‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 6 sur 46 · I > A V S I. ES RI' ES DK I* A K ! S · texte numérisé non relu

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ou chinois, de ministre futur ou passé, de candidat perpétuel à un fauteuil quelconque, de professeur de syriaque ou de calligraphie , de collaborateur au Journal des Notaires , de critique grave nageant en pleine esthétique, de poêle lauréat en train de préméditer une tragédie en cinq actes, sans circonstances atténuantes, qui ne se soit arrêté au moins une fois dans sa vie devant ces tréteaux où paradent le pitre, l’Hercule et la Cerritodes foires et solennités publiques. Où trouvera-t-on un homme,, s’il fut doué par la nature de quelques entrailles, qui ne se soit senti remué par les accents de vraie et puissante éloquence que la misère et la conviction prêtent quelquefois à ces grands comédiens ; qui n’ait écouté avec étonnement les speechs prodigieux, assaisonnés de gestes épiques et de poses monumentales qui leur servent d’amorce ù l’usage des gamins , des ‘frisettes et de messieurs les militaires ? Quelle richesse d’imagination ! quelle verve pittoresque! quel luxe de détails imprévus! quel esprit d’à-propos! quelle éloquence abrupte, originale, prime-sautière, triviale peut-être, mais qui n’en est que plus sure de son effet!

Il faut les entendre dans les petites villes, publiant au son du tambour le programme de la représentation du soir, avec une voix et un style à l’unisson, tous deux richement colorés, haussés tous deux jusqu’aux dernières limites de l’hyperbole, au point où elle devient sublime ou ridicule, suivant le public à qui l’on s’adresse. Comme ces gaillards savent féconder un sujet, si ingrat qu’il paraisse! Ce n’est pas eux qui trouveraient, avec Simonide, que l'éloge d'un athlète est matière infertile et petite. Vraiment, je voudrais que le poète grec, pour sa honte, eût pu les entendre racontant à la foule ébahie les exercices

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incomparables de Masson le Bras-de-fer, ou de Balandrin l’ Indomptable, dans un langage qui n’a jamais été surpassé (pie par les mémorables affiches des luttes de la salle Montesquieu.

Pendant le discours, les alcides se tiennent debout, comme pièces à l’appui, ramassés sous leur maillot, fiers et dignes, étalant de face et de trois quarts leur cou de taureau et leur carrure d’hippopotame, et souriant entre eux à la dérobée d’un air narquois qui donne beaucoup à réfléchir, quand un amateur imprudent vient d’accepter le caleçon du combat. Au besoin mémo, sans fausse pudeur, avec la charmante bonhomie du vrai mérite, ils joignent leur propre témoignage aux éloges de celui qui pérore. Donnez à ces grands orateurs un veau à deux tètes , un jeune phénomène qui n’a de la barbe que d’un côté du visage , un mouton qui a eu le malheur de naître avec trois pieds seulement; et sur ce thème ils vous broderont aussitôt un chef-d’œuvre de composition fantastique, plein d’aperçus nouveaux et d’ échappées imprévues.

Kt les paillasses, quel admirable type de niais! Il en est qu’on pourrait peut-être citer maintenant comme les premiers artistes en ce genre, depuis la mort d’Odry et d’Alcide Tousez. Leur parade, ou ce qu’ils nomment avec une modestie charmante mais poussée à l’excès , la bagatelle de la porte, dépasse en étourdissante gaieté les chefs-d’œuvre du répertoire de MM. Labiche et Siraudin , ces Homère bouffons de la Montansier. Qui pourrait entendre sans éclater de rire, à moins de s’être fait cercler à neuf, les chansons inouïes qu’ils modulent d’une voix glapissante, les premiers-Paris monstrueux qu’ils feignent de lire dans des journaux fantastiques, les annonces

incroyables dont ils déroulent le baroque spécimen devant l’assemblée qui se pâme!

Mais c’est surtout au dernier moment, quand, après une péroraison enflammée, ils ont proclame le prix des places, qu’ils s’entendent merveilleusement à faire sauter avec une rapidité sans pareille tous ces braves moutons de Dindenaut :

«Deux sous par personne. Messieurs, s’écrie le Panurge de la troupe; il faudrait n’avoir pas deux sous dans sa poche pour se priver d’un pareil spectacle. »

Voyez-vous l’habile homme comme il spécule adroitement sur l’orgueil et la mauvaise honte du public ; il n’y a plus moyen pour quiconque se respecte de ne pas entrer immédiatement.

« Allons , deux sous, répète le chœur en un formidable faux-bourdon. A deux sous les places! Entrez, suivez le monde ! On va commencer. En avant la musique ! »

Et les trompettes sonnent, le tambour roule, la grosse caisse éclate en exclamations désordonnées ; tous les instruments mugissent, détonnent, sonnent la charge avec une verve d’enfer; le pitre gambade, écrase les cors de la danseuse, pirouette sur les mains, saule en l’air et retombe sur son derrière , attrape une claque par ici, un coup de pied par là, pleure, rit, grimace et chante à tuc-tète ; le père noble et la duègne s’abandonnent à des gestes passionnés , fermant et redressant, par une pantomime expressive, les deux premiers doigts de la main droite; l’hercule beugle dans un porte-voix; la danseuse s’élève en arc de triomphe sur ses orteils vigoureux, et arrondit sa gorge avec un sourire enchanteur. Et au milieu de tout ce fracas, on entend ce cri sans cesse répété dans

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la mélopée la plus irrésistible, et dominant le bruit, sans relâche comme sans affaiblissement :

« Allons , Messieurs , dix centimes , deux sous par personne! Entrez, suivez le monde! On va commencer. Suivez le monde ! »

Et on suit si bien le monde qu’il y a d’ordinaire une demi-douzaine de moutons renversés sur les escaliers.

Heureusement , le paillasse est là pour veiller au • bon ordre et tendre ia main aux faibles, surtout aux dames, qu’il relève en les consolant par un bon mot. Le paillasse, en sa qualité de prototype et d’archétype de la gaieté française, est galant au suprême degré. Pourtant, il faut bien le dire, c’est dans l’intérêt de la caisse que sa galanterie se déploie avec toutes ses séductions. J’en ai vu un voler au secours d'une pauvre jeune fille qui s’était tonte meurtrie dans sa chute. La foule avait chiffonné son bonnet et déchiré sa robe; un roulier lui avait écrasé les mains avec ses énormes souliers ferrés. Elle voulait s’en aller; mais le pitre s’attacha à elle, la consola, lui prouva que ce n’était rien, que cela se passerait avec un peu de beurre sur la plaie, et que dans cinq minutes elle ne sentirait plus la moindre douleur : il lui cita son propre exemple à l’appui. Enfin il ne la lâcha qu’ après l’avoir casée aux places à quinze centimes, sous prétexte qu’elle n’était pas de la populace, et qu’elle serait plus à son aise avec des gens comme il faut. Le père noble lança à son séide un coup d’œil reconnaissant.

Après cette première irruption, l’orateur revient adresser à la foule une seconde harangue sur nouveaux frais. Il résume en quelques traits succincts, mais bien sentis , la substance de son précédent discours , et il

engage vivement les amateurs éelairés (flatterie qui prend toujours) à profiter du peu de places qui restent , pour venir s’asseoir au milieu de la société nombreuse et bien choisie qui attend dans l’intérieur le lever du rideau. Cette nouvelle allocution a pour effet d’entraîner une douzaine d’autres badauds, gens irrésolus qui ne se décident jamais du premier coup et attendent pour entrer que les meilleures places soient prises et le spectacle commencé. Le saltimbanque connaît à fond cette variété de l’espèce , et il se garde bien de ne pas flatter sa manie.

Pendant toute la durée de la séance, l’orateur reste dehors pour faire patienter les nouveaux venus et tenir adroitement la foule en haleine jusqu’au commencement de la représentation suivante.

Ah! braves comédiens des places publiques, gais chevaliers errants de la misère, grimaciers de génie, que vous luttez vaillamment contre le sort! Faut-il s’étonner qu’on découvre parmi vous des types si marqués, des figures si expressives et si originales? Ce n’est pas sur les bancs des conservatoires et des académies que se forment ces vigoureuses natures d’artistes ; elles sortent des entrailles de la populace ; elles y tiennent par la misère , par la faim , par le rire et par les pleurs. Ils ont combattu , ils ont souffert, ils ont vécu, ces hommes. Chaque morceau de pain, ils l'ont conquis à la pointe de l’épée, comme un mendiant qui arrache un os demirongé à un chien famélique ; ils ont vu de près tous les côtés terribles de l’existence, et même ses côtés fangeux. C’est cette lutte incessante qui les a faits si savants et si forts, qui a si vigoureusement trempé leur génie populaire. La déclamation, les écoles, l’étude, l’imitation , toute cette vie mesquine des civili-

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sés 11'a pas déteint sur eux; ils n’ont point usé leur originalité native aux frottements continuels des salons , des causeries , de l’opinion publique , du respect humain; et même jusque dans leur abaissement, ils ont gardé je ne sais quoi d’étrangement accentué qui trahit leur puissance.

Mais qu’il y en a peu qui sachent distinguer la grave physionomie du penseur cachée sous le masque camard et grimaçant de Scapin ! C’est égal : artistes incompris, poursuivez votre carrière; et* comme le* soleil de M. Lefranc de Pompignan, un homme que vous n’avez jamais lu, n’est-ce pas? versez des torrents de lumière sur vos obscurs blasphémateurs. Si seulement vous aviez reçu une obole de tous ceux que vous avez fait rire, vous seriez riches maintenant; vous pourriez vous pavaner en turcarets, faire la roue sous votre jabot et vos trois menions ; car vous avez vu toutes les générations, depuis bien des années; s’amasser en cercle autour de vous.

Vous seriez riches aussi , petits marchands en plein air, débitants de romances et de calembours, montreurs de chiens et de lapins savants , rois de la magie blanche et des sciences occultes , nomades héritiers du grand Albert et du grand Ettcilla , cricurs de tous les métiers et de tous les organes , dons Césars de Bazan de l’art et des belles-lettres, qui portez fièrement votre royauté déguenillée et tombant en lambeaux ; vous le série/ si les philistins étaient sensibles aux charmes de l’éloquence et aux séductions de l’esprit. Il est tel de ces industriels qui, pour écouler sa marchandise aux abords d’un théâtre borgne, dépense dix fois plus de verve et d’entrain qu’il n’en faut pour bâtir un vaudeville en plusieurs actes, et serait tout aussi digne que les illustres rédacteurs du Tintamarre

de servir de fournisseurs à ces invalides de l’esprit qui trafiquent de celui qu’ils n’ont pas avec celui qu’ils ont pris aux autres.

Avec quel aplomb et quelles savantes inflexions de voix ils s’écrient : « Débité par nos premiers comiques sur les principales scènes de la capitale ! » C’est là un appât auquel résiste difficilement le public. Qui ~ne serait fier de répéter un calembour qui a passé par les lèvres de M. Hoster, des Folies, ou de M. Francisque, de la Gaîté? Le gamin surtout, qui croit à si peu de ebose, croit encore aux saltimbanques, ^u théâtre, à M. Hoster et aux calembours.

D’ailleurs, je vous assure, ces commerçants en chansonnettes et en coq-à-l’âne , quand ils ont un vrai public devant les yeux, et que, montés sur une chaise , ils dominent un auditoire attentif et sympathique, trouvent parfois une éloquence réelle qui n’est pas définie dans les traités de rhétorique, cl qui n’en use pas moins, avec une merveilleuse puissance, des images les plus vives et même les plus relevées.

Marmontel , si je ne me trompe , a fait remarquer que le langage d'un fort de la halle , pris dans la plus triviale des situations, quand il se dispute avec sa femme, emprunte instinctivement de la passion qui l'anime les formes et les figures qu’on aurait crues réservées aux seuls académiciens. F.h bien! ce que. fait la colère pour un fort de la halle , la passion de la gloire, le légitime orgueil de parler devant une foule suspendue à ses lèvres, la conscience intime de la justice de sa cause, l ’ auri sacra famés , tout cela le fait chaque jour pour le dernier de ces industriels que vous voyez, hâves et décharnés, secouer leurs haillons avec la majesté d'un sénateur romain pérorant sous la toge.

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Par une belle soirée de printemps, j’ai entendu un guitariste dont la pose et les manières , aussi bien que le langage, sentaient leur Figaro. 11 avait établi sa tribune aux harangues dans les environs de la colonne de Juillet. C’était un lundi; aussi les ouvriers étaient venus en foule recueillir près de lui quelques bribes de chansons, pour finir joyeusement leur joyeuse journée. 11 avait une belle voix, niais une éloquence plus belle encore : c’est pourquoi il laissait volontiers la romance de côté, afin d’adresser ù son public des allocutions qui n’étaient pas indignes du fameux monologue de Beaumarchais.

Cet homme avait les formes florissantes du Sparfacus de M. Foyatier; mais on voyait bien qu’intérieurement c'était un révolté comme lui. 11 portait un paletot en toile grise et une casquette plate, d’une circonférence démesurée. Quoique ses deux mains fussent occupées à tenir sa guitare, il agitait la tète et le corps d’une façon si expressive, il regardait ses auditeurs avec tant d'animation , il ouvrait la bouche avec tant de véhémence, déclamait avec tant de feu, ricanait avec tant de cynisme, qu’il vous fascinait malgré vous. Son éloquence populaire et brutale empoignait chaque auditeur il bras-le-corps et se faisait forcément écouter ; elle était toute pleine d’images gigantesques et d’hyperboles qui vous frappaient comme un coup de poing vigoureusement assené sur la nuque. Il possédait surtout l’art de farcir ses discours d’anecdotes, transparentes allégories où perçait la pointe empoisonnée de ses allusions. Il se moqua de tous ses confrères avec tics plaisanteries si formidables, qu’il ôta pour un mois ù ceux qui l’entendaient la fantaisie de leur acheter des chansons. Sa voix, même dans la raillerie, avait des intonations et

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des rugissements superbes : sa gaieté était amère et presque effrayante. Si je ne l’avais déjà comparé t\ Figaro et à Spartacus, je dirais que c’était l’O’Connelt ou le Danton de la chansonnette; mais ce n’est vraiment pas trop de quatrq, comparaisons pour fairecomprendre un tel homme.

Ce terrible colosse pinçait de la guitare et chantait : Loin des yeux , près du rœur! avec des fioritures à chaque note et une multitude de bémols à la clef.

De ce tribun au* humbles crieurs de complaintes, d’accidents et d’assassinats , il y a loin, je l’avoue; pas si loin, toutefois, qu’on pourrait le croire. Je no parle pas de la mélopée de leur cri, parce que c’est un point de vue qui mérite à lui seul une étude spéciale. Mais il y a plus que cela dans les crieurs de crimes et de catastrophes, de programmes de? fêtes publiques , des victoires et conquêtes de l’armée française. 11 est impossible de s’entendre mieux à piquer jusqu’au vif la curiosité des fruitières, des blanchisseuses et des modistes. Les romanciers qui ont pour spécialité de confectionner des ouvrages destinés à l’éducation littéraire et morale des cuisinières auraient beaucoup i\ profiter près d’eux, et pourraient apprendre à leur école l’art de remuer fortement les fibres délicates de ces dames et de porter leur émotion au comble. M. Véron lui-même, tout expert qu'il est, no saurait tracer en quelques lignes un sommaire plus varié, plus pittoresque et plus palpitant d’intérêt.

Quand l’homme a fini, la femme recommence aussitôt de l’autre côté de la rue, pour ne pas laisser respirer un moment l’attention.

Le programme, il faut bien l’avouer, est effrontément menteur. On ne peut pas mieux cacher le \ide du fond sous la splendeur des formes : c’est un

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beau vêtement de pourpre et d’or sur la carcasse d’un squelette. Qu’importe ! Tous les artistes font leur poëme le plus séduisant qu’ils peuvent. Est-ce leur faute, à eux, s’ils sont au-dessus du sujet, et peuton les rendre responsables de la nullité d’un récit qu’ils n’ont pas lu, et qu’a rédigé peut-être quelque imbécile? Leur thème à eux, c’est leur annonce, et ils n’ont à s’occuper ni à répondre d’autre chose. J’ai connu pourtant des gens d’assez mauvais goût et d’assez vilain caractère pour se fâcher d’y avoir été pris. Je leur conseille d’étudier avec soin les principes de la rhétorique, et de méditer profondément sur la nature et l’essence de l’art.

Pour observer de près toutes ces ligures d’orateurs en plein air, il faudrait un voyageur patient et ingénieux comme Ulysse, aventuré comme lui pendant dix ans dans celte Odyssée d’un nouveau genre. Je vous montrerai , du moins , quelques-unes de celles que j’ai rencontrées sur mon passage : je vous nommerai les plus frappantes parmi ces ombres que j’ai entrevues dans ce jour pâle et ténébreux qui leur sert de soleil.

Les marchands de savon à dégraisser, se rattachant à la classe des artistes honteux et méconnus, auraient dû nous servir naturellement d’entrée en matière. Ce n’est pas qu’ils ne méritent, aussi bien que d’autres, de tenir leur place au grand jour dans ce panorama de l’art démocratique, mais ils se la sont faite euxmêmes des plus humbles et des plus restreintes. En général, ils ne se livrent à leur éloquence que devant un malheureux provincial qu’ils sont parvenus à saisir par le bouton de sa redingote, et qu’ils fascinent avec leur discours débité à bout portant, tandis que des deux mains ils frottent, frottent.

frottent, jusqu’à ce qu’ils aient fait disparaître la tache... avec le drap.

Ils ont une sagacité incomparable pour découvrir les figures qui leur promettent des victimes débonnaires et résignées. J’ai vu une fois un curieux spectacle dont je veux vous raconter, en témoin fidèle, les émouvantes péripéties. C’est encore un épisode, il est vrai ; mais il se rattache aussi directement que les autres au but de mon poème. Recueillez-vous," lecteur ; la chose en vaut la peine.

Un membre de l’Institut (inscriptions et belleslettres), chauve, ventru, décoré et célèbre, passait un jour sur le quai Voltaire, absorbé dans de hautes méditations grammaticales. L’homme au savon l’avait guetté de loin et l’attendait au passage, comme l’araignée attend la mouche imprudente. Quand le savant passa à sa portée, il s’élança, lui tendant son programme d’un geste muet , mais irrésistible. Le pauvre homme s’était arrêté tout interdit, sans comprendre ; et je m’arrêtai aussi pour jouir de la scène. Il ouvrit machinalement le morceau de papier et machinalement se mit à le lire , en marmottant tout bas des paroles inintelligibles. Mais déjà l’autre avait pris possession de sa personne : son appareil était étalé sur le parapet, et il s’occupait à frotter, avec la vigueur et la conviction d’un fanatique, sa déplorable victime.

« Laissez-moi, laissez-moi, disait doucement le membre de l’Institut , qui avait enfin deviné qu’on l’exploitait; laissez-moi,» répétait-il d’une voix émue et dolente. '

Mais notre homme se gardait bien de lui obéir. Il était trop fier d'opérer, coram populo, sur un grand personnage. décoré de la Légion d’honneur.

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