglc , à ce que prétendent beaucoup de personnages trèssavants, a réellement existé, et ces messieurs le prouvent par de bonnes raisons ; mais d’autres personnages tout aussi savants prétendent qu’il n’en est rien , et le démontrent péremptoirement par des raisons non moins bonnes. Dans le doute, abstiens-
2 i(> CK y 10 \ VOIT
toi , dit Ii* Sage; le poêle dit ici, par hasard, ht même chose que le Sage :
Non uoslruni iiilcr vos taillas cotnponcrc li tes.
Ceci, du reste, ne fait rien à l’affaire, et l’incertitude de celte grave question n’a jamais empêché , que je sache , Jes paysans amis de la gaieté de se goberger à cœur joie, en lisant cette Histoire plaisante et récréative , comme dit peu modestement peutêtre, mais avec une fierté légitime, le titre de l’ouvrage.
Ces petits livres de bouffonneries sont innombrables , encore plus que les ouvrages de magie. Homère lui-même, le poète des dénombrements, se fatiguerait à les énumérer tous. La Malice des grandes filles , la Méchanceté des Jilles, la Misère des maris, sont très-rechercbées du public, toujours friand de ces sujets scandaleux; la Fleur des calembours, le Nouveau Catéchisme poissard , par M. Blaguc-enmain, le Boit sans soif, le Sans chagrin, Cocorico, le Chiffonnier grivois, le Véritable farceur comme il y en a peu, par un ami de la gaieté, font les délices des loustics campagnards; Y Anecdotiana, Y Infatigable conteur , la Boite à la malice, la Bavarde des bavardes , ou la Cancanière de la ville et de la campagne, ornée, comme dit la couverture, de gravures parfaitement appropriées au sujet, etc., ne mentent pas à leur titre, et sont de véritables cornes d’abondance intarissables en gaudrioles. Quels trésors pour les farceurs, et comme ils se désaltèrent avidement dans ces larges réservoirs, que.. par malheur on ne renouvelle pas souvent !
lin beau jour de printemps , allez flâner quelques heures le long des étalages des bouquinistes , lento-
mont , afin de ménager le plaisir et de savourer la liqueur goutte à goutte. Vous reconnaîtrez , à leurs titres et à leur physionomie sui generis, les ouvrages que je veux signaler à votre attention. Si vous n’avez pas le gousset assez garni pour faire un choix et emporter votre proie chez vous, ouvrez-en un ici, un autre là, un troisième plus loin, en vous donnant les airs d'un chaland qui examine la marchandise. Vous seriez bien malheureux si vous n’en aviez parcouru trois ou quatre au moins en arrivant au bout; et vous me remercierez de mou conseil, j’en suis sur. Du reste , ne craignez pas de vous singulariser : voyez plutôt à côté do vous ce gamin que le bouquiniste surveille d’un œil inquiet, tandis qu’il est absorbé dans la lecture de la Malice des femmes ; ce militait c non gradé, qui pèche des bons mots dans le Farceur (lu régiment, cl derrière lui ce municipal que la Bavarde sempiternelle fait pouffer de rire.
A côté de Bobinson Cnisoé et de Paul et Virginie, entre les romans de M. Pécatier et ceux de madame Collin, s’aligne une ribambelle de minces volumes, francs lurons que le paysan reluque d’un œil d’envie, et dont le titre seul épanouit bruyamment sa rate. 11 y a là de quoi égayer pour longtemps les veillées de l’hiver; il y a là de l’esprit à foison, non pas de cet esprit tiré à quatre épingles, mais de ce brave et franc esprit, largement assaisonné de sel gaulois, qu’il n’est pas besoin d’avoir fait de fortes études pour comprendre au premier mot.
Le compagnonnage , en particulier, a donné naissance à quelques brochures étincelantes d’une verve ronde et franche, telles que le Fameux devoir des savetiers, Y Arrivée du brave Toulousain , et le Devoir des Compagnons de la petite manie/e, dialogues
24 * » CK Ql 'OX VOIT
spirituels où se trouvent vivement retracées les mœurs de ces corporations plébéiennes. L’épigramme , la satire, la parodie sont abondamment représentées; la veine burlesque s’y marque surtout avec, prédilection, et j’ai rencontré de certains sermons d’une plaisanterie peu orthodoxe, mais fort délurés, qu’eût signés avec ravissement frère Jean des Kntommcures.
Les ouvrages sentimentaux et galants sont très-recherchés des lecteurs populaires, et naturellement ils abondent. En première ligne viennent les Lettres (V Béloise et Abélard, précédées d’une notice sur la vie de ces deux amants. Ce volume renferme de longues et souvent fort ennuyeuses lettres traduites du latin, en outre de longues et ennuyeuses épitres de Colardeau et de Dorât, ce qui semble peu fait pour allécher le peuple; et pourtant, par l’étrange et mystérieux privilège de ces deux noms, qui, dans mille ans d’ici, parleront encore à la sensibilité de la foule, il se vend au moins autant que le Baron de Crac ou les Mille et un Contes drolatiques. Le libraire le Bailly, je crois, a publié à lui seul toute une bibliothèque sentimentale, joyeuse cl grivoise, qui a l’approbation des amateurs. Je vous présente le Chansonnier de l’hymen, que son titre suffit à donner envie de lire ; le Nouveau jardin d’amour ou la galanterie du jour, les Amours des jeunes f iles, histoires sentimentales, les Deux amants vendéens , et surtout les Amours de Z élie dans le désert (tu es vaincu, Pucray-Duminil ! ) , de l’inépuisable AI. Pécatier.
Les titres! les titres! voilà ce qui prend le lecteur de toute condition , voilà l’hameçon qui l’accroche et le happe au passage ! Jamais , même sur les affiches des mélodrames , le savant artifice du titre n’a été poussé plus loin. C’est sur ce point qtio les écrivains
DANS l, KS Kl' K S 1)K PARIS.
populaires ont concentré tout l’effort de leur rhétorique. Vous venez d’en voir de mignons , parfumés h l’eau de rose. En voulez-vous d’un genre plus émouvant? En voici :
La Tour de Nesle, mystères et catastrophes san- (jlantes au xiv* siècle. — Histoire de Camille dans vu souterrain, avec une vignette admirable, représentant une jeune fdle échevelée, les yeux baignés de larmes , qui s'affaisse sur la paille de son cachot , près d’un soupirail d’un nspect sinistre.
I.es livrets populaires , non moins que les romans d’Anne Radcliffe, affectionnent particulièrement les souterrains et en mettent le plus souvent qu’ils peuvent sur leur couverture. Je trouve encore :
Les infortunes de Camille, ou les mystères du sortterrain, qui m’ont bien l’air de ne faire qu’un avec le précédent, à moins que ce ne soit une variation sur le même thème; et
Le souterrain des brigands, ou les repaires du crime.
Ici, lecteur, saluez l’homme de génie qui a tenu la plume. Je parlais des titres, mais autant le ciel est au-dessus de la terre, autant le sous-titre est audessus du titre. Quand vous croyez l’émotion et le mystère épuisés, le sous-titre vient qui ouvre de nouveaux espaces h l’imagination , qui rallume de plus belle les feux de la curiosité. Je ne sais pourquoi l’on a aujourd’hui renoncé au sous-titre, dont la génération littéraire du temps de la Restauration avait tiré un si heureux parti ; mais les écrivains populaires sont de trop habiles gens pour se priver d’une pareille, ressource. J’en ai encore bien des exemples sous la main; je les réduis à trois, car il faut se borner :
.>50 CE Qll'OX VOIT
La caverne des briqands, ou les bandits de la forêt.
Histoire des plus célèbres bandits et brigands ; u les crimes qu’ils ont commis sur terre et sur mer, leurs ruses, vols, escroqueries, assassinats, incendies, parricides, corsaires, etc. »
Le chef de voleurs et la jeune fille ; « donnant la relation exacte des tourments qu’il lui a fuit endurer, les ruses et les forfaits qu’il a employés sans succès, et enfin sa disparition extraordinaire. «
Suivez bien la gradation, s’il vous plaît, .car mes exemples, qui au besoin renferment tous les autres, marchent par gradation, selon le précepte des maîtres : le premier est certainement fort beau; le second est admirable; le dernier est sublime, je ire crains pas de le dire, et chaque mot en vaudrait un respectueux commentaire.
On s’est aperçu sans doute que depuis quelque temps déjà nous sommes en pleine compagnie de voleurs et de malandrins. C’est là, avec les sciences occultes et les gaudrioles facétieuses, le sujet favori de nos écrivains populaires. L’ouvrier et le villageois qui ne peuvent s’abonner à la Gazette des Tribunaux s’en dédommagent en lisant l’histoire du célèbre Cartouche; celle de Mandrin, chef de bandits, « terminée par le jargon de l’argot ou le langage des voleurs, » et les Assassins ou les brigands de la vallée. On pourrait leur souhaiter sans doute de plus profitables lectures, mais il faut reconnaître toutefois que presque tous ces récits sont imprégnés d’une grande honnêteté morale, et respirent une profonde horreur pour le crime.
Je ne parle pas de quelques autres livrets remarquables à divers titres, par exemple, du FunesHssi -
D A X S LES Kl ES UK PAKIS.
mus trepamis de Michel Morin, de Ileauséjour, en Picardie, parce qu’il est évident au premier coup d’œil que ces vers macaroniques et la vie de l'illustre bedeau, écrite de la même main, sont l’œuvre d’un savant qui eut assez d’esprit pour simuler adroitement la naïveté , et pour créer un type vraiment populaire sous toutes ses faces et dans tous les sens du mot. Pourtant l’idée première et la création. originelle de ce type pourraient bien remonter plus haut, car il porte tellement l’empreinte de la candeur malicieuse et du genre d’esprit qui caractérisent l’art plébéien, qu’il est difficile que- ce ne soit point la source d’où il est sorti tout d’abord. Du moins il s’y est retrempé par la suite; des mains populaires ont brodé sur ce canevas et l’ont enjolivé de détails curieux, de chansons, de complaintes, etc.
Cela du reste, n’est pas rare : presque toujours l’œuvre primitive se modifie en chemin ; chacun y ajoute, y retranche, y transforme à sa guise, et c’est de ce travail latent que sort le poème ou la chanson sous sa forme définitive. Il est même arrivé que le premier produit de l’imagination populaire a subi line complète métamorphose sous ces remaniements anonymes ; les couplets sur Marlborouq viennent évidemment d’une ancienne chanson chevaleresque adaptée au nom du général anglais, et ceux de la Palisse étaient d’abord un hymne populaire en l’honneur du héros et de François I l ' r .
C’est ici le lieu de dire quelques mots de cette série de types si puissants , si variés , si réels , créés par ces poètes anonymes, ces vaillants inconnus de la foule dont les œuvres vivront toujours, quoique leur nom soit mort avec eux. 11 y en a plusieurs qui sont devenus universels et ont conquis même parmi les
•J52 CK QU OX VOIT
lettrés , une rènommée égale il celle des plus lienmises créations du génie en ce genre, de l’avocat Patelin , de Panurge, de Falstaff et de Sancho Pança. Au premier rang brille ce fameux Michel Morin , factotum de sa paroisse, le roi des bedeaux présents, passés et futurs, ce rude homme qui de longtemps n’ftura son pareil ; puis , dans des temps plus modernes , voici le naïf et infortuné Nigaudinot ; ce pauvre Gribouille, un cœur d’or, mais une tête faible ; la mère Michel , qui pleurera éternellement la perle de son chat ; Cadet Roussel , le bon enfant , dont une chanson homérique a célébré les trois cheveux et consacré les malheurs de famille, — avec son voisin Girofla , le facile et complaisant égoïste, joyeux buveur et bon vivant ; puis cette collection des masques du théâtre forain, parmi lesquels brillent an premier rang Polichinelle et son digne héritier Guignol; enfin, la puissante figure de M. Mayeux, le bossu sceptique et libertin, tapageur et brouillon, don Juan ricaneur, qui jure et se grise, bourgeois qui a piédité M. de Voltaire et Pignull-Lebrun , — né pour être sergent-major de la garde nationale, et pérorer dans les corps de garde sur le parti prêtre, en mêlant ses dissertations hardies d’anecdotes grivoises. J’en passe, et des meilleurs.
Vous avez quelquefois lii sans doute les alexandrins qui accompagnent et commentent, avec une malice vraiment gauloise , les homériques images de Pellerin d’Epinal. Si vous ne les avez pas encore lus , hâtez-vous d’acheter, par exemple, Y Histoire de. Gribouille, burinée en distiques pittoresques, celle de Jeanneton, celle de Va-t’en voir s’ils viennent , Jean, celle de la Mère Godichon et de son chien Zozo, et cent autres que j’ai eu le tort d’oublier. F,t pour .
D A X S LES Kl ES DE l'AKIS. J.VJ
la bagatelle d’un sou, vous aurez des poèmes composés par des hommes qui, évidemment, n’onl lu ni Aristote, ni Horace, ni Vida, ni Vauquclin de la Fresnaye, ni l’abbé d’Aubignac, ni Boileau, ni le père le Bossu, mais qui néanmoins auraient été dignes d’écrire, avec les trouvères du treizième et du quatorzième siècle, ces immortels fabliaux où pétillé encore aujourd’hui dans toute sa verdeur la gaieté de nos bons vieux ancêtres. Le texte et V illustration sont dignes l'un de l'autre. Les imagiers byzantins et les enlumineurs du moyen Age eussent été jaloux de ces compositions naïves et passionnées, coloriées d’un rouge splendide, d’un jaune d’or, d’un bleu opulent.
En dehors des documents imprimés , il resterait encore bien des moissons à faire dans la vaste mine des monuments populaires inédits, ne fùt-ce que parmi ces contes innombrables qui courent les campagnes , et où se déploie une imagination si neuve et si fraîche, si originale et si vigoureuse. Je ne m’excuse pas de toutes ces digressions qui m'entraînent continuellement à lu dérive : elles rentrent directement dans la nature intime de cette esquisse, qui a surtout pour but d’étudier la littérature et le génie populaires dans la bibliothèque du bouquiniste. Mais je me contenterai d'iudiqucr ici aux curieux, en attendant l’occasion d’y insister plus longuement, les contes rustiques dont, en mon enfance, j’ai entendu mille fois le récit : Jean le Bêle , le Fin voleur, et surtout Jean de l’Ours. C’est aux récits des nourrices de son temps que Perrault a emprunté Peau d'une et le Petit Poucet ; il reste encore bien des diamants semblables h pécher dans le courant qui les roule , mêlés au sable et au gravier;
CE QU’O-X VOIT
Que ne puis-je , pour terminer cette course rapide à travers les livrets du colportage, étudier ici plus spécialement, dans un appendice naturel, la langue et le style du génie populaire, sa marche dans la création des mots, dans la tournure des phrases, dans l’emploi des images et des comparaisons, cl cela , non-seulement dans l’idiome que parlent les savants et les lettres du peuple, mais xlans celui que parle le peuple lui-méme, et le peuple le plus abandonné, par défaut de culture, à la spontanéité de ses simples instincts! Et ici, je ne veux désigner ni l’argot proprement dit, avec son énergie si expressive et si effrayante, ni ce dialecte gouailleur des ateliers et des grandes villes, plus hardi, plus effronté, plus brutal que celui des campagnes. Pourtant quelle opulente moisson de vocables curieux ! quelle série de substantifs pittoresques! Titi, mioche , moutard, fricoteur , bambocheur , blagueur, calicot , tourlourou, poc.hard, noceur, raclée, tripotée, balançoires ; du nanan, ce mot d’une mignardise si expressive; avoir du toupet, avoir le trac, etc. Quelle avalanche de verbes significatifs : Jlouer, bisquer , marronner, dégommer, rigoler, balader, godailler , bougonner, s’esquinter, bassiner quelqu’un, autrement dit , l’ennuyer au suprême degré , etc.
Cette langue est riche principalement pour tout ce qui a trait à l’argent, métal inspirateur ( avoir de la braise, être clans la panne, la dèche, la débine ), et encore plus , chosp remarquable , pour exprimer tout ce qui se rattache à l’art de Brillat-Savarin , aussi prisé par la foule que par les Apieius de la finance et de l’aristocratie. Sur ce terrain , il parle ex alntndanliâ cordis : bonff aille , boustifaillc ( je demande mille pardons aux lecteurs délicats), bâfrer, Heher,
gobichonner , etc. , voilà qui remplit le palais et fait plaisir à entendre !
I/Académic, bien que fort prude par goût et par nécessité^ a vu cependant les portes de son diction- ,, naire déjà forcées plusieurs fois ; beaucoup sont entrés, par la force des choses, en possession du droit de cité, et l’illustre compagnie se contente de protester par derrière , en accolant aux côtés de l’intrus l’épithète de trivial ou de familier. Cancan , mouchard , gamin , poupon, fricot, bousculer, dégringoler, bien d'autres encore, ont pris pied dans la langue ; elle a même admis des .substantifs comme bastringue cl riflard, des verbes comme trimer, rafler, trimbaler , et nombre de leurs confrères les suivront.
Mais la langue des campagnes, celle qu’a créée cl que crée chaque jour le paysan, n’est pas inférieure à celle-là. J’cij. appelle à la mémoire de tous ceux de mes lecteurs qui sont nés ou qui ont longtemps vécu dans quelque village éloigné de la capitale : ils se souviennentsans doute de cet idiome expressif, coloré, énergique, sonore, où s’est si fortement empreint le génie naturel de la foule. Nodier, qui s’y connaissait, a fait une apologie profonde et passionnée du patois. Pour moi, ce n’est point précisément le patois que j’ai en vue, — dialecte tout à fait à part, qui n’est souvent qu’un résidu des débris de. notre vieille “langue, où se retrouve bien visiblement pour l’observateur, et souvent beaucoup plus que dans la langue régulière, la double trace du latin et du moyen âge , — c’est ce langage quelquefois trivial, jamais flasque ni incolore, plein d’une grâce vigoureuse et abandonnée, moitié de fantaisie et moitié de raisonnement, peignant la chose par des métaphores hardies, par de vivantes et parlantes onomatopées , de façon que
:>;>6 CK Ql U.\ VOlt
l’esprit devine, pour ainsi dire, aussitôt que l'oreille entend. De là une différence essentielle entre le langage vraiment populaire et l'argot: celui-ci fuit pour dérouter tout autre qu'un adepte, celui-là créé, au contraire, par ceux qui ignorent le langage ofticiel et les vocables reçus, alin d’exprimer les choses par l’analogie des sons, à défaut du mot propre.
C’est la nature qui parle dans celte langue, et nul ne sait mieux parler qu’elle. Pour la plupart de nos villageois, un gaillard de joyeuse humeur est un /«- ~ron, l’enfant un galopin, la branche sèche et dépouilléc de scs feuilles une ragqjse; ils n’appellent pas un chat un chat, mais un minon, et la bouc c^l pour eux de la glouillc. Les paysans lorrains aiment beaucoup ces terminaisons larges et humides, qui reviennent sans cesse sur leurs lèvres ; des guenilles sont pour eux des frapouilles (ou des j reloques) , et pour exprimer quelque chose de sale et de marécageux, ils ont fait le mot de tatouille, avec ses corollaires, talouillcur et talouiller. Xc dirait-on pas entendre le bruit particulier qu’on produit en piétinant dans une eau grasse et croupissante? Ces termes, je l’avoue, me charment par leur expression pittoresque.
Qui ne devine du premier coup ce que veut dire ratatouille et dèfrapouilU ( Qui ne sent aussitôt que xabouler veut dire fouler aux pieds avec force et du poids de ses gros sabots ; que clambocher exprime le mouvement d'oscillation qui emporte un corps en sens divers ; que jaboler et jacasser veulent dire causer avec animation; qu 'eslringoler (berrichon) signifie étrangler? Et pignocher quelqu'un, pour le secouer avec vigueur, Y arranger de la belle façon, ci fignoler, c’est-à-dirc faire son beau et se donner de petits
DAMS LES Kl ES DE PARIS. 257
airs , cto. ! J’aime beaucoup aussi une femme niche , pour une femme malpropre ; une fille gazouille, au lieu de bavarde, et le verbe s’échiner, et le substantif pinaque, qui commence à se perdre, par malheur, et quj renfermait bien des choses en trois syllabes. Quand une ménagère avait dit, en parlant d’une voisine : « C’est une vraie pinaque que sa maison ! n l’anathème était complet. Cela signifiait, : c’est une maison sans ordre, sans tenue, malpropre, dégoûtante, pleine d’ordures, de flaques d’eau, — une vraie pinaque enfin.
D’autres mots ont bien de la poésie, par exemple un innocent pour un idiot.
Que serait-ce donc si , à côté des simples vocables, nous passions en revue, fût-ce très-sommairement, la collection des tournures hardies , des locutions naïves et ingénieuses , stéréotypées pour exprimer la série d’idées principales dans lesquelles tourne surtout l’idée du paysan? N’y a-t-il pas beaucoup d’énergie dans des phrases pareilles : C’est le coq de l’endroit. — En voilà un qui a du foin dans ses bottes ! — Ça ne vaut pas tripette (on devine, je pense, l’étymologie facile de ce dernier mot). Que dites-vous d’une giroflée à cinq feuilles , pour un soufflet? Croit-on que les savants, qui consacrent toute leur vie et toute leur érudition à élucider la syntaxe de la langue pâli ou de l’idiome zeng, ne proposeraient pas un but plus utile cl plus méritoire à leurs travaux en scrutant dans ses moindres détails les arcanes de ce dialecte populaire, trop peu étudié?
Mais il faut s’arrêter à regret. Je n’ai voulu tracer qu’une esquisse, et cette esquisse a déjà peut-être dépassé les bornes. Qu’il vienne donc enfin, l’explorateur définitif de ces mines vierges ! Ou plutôt , que
258 CK QU'ON VOIT DANS LES HUES DE PAltlS.
ceux qui doutent ou qui ignorent voient et se convainquent par eux-mêmes, et je ne réponds pas qu'on ne les surprenne un jour, dans un bel accès d’enthousiasme, dévalisant comme moi la bulle d’un colporteur et les boites des bouquinistes.