‹ Ce qu'on voit dans les rue de ParisChapitre 7 sur 46 · CK 01! 0.X VOIT · texte numérisé non relu

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■ Remarquez bien, Monsieur, lui disait-il avec ect organe et ce débit qui caractérisent l’honorable corporation des marchands de savon , remarquez . bien cette tache de graisse qui s’étale- sur votre bras droit; elle est hideuse et dégoûtante : on dirait, sous votre respect, que vous vous êtes pendant un mois servi de votre manche en manière de mouchoir, et que vous l’avez ensuite trempée dans un potage pour la laver. Eh bien ! avec mon savon , je veux faire disparaître instantanément cette tache hideuse et dégoûtante, et vous rendre la place aussi nette que la prunelle de mes yeux (il était chassieux comme Horace). Les dégraisseurs, Monsieur, vous salissent et vous gâtent vos habits sous prétexte de les nettoyer ; moi , Monsieur , à l’aide de mon savon , je rends en une seconde (amère dérision ! il y avait un quart d’heure qu’il frottait à tour de bras) au drap le plus malpropre son premier lustre et son éclat primitif. Mon sai'on est aussi utile pour les robes, châles, mouchoirs, cravates, tentures et tapis. On peut également s’en servir avec avantage et économie pour se faire la barbe. »

« Laissez -moi, » répétait toujours l’infortuné membre de l'Institut d’une voix affaiblie et presque mourante.

Mais il avait affaire à forte partie, et il fallut bien s’exécuter jusqu’au bout. Enfin, l’araignée lâcha sa proie, qui s’en alla, encore tout émue, et grondant d’un air irrité entre ses dents; mais elle n’en était pas quitte à si peu de frais. L’industriel — ces hommes sont sans éducation — courut après l’académicien :

« Monsieur, Monsieur !... bourgeois , c’est dix centimes, deux sous. s

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« Coumienl , dix centimes , criait le savant , cette lois avec l’énergie du désespoir ; mais c’est une déprédation qui n’a pas de nom. Vous m’arrêtez malgré moi, vous abîmez nia redingote, et vous voulez me faire payer? Ali! mais c’est trop fort! »

11 agitait son parapluie d’un geste menaçant, comme une arme offensive.

« Je vous ai abîmé votre redingote moi ! rugit le marchand avec indignation ; peut-on dire des atrocités pareilles? Figurez-vous, ajouta-t-il en s’adressant à la foule qui commençait é s’amasser, figurezvous que Monsieur avait sur le bras droit une tache énorme, comme s’il avait versé dessus la marmite des Invalides, quoi! Un balayeur en aurait jeté sa blouse ù l’eau, ma parole d’honneur. Tout le monde est témoin que j’ai fait disparaître cette tache en un clin d’œil~ voyez plutôt si elle y est encore. Je suis connu dans tout Paris pour un honnête homme, moi. Je demande h la société si ce n’est pas une indignité qu’un richard comme Monsieur veuille enlever le pain de la bouche à un pauvre père de famille qui s’est échigné à le décrasser. Un homme décoré , faire des cérémonies pour deux sous ! Vous devriez être honteux ! Achetez-moi plutôt une tablette ; c’est cinquante centimes : vous ne vous en repentirez pas. «

Le membre de l'Institut, éperdu, épouvanté des regards hostiles que la foule braquait déjà sur lui , craignit de faire une émeute ; il se hâta d’acheter une tablette, et l’araignée revint quêter une autre mouche au passage.

Admirable matière à mettre en vers latins !

Avez-vous jamais écouté les marchands d’encre indélébile, et de pAte donnant aux rasoirs un tran-

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chant fin , doux et durable ? Les avez-vous entendus débitant leurs discours avec une volubilité sans égale, les yeux baissés , tout eu travaillant pour vous donner la preuve de ce qu’ils'avancent? Parfois ils n’ont pour auditoire qu’un compère qui feint d’acheter avec la frénésie de l’admiration ; le plus souvent ils n’ont personne ; mais ils ne s’arrêtent pas pour si peu, et ils attendent patiemment la Fortune, cette déesse ailée pour tant d’autres et boiteuse pour * eux. Quand c’est fini, ils recommencent.

11 y en a parmi ces industriels qui , pour vendre des chaînes de sûreté, entament tout un roman des mieux troussés qui ferait tomber M. d’Arlincourl en extase, ou plutôt un vrai poème, où ils parlent de dames de comptoir au sourire oriental , d’odalisques à l’œil noir , de bazars splendides comme ceux de Hagdad , la ville des merveilles. Puis tout ù coup, au moment où l’on s’y attend le moins , et où chacun est en train de s’enivrer de poésie et de rire en bienheureux badaud , les traîtres retombent brusquement à leur cbaine par une scélérate de transition qu’on n’avait pas prévue, et tout le inonde s’esquive.

Je ne sais quel est l’artiste inconnu qui compose toutes ces harangues dont l’allure et le style ont de terribles airs de parenté entre eux tous. Ce doit être quelque illustre Gaudissard réduit par des malheurs ù rédiger au plus juste prix d’éloquents prospectus pour des commerçants peu lettrés, ou même quelque ancien prix d’honneur du grand concours, — tant c’est académique , élégant , soigné , périodique , tiré à quatre épingles, avec des épithètes habilement distribuées, des participes jetés en avant, et des verbe» qui font image.

Il n’est personne qui n’ait souvent rencontré un

DANS LES Kl! ES DE PARIS.

marchand de pommade à faire pousser les cheveux, debout près de sa bannière où sont pointes trois tètes, dont l’état chevelu symbolise par sa progression l’efficacité de son merveilleux spécifique. Celuilà ne s’épuise point la poitrine : comme Fontcnelle , il aurait la main pleine de vérités, qu’il jie l’ouvrirait qu’à ses heures. Nonchalant et bon garçon , il se contente presque toujours de causer familièrement avec ceux qui l’entourent. .Mais aux grands jours, quand il a un auditoire digne de lui , alors, sans s’émouvoir, la face souriante et l’œil doucement allumé , il commence un discours aux formes tranquilles et rebondies , composition charmante , fleurie, soigneusement peignée, où il y a des mots, des traits, des phrases travaillées à loisir, dont les ailes se balancent avec grâce et les antithèses se répondent avec symétrie. J’ai eu la bonne fortune de l’entendre une fois; sa péroraison surtout me frappa :

u J’ai dit , Messieurs , grasseya-t-il en ôtant sa casquette pour incliner sa tôle canonicale de la façon la plus distinguée; je ne cause jamais davantage. Je ne suis pas fâché d’avoir fini, parce qu'un plus long discours m’aurait lassé et qu’on a bien assez de ses fatigues nécessaires ici-bas, sans en aller chercher d’inutiles. Que ceux qui ne m’ont pas entendu jettent les yeux sur ma chevelure; c’est le plus éloquent discours que je puisse leur faire. S’il ne suffit pas à les convaincre, mes paroles seraient parfaitement inutiles. »

Et il se tourna avec aisance pour montrer à l’auditoire les cheveux les plus longs qui se soient vus sur une tète d’homme, depuis que Dalila coupa ceux de Samson.

Je ne te passerai pas non plus sous silence, non

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indictüâ abibii) pauvre homme rabougri, contrefait, presque bossu , que j’ai entendu récitant avec chaleur des tirades de Victor, ou l’Enfant de la forêt! Sa voix était aigre et chevrotante; son ton faux et criard ; son geste ridicule. 11 avait choisi justement le plus affreux passage peut-être de cet affreux livre écrit dans ce style de portière prétentieuse qui , parmi les écrivains n’appartient qu’à M. Ducray-Duminil, — et il émaillait chaque mot de cuirs qui n’appartenaient qu’à lui. Chacun était violemment tenté de rire, et il y avait bien de quoi. Figurez-vous donc Quasimodo se posant en trouvère pour célébrer la châtelaine et son doux merci d’amour. Mais il y avait tant de bonne foi dons cet homme; il croyait si fermement à cette prose qu’après tout ont admirée nos pères; il était si loin de supposer qu’on ne l’admirât plus aujourd’hui comme nu temj>s où toutes les femmes sensibles du quartier s'assemblaient chaque soir, peut-être chez sa mère, pour écouler avec larmes celte émouvante lecture; il y avait, à tout prendre, quelque chose de si pieux et de si chevaleresque dans ce culte qui se complaisait à rester en arrière avec l’objet de scs souvenirs et de ses adorations d’autrefois, que la raillerie expirait sur les lèvres.

Pour moi, je lui sus gré de ses instincts d’artiste, et je préférai cet homme qui comprenait la littérature à sa façon, il est vrai, mais qui l'aimait et la cultivait du moins, aux vulgaires chanteurs de gaudrioles facétieuses et de joyeuselés burlesques.

Ce nouveau genre d’exercices, qui tend à transporter les écoles de déclamation dans la rue , semble se multiplier sensiblement depuis peu. C’est un pas de plus que l’art populaire fait en avant. Ainsi, je me souviens d’avoir récemment entendu deux hommes.

dont l'un débitait, suivant les grandes traditions classiques, les fameux vers de Lusignan dans Zaïre ; l’autre, un romantique, gûlé sans doute par la lecture dangereuse, des auteurs modernes , récitait avec une furia franccse le chant guerrier des soldats du roi chevelu dans les Martyrs. 11 portait une barbe fort pointue, hérissant un menton inquiet et des plus mobiles. Chaque fois qu’il disait le refrain : « Pharamond, Pliaramond, nous avons combattu avec l’épée !» sur ce menton, agité de mouvements belliqueux et de convulsions frénétiques, sa barbe, qu’on eût dite animée, dressait et rabaissait tour à tour sa fantastique silhouette, comme la framéc redoutable du monarque franc.

11 en est de plus hardis ou de plus lettrés qui déclament des morceaux composés par eux -mêmes. L’an dernier, dans un café, j’en ai rencontré un qui travaillait son style à l’instar de celui des lacas, par M. de .Mar mon tel. Le poème composé par ccl homme était un combat de taureaux. L’ambitieux n’avait pas craint de s’attaquer d’abord à un morceau capital. Le combattant, jeune et beau comme un chevalier errant, était animé par l’amour secret d’une princesse dont il portait les couleurs et dont la présence l’encourageait à faire des prodiges. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il tuait le taureau le plus galamment du monde, et que la princesse, en jeune personne bien élevée, ne manquait pas de s’évanouir d’émotion. Alors le preux chevalier, emporté par son amour, adressait à la princesse, sous prétexte de monologue , un fort beau discours qu’elle devait bien regretter de ne pas entendre. Le roi, un brave homme sans préjugés, mettait sa main pâle et froide dans celle de l'heureux toréador, ivre d’extase. En

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qu’ils n’ont pas ou son courage. Eh! ne faut-il pas plus <le courage, en effet, pour venir pérorer dans la rue, monté sur un tabouret, que pour aller mourir à l'hôpital? Il est si facile de mourir à l'hôpital ! — 11 supplie ses auditeurs de vouloir bien l’entendre ; il les conjure de lui pardonner s’il ne les amuse pas. Hélas ! il n’a pas de plaisanteries grossières à sa disposition ; il ignore l’art de retenir la foule en la faisant rire ; il n’a nullement l'habitude du cruel métier auquel le réduit la nécessité : il faut passer quelque chose à sa timidité et à son inexpérience. Tout ce qu’il demande, c’est qu’on l’aide à mettre à profit un peu d’éducation qu’il a reçue des hommes et un peu d’intelligence qu’il a reçue de Dieu.

Ce speech charmant et ingénieux est entrecoupé, à propos, de soupirs contenus, de pauses pathétiques, de moments d’émotion, de tremblements dans la voix, de rougeurs subites , et même de larmes naissantes et mal comprimées. Tout cela est pour arriver à vendre une toute petite brochure , intitulée : les Mémoires d’un spahis, laquelle, en vérité, ne vaut pas le diable, ni même les trois sous qu’elle coûté. Mais il n’est guère possible d’avoir plus d’adresse et de mieux posséder l’art d’intéresser et d’apprivoiser le bourgeois, celle bêle farouche qui veille sur sa bourse comme le dragon de la fable sur les pommes d’or du jardin des Hespérides. Cet infortuné jeune homme doit surtout fortement remuer les entrailles des personnes sensibles et vertueuses qui aiment à voir lever l’aurore , des bonnes mères de famille, des lectrices de romans, des portières sentimentales , des jeunes filles récemment sorties de pension et des provinciaux tout frais débarqués dans la Bahylone moderne.

La dernière fois que je l’ai entendu, il m’a ému

moi-uiènic. J’avais commence par sourire avec les esprils forts, pour montrer au publie que j’étais une tète solide et qu’on ne m’attrapait point ainsi ; à la fin, malgré moi, je ne souriais plus, et j’en étais à me demander si je n’avais devant les yeux qu’un comédien, ou bien un homme réellement sinaère et convaincu, qui avait compris la grandeur et l’originalité de celle lutte de l’intelligence contre la misère. I,o malheur est qu’on se défie de ses propres entraînements et qu’on a peur d’étre dupe.

Voilà un des représentants de ce que j’appelle le charlatanisme mélancolique

1 Ccci paraissait en 185-i dans la lierue de Paris. Quctqnci jonrs après, M. Ch. Pradier m’écrivait ta lettre suivante, en m'en» voyant son Cri du poète au. dix-neuvième siècle :

• Monsieur ,

> Avant-hier seulement X. me prévenait que la Itevuc de Paris venait de publier votre longue et spirituelle étude sur les artistes nomades , et que vous aves eu la bonté d'y parler favorablement de moi; j'ai donc lu , et viens vous dire merci.

i Charles Pradier n’avait trouvé jusqu'à présent que des railleurs stupides, qu’il voyait s'ébattre lourdement sur son compte. Il est heureux d’avoir enfin heurté sur sa route un homme d'esprit dont le cœur s’est ému , et qui n'a pu, malgré son style enjoué, dissimuler adroitement son émotion. Voyez plutôt , Monsieur, ces quelques lignes que vous aves écrites (numéro du l« r octobre), et que je copie textuellement :

• A la fin , malgré moi , etc. Le malheur est qu’on se défie de » ses propres entraînements et qu’on a peur d'être dupe. »

» Voilà une bien grande et bien triste vérité , Monsieur ; c'est elle qui m’a toujours laissé dans l'ombre; c'est elle qui m’a fait soupçonner par vous comme par tous. Sans elle, vous seriez venu à moi, et j'aurais pu vous dire .... Je vous aurais raconté tout cela, et bien d'autres choses encore que je vous dirai, si vous voulez, en m'honorant d'une réponse, m’accorder une entrevue. Sans cette cruelle vérité, vous auriez été complètement éclairé sur le compte de Pradier, le charlatan mélancolique , et vous cus-

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Enfin , il y a le charlatan-charlatan , si l’on veut bien me pardonner ce singulier rapprochement de mots. Vous auriez compris ce que je veux dire, si vous aviez entendu ce débitant de graine aux vers qui commençait ainsi : « Salut, beau ciel, qui... Salut, soleil... Salut, air pur, etc. » et qui, après vingt-cinq minutes de ce style, arrivait, sans se déconcerter, à son petit commerce; ou bien ce vieillard qui tirait si admirablement parti de sa physionomie patriarcale et vénérable, pour écouler plus vite sa marchandise.

« .Messieurs, disait-il avec onction, voyez mes cheveux blancs ! Un vieillard comme moi ne voudrait pas vous tromper. Ce n’est pas pour quelques misérables sous que j'irais souiller la fin d’une longue et hono-

sie* encore probablement modifié votre article, déjà si bienveillant pour lui.

• Toutefois, Monsieur, Charles Pradier vous remercie, et, comme preuve de sa gratitude , il a l’honneur de vous offrir les quelques vers de ce jeune homme inconnu, vers que vous ave* eu l'indulgence de trouver si beaux , et que vous regrette* de ne pas savoir. Hclas! comme tant de choses en ce monde, cela a besoin d'être vu de loin et ne résiste pas à l'analyse. Si cependant , après les avoir lus, vous croyc* que l’article du l* r octobre ait besoin d’un complément, vous pourre* prendre celui du 15 (même mois) pour le compléter, en adaptant comme trait d'union entre l'un et l'autre ce Cri du poète au dix-neuvicme siècle , cri de douleur que jetait dans une mansarde , avant d'oser aller d'abord dans les restaurants , puis sur les places publiques , ce pauvre mendiant littéraire qui vous demande encore, non plus du pain, mais, chose plus précieuse pour lui , un rayon de votre soleiL

• Daignez agréer, etc.

• Ch. Pnamgn. •

M. Ch. Pradier vint me voir quelques jours après avec une lettre d'introduction d’un de nos journalistes les plus connus. Je l’ai revu plusieurs fois depuis , et mon opinion B'est nécessairement modifiée sur son compte. Si je laisse ce passage tel qu'il était d’abord, c’est comme impression première.

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rable carrière, — que j’irqis mentir à la face du ciel, au moment où j’ai déjà un pied dans la tombe, et où je vais comparaître devant Dieu. »

Veuillez me suivre à douze ans en arrière, dans ma bourgade natale. C’est un dimanche. On sort de la grand’mcsse. A peine Ips premières personnes, les ménagères ayant hâte d’aller soigner le pot-au-feu, ont-elles mis le pied hors de l’église, qu’un grand éclat de tambours et de trompettes retentit sur la place. Le peuple se rue en avant. Chaque porte de l’église se change en un vomiloirc où la foule, haletante d'émotion et béante de curiosité, s’écrase pour passer plus vite. Les enfants de chœur ( qiuequc misçrrima vidi , et quorum pars maqnafui! ) arrachent leurs surplis et s’enfuient pêle-mêle, malgré les exclamations du curé et l’indignation du vicaire. On en vil même un, — souvcnir'qui réjouit encore aujourd’hui la population tout entière, — apparaître sur la place, tout effaré d’aise, avec sa soutancllc rouge que, dans son empressement, il n’avait pas pris le temps de dépouiller. Le suisse lui-même, in/andum! perdant la tête dans ce cataclysme , oublia pour la première fois sa canne à la sacristie et suivit le torrent des profanes sans avoir déposé son costume officiel , coupable négligence que le curé lui reprocha amèrement, et qu’il déplora lui-même avec humilité jusqu’à la fin de scs jours.

Alors un beau spectacle s’offrit à notre vue. Ln homme, dans la fleur de l’âge, se tenait debout, majestueux comme l’Apollon du Belvédère, sur le devant d’une voiture splendide , attelée de deux chevaux bruns, — la figure bouffie, la tête en arrière et le ventre en avant ; il sonnait du clairon comme un dieu marin, tandis qu’à scs côtés deux compagnons

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battaient avec frénésie, l’un <lu tambour, l’autre de la grosse caisse et des cymbales. C’est déjà un grand art de savoir choisir avec tant de tact le moment propice. Aussi ne lui manquait-il personne, sinon le curé, le vicaire et la servante du presbytère; encore remarqua-t-on que le vicaire, feignant de plisser son surplis, était posté près d’une fenêtre de la sacristie, d’où son regard pouvait’ plonger sur la place, à travers les rideaux mal fermés , et que la servante , pestant sans doute contre la réserve importune que lui imposait sa profession, avait le visage avidement collé aux carreaux de la cuisine.

Quand l'homme vit les douze cents indigènes, petits et grands , accumulés à ses pieds , il fit un signe de la main droite ; la musique se tut, et un frémissement d’attente courut dans toute la foule. L’orateur se moucha lentement ; le silence était profond :

« Mes amis, s’écria-t-il en fausset (à Paris, il aurait dit : Messieurs) , vous venez d’adorer Dieu dans son temple ; c’est bien , c’est très bien , et je vous en loue du plus profond de mon âme. Chrétiens (il n’ajouta pas : Mes frères ; c’est dommage ! ) , vous avez fait votre devoir, et l’homme qui fait son devoir est grand. »

Comment diable , pensais-je., car je ne manquais pas de bon sens , tout enfant de chœur que j’étais ; comment diable va-t-il faire pour venir à bon port au fait de son onguent ? — 11 y vint pourtant, et voici comme :

u. Eh bien ! continua-t-il au milieu de l’attention puissamment surexcitée par ce pompeux exordc, — en présence de ce temple saint, devant cet auditoire purifié par l’auguste sacrifice auquel il vient d’assister (j’éprouve le besoin de déclarer ici que ces paroles

. . , — Qieifeedby GpOgle

sont parfaitement historiques : douze cents personnes les ont entendues comme moi), devant ce Dieu de vérité qui m’écoule, je puis lever la main sans crainte et jurer sur mon honneur et ma conscience de chrétien que mon onguent, » etc., — le reste comme dans la chanson.

O mènes de Despréaux, vous dûtes tressaillir de joie à celle magnifique transition !

Cet homme était un charlatan-charlatan qui s’était trempé dans la rhétorique , comme Achille dans le Slyx, pour se rendre invulnérable.

Ce n’est lû que le menu fretin. Il faut voir les héros, les chefs de file, ceux qui ne parlent au public que montés sur un piédestal de renom et couronnés d’une auréole de succès. Vous n’avez pas été sans vous croiser quelquefois avec la voilure de Duchesnc, le grand Duchesnc, premier dentiste de h’ rance et de Navarre. Depuis quelque temps Duchesnc père s’est retiré dans sa gloire ; il a légué à son enfant un fardeau qne celui-ci porte sans plier, Duchesnc fils rentrait jadis dans la classe des charlatans passionnés ; sa parole était un foyer toujours incandescent, cl tandis que sa main droite gesticulait avec force, sa main gauche était occupée sans cesse à essuyer son front ruisselant et ses joues cramoisies. 11 semait ses harangues de comparaisons, d'apostrophes, d’images de toutes sortes, d’hyperboles surtout, la ligure favorite des arracheurs de dents. On y sentait la fougue généreuse de la jeunesse, cet ége où le sang court comme un punch enflammé dans les veines. — Avec quelle conviction profonde, avec quel cri de la conscience et quelle douloureuse sollicitude il suppliait ses auditeurs de bien soigner la toilette (le leurs dents, s’ils ne voulaient se ménager d’éternels regrets ! De

quel air noble et majestueux, qui désarmait la raillerie vulgaire, il montrait au public sa mâchoire étincelante et rangée en bon ordre comme une compagnie de recrues d’élite aux uniformes bien astiqués ! Il eût fallu avoir un cœur de marbre ou une bourse de poêle pour ne pas se laisser séduire par celte allocution chaleureuse et vraiment pathétique. Depuis, l'habitude a un peu tempéré cette ardeur première, et la source coule avec autant de force, mais avec moins de fracas.

C’est de lui ce mot charmant digne d’étre transmis à la postérité , sur le bronze ou le marbre :

« Messieurs , d’autres vous arrachent les dents ; moi je ne les arrache pas, je les cueille. »

N’oublions pas l’illustre Miette, dont la célébrité est aujourd’hui presque européenne. Comme Duchesne, Miette a légué l’héritage de sa gloire à son fds. Duchesne et Miette suivent tous deux à peu près la meme carrière : ce sont les médecins de la mâchoire humaine ; mais Duchesne cueille les dents , tandis que Miette ne fait que nettoyer la boche et le râtelier. Du reste, ils ont chacun leur spécialité d’éloquence comme d’opération.

Je devrais parler tout au long de Lartaud , le chirurgien-pédicure de l'empereur de Maroc. Lartaud est facile à reconnaître : c’est une figure large et ouverte, coiffée d’une calotte que recouvrent des couronnes de médailles blanches. Son habit porte de môme des cœurs et des christs brodés en blanc sur la poitrine, et tous ses doigts sont surchargés de hagues. Lartaud est l’ami des ouvriers , avec qui il cause toujours longuement, comme un simple mortel, avant et après ses séances. Aussi, à peine est-il monté sur le devant de sa voiture attelée de deux chevaux aux

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longs panaches, qu’un grand cercle se trouve déjà formé autour de lui.

Alors, l’illustre chirurgien-pédicure ouvre une hoîlc, en tire des bras, des jambes, des os de tous les membres humains; il les manie, les l'ait jouer, les plie • en tous sens, les applique contre les parties correspondantes de son propre corps, accompagnant celte pantomime de gestes majestueux, mais inintelligibles, et sans mot dire, de manière à faire croire h ceux qui ne le connaissent pas que c’est un charlatan muet. Puis, il lire de la même boite de petits cadres sales dans lesquels sont renfermés des certificats en sa faveur de l’archevêque de Lyon, de notre saint-père le pape, de plusieurs généraux, de l’empereur de Maroc , etc. ; il les entasse tout le long de ses bras étendus , et baise frénétiquement chaque signature.

Ensuite, il commence tout à coup son pallas d’une voix sourde et vibrante à la fois; il raconte que ces jambes, qu’il lient à la main, sont celles d’une vivandière qu’il a emportée du champ de bataille par son courage, et il entame sur les vertus de son précieux baume un panégyrique passionné et démesurément long, où on n’entend que ces mots revenant ù inter-

valles périodiques :

u Le champ d’honneur. . . Mon beau soleil d’Afrique ! Il n’y a qu’un Dieu et qu’un soleil , mes braves amis, comme il n’y a qu’un précieux baume! — Mon précieux remède couvert de gloire dans les bivouacs , au milieu des montagnes ! — Mes chers camarades , mes bons ouvriers,., je suis votre ami, moi !... »

C’est là le fond de son discours, comme goddam est le fond de la langue anglaise.

Mais ce qui fait l’originalité de Lartaud, c’est qu’il est le type du charlatan dévot. Il prêche plutôt qu’il

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ne harangue : son discours est un prône, et il le débite avec une onction qui touche. 11 exhorte ses camarades les ouvriers à honorer leur Créateur et à s’acquitter de leurs devoirs religieux; il porte avec transport à scs lèvres, les médailles et les crucifix suspendus à son cou , par-dessus son habit ; il fait même le signe de la croix, et tout cela avec une bonne foi, un entrainement tels, que jamais je n’ai surpris le moindre sourire d’ironie sur le visage de ceux qui le regardaient. C’est surtout quand il ne vend pas que sa dévotion redouble, et que les baisers qu’il prodigue à ses médailles et à scs certificats ne connaissent plus de bornes.

Mais place à Mcngin , place à l’homme près de qui tous ses confrères ne sont que des polissons, dignes tout au plus de jouer de la clarinette devant lui. Qui n’a pas vu , qui n’a pas entendu Mengin , n’a rien vu, ni rien entendu. Contemplez-le , promenant sur la foule , du haut de sa tribune , un regard chargé d’ombre, tranquille et fier dans sa force ^calme et presque dédaigneux dans le sentiment intime de sa supériorité, commandant par sa contenance, mieux que par son costume, la respectueuse attention de tous. Derrière lui, juché à une hauteur prodigieuse et coiffe d’un plumet extravagant, un être humain, d’une physionomie étonnante, joue à tour de bras de l’orgue de Barbarie, comme s'il s’agissait d’un vulgaire débitant de spécifique odontalgiquc.

Cependant voilà que l’auditoire s’amasse autour du carrosse luxueux et du cheval qui piaffe et parade, lier du maître à qui il appartient. Tous les yeux sont levés, toutes les bouches ouvertes. Alors Mengin déploie solennellement un grand registre où sont étalées les caricatures les plus divertissantes ; il en

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tourne lentement les feuillets devant la foule radieuse; puis il agite une sonnette : l’orgue se lait, et le silence s’établit, si complet et si profond, qu’on dirait que les yeux et les bouches de tout ii l’heure se sont changés en oreilles. On se prépare, avec le recueillement qui sied , à entendre ces variations sur un air connu , débitées avec cet organe et ces gestes que tout le monde sait par cœur; mais point! Voilà que l’orateur prend une pose mélée d’orgueil sans emphase et de douleur sans abattement; il donne à scs traits l’expression que devaient avoir ceux de Jouas quand il prêchait la pénitence aux habitants de la pécheresse Ninive. Ses yeux se ferment à demi, il remue la tête avec résignation, et commence d’une voix pénétrée un discours digne d’être transmis à la postérité la plus lointaine.

Mais , hélas ! ce qu’on ne pourra jamais reproduire, c’est ce débit presque merveilleux, cette admirable mélopée dans laquelle il y a autant de génie que dans la harangue elle-même, cette lenteur majestueuse et sûre de son effet , ces longues pauses savamment calculées, que je suis réduit à remplacer par des tirets, enfin tout cet art plastique échappant par sa vie et sa variété à l’analyse comme à la peinture, et qu’il ne faut pas essayer de rendre dans notre langage si lent, si monotone et si décbloré.

u Messieurs, dit Mengin, vous n’avez probablement pas été sans entendre parler de moi jusqu’à ce jour. Les journaux vous ont dit mon nom (c’est vrai !), et vous m’avez déjà rencontré sans doute sur les places publiques. N’importe, messieurs; écoutez-moi encore. On ne peut trop écouter l’homme qui apporte avec lui de bonnes paroles et d’utiles présents. Kt j’ai cette prétenlion-là , — moi, — messieurs... Je^ suis

Mengin, — le marchand de crayons! (Il faut voir comme cette phrase est jette triomphalement en forme de preuve sans réplique! comme elle est scandée avec adresse, accentuée d’un ton significatif, et quelle pause superbe après ce grand nom de Mengin!)

Messieurs, — chacun a son dada qu’il caresse; l’un

— rêve la croix d’honneur; l’aulre — court après la fortune; un troisième — a l’ambition de porter des galons dorés sur toutes les coutures ( profonde et amère ironie!). Moi, te qui m’occupe, ce qui prend ma vie entière, mon dada , si vous voulez, ce sont mes crayons ; mon rêve et mon ambition , c’est <lc faire connaître mes crayons à tout le monde ; ma gloriole, c’est de vous vendre des crayons meilleurs que tous ceux qu’on vous a vendus jusqu’à ce jour. Si vous en doutez , je ne demande pas mieux — que d’en venir à l’épreuve; je ne demande pas mieux — que de descendre immédiatement dans la lice. Vous avez certainement sur vous — un de vos crayons ordinaires. Eh bien ! messieurs, voyons , — c’est à l’œuvre qu’on connaît l’artisan. Je n’ai pas peur, n’cst-ce pas? et il faut — que je sois bien sûr de la victoire pour parler avec tant d’assurance. Ah! messieurs,

— c’est que je ne m’aventure pas au hasard; c’est que je parle en toute connaissance de cause. Voilà dix ans — que je vends des crayons , et depuis dix ans — j’ai rencontré bien des concurrents, — mais pas un rival. Mon crayon, messieurs, c’est l’encre mise en bâton! — Le printemps a scs roses, — le soleil a ses rayons , — et Mengin a scs crayons. — C’est ma découverte, à moi! — et il me semble que l’homme qui consacre son génie (Le terme y est. Pourquoi pas? Mengin ne hait pas le mol propre!) à faire des découvertes utiles à l’humanité, celui-là

— mérite l'estime et la reconnaissance du monde entier. Mais voulez-vous que je vous dise ce que j’ai contre moi? — J’ai contre moi* — l'envie, — qui heureusement n’a jamais pu arrêter un grand succès; j’ai contre moi — (Je voudrais que vous pussiez entendre ce moi, comme il emplit sa bouche toutes les fois qu'il revient, et il revient souvent!) la médiocrité et l’impuissance, — toujours unies pour combattre le mérite. Voilà ce que j’ai contre moi! Mais j’ai pour moi — les hommes intelligents et éclairés ; j’ai pour moi — le public, qui me connaît et qui sait à quoi s’en tenir sur mon compte. Maintenant, messieurs, on ne pèut plus parler de Mengin

— sans parler de bons crayons , — et on ne peut plus parler de bons crayons — sans parler de Mengin. Tous les jours je reçois des lettres de nos directeurs de collèges , — de nos chefs de grandes institutions , — des hommes les plus haut placés dans la société, dans les beaux-arts et dans les belleslettres , — qui m’écrivent — pour me remercier — et pour rendre pleinement justice à mes crayons. ( Hélas! il reste toujours un petit coin du charlatan vulgaire; c’est le bout d'oreille de l’âne passant sous la peau du lion!) Je rencontre quelquefois dans la rue des hommes, — marques à la poitrine du signe de l’honneur , — qui viennent me serrer la main en me disant : « C’est vous qui êtes Mengin? — Mon- » sieur , — vous êtes un honnête homme , — un » bon citoyen : — j’ai acheté de vos crayons ; — » ils marquaient dix fois mieux et ils m’ont duré » dix fois plus longtemps que les autres. » Certes , messieurs, — cela fait plaisir à entendre, — et ces paroles-là peuvent bien me consoler des criaillerios des sots et des jaloux. »

CE QIJ’ON VOIT

Parenthèse. Ce mot de Mengin , je ne sais pourquoi, m’en rappelle un autre, prononcé jadis en province, mais digne d’être prononcé à Paris. Un arracheur de dents, emporté par la fougue de l’éloquence, voguait en plein lyrisme. Des incrédules riaient dans l’auditoire. L c praticien indigné s’interrompt :

« Messieurs, s’écrie— t— il d’une voix foudroyante, j’en vois qui ricanent là-bas ; cela ne m’étonne nullement. Il faut vingt ans pour faire un habile médecin comme moi, capable de guérir les affections les plus incurables; mais il ne faut qu’une seconde pour faire un imbécile , toujours prêt à rire de ce qu’il ne comprend pas. »

Nos hommes , terrifiés par cette apostrophe , ne firent semblant de rien et s’esquivèrent un moment après, tout penauds.

A cet endroit de son discours , Mengin s’arrête. Il prêle l’oreille et feint d’entendre à droite ou à gauche quelque réflexion saugrenue qui lui donne l’occasion de faire une triomphante réplique. Comme Démosthène et tous les grands orateurs, Mengin aime à prendre son auditoire à partie, à le mettre en scène pour dramatiser ses paroles-.

« Tout à l’heure , dit-il , j'entendais un de mes auditeurs , — un vieux — de ce côté , — murmurer tout bas à son voisin : Mais , — cet homme-là n’est pas Français ! — Avec indignation. — Pas Français? Oh ! — Il parait réfléchir avec une grande contention d’esprit. — Ah! oui, je comprends... ce costume, n’esl-cc pas?... celte marmite sur le front, cette casaque d’arlequin sur le dos ! « — // iiausse les épaules et secoue doucement la tête d’un air ch douloureuse pitié. — « Ditcs-moi, c’est donc bien vrai ,

DUS LES Kl ES DE I> A IMS.

Kl

messieurs, que j'ai l’air d’un paillasse, d’un de ces hommes qui sc déguisent en Turcs au carnaval pour faire courir les poliss<ffis des rues? Eh bien! savez-vous pourquoi cette mascarade? Je vais vous le dire , — moi , — messieurs. — Un jour, — ali ! je m’en souviendrai longtemps! (Ici, rien n’égale l’accent de mélancolique résignation de l’orateur. 11 y a tout un volume d’élégie dans cet Ah! je ni en souviendrai longtemps ! ) j’étais, comme aujourd’hui, sur une place publique , — vendant des crayons comme aujourd’hui, — vêtu comme vous, messieurs, — portant un habit — pareil à celui-ci , un gilet — semblable à celui-là. (Excellente occasion pour soulever sa souqucnillc et montrer à la foule un habit fort beau , ma foi , sous lequel sc dessine un gilet fasliionable , orné de riches breloques ; cela fait toujours bon effet ! ) A quelques pas devant moi était venu sc placer un grimacier ; — oui , messieurs , — un grimacier, — un misérable polichinelle avec ses deux bosses, un de ces baladins de carrefours, dont le métier est de faire rire les niais et les badauds. La foule s'amassait autour de lui , — et les quelques personnes que j’étais parvenu à rassembler me quittèrent bientôt pour s’y joindre. Mon baladin triomphait. Je restais là, — seul , — découragé; et quand un brave homme, — qui m’apercevait en détournant la tôle, demandait àr son voisin qui j’étais : Ça ! — lui répondait-il , oh ! ce n’est rien , c’est un homme comme un autre ! ( Quel mot d’une profondeur effrayante ! Vous en doutez-vous , ô Mengin ? ) l)e ce jour , messieurs , je me dis que puisqu’il fallait s’habiller en polichinelle pour attirer la foule, — je m’habillerais en polichinelle. Et vous voyez bien , messieurs , que j’ai eu raison , car vous voilà tous autour de moi , — vous

82 CK QI OX VOIT

qui auriez passé sans vous arrêter si j’avais été mis comme tout le monde. Vous accourez aussitôt que je parais; — quand je parte, vous m’écoutez attentivement {et on l’écoule), et vous ne partirez pas d’ici avant que j’aie fini. » (El personne ne s’en va. Voilà ce qui s’appelle connaître le cœur humain ! )

« J’en entendais aussi un autre qui disait : Bah! c’est un charlatan. — Charlatan , messieurs , oh ! mon Dieu , je n’en suis pas sur les termes. Dites-moi d’abord ce que vous entendez par charlatan , — et je vous dirai si je suis un charlatan. — Ce ne sont pas les mots qui font les choses, — et nous sommes trop grands pour nous payer de cette monnaie-là. Aussi bien, messieurs, il y a longtemps que je suis blasé là-dessus, allez ! Dans les premiers jours, — je l’avoue, — quand je m'entendais nommer charlatan, cela me faisait quelque chose ; ce mot me serrait le cœur. Pauvre sol!... J'étais si jeune, — si neuf!... Mais maintenant!... Maintenant, messieurs, tenez, — si cela peut vous faire plaisir, appelez -moi charlatan sur tous les, tons , — j’y consens volontiers ; n’ayez pas peur de me blesser; non, messieurs. — Voyez, est-ce que je rougis? — est-ce que je baisse les yeux? — est-ce que j’ai peur de me présenter à vous la tête haute? — Je suis charlatan , — c’est vrai ,

— mais je suis honnête homme. Je suis charlatan ,

— mais j’ai du cœur et de la conscience. Je suis

charlatan , — mais je dis la vérité , et j’ai droit qu’on croie à mes paroles. Je suis charlatan, — mais je vends de bons crayons!!! (Où ce diable d’homme a-t-il fait sa rhétorique?) .

n Ainsi donc, — charlatan, — soit, c’est arrangé! c’est convenu! Me voilà bien et dûment convaincu d’être un charlatan. Appelez-moi charlatan : — per-

sonne ne vous démentira , — pas même moi ! Mais ne dites pas que mes crayons sont mauvais ; car alors je vous démentirais , — et votée voisin avec moi , — et le journal avec votre voisin, — et tout Paris avec le journal!

n Et puis, messieurs, croyez-vous donc que tous les charlatans soient sur la place publique? Vous seriez bien naïfs, si vous le pensiez. Franchement, — qui est-ce qui n’est pas un peu charlatan ici-bas? Ce sont ceux-là mêmes qui s’en défendent le plus qui le sont davantage. La dévote qui se croit vertueuse parce qu’elle médit des vices de son prochain , — charlatan ! — La grisette qui parle de son amour, — charlatan ! — Le boursier qui vante son désintéressement, — charlatan! — L’avocat qui prône sa discrétion, — charlatan! — Le marchand qui jure sur sa conscience , — charlatan ! — Le médecin qui veut qu’on croie à ses cures, — charlatan, charlatan! Tout est charlatan! — Le monde entier n’est qu’une réunion de charlatans — qui tâchent de faire plus de bruit les uns que les autres I (O Mengin , Mcngin , impitoyable observateur, par pitié laissez -nous au moins quelques-unes de nos idoles !)

» D’ailleurs, messieurs, poursuit l’éloquent orateur, examinez bien , et vous verrez que chaque état a son bon et son mauvais côté. L’enfant — on lui donne du sucre, mais on lui donne le fouet. Le soldat — ■ a de l’honneur sans argent, et l’usurier — de l’argent sans honneur. Eh bien ! moi, messieurs, j’ai été plus heureux, et j’ai amassé à la fois — de l’honneur — et de l’argent. II faut donc être philosophe , et accepter avec résignation les inconvénients d’un état — dont je recueille les profits. »

Le joueur d’orgue lui-iuêmc écoute avec religion ce

Hi

CE Qtl’OX VOIT

discours débile devant lui pour la dix-millième fois, mais avec des variantes de génie, car Mengin sait parfaitement que la variété dans l'imité, c’est le but suprême et l’essence de l’art. Cet esclave rit môme de temps en temps aux bons mots de son maître , pour faire croire qu’il les comprend.

.Mengin a aussi une manière à lui , tout à fait originale, d’exciter son public à acheter sa marchandise. Après avoir frappé à grands coups de maillet sur un de ses crayons, et lui avoir fait briser des planches :

« Messieurs, s’écrie-t-il, il n’y a point de vérité — contre la vérité (Mengin est sentencieux comme le chreur des tragédies antiques). Ah! je sais bien — qu’on a parfaitement raison de se délier de toutes les belles paroles i — débitées sur les places publiques par des charlatans — comme moi : — mais , messieurs , ce ne sont pas seulement des paroles que je vous offre, ce sont des actes. — Toutefois, si vous n’èles pas encore suffisamment convaincus, — n’achetez pas : — rien ne vous presse; — -vous n’êtes jamais i obligés d’acheter. Prenez vos précautions, consultez vos voisins, essayez, réfléchissez à loisir; ne venez à moi — que lorsque vous serez certains que je ne vous trompe pas. n

11 va sans dire que tout le monde s’empresse d’acheter immédiatement. Comme ce gaillard connaît le cœur humain! j’en reviens toujours lé.

Xe serait-ce pas Mengin qui, jadis, dans une bourgade , voulant prouver à ses auditeurs qu’il ne vendait jamais de erayons un à un , mais par milliers à la fois, et que c’était pour lui un acte de philanthropie plutôt que de spéculation, prit tous les sous qu’il venait de recevoir et les jeta sur la place, à la grande

jubilation des gamins qui leur coururent sus? Le coup était risqué, il réussit. Un lycéen qui se trouvait dans l’auditoire pensa au grand Coudé lançant son bâton de maréchal dans les rangs ennemis.

u Mieux que cela encore, messieurs, continue ce Machiavel en casaque d’Arlcquin; mieux que cela! Si, après m’avoir acheté, n’importe quand, un do mes crayons , — vous trouvez , pour une raison quelconque, qu’il ne vous convient pas, vous me le rapporterez ici , — en présence de tout le monde, — et vous me direz : — Monsieur, je vous avais acheté ce crayon , — mais il ne me convient pas. — Vous ne m’expliquerez pas pourquoi; je ne vous demanderai pas vos motifs. Seulement, vous me rendrez mon crayon, et moi, — je vous remettrai votre argent. V ous voyez , on ne peut rien dire de mieux , n’esl-ce pas? Voilé autour de moi — assez de témoins qui m’entendent. »

.le m’arrête. Aussi bien un scrupule me prend , et j’ai honte de défigurer ainsi ce discours, harmonieux ensemble des qualités les plus rares, de le disséquer, de le dépecer sous vos yeux, et de ne voiis donner qu’un cadavre , dépouillé de presque tout ce qui en faisait la vie et la beauté. Je vous le dis , amateurs de tout sexe , de tout rang et de tout Age , limiers littéraires qui êtes à la chasse de l’art cl des artistes, et qui savez les admirer partout où ils se trouvent, hâtez-vous d’aller entendre Mengin ! Mieux que le Groenland et le Spitzherg, mieux que l’Amérique et que l’Australie, mieux que nul promontoire et que fiul océan , cet homme vaut un voyage de découverte fait exprès â travers ces grandes solitudes si peuplées qu’on appelle Paris. Allez, et si jamais vous rencontrez sur quelque place, au centre

d’un demi-cercle compacte, debout sur le devant d’un riche cabriolet, un homme jeune encore, d’assez haute taille, maigre, cambré, à figure rouge, à chevelure noire, à moustaches épaisses encadrant une longue impériale , équipé comme je vous ai dit , et vendant des crayons, pensif et pourtant serein comme le Jupiter de Phidias* arrêtez-vous et saluez votre maître. Vous êtes devant Mcngin, le premier charlatan du siècle, puisqu’il a l’âme assez haute pour ne pas s’offenser de ce titre, et pour s’en parer fièrement. Mais n’essayez pas de l’interrompre dans sa harangue, en lui demandant un crayon : sans vous répondre d’un geste, sans même vous jeter un regard, il poursuivrait jusqu’au bout , et ne daignerait vous servir qu’au moment fixé par lui.

Mengin sent parfaitement sa valeur, et il a raison : aussi a-t-il fait pendre son portrait, avec un quatrain superbe, au coin de toutes les rues ; il s’est même fait couler en bronze. Demandez -lui trois crayons, et vous aurez en prime une médaille, portant d’un côté son adresse, de l’autre son effigie ,‘ avec celle inscription : Hommage à l’inventeur! Qui l’empêche de se faire dresser une statue? Je suis sur qu’il est assez riche pour se passer cette fantaisie, et je sais tel grand homme qui ne l’a pas si bien mérité que lui.

11 y a quelque temps, le Journal pour rire avait consacré â ce roi des orateurs en plein vent un article burlesque accompagné d'une gravure des plus fidèles qui le représentait dans l’exercice de ses fonctions. lin autre aurait feint de ne pas s’en apercevoir, ou s’en serait jeté la tête aujf murs, ou bien aurait provoqué l’auteur en duel. Mengin a fait tourner à sa gloire ce qui eût pu tourner à sa honte. Avant de prendre la parole, pendant que l’orgue dé-

roule sa mélodie, et que la curiosité fait écarquiller tous les yeux, Mengin déploie lentement le numéro du journal, montre à la foule ébahie la gravure et l’article, se frappe du doigt sur la poitrine pour indiquer que c’est bien de lui qu’il s’agit, puis désigne en souriant son aèolytc, qui reste enveloppé dans son impassibilité stoïque. Sur trois cents spectateurs, il y en a toujours bien deux cent quatre-vingtquinze qui n’ont pas lu le Journal pour rire; ceuxlà sont stupéfaits et se disent : « Voyez! on fait son portrait dans les gazettes; on lui consacre des articles, comme à M. Fattet et au docteur Véron. Preuve qu’il est célèbre. Quel homme! » Les cinq autres restent muets d’admiration devant tant de savoir-faire; et le tour est joué, sans qu’on puisse lui reprocher le plus petit mensonge.

Pends-toi, Journal pour l'ire: lu n’avais pas prévu cela.

Parfois, quand le grand homme, dépouillé de son accoutrement bizarre , est descendu des rostres ; quand , devant la foule qui s’écarte avec une considération muette, mélée de cette espèce de terreur qu’on éprouve toujours à l’approche du génie (souvenezvous que le mot n’est pas de moi, mais de Mengin même) , il quitte la place, et va se promener un moment dans les rues voisines , le jonc à la main , le lorgnon à l’œil, tandis que son fidèle Achate, dans un abandon charmant , cause avec les bourgeois curieux , tout en bourrant énergiquement sa pipe , — il m’a pris fantaisie de le suivre â quelques pas en arrièrt*, pour m’assurer si je ne verrais point tout à coup sortir de sa bouche cette chainc d’or avec laquelle l’éloquence suspend l’auditoire à scs lèvres. Et pendant ce temps, que faisait-il? Tan-

SK

CE QL'OK VOIT

lot il s’arrêtait devant un étalage pour contempler les gravures, — ou sur un pont , pour faire des ronds dans l'eau en crachant, connue Planchel; tantôt il allait se joindre au cercle rassemblé autour d’un marchand d’onguent infaillible contre les engelures ; et alors je me rappelais involontairement Malherbe et Molière qui ne dédaignaient pas de consulter leurs servantes. Mais peut-être y allait-il en railleur, afin de juger par lui-même de la distance qui sépare l’Olympe de la terre , et de rire à son aise de ces pauvres gens si petits à côté de lui, de ces pygmées qu’il pourrait emporter par milliers dans sa robe d’ Hercule. Les passants le coudoyaient, sans s’apercevoir que quelque chose devait s’exhaler de lui , comme des dieux antiques , quand ils apparaissaient aux mortels. C’est qu’une fois descendu de son trône, ce n'est plus qu’un homme ordinaire. 11 lui faut sa tribune pour le transfigurer; lit seulement il est lui tout entier, comme le grand acteur sur la scène, comme le grand orateur en chaire, comme le grand publiciste dans son journal. Dès qu’ils sont rentrés dans la vie commune, ces hommes supérieurs, le rayon s’éteint qui illuminait leur front , et ils n’ont plus rien qui les distingue du vulgaire troupeau.

La popularité de Mcngin est maintenant si bien établie , que je puis , sans abus de métaphore , le comparer à un chêne immense sous l’ombrage duquel s’abritent une foule de champignons. Souvent, tandis qu’il parle, on voit de pauvres saltimbanques venir humblement piauler leurs tentes à ses côtés-, épiant le moment où il aura fini, pour agiter leur sonnette cl recueillir quelques parcelles de celle foule immense, — parasites affamés qu’il nourrit des reliefs de son royal festin , humbles Lazare , qui

DANS LES RUES DE PARIS. Rft

* dînent largement des moindres miettes de cette table opulente *.

D’un pareil orateur h la poésie, la transition est facile : il n’y a qu'un pas à faire, si même il n’est déjà fait. Malheureusement ma moisson de ce côté n’est pas des plus abondantes. Hélas ! ne parle pas qui vent celte langue immortelle, si harmonieuse et si grande, jusque dans ses premiers bégaiements ^ et la poésie n’est pas chose qui se mette d’ordinaiir à courir les rues. y

11 y a deux ou trois ans, il était arrivé une aventure bien désagréable à un barbier de mon pi^ys natal. Ce jeune homme, continuellement affamé, et par

1 A’. II. Je viens de revoir Mengin trois fois de suite ; je dois ù ta vérité d'avertir mes lecteurs qu'il s'est quelque peu transforme , comme son collègue Duclicsnc , et que tout en gardant une physionomie tranchée, il semble vouloir la modifier sensiblement. Il a maintenant plus d'amertume ou du moins de raillerie, une ironie plus marquée et moins mélancolique; il devient chaque jour plus narquois, plus satirique, plus amusant, plus orgueilleux aussi; souvent même il lui arrive de se moquer fort agréablement de son public : c'est sans doute le succès qui l'excite et qui déride cette grave figure. Pourquoi Mengin ne serait-il pas comme ces orateurs parlementaires dont il faut remettre le portrait sur le métier à chaque session nouvelle? — J'ai trouvé que celte observation valait bien une note.

Deuxième post-scriptum. Depuis que cette étude a paru pour la première fois, Mengin, j'ai regret à le dire, a bien abusé de la faveur publique. Il tourne de plus en plus au charlatan satisfait. Cet homme a poussé la rouerie jusqu'à répandre le bruit de sa mort par la roie des journaux . pour raviver l'attention , — pendant qu'il allait faire une tournée dans les principales villes de France et d'Europe. Ces pages où , pour la première fois, on le présentait en forme au public, n'ont été pour lui qu’un nouveau moyen d'amorcer la foule, à qui il ne manquait pas de les lire tons ks, jours. « Bah! disait devant moi un auditeur sceptique, c'est des réclames qu'il se fait faire , en payant . dans les journaux. • J'ai été humilié , et je me suis repenti. Peccavi.

90 CE QU’OX VOIT

suile gourmand comme un Romain de la décadence, avait contracté l’habitude , quand il entrait dans une maison pour en rajeunir le propriétaire, de mettre sournoisement la main sur toutes les friandises qui se trouvaient à sa portée, Un gredin de tanneur, le loustic de l’endroit, avait observé son manège; il jura de l’y prendre et de le punir par où il avait péché. Pour un tanneur loustic, jurer et tenir ne font qu’un. Un samedi doue, il eut soin de laisser en vue, sur l’armoire, un plat de pommes cuites au jus, sachant que mon barbier avait un faible tout spécial pour ce mets délicat. 11 avait eu grand soin dé sortir un instant, pendant que l’infortuné, qui ne se doutait de rien, repassait son rasoir, tout en lorgnant d’un regard oblique le fruit convoité.

Mais , direz-vous peut-être, je ne vois pas jusqu’ici ombre de poésie populaire. Patience, lecteur, nous y arrivons.

Gourmandise, tu perdis Eve, notre mère commune, qui vendit le genre humain pour une pomme; encore n’était-elle pas cuite ! Comment donc le barbier, fils dégénéré de notre grand’mère Eve, n’aurait-il pas succombé à cet infAmc guet-apens? Aussi, quand le tanneur rentra , eut-il la satisfaction de voir qu’il manquait une pomme dans le plat. Aussitôt le voilà qui feint une épouvante profonde :

« Oh ! mon Dieu , qui a mangé des pommes que j’avais placées là?... Ce n’est pas vous, j’ espère?... des pommes empoisonnées pour attraper les rats !... »

V ous devinez facilement le reste. Le barbier, presque évanoui de frayeur, avoua son crime ; et ce ne fut qu’après lui avoir fait avaler coup sur coup, à ses frais, bien entendu, plus de dix pintes de lait, coupées d’autant d’eau , à lui qui n’en avait pas bu depuis

DAIïS LES RUES DE PARIS. «Il

qu’il était serré, que le tanneur lui avoua, au milieu des voisins qui remplissaient la maison, qu’on s’élait moqué, de lui. Il s’en alla en murmurant : « Quelle bête farce ! Faut-il être stupide pour faire des tours pareils! » C’est vrai : le moyen était vieux et bêle; mais le tanneur, qui avait peu lu, le trouvait neuf et excellent.

Une heure après, le bourg tout entier savait la scandaleuse chronique. Le soir même, tous les poètes du lieu (nous y sommes, comme vous voyez) se réunissaient en comité secret, devant quinze bouteilles de piquette, liquide inspirateur Ils avaient à se venger du barbier, qui refusait de les raser à crédit, depuis qu’il les avait reconnus insolvables. Déjà, au carnaval précédent, ils avaient composé en commun et fait débiter devant sa porte par un des leurs, déguisé en Triboulet , un discours incendiaire qui tournait en dérision ses vertus civiques et domestiques. Le malheureux, qui s’était avancé sur le seuil, plein de sécurité, pour être témoin de cette magnifique mascarade, reçut en plein visage cette satire impie. Furieux, il alla se plaindre au juge de paix, qui se moqua de sa réclamation. Cette démarche imprudente avait achevé de le mettre au ban de la poésie.

On n’a jamais su au juste ce qui s’agita dans ce formidable conciliabule; mais le lendemain, en s’éveillant, la bourgade put lire h tous les coins de ses rues, et jusque sur les volets du déplorable barbier, une foudroyante complainte en vers libres. Ai-je besoin de dire que les lecteurs s’assemblèrent de préférence devant ces volets, et qu’un noyau de gamins, qui ne savaient même pas leur Abc, s’y établit en permanence. Il essaya vainement de détacher l’impitoyable affiche : on eftt dit qu’elle se cramponnait an

i)2 CE QU’ON VOIT

bois pour se moquer de lui. 11 s’arma d’un balai en brandies de bouleau, pour l'arracher en la frottant avec force; le balai y perdit son latin. Enfin, il prit la détermination héroïque de décrocher le volet, au milieu des huées et des ricanements de la vile populace, et il le transporta dans l’intérieur, tout en se défendant contre les escarmouches des galopins, qui inquiétaient ses derrières.

Le reste de la journée s’écoula dans une bonasse trompeuse. Sur le tard, le barbier vit avec effroi, du fond de sa boutique , déboucher de droite et de gauche , par toutes les rues à latjjpis, quelques polissons qui n’avaient l’air de rien, mais dont le nombre grossissait peu â peu dans des proportions inquiétantes. Ce fut bien pis quand il les aperçut qui se formaient en rond sous scs fenêtres et chuchotaient â voix basse. La foule s’amassait dans l’attente. Evidemment, une grande catastrophe était proche.

Tout à coup un chœur triomphal, échevelé, capricieux, fantastique, plein d’une variété charmante et d’une majesté solennelle , s’éleva de toutes ces bouches et de toutes ces poitrines. Que chantait ce chœur? Il chantait la complainte du Barbier gourmand, sur l’air de M. Dumollct. Et ces voix criardes, fausses, enrouées, avaient des délicatesses d’accent, des finesses de mélodie , de la grâce , du brio, de l’entrain , comme des organes d’artistes consommés ; elles pratiquaient les pianos, les coulés, les points d’orgue, et même les bémols, avec une perfection désespérante.

Le malheureux monta au premier étage et ouvrit la fenêtre; ce fut un immense cri de joie : on se tut pour l’entendre. Alors il apostropha la foule et la somma de se retirer, au nom de tous les articles du Code pénal. Le chœur poursuivit, implacable comme

la -Vengeance; la complainte avait douze couplets, on n’en était qu'au cinquième. Il menaça d’aller chercher son lusil; on lui répondit par des accords parlaits , de moelleuses indexions de voix, des intonations langoureuses et pleines d’un flou incomparable. Exaspéré , ne se possédant plus , le barbier sc rejette en arrière et réparait bientôt, tenant à la main une énorme cuvette dont il verse le contenu sur la tète des perturbateurs. On était aux approches de l’hiver. I n cri d'indignation retentit : ce fut un sauve qui peut général. La fenêtre se referma, et le barbier sc tint prudemment coi dans l’ombre de son arrière-boutique.

Toute la soirée, le bourg fut agité par des rassemblements tumultueux, dans lesquels on projetait d’aller démolir la maison pour faire un exemple. 11 est vrai qu’on ne s’arrêta pas à ce parti violent ; mais le lendemain la fenêtre coupable n'avait plus un carreau intact , et quinze jours après , le barbier était condamné à 1(> francs d’amende et 25 francs de dommages-intérêts, pour avoir causé un gros rhume au soprano du concert. Défense fut faite, sous peine de répression légale, de continuer à chanter la complainte. Un sc vit obligé, pendant quelques jours, de mettre un gendarme à la porte de la victime afin de la protéger. Mais maintenant encore, des gamins incorrigibles et à mémoire tenace se plaisent à narguer le barbier, en fredonnant ces couplets, quand ils passent derant sa boutique. Parfois aussi, le matin, il trouve le refrain de la chanson inscrit à la craie sur sa devanture, dans une orthographe capricieuse. Depuis cc temps, il a pris l'habitude de se lever bien avant l’aurore.

J’ai lu celte coinpluiulc , et je vous assure que c’c-

94 CK QU’ON VOIT

lail une des créations les plus curieuses et les plus originales du genre. Le barbier, sa femme et sa chèvre y étaient mis en scène d’une manière très-pittoresque, il y avait un charme indéfinissable dans ces vers trop longs ou trop courts , dans ces strophes gothiques et ce langage émaillé de locutions patoises qui eussent fait tressaillir üoudouli. Par instants , on aurait cru lire la Chanson de la puce, de Faust; it d’autres endroits, il'Semhlail que ce fût quelque vieux fabliau, quelque farce busochienne ressuscitée dans sa naïveté malicieuse. Ceux pour qui la poésie est une peinture l’auraient volontiers comparée à une esquisse de Teniers ou à un grotesque de Loulherbourg.

Je pourrais citer bien d’autres exemples , car il n’est ■ presque pas un événement local de quelque importance qui ne soit aussitôt chansoimé , et la plupart de ces œuvres ont un côté qui mérite l'attention : ce sont souvent de petites comédies qui ne manquent ni de mordant ni de verve ; de franches caricatures qui accusent plaisamment les ridicules de l'original et rachètent bien , par la spirituelle gaieté et 1a malicieuse bonhomie du fond, l’insuffisance de la forme.

N’allez pas croire toutefois que le grand art de la versification soit tout à fait lettre close pour le peuple ; car sans parler de maître Adam le menuisier, du tisserand Magu , du maçon Poney, du portefaix Asiouin , du cordonnier Savinien La pointe, du coiffeur Jasmin et de beaucoup d’autres qui ne sont point, il est vrai, des artistes de la rue, et qui ne rentrent pas dans celle étude, on pourrait prouver le contraire par plus d’un exemple. J’ai entendu, et chacun de vous peut avoir entendu comme moi, un ancien instituteur primaire * aveugle , qui , depuis quelque temps , parcourt les rues de Paris en récitant d’un organe lent et sonore, ac-

DAX S LES RUES UE I'AHIS

(•ciilue comme doit l’être celui de M. Prudhomme quand il lit ses madrigaux galants aux dames, des vers moraux composés par lui , dans le goût classique, et destinés à charmer les soirées de famille. Si vous le rencontrez, âmes charitables , achetcz-lui son livre sans crainte : ses œuvres complètes ne coûtent que deux sous. Voilà l’occasion de faire une bonne œuvre à un prix modéré.

Il m’a été donné de rencontrer cet hiver, dans un café borgne, un artiste qui chantait sur sa guitare une romance dont notes et paroles étaient de sa composition , comme il avait grand soin, non sans raison , d’en avertir le public. C’était une imitation de la sempiternelle Andalouse de Musset, qui n’était ni meilleure ni plus mauvaise que toutes les imitations qu’on en a faites, et qui valait pour le moins ces fantaisies cavalièrement sentimentales , détachées des albums des messieurs dont cela constitue la spécialité.

Quelques jours après, - — j’étais en veine, — vint le tour d’un manchot , qui est devenu depuis l’Amphion habituel des petits restaurants du quartier Latin. Il chantait sur un air courant, d’une belle voix de ténor, une chanson de son cru, où il s’excusait d’étre obligé de venir tendre à l’aumône la seule main qui lui restât. Le vers, qui n’était pas toujours d’une correction irréprochable, ni d’un rhythme aussi savant qu’eût pu le rêver un lauréat académique, ne manquait pourtant ni d'élévation ni de force, et n’aurait eu besoin que d’un dernier coup de rabot. Il ne m’en est resté dans la mémoire que ce refrain , où l’auteur, pour répondre à ceux qui le renvoyaient au travail , en l’accusant de paresse, s’écriait avec une douloureuse ironie :

J aimerais mieux ne pas Être manchot!

Uti CE QL'OX VOIT

Mais voici un fait plus curieux dont j'ai été témoin. La scène se passe encore dans mon petit restaurant , où je demande la permission de vous faire rentrer pour la dernière fois, après l'avoir quitté depuis trop longtemps peut-être. C’est dans cette oasis, où j’ai fait tant d’observations curieuses et de maigres repas, que j’ai entendu un poète, un vrai poète. J’allais quitter la salle, quand je vis entrer un grand jeune homme blême et sec, un peu courbé, l’air gauche et honteux. Sa redingote râpée montrait la corde sous une couleur noirâtre entretenue à grand’peinc par l’industrie la plus patiente et les procédés les plus ingénieux; elle était boutonnée jusqu’au menton , bien entendu. 11 avait un col noir et roide qui lui donnait l’air d’un garde du commerce endimanché pour une capture importante. Kn le voyant si hermétiquement fermé de toutes parts, on ne pouvait s’empêcher de concevoir sur l’état de son linge de corps des soupçons qui fendaient l’âme.

u Messieurs, nous dit-il en tordant sa casquette entre ses mains, permettez-moi de recommander à votre indulgente attention les vers que je vais avoir l’honneur de vous réciter. Hier, je rencontrai un de mes amis qui me demanda pourquoi je 11 e publiais pas mes poésies; je lui répondis que sans doute je n'avais pas assez de talent pour prétendre à cet honneur. Mais rentré chez moi, je lui adressai la pièce suivante, »

Et il commença à réciter ses vers avec animation , l’œil allumé, la voix émue et vibrante. Il disait ces tribulations d'un poêle inconnu que tant d’autres ont racontées, cette lutte de tous les instants contre la misère impitoyable, celte fierté qui se révolte sous le pied brutal qui l’écrase, ces désespoirs ardents et

cette peur de mourir anonyme, la plus poignante de toutes les peurs pour un poêle qui sent sa puissance et ne peut la montrer.

II n’avait pas sans doute improvise cette pièce depuis la veille au soir; mais tout le monde n’est pas obligé d’être de la force de M. K. de Pradel ou d’Alexandre Dumas. Ce n’était pas non plus qu’elle renfermât des idées nombreuses et profondes, ni même quelque chose de bien neuf; mais l’idée dont il avait fait choix était rendue avec une exubérance de. poésie colorée qui me frappa. Il comparait, je m’en souviens, le poète obscur à un diamant caché sous sa grossière enveloppe; l’ignorant passe sans en soupçonner la valeur et le repousse du pied, comme un caillou vulgaire ; mais le lapidaire sait en deviner la splendeur à travers le linceul où elle git ensevelie, et, sous ses mains habiles, bientôt la montagne de lumière resplendit et semble un nouveau soleil. Dans sa pièce; cette image rayonnait comme fait une pierre de la plus belle eau ; on eût dit qu’il y avait transporté l’éclat du diamant.

Que ce même poète, ajoutait-il, tout à l’heure dédaigné parce qu’il portait un nom obscur, devienne enfui illustre , alors

Ou vendra tout jusqu'à sa fange :

La fange illustre a bien son prix.

Ce sont là les seuls vers que j’aie retenus , et je le regrette vivement, car ce pauvre mendiant littéraire m’avait paru manier en maître le style et le rhythme. Il est possible qu’il m’eût abusé quelque peu par la chaleur de son débit ; peut-être aussi avait-il revu et limé à loisir celte ode, unique production de sa verve. Je ne sais. Quoi qu’il en soit, un homme capable de

CE Ql' ÛX VOIT

faire de tels vers et de les réciter ainsi était né, ce me semble, avec l’intelligence d’hn artiste et le cœur d’un poêle.

Il en avait aussi la dignité, sinon la fierté orgueilleuse ; car sa contenance trahissait l’humiliation d'une âme qui se pliait avec peine aux cruelles nécessités de la misère. Après tout , que faisait-il donc de si nouveau cl de si étonnant? Il n’y a pas bien longtemps encore que les troubadours erraient de château en château, achetant leur nourriture par de guis récits, payant l’hospitalité du manoir par le chant de quelque virelai , pauvres et vagabonds , comme ce ménestrel du dix-neuvième siècle, fourvoyé, à défaut de manoirs, dans un restaurant, parmi ces vilains, ces roturiers qui ont remplacé les généreux châtelains d’autrefois.

Quand il eut terminé, il vint offrir i\ chacun de nous, au prix de vingt centimes, une petite brochure d’une quinzaine de pages, de sa composition, pour nous donner le prétexte de lui faire une aumône déguisée. — Voyons , bourgeois , étudiants , hommes de lettres, artistes et ouvriers, vous tous, qui que vous soyez , gens heureux qui avez le moyen de dîner, donnez une obole à la poésie qui vous tend la main , à la poésie qui grelotte, à la poésie qui a faim et soif! Soyez généreux, offrez un morceau de pain h cet homme qui meurt d’inanition et qui chante si bien! Après tout, cette aumône-là vaut peut-être celle que vous faites chaque jour à ces vaudevillistes qui ont pour métier spécial de bafouer la poésie. C’est très-plaisant , en effet , la poésie , et il faut cire bien sot pour s’obstiner à vouloir mourir de froid et de faim! Il vaudrait mieux faire des vaudevilles; on n’en meurt pas , au contraire.

Moi, du moins, je viens de lui payer ma dette. J aurais voulu «Ire riche, pour lui donner davantage, Si j ai parfois un peu exagéré, sans m’en apercevoir, on me le pardonnera facilement : c’est un defaut qui ne sera pas contagieux, et on n’a point jusqu’ici gillé ces pauvres artistes à force de louanges. Le sentiment profond d’une. injustice et le désir de la réparer peuvent pousser A l’extrémité contraire : et, après (ont, s’il fallait choisir entre deux excès , j aimerais mieux l’excès de la sympathie et de I admiration , sentiment fécond et généreux, surtout dans la critique, — que l’excès du dédain et du dénigrement.

X^ilheureusemenl j’ai dû me restreindre A un petit nombre d’exemples ;*j’aurais pu en citer cent autres , qui me sollicitaient , n’eût été la peur d’allonger celte ét ude outre mesure : il y en a mille autres, sans dautc, que je ne connais pas et qui reviendront à l’esprit de mes lecteurs, — plus concluants encore que ceux dont j ai parlé. L’est à eux-mémes qu’il appartient d achever celte histoire de l’éloquence et de la poésie dans la rue.

CE QL' OJi VOIT

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