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j’y entendis de lu musique qui m'intéressa fort; en outre j’y pris une demi-tasse exécrable, qui coûtait très-cher. Je commis même l'imprudence d’absorber sans malice un de ces croquets que les garçons placent perfidement près de vous, pour spéculer sur l’ignolance ou la distraction du consommateur, gourmandise coûteuse qui me valut une belle semonce de mon cicerone officieux : c’était lui qui payait.
J'avais pour voisin un grand monsieur, tout de vert habillé, qui manifestait ses transports par des grognements significatifs cl des ricanements sataniques aux endroits immoraux du vaudeville. l)e temps en temps, il épanchait sa joie et ses réflexions dans mon oreille droite, ce qui me gênait considérablement : mais, en provincial bien appris, je me faisais le martyr de la civilité, et j’accueillais chaque communication d’un sourire. 11 admirait surtout le sauvage qui bal sur quatre ou cinq tambours à la fois avec une prestesse vraiment phénoménale, en secouant d’un air terrible les plumes qui couronnent son chef, et en agitant son sourcil, comme un Jupiter Olympien. Moi, j’avais attaché tous mes sens à la conlemplatiou d’un aveugle qui jouait du flageolet comme un sourd, en battant frénétiquement la mesure avec son large pied : êél homme me rappelait mon tambour.
Depuis lors je ne suis pas retourné dans ce paradis souterrain des laquais de bonne maison et des premiers commis : c’est beaucoup trop cher pour moi, qui ne suis ni commis , ni laquais. Quelquefois en passant par là , les soirs de fêtes solennelles, je distingue comme de pâles ombres que des garçons compatissants bissent à grand' peine jusqu’au haut de l'escalier, et dont le silence confus , la démarche titubante , le visage blanc et pourpre à la fois , témoignent assez qu’ils ne se
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sont pas simplement enivrés d'harmonie. Souvent aussi, je viens errer, comme une dîne en pejne, autour de cet Kden dont je n’ose franchir le seuil; j’écoute de loin et je saisis avidement quelques bribes de cette musique souterraine, assez puissante pour percer la terre et retentir à travers les dalles jusqu’au bout des galeries. Semblable à ces affamés lulves et blêmes qui rôdent , le nez au vent et la bouche dilatée, autour des soupiraux de Véry, je prête l’oreille aux beuglements enroués de la clarinette, aux décharges de la grosse caisse, aux roulements sonores du tambour, au gazouillement'de la flûte et du fifre, h l’aigre bavardage du violon -, au caquet des castagnettes babillardes, au rauque frissonnement du tambour de basque, aux titillations bruyantes du chapeau chinois, du triangle et des cymbales, à tout ce formidable potpourri où tant d’instruments h cordes et ù vent , de peau, de bois et de cuivre, de toutes les formes, de. tous les calibres, de tous les tons, crient à- tue-tête, se débattent avec frénésie, mugissent sous les souffles les plus vigoureux et les bras les plus inexorables, poursuivent chacun leur partie sans s’inquiéter des autres, avec une maestria furieuse, un entrain diabolique : concert gigantesque, cyclopéen, litanique, qui ne s’arrête pas aux oreilles et remue vigoureusement les entrailles.
J’écoute tout cela en feignant sournoisement de me promener aux alentours et de rêver ù quelque poème épique. L’invalide gardien de ce palais enchanté, qui s’aperçoit fort bien de mon manège et que tant de bassesse révolte, me guigne d’un air courroucé, : il aurait bonne envie de me chercher noise, mais je suis dans mon droit et je sais qu’il n’a rien h y voir.
Que voulez-vous? J’ai toujours aimé les instruments
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robustes, ceux qui ont des poumons de 1er et des lèvres de bronze. Ce qui m’a surtout ému et frappé dans le Juif-Errant d’Halévy, c’est la scène où les trompettes de Sax, aussi terribles que celles des archanges du jugement dernier, vomissaient de leurs gueules d’airain ces fanfares sonores qui faisaient saigner les oreilles débiles. Un régiment passe, précédé de sa musique guerrière : je ne puis résister au vertige qui me pousse en avant; et me voilà confondu dans la foule des gamins , pauvre petit grain de sable buvant à flots cette grande mer d’harmonie qui monte en rugissant jusqu’à moi. C’est que ces bouches retentissantes, quand on sait les faire parler, ont, dans leurs accords puissants et rêveurs à la fois, quelque chose de solennel qui va droit à l'Ame.
L’autre jour, des Allemands s’étaient rassemblés, dans une cour; ils étaient une douzaine, dont la moitié environ portait des instruments, tous en cuivre. Ils avaient proscrit violons , harpes, flageolets, guitares, comme trop efféminés sans doute et faits pour les molles délicatesses des salons et les raffinements prétentieux des théâtres. Ils exécutèrent une sorte d’hymne patrie tiqua, que les voix 1 de leurs camarades accompagnèrent en chœur : c’était un chant grave, majestueux, austère, où les notes montaient à flots larges et égaux vers le ciel , comme la fumée de l’encens. Il y avait surtout un cornet à pistons qui faisait des prodiges, et un trombone d’une mélancolie formidable et pourtant débonnaire, telle qu’en devait éprouver, ce semble, le bon roi Grangousier, quand il digérait.
J’avoue mon faible pour le trombone, et pourquoi le cacherais-je? Je trouve qu’il y a dans le son de cet instrument une puissance calme et douce , une force
humble et soumise, comme celle du cheval et de l’éléphant. J’ai pour lui cette sympathie mêlée d'allen drissement qu’on éprouve d’instinct pour un colosse qui se fait l’esclave docile de la faiblesse, pour Hercule aux genoux d’Omphalc, pour Quasimodo, le terrible bossu, couché aux pieds de la Esmeralda. Avez-vous été voir, dans un café du boulevard du Temple, ce géant de sept pieds de haut, que conduisait une petite fille, et que parfois, en s'asseyant sur ses genoux, elle essayait de battre d’un air mutin, tandis que lui, souriant avec placidité, et secouant sa bonne grosse tête pâle et maladive, la prenait tout entière dans sa large main, qu’il ne serrait pas trop de peur de l’écraser?
Voilà l’image du trombone, ce géant de cuivre, manié par les frêles doigts et les lèvres délicates de l’homme.
Celui de mes Allemands semblait être animé comme un instrument fantastique des contes d’Hoffmann. Aussi, une foule immense remplissait-elle toute la cour et s’était-elle attroupée dans la rue. Le concierge lui-même, ce Cerbère plus difficile à charmer que celui du Tartare, l'alènc à la main, écoutait, pantelant, sur le seuil de sa loge. Quand ils eurent fini, ils attendirent dans une attitude pleine de dignité, sans dire un mot, sans faire un geste.
L’Allemagne fournit à elle seule un large contingent à la musique de nos rues. C’est de là que viennent aussi ces nomades Orphée qui s’associent par bandes de cinq ou six, pour faire leur tour de France, et qui vont donner, à tous les coins des bourgades et des villages de province, une série de concerts en plein vent. Le paysan les voit avec une répugnance qu’il ne cherche pas à déguiser; pour lui, ces hommes
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dont le paletot roux et râpé fait honte à sa blouse bleue sont des fainéants qu’il méprise ; il daigne quelquefois leur octroyer royalement un liard ou un morceau de pain , mais en se réservant le droit de les apostropher d’un gros mot.
Si je voulais vous présenter bien d’autres artistes encore, dignes pourtant de votre attention, il me serait impossible d’éviter une monotonie fatigante et de ne pas tomber dans de nombreuses redites. Je ne suis pas assez habile musicien pour exécuter longtemps des variations sur le même thème. Mais je n’oublierai pas ce cor héroïque que j’ai vu, par une pluie battante, au carrefour de la Croix-Rouge, sonnant ses notes vigoureuses comme le paladin Roland aux plaines de Roncevaux , — que j’ai rencontré derechef, un peu plus tard, tête nue sous la neige qui tombait à flots , ébranlant les maisons de la cour des Fontaines de ses appels puissants, où il faisait passer toute la force de ses poumons, toute l’inspiration de son cœur et de ses entrailles! Je n’oublierai pas non plus cet invalide de la place Saint -Sulpice, que je retrouve toujours dans mon souvenir, — avec ses deux jambes de bois, — assis au pied de la lourde fontaine, et rûclant d’une main convulsive sur un violon qui doit remonter aux premiers jours de l’art. A coup sûr, ce n'est point un grand musicien que ce brave homme; ses ritournelles feraient grincer les dents à cette troupe de Chinois dont le théâtre des Variétés a jadis offert la primeur au public parisien, et pourtant ce n’est point sans un charme indéfinissable, éveillé peut-être par le singulier aspect de ce tronçon d’artiste, que j’entends ces aigres ritournelles tourbillonnant sous l'inhabile archet. lin jour... C’était dans ce mois de janvier 1855;
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qui fut rude pour toutes les misères et toutes les indigences. La neige couvrait les rues de Paris, malgré les bataillons de balayeurs semés çù et là par groupes intrépides, et jetant dans d’immenses tombereaux celte boue froide et blanchâtre, salie par le pied des passants. l)e légers flocons voltigeaient encore dans l’air; la glace avait buriné d’étincelanles arabesques aux vitres des fenêtres, que le froid tenait hermétiquement closes.
Du coin du feu j’entendis une voix lointaine qui s’approchait par degrés, en chantant un air étrange, monotone, qui tenait de la complainte et du cantique. Cette voix, bien que sourde, cassée , et chevrotante comme celle d’un homme qui touche aux derniers jours, avait je ne sais quelle sonorité caverneuse, quelle pittoresque expression, qui lui donnait un attrait singulier. Malgré une température de 19 degrés au-dessous de zéro, je courus entr’ouvrir ma fenêtre et regarder dans la rue : je vis un beau vieillard, à longue barbe blanche, de haute et forte stature, mais marchant lentement , courbé sur son bdton, tel qu’on représente le saint Christophe ou le Juif errant de la légende. Il tremblait à chaque pas, à la fois, sans doute, de froid et de caducité.
Le vieillard leva doucement la tête et dirigea vers moi l’humble regard de ses yeux pâles et résignés; et cependant il poursuivait son cantique, en descendant la rue d’une marche pénible, et chaque note s’élevait, comme un appel suprême. Je jetai un sou, avec précaution, sur le pavé. J’aime à croire que ce fut moi qui lui portai bonheur, car aussitôt dix fenêtres s’ouvrirent, et dix autres ensuite, et de chacune d’eljes , tomba une aumône aux pieds du chanteur. Quelques gamins amassés dans la rue, qui avaient suspendu
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leurs jeux bruyants pour l’entendre avec cette admiration naïve et silencieuse particulière à l’enfance, se précipitaient pour ramasser les sous qui ne cessaient de pleuvoir, et les lui remettaient avec une sorte de respect instinctif. Kt lui ; s’arrêtant à chaque fois, découvrait son grand front chauve où tremblaient quelques mèches argentées, puis reprenait sa marche, vacillant comme une feuille morte prête ù se détacher deJa branche.
Vous avez sans doute rencontré quelquefois le soir ce pandémonium de la musique, cet homme-harmonie qui donne; ù lui seul, un concert où presque tous les instruments connus font leur partie ù la fois. Arrière, orchestres de nos Opéras, voilà un artiste qui vous fait honte et à qui vous faites pitié; un artiste qui peut vous remplacer à lui seul! Qu'on ne me parle plus d’Atlas! Il 11e portait qu’un monde, et risquait tout au plus, par un mouvement déplacé, d’imprimer un léger soubresaut à la machine céleste. Cet homme porte autant de mondes que d’instruments : le moindre dérangement des muscles, le moindre tremblement des jambes, le moindre clignement d’yeux, le moindre tressaillement des nerfs produirait aussitôt la plus déplorable cacophonie. Mais il n’y a pas d’exemple qu’une pareille catastrophe soit jamais arrivée jusqu’ici, tant cette statue se tient fermement debout dans sa force et dans; sa sérénité. On dirait que, cumin» pour ces pantins qu’on vend aux foires, chacun de ses gestes est déterminé par unTil que tire un invisible machiniste.
I n chapeau chinois sur la tête, devant la bouche un chalumeau gigantesque, ou plutôt la flûte à sept tuyaux du vieux l’an; une guitare à-la main; au coude, une mailloche dont, de temps à autre, il frappe
dus i.r.s r: r.s de p iris.
avec vigueur cl précision sur une grosse caisse qui iui pend derrière le dns; aux genoux un triangle qui sc dandine au bout d’une tringle de fer; aux mollets des cymbales, sans compter ce que j’oublie sans doute, voilé l’inextricable labyrinthe où il se joue chaque soir, et d’où il se tire sans jamais hésiter.
A ses côtés, sa femme, silencieuse et recueillie, donne parfois avec ù propos un vigoureux coup de pouce sur «un tambour de basque, ce qui produit un effet singulièrement dramatique.
Il est vrai qu’en somme l’harmonie n’est pas des plus séduisantes; mais quel tour de force incroyable! I .’ homme-orchestre me rappelle ce prisonnier fameux par ses évasions, à qui ses geôliers avaient attaché aux bras, aux jambes, aux mains, aux oreilles, au cou, ù chaque membre, une multitude de ficelles correspondant ù un nombre égal de sonnettes, de sorte qu’il ne pouvait faire le plus léger mouvement sans les en avertir par un carillon sonore! Et pourtant avec quelle souplesse et quelle certitude, de quel air dégagé et souverain, ce prisonnier d'une nouvelle sorte, captif sous ce gênant appareil, agite en cadence toutes les parties de son corps, et reste maître de tous ses effets! Ees plus habiles perdraient la tête ou pour le moins la mesure dans une pareille position. Figurez-vous donc l’Alboni ou Lablache ainsi enharnachés ; je vous jure qu’en dépit de tout leur génie musical et de leurs muscles d’airain, ils feront fort piètre figure près de notre héros , et qu’il sera tout ébahi de voir de si grands artistes commettre de telles bévues.
On n’apprécie pas assez cet homme héroïque. 11 faut être juste, et si Dulot a pu s’acquérir quelque renom dans la confection des bouts-rimés, le père Pierre de Saint-I.ouis dans la culture des anagrammes
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cl des acrostiches, Étienne Tabourot dans celle des vers rétrogrades, lellrisés et rapportés , Triphyodore , Joachim Dubellay, Jacques Ara go et beaucoup d'autres dans celle des vers en écho et des poèmes lipogrnmmatiques ; si l’on a vu des artistes composer, non sans gloire, des épopées en alexandrins d’une syllabe, ou des chansons dont chaque couplet écrit simulait dans 'sa forme, par l’adroite variété des rhytlnnes, toute la série des instruments à boire, pourquoi, l'hommeorchestre n’acquerrait- il pas la même illustration à litre égal? Qui osera dire que ce n’est pas vraiment un artiste, si, comme je l'ai toujours cru, l’artiste est celui qui exerce sa. profession , non avec le mécanisme inintelligent et la brutale routine d’un automate, mais avec ilme, avec amour, avec passion, avec le sentiment du beau et le désir ardent de l’atteindre ?
C’était donc aussi un artiste ce jeune homme que j’ai connu au collège, et qui était devenu amoureux d’une superbe clarinette que son oncle lui avait donnée pour cadeau d’élrcnnes. Le pauvre garçon était singulièrement disgracié de la nature : il portait ce ne/ exagéré qu’eurent avant lui Cyrano de llergernç et M, de Chénedollé, l’auteur du Génie de l’homme ; il avait une grande bouche, un front bas, des yeux clignotants et tout effarouchés de la lumière, une démarche gauche et honteuse, des manières craintives comme s’il eftt senti qu’il était fait pour servir éternellement de plastron & ses camarades. Quand il passait devant nous avec sa haute taille à demi courbée, indécis, inquiet, toujours prêt à battre en retraite la première apparition du danger, c’était une grêle de sarcasmes et d’injures. Parfois, è la suite d’un complot ténébreux tramé dans un coin de la cour, on allait le
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chercher avec de perfides dehors d'amitié, on l’amenait bras dessus, bras dessous ; on le forçait doucement à se mêler à nos jeux, et alors on s’acharnait sur lui, on l’accablait de coups de pelote, aux éclats de rire de tout le collège, jusqu’à ce qu’il se retirât, brisé et moulu, sans oser se plaindre. En hiver, apparaissaitil dans la cour, c’était aussitôt un hourra de triomphe ; on le criblait de boulets de neige, cl le pauvre paria* tout ahuri, sé sauvait comme il pouvait, en baissant la tête et en secouant les oreille^.
b'ne fois on l'avait si cruellement atteint qu’il ne put s’empêcher de pleurer ; il menaça de demander justice au principal, ce qui souleva un ouragan de huées et de haros. On l'appela rapporteur, chien couchant, mauvais camarade; on lui prouva qu’il n’y avait pas moyen de vivre avec lui, qu'il était d’une humeur exécrable et toujours prêt à se fâcher au moindre mot pour rire ( ils appelaient cela le petit mot pour rire : la langue des écoliers a son vocabulaire à elle) ; après quoi un grnnd lui donna un vigoureux coup de pied pour lui inculquer les principes de la vie de collège. 11 le reçut et s’en alla.
D’abord il prit le parti de se réfugier dans un corridor, où il jouait aux dominos avec un de ses camarades presque aussi disgracié que lui. Ils restaient pendant des heures entières sans se dire un mot, poursuivant leur partie comme deux automates, pour recommencer quand ils avaient fini. On les avait surnommés les deux beaux ténébreux , parce que jamais on ne les voyait sourire. Mais, dès qu’il eut sa clarinette, Robichard (c’était son nom : ô marâtre nature!) déserta son compagnon avec l’égoïsme de l’artiste ; et chaque jour, après le diner et le souper, se cloîtra dans le coin le plus solitaire des larges cou-
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loirs pour s’y livrer tout entier à son nouvel itmour.
La première fois qu’on l’entendit de loin, re furent des ricanements sarcastiques et de féroces railleries; la- deuxième fois, un concert de réclamations s’éleva, formidable, et des groupes menaçants, gros de tempêtes, se formèrent à tous les coins de la cour : il troublait la paix des récréations par le tapage de son infernale* musique; on ne pouvait plus vivre tranquille; c’était à n’y pas tenir, etc., etc. La troisième fois, on lui députa Jeux rhétoriciens qui mirent en œuvre toute leur éloquence, et essayèrent d’abord de le prendre par les sentiments : il 11e s’en émut pas, et sans daigner répondre, il continua sa symphonie. ( C’était , je m’en souviens , un morceau criblé de dièses et de bémols, qu’il répétait pour la centième fois depuis trois jours.) Alors ils eurent recours aux grands moyens et se jetèrent sur lui pour prendre son instrument d'assaut; mais comme la réel use' à qui les arebers voulaient enlever sa lille, la brebis se lit lion tout à coup. Il égratigna, il mordit, il se défendit des pieds et des mains, et donna un si rude coup de clarinette au plus hargneux qu’il lui fit une énorme bosse au front.
Armé de cette pièce de conviction , le blessé alla se plaindre; et le coupable, mis au pain et à l’eau, fut privé de récréations pour deux jours. Au bout des deux jours il recommença. Cette fois on le laissa en repos ; sa réputation était désormais bien établie : c’était un méchant sournois avec qui il 11e faisait pas bon plaisanter.
IÏ11 peu de temps , Robichard lit des progrès incroyables : souvent son camarade venait l’écouter, et ces jours-là la clarinette accomplissait des merveilles. Le soir il la cachait dans son lit, et, toutes les nuits.
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il en jouait silencieusement, la pressant entre ses doigts et ses lèvres, écoutant avec amour des mélodies que lui seul entendait, l ue nuit, le malheureux, voulant serrer son rêve de trop près, s’oublia et laissa échapper un couic épouvantable. Le dortoir s’éveilla en sursaut , et un rire homérique s’éleva de toutes les gorges , tandis que tous les regards étaient braqués sur le criminel, et que toutes les bouches murmuraient : llobichard! Kobichard !
Le gardien vigilant fut aussitôt debout, et il découvrit bien vite à son air piteux l’infortuné musicien, quoique son Pylade essayât héroïquement de faire une diversion en sa faveur, en feignant de cacher quelque chose soqs sa couverture. llobichard fut condamné à jeter lui-même sa clarinette dans un endroit infâme.
Stupide Argus! tyran aussi sottement cruel que ce geôlier qui écrasa l’araignée de Polisson !
La clarinette est généralement méprisée, je le sais bien. Mais n’y avait-il pas quelque chose de touchant dans un culte si persévérant et si dévoué , dans la fraternité de ces deux êtres, l’homme et l’instrument, qui se cônsolaient ensemble des insultes et des railleries? Ce qui n'aurait été pour un vulgaire ménétrier qu’une occupation des plus prosaïques, le collégien-paria l’avait élevé â la hauteur d’un art.
C’est là aussi ce qui fait le mérite et la dignité de ces braves bourgeois qu’on rencontre quelquefois dans là section des instruments honteux de la garde nationale : cymbales, grosses caisses, chapeaux chinois, qu'importe? s’ils ont le fanatisme de leurs fonctions et s’ils savent les ennoblir. J’en ai connu qui faisaient chez eux de longues et studieuses répétitions avant de se hasarder en public : ils prenaient leur partie au sérieux , et pour tout au monde ils n’auraient pas voulu
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compromettre leur honneur d’artistes. C’est qu’il en est de la musique comme de la Musc : sa beauté pour nous , c’est notre amour pour elle.
Ce culte, ce fanatisme, si l’on veut, peut relever jusqu’à l’orgue de Barbarie, l’instrument le plus commun et le plus décrié des Orphée errants de Paris. Du reste , je suis bien aise de déclarer ici que le dédain dont on s’obstine à le poursuivre est beaucoup trop absolu pour être juste. On se figure que l’orgue de Barbarie est une pure mécanique, qui n’exige de la part de l’exécutant ni intelligence ni instinct. Grave erreur et profonde injustice à la fois!
Celui qui veut s’adonner à cette profession si calomniée et si méconnue doit , avant tout , choisir son instrument, et ce n’est point une mince besogne. Je ne crains môme pas de dire que là est la pierre de touche du véritable artiste.
Nul n’ignore qu’on peut ranger en trois classes les orgues de Barbarie. La première, qui est la plus nombreuse, j’en conviens, comprend ceux qui endorment le public par la mollesse du son et la vulgarité des ritournelles. Les trois quarts des musiciens en plein vent visent, avant tout, au bon marché, et pour cause, dans l'acquisition de leur matière première, sans réfléchir qu’il n’y a rien de ruineux comme les bons marchés. Ou bien ils se persuadent que le public adore les airs connus et les cantjlènes à la mode. Ils choisissent donc un orgue sachant seriner à merveille la Rose, des Champs, Marco, les Fraises, le Chant des Cosaques, et ils sont tout étonnés de ne pas provoquer des recettes extraordinaires sur leur passage.
C’est tout simple pourtant : le public qui entend Marco et les Fraises vingt fois par jour, en moyenne,
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Huit par n’y plus faire attention, par ne plus môme les percevoir distinctement, pas plus qu’il ne perçoit le tic-tac de l’horloge du ménage, qui en est venu à faire partie du silence même. Ces chants le plongent dans une sorte de torpeur et de somnolence, comme le do do que les enfants attendent tous les soirs pour s'endormir.
Il faut au public, — ce gros bourgeois égoïste, frileusement blotti dans sa carapace, — quelque chose de plus neuf, si l’on veut le dégourdir.
La deuxième classe , un peu moins nombreuse , se compose des instruments qui irritent par le son faux et criard de leurs mélodies. Au point de vue commercial , je n’hésite pas à les déclarer préférables aux précédents. Il n’y a pas de ressource avec un homme qu’on endort : il y en a quelquefois avec un homme qu’on irrite. Ne vous est-il jamais arrivé de jeter violemment un sou à un joueur d’orgue qui s’obstinait à vous écorcher les oreilles, dans l’espoir de le faire partir?
La troisième classe, qui s’est maintenue jusqu’à présent, hélas! dans une minorité peu imposante, comprend les orgues qui éveillent et satisfont à la fois l'auditeur par la nouveauté de leurs mélodies, l’originalité de leurs ritournelles, le charme pittoresque et provocateur de leur organe. J’en ai rencontré jusqu'à trois!... Il était impossible, quand on les entendait, pour peu qu’on eût un sou dans sa poche, et n’eùt-on que ce sou pour dîner, de ne pas s’en séparer aussitôt. Ces orgues-là fascinent comme les sirènes.
Un surtout!... Il m’est arrivé de rester vingt minutes tout rêveur à la fenêtre pour l’écouler. Lorsqu’il quitta son poste, je descendis et le suivis de station en station. Il y avait un refrain pimpant.
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brodé de clochettes, qui me jetait dans des transports d’extase, et qui m’eût fait danser en pleine rue, comme le roi David devant l’arche du Seigneur.
J’ai remarqué aussi que les airs dévots, hymnes et cantiques, sont une excellente spéculation, d’abord parcç.que c’est moins commun, ensuite parce qu’ils vont au coeur et à la bourse des personnes pieuses.
Il y a encore les orgues avec des cymbales , des • sonnettes*et des petits bonshommes qui tournent en faisant la révérence, mais c’est cher.
Voilà donc le choix fait : ce n’est pas tout. On ne me persuadera jamais qu’il suftit de tourner la manivelle avec la routine brutale d’un automate. .Mettez le même instrument entre les mains du premier venu et entre celles d’un artiste, vous verrez s’il rendra le même son. Lourd, pâle, insignifiant dans le premier cas, dans l’autre il sera vif, animé, plein de verve.
J’ai connu un orgue de barbarie qui riait, priait et sanglotait comme le violon de Paganini, quand il était manié par le poignet vigoureux d’un invalide. Il fallait l’entendre, aux soirs de bonnes recettes, bondir, se trémousser, ricaner sous cette main, joyeux et railleur, comme si Trilby ou Méphistophélès eût été caché dans sa boite. C’est que ce brave homme était convaincu; c’est qu’il prenait sa profession au sérieux; c’est qu’il jouait avec verve et bonheur, sans jamais se permettre de mouvoir la mécanique du bras gauche, ni de s’interrompre pour tendre sa casquette aux passants.
Et puis il j a mille façons ingénieuses d'aider -à l’effet musical. Les uns s’accompagnent en chantant à tue-tête ; mais l’orgue est un rude compagnon dont la voix sonore étouffe et brise le frêle organe de
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l'homme. Ou bien ils appellent le triangle et le tambour de basque à leur aide.- D’autres, mieux avisés, ont de petits chiens qu’ils babillent en hussards et qui se tiennent debout à leurs côtés, le regard piteux et la langue pendante, se dandinant en mesure sur leur maigre derrière. Le moyen de refuser un sou à un petit chien habillé en hussard, qui danse en vous tendant gentiment la patte!
D’autres, mieux avisas encore, ont des manchots, des perclus , des culs-de-jatte qui se traînent à côté de l’orgue, implorant d’un geste muet la commisération du bourgeois. Quelquefois le pauvre infirme est conduit par son compagnon dans une petite voiture, et il joue lui-mème : c’est une excellente spéculation. On a vu même des hommes de génie jucher leur invalide au sommet de l’instrument, comme un buste de plâtre sur le haut d’une bibliothèque. Mais il n’est pas donné à tout le monde d’avoir des invalides de cet acabit.
Tout cela est de la haute esthétique : c’est lettre close pour les profanes et les dédaigneux; mais les artistes en saisiront toute la portée.
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