‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 3 sur 46 · S I.K& KI ES DK PARIS · texte numérisé non relu

S I.K& KI ES DK PARIS

s'interpelle à liaule voix, car tout le monde se connaît dans les petits restaurants; on appelle le garçon, qui répond en fausset du fond de la cuisine ; c’est un leu croisé de cris en majeur et en mineur, de voix de basses, de ténors et de barytons se mêlant au cliquetis des verres et des assiettes :

u Garçon, une perdrix aux navets! — Une tripe à la mode de Caen ! — Un gruyère !

— Pour qui le canard aux choux? — Qui est-ce qui a demnndé un pied de veau poulette?

— Par ici.

— Voilà. »

Ef cependant il faut que, sans se déconcerter, la voix ferme et le front serein , quoique le cœur saignant peut-être, le musicien nomade poursuive son chant, dont à peine, de loin en loin, dans un moment de calme passager entre lu proclamation d’un potage et d’une côtelette de porc frais, on entend par hasard quelque syllabe, honteuse du bruit qu’elle fait tout à coup : trop heureux quand, comme le juste dont parle Virgile, il parvient à dominer l’orage et à dompter l’attention rebelle!

Pour moi, je ne vois jamais entrer un de ces hommes sans être déjà disposé à l’écouter et à l’applaudir. Hélas! le peu qu’ils savent, c’est à force de travaux opiniâtres, d’efforts cyclopéens, souvent par la seule vigueur de leur intelligence et de leur volonté, qu’ils sont parvenus à l’acquérir. Ils ne sont pas élèves d’Auber ni d’Halévy; jamais ils no se sont assis sur les bancs d’une école. Chacune de leurs notes, chacun de leurs coups d’archet représente souvent une découverte réelle, une véritable conquête. Quelle irrésistible vocation, quel instinct vraiment musical ne leur a-t-il pas fallu pour arriver ail but.

2t CE QU'OX VOIT

en dépit dos obstacles d’une roule aride et ingrate où ils marchaient abandonnés ù eux-mêmes!

X’avaicnt-ils pas le génie de la musique, ees deux joueurs de violon que j’entendis récemment et que eertes aucun théâtre n’aurait eu le droit de dédaigner? .le ne suis pas expert en l'ail d’harmonie compliquée ; j’ignore profondément les arcanes de la fugue et du contre-point, et j’admire en toute 'sécurité les hommes capables de découvrir, au premier coup d’œil , combien il y a de dièses à la clef. J’aime et je comprends la musique ù la façon des rats qu’attirent les grandes mélodies de l’orgue et qü’on voit sortir de leurs trous et s’avancer timidement, ravis, fascinés, plongés dans l’extase, sans pouvoir deviner néanmoins en quel ton est le morceau qui les charme. Le moindre chapeau chinois de la garde nationale , le triangle des Funambules ou du salon de Mars pourrait me rendre bien des points sans se compromettre ; mais j’ai une Ame, et je sens quand un violon en a une. Eh bien, ces deux hommes, ces grands artistes en casquette et en blouse bleue, faisaient rire et pleurer les cordes sous leurs doigts. Leur archet voltigeait à éblouir les yeux, sautant d’une note grave à une note aiguë avec la souplesse d’un sylphe ou d’un follet; tantôt il faisait des tours de force, d’agiles culbutes, des cabrioles imprévues semblables à celles d’Auriol dans ses belles années ; tantôt il caressait doucement les cordes' frémissantes et les baisait avec amour, comme une brise dont le souffle fait frissonner le feuillage. Puis c’étaient des mélodies pleines de rêverie et d’une tristesse adorable, des élégies où Lamartine eut trouvé une musique digne de ses plus belles méditations. On eût dit que les deux violons étaient fées, comme la clef des contes de Pprraull.

Oh ! res hommes, qu’ils avaient l’air digne et résigné, et que je souffrais de leur voir tendre d’une main tremblante ce plat d’étain que sou vent” ils retiraient vide!

Le lendemain, je vis entrer deux pauvres enfants que la nécessité , cette grande institutrice , avait rendus musiciens à l’iîge où d’autres ont ù peine la force et l’intelligence nécessaires pour jouer à la marelle. I/ainé n’avait pas dix ans; l’autre était si petit qu’il' en était tout honteux et qu’il avait envie de pleurer. 11 s’était mis sur la tête un bonnet de police en papier avec un superbe plumet; il.était charmant.

u Allez-vous-en ! cria la mère Morin en les voyant entrer; allez-vous-en! répéta-t-elle avec un air méchant que je ne lui avais pas encore vu. Ils n’ont jamais fini de nous rompre la tète avec leur musique! » Les deux pauvrps garçons se regardèrent stupéfaits.

. « Allons-nous-en ! » dit le petit d’un air consterné et pleurant à demi.

J’aurais volontiers battu madame Morin, u Pourquoi, lui dis-je, voulez-vous les chasser, ces enfants? Voyons, petits, commencez et laissez crier la mère; elle ne vous mangera pas, allez. »

Us me regardèrent avec reconnaissance. Il était si gentil, si roée, si mignon, le petit, qu’elle se sentit désarmée, car c’est une brave et digne femme après tout, malgré son air brusque; elle grommela pourtant quelque peu, pour sauver les apparences. Je ne sais plus cetju’ils chantèrent, mais certes ce petit-là avait une voix d’ange ; si bien que la mère .Morin elle-même lui donna un sou , avec une tape d’amitié sur la joue, et lui fit manger un biscuit trempé dans du vin. Excellente mère Morin!

Suivez-moi maintenant au pont des Arts, s’il vous

* 2t> CK QU'ON VOIT

plaît; c’est là, et la chose est bien naturelle, que nous trouverons les artistes les plus distingués parmi cette cohorte de musiciens aveugles qui pullulent à Paris. On dirait qu’ils comprennent à quoi les oblige cette place d’honneur, sur ce passage central, aux abords de l’Académie française, et qu’ils se piquent d’émulation pour ne point se montrer indignes d’un si illustre voisinage.

Parmi mes lecteurs de Paris, il n’en est pas un, sans doute, qui ne se soit quelquefois arrêté, au milieu de la foule, devant ce jeune aveugle, installé avec son accordéon à l’endroit qu’occupait autrefois un joueur de clarinette morose, aux énormes lunettes bleues. Cet adolescent joue de son instrument malingre avec tant de mollesse et de grâce, tant de charme et de suavité, qu’il l’élève à une hauteur où je ne l’aurais pas cru capable d’arriver. Ses concerts n’ont d’autre défaut que de se ressembler un peu trop et d’offrir toujours le même caractère languis* sant, 11 est parvenu, sans l’aide de la moindre réclame, à se taire une popularité fort grande, et à se créer un public dont seraient jaloux les rois de nos salles lyriques. Aujourd’hui encore, après deux ans passés, même quand il ne joue pas (ce qui lui arrive souvent), un cercle continuel s’arrondit autour de lui, tellement épais qu’il obstrue parfois la circulation. Mais, de grâce, bienveillants auditeurs, pourquoi vos mains ne sont-elles pas aussi généreuses que vos oreilles? Écoutez, si vous trouvez cela si beau, mais payez ensuite : c’est trop juste.

L’autre aveugle du même pont a fini par se prendre d’une noble émulation. Ce n’avait été jusqu’alors qu’un musicien vulgaire, de ceux à qui on fait l’aumône, mais qu’on n’écoute pas, Après s’être muni

DANS LES HUES DE l’AlUS.

d’un superbe accordéon dont le son rappelle celui d’un orgue, il a cherché à lutter contre la concurrence, comme il disait lui-même, et il s’est mis à jouer avec fougue, en s'accompagnant de la tête, des épaules et des pieds. D’abord il a pu croire qu’il réussirait, en voyant, — car je suis persuadé que les aveugles voient, mais d’une autre manière que nous, — en voyant, dis-je, la foule s’assembler devant lui ; mais l’illusion ne dura pas longtemps, et, après cet élan suprême, il est retombé dans la morne solitude des premières années.

Les Champs-Elysées surtout sont le centre do ce déluge d'harmonie qui, dans la belle saison, déborde sur Paris. On n’y peut faire un pas, à partir du rondpoint jusqu’à la place de la Concorde, sans recevoir en pleine poitrine, comme une décharge d’artillerie, ici une romance, là une chansonnette, -plus loin un grand air ou l’ouverture d’un opéra.

Vous y aurez probablement rencontré, établie presque toujours au centre du carré Marigny, toute une famille de musiciens , famille aussi nombreuse qu’aux temps héroïques des patriarches. Le père, une espèce de Figaro résigné, joue de la vielle et tire de cet instrument nasillard des accords frnppunls de mélodie pittoresque. Des deux fils, l’un pince une harpe , l’autre joue du violon , en même temps qu’une de ses sœurs, qui donne le coup d’archet avec un aplomb et une fermeté remarquables; la grande fille tourmente une guitare sous ses doigts agiles , de l’air le plus nonchalant du monde * et la plus petite se dresse sur ses brodequins pour atteindre aux cordes d’une harpe trois lois haute comme elle. Et de tous ces accords s’unissant sans se confondre, il résulte un concert saisissant, d’une harmonie saccadée ,

•2K CE Ql 'ON VOIT

étrange, originale, qui tranche vivement sur la pâleur des coneerts d’apparat et force l’attention des plus indifférents.

Cet homme est bien connu dans Paris ; il a le don d’attirer toujours près de lui un cercle immense. Aussi fait-il à lui seul des quêtes dix fois plus fructueuses que ses confrères, et recueille-t-il une vraie moisson de pièces de cuivre qu’il voit tomber dans la sébile avec indifférence, ayant l’air de trouver cela tout simple et de dire â ses auditeurs : « Bah! j’en ai vu bien d’autres. »

C’est qu’en effet, racqnte la légende, populaire , cet artiste a été riche autrefois. 11 était , dit-on , chef d’orchestre d’un de nos principaux théâtres de province. De malheureuses spéculations de bourse l’ont ruiné. Devenu philosophe, au lieu do-sc taire un drapeau de sa misère comme Chodruc-Duclos, il n’a pas reculé devant la lutte et s’est mis à reconstruire sou par sou, sur les places publiques, la fortune qu’il a perdue.

Depuis quelque temps un nouveau chanteur a planté sa tente un peu plus bas : c’est un baryton dont la voix a des vibrations magnifiques. Il chante avec âme et intelligence ; on l’entend à cinquante pas à la ronde, par-dessus le hruit des instruments voisins , le fracas de la foule et le roulement des voitures. Quoiqu’il soit petit et maigre, et que sa physionomie malingre s’abandonne sans cesse â ces clignotements d’y eux et à ces froncements de sourcils qui caractérisent les myopes , néanmoins sa pose est si noble, son geste si dramatique , sa tète si fièrement campée sur ses épaules , qu’il ressemble presque à Mélingue dans le rôle de Buridan. .Mais le malheureux a beaucoup trop de zèle ; il ne ménage pas cet organe souple , coloré , puissant, qui s’épanouit aujourd’hui dans toute la

splendeur de sa virilité; il aime à le déployer avec coquetterie sous toutes ses faces et dans toute sa magnificence, devant ces bourgeois égoïstes dont quelques-uns à peine lui achètent son cahier de romances. Encore quelques mois de ce concert incessant en plein air, et celle voix admirable s’en ira où sont allés les neiges d'anlan et Y ut de poitrine de tant de grands ténors.

Plus loin, voici un gros homme à physionomie rubiconde et souriante, qui affectionne de préférence les chansons littéraires où il y a du style, des effets, de la .recherche, de la prétention académique, où il est question de barcarolles, de palefroi, et des lauriers de la victoire, et qui ne manque jamais de s’excuser longuement, toutes les fois qu'il aborde la chansonnette comique. Evidemment, ce monsieur, à en juger par son langage et scs manières, a reçu une éducation distinguée , et il aime à le faire voir. Dans les allocutions placides et correctes qu’il adressait jadis au public, il parlait de Béranger comme d’un intime à qui il allait de temps en temps serrer la main , et, pour qu’on n’en doutât pas, il donnait l’adresse du poète et rapportait su conversation :

u Ce pauvre vieil ami me dit : Eh bien ! camarade, » etc.

Franchement Béranger, — l'homme du monde dont on abusait le plus, — n’a jamais soupçonné tout ce qu’on lui faisait dire.

Ne quittez pas les Champs-Elysées sans aller vous asseoir aux tables du café Morel ou du café des Ambassadeurs. Demandez n’importe quoi, pour la forme, et regardez les tableaux vivants groupés avec art sous le pavillon ; pauvres poupées habillées de dentelles, de velours et de soie, qu’on étale sur des tréteaux,

;10 CE O l'().\ VOIT

iV raison de trois francs par soirée, pour amorcer le consommateur.

Mais silence, l’orchestre prélude. La diva s’avance vers la rampe, un énorme bouquet à la main, un frais sourire sur les lèvres, les épaules découvertes, quand elles sont blanches et potelées, toute confite en œillades et en révérences. Elle s’incline devant le public, et la voilà partie.

Malheur à la chanteuse maigre ou grêlée : eut-elle la voix de la Malihran , les plus polis frappent trois ou quatre fois l’un contre l’autre le bout de leurs gants, quand ils en ont; et elle retourne s’asseoir, toute rouge de honte, parmi ses compagnes ravies et n’en pouvant plus d’aise.

Quant aux comiques du lieu, je dois me borner à dire qu’ils portent des gants paille du dernier goût et des gilets blancs irréprochables, qui leur ont coûté au moins un mois de leur paye. Ils font beaucoup rire les consommateurs.

J’ai vu un soir, à l’un de ces cafés-concerts, une petite fille, ou plutôt une petite femme de six à huit ans , qui chantait déjà en actrice consommée. Elle avait à dire quelques strophes cavalières, qu’elle accompagnait en frappant des mains l’une contre l’autre et des pieds sur le plancher, tandis que les nymphes ses compagnes faisaient claquer les castagnettes, suivant une mode intronisée par la récente apparition de la Petra Camara. Cette petite personne lançait le mot risqué avec un aplomb d’ingénuité maligne qui faisait fré» mir : elle avait l’art de souligner les endroits scabreux et de les faire ressortir, en souriant d’une façon particulière, en clignant doucereusement de l’œil, en laissant mourir sa voix mignarde et langoureuse, comme une pensionnaire qui n’est pas encore déniaisée. Elle

eût pu on remontrer à M lle Boisgontier elle-même. A chaque couplet c’était un tonnerre d’applaudissements auxquels elle répondait par de jolies révérences, comme un premier sujet.

.le n’ai pas besoin de dire quelle moisson de gros sous elle récolta en quêtant : plusieurs dames l'embrassèrent avec effusion ; les messieurs lui prenaient le menton , en lui promettant de brillantes destinées. Quand elle, vint me présenter sa bourse, je lui fis le plus gracieux de tous mes saints, mais je gardai mon argent. Ma voisine, charmante jeune fille de dix-huit ans, me jeta un regard dédaigneux.

Hélas! qu’on en rencontre souvent de ces enfants qui sont déjà hommes, de ces petites voix fraîches qui chantent de vilaines chansons en public, de ces lèvres naïves et charmantes qui sont aussi blasées que la bouche d’un habitué d’estaminet s’égayant au dessert dans des refrains hasardeux, quand les portes sont closes et qu’il n’a pour l’entendre que le sexe laid et grossier! J’en ai vu à Sceaux, à Asnières, à Vincenncs, à Nanterre même, le sol classique de la vertu couronnée de roses, mimant le dimanche devant les tables de cafés remplies de Parisiens eu joyeuse humeur, des chansonnettes qu’un dragon ivre aurait trouvées délicieuses, et dont les blanchisseuses endimanchées riaient à perdre haleine.

Les provinciaux nous en voudraient, si, en pariant des cafés-concerts, nous allions oublier le plus célèbre de tous, celui qui est, pour le collégien méditant une expédition dans |ai capitale, l’Eldorado dont l’image rient chaque nuit tourmenter ses rêves : on a deviné qu’il s’agit du Café des Aveugles. C’est à lui que je fis ma première visite, en abordant à Paris, J’y vis jouer un vaudeville léger qui me scandalisa beaucoup, et

: ï > ce yi u.\ VOIT

Page 1