CHAPITRE QUATRIEME
IXUISTRIKLS ET SALTIMBANQUES.
Connnc on a pu sVn convaincre par ce qui pré- (cdc , j\ii toujours été rempli d'une tendresse de mauvais j]oût pour la race des saltimbanques : pins ils sont humbles et petits, plus je les aime; plus ils sont déjjuenillés et famérupies, plus ils me semblent beaux sous leurs haillons pittoresques. Fi des saltimbanques qui ont du ventre et portent des faux cols, qui sonnent de la réclame à la troisième page des «jrands journaux, au lieu de sonner dé la trompette sur les planches, devant leur baraque! Vivent les saltimbanques maijjres, pAles, alertes, qui travaillent eu |)lein soleil , débitent des discours passionnes \ •pimpent, à la force des reins, jusqu'au plus haut (lejjré de réchelle de l'art, et se disloquent tous les membres pour <]a<i[ner (piatre sous !
Enfant, je faisais le désespoir de tous ceux qui s^inléressaient à moi, en suivant avec obstination dans les ruelles de ma patrie le moindre sauvage, équilibriste ou hercule qui pénétrait dans ces parages lointains. Il nï'arriva même une fois d'accompagner, en un «jalop fréuétifjue, un ci)ureur de profession, qui s'était euïjagé à franchir six fois, en dix minutes, toute la lon|{ueur de la ville, et qui avait engagé les amateurs il lutter avec lui. Mais aucun concurrent sérieux ne se présenta pour soutenir l'honneur du dni- |)eau local; peut-être les habitants, très-tiers delà \aste étendue de leur cité, avaient-ils flairé une épi- «^ranmie dans le déli de l'artiste, et craignaient-ils d'y
prêter iinpriideninient les mains. Quoi qu'il en soit, je fus le seul qui, parmi d'autres rivaux de mon âge et de ma taille, eus Flionneur de pareourir la lice jusqu'au bout. Le coureur était armé d'un fouet, pour déblayer le passage, sans être contraint de s'arrêter, en cinglant les enfants qui tourbillonnaient autour de lui comme la poussière autour d'un rayon de soleil. J'en reçus dans les mollets maints coups des plus cuisants; ce qui me remplit alors d'un inmiense et légitime orgueil, et ne diminua rien de mon respect ni de mon' admiration.
J'avais dix ans , lecteur.
A la même époque de ma vie, je prodiguais les bassesses pour conquérir l'amitié des fils de chaque artiste ambulant; et quand, grâce aux protections que je m'étais ménagées à force de billes et de pommes , j'avais obtenu la faveur de pénétrer en tapinois dans l'immense voiture qui servait d'hôtellerie à la troupe, je me sentais pousser une auréole , comme un rhétoricieu qui vient de cueillir une églantine aux Jeux floraux. Aussi ma marraine me prédisait-elle que je deviendrais un jour saltimbanque ou même danseur de corde... marraine!
Aujourd'hui que, comme le poète, j^ai laissé bon nombre de mes illusions aux ronces du chemin, j'ai gardé celle-là, si c'est bien une illusion pourtant, et j'ai toujours le même faible pour cette vaillante famille , que je visite encore volontiers lorsque j'ai le temps, et même quelquefois lorsque je ne l'ai pas.
L'été dernier, j'étais allé, pendant quelques semaines , mo replonger dans l'air bienfaisant du pays natal. En revenant du bois voisin, je rencontrai un homme de longue taille , maigre et sec , assis sur le haut de la colline, une boite h ses pieds, et fumant.
Jo roconnu» un pnuvtT nrlislc ninbiilnnl, qup j^ùvaU vu , la voîUo , faire sur lu place publique des lourS de cûrlos cl de gobelets. Cacbé derri^rc un arbi*c, jemo pris à le considérer en riHànt, ei mon imaginftlîoii ^ docile au moindre appel, semit A, voUiiierautoutdcIui.
Pauvre sallimbanque! il s'est arrôté; il sd rl»pd8è! VoUiV déjà lonc][lemps qu'il marche, c( il lui rciitë encore bien longtemps h marcher. Il n'a pas le moyen d'acheter un cheval. Heureusement, son bà(^fl(][C nVit pas lourd et peut tenii* facilement sur son dûBi coiiimè celui du philosophe Hias.
Pourtant le saltimbanque n'est pas d'un tempAranfonl mélancolique. \on, vraiment. Tout h l'heure il chantait , mais maintenant il est las , Car il iie fUit vieux, 11 vient d'achever son repas , puisé il pleines niainS dans les monotones provisions du bissac, et îl rêve en dij^érant. Pourquoi ne réverait-il pas, le stiltimbanque? Il a tant vu de pays dans sa vie! C*est un artiste, d'ailleurs, et son imagination est ce qui pèse le plus parmi ses provisions de voyage.
Jadis , il y a bien longtemps , le sallimbanque itatt toul petit , et il ne songeait pas encore à gagner iû vie ; il ne se demandait pas encore comment il pourrait bien s'y prendre pour dîner le soir. C'était 1& le bon temps, oii l'on trouvait son pain cuit sur lïi planche. Ah! les franch(»s lippées qu'on faisait alors! Ah! comme on s'en donnait à belles dents! et qu'il faisait bon élre petit, pour s'amuser tout le jour, — et avoir un si bon estomac, pour si bien diner! Maïs cela ne dura guère. Le pourvoyeur de la j)lanche partit pour un pays d'où l'on ne revient pas; adieu les franches lip|)ées!
Le voilà jeune honnne. Il ouvre les portières, îl ramasse les bonis de cigares, il fait les connnissions ,
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il tend d(^8 chaînes et dos contre-marques. Les soirs de printemps, U erre sur les boulevards, et la vue des promeneurs insouciants , des équipac^cs flanqués de chasseur et de groom, des élégants au binocle d'of, aux gants jaunes et au jonc distingué , le parfum des panhlellàs négligemment fuméls du bôtit dès lë\rl*e& , rarotnc pénétrant du moka que le^ gar^ond vet'sent dans les demi-tasses , T éclat multicolo^e des liqueurs étincclant dans les petits verres, le pétillement dn punch enflammé dans le§ bols , les conversations déii oisifs, les rifes joyeux, tout, jusqu'à ces chaises ôû s*assoient , pour regarde!* le monde , les merveilleux du boulevard des Italiens , tout le poursuivait , Tatlirail, lui chuchotait Ji Toreille deâ mots enivrante, de mystérieuses promesses , des appels magiqueis. Il lui semblait que chacune de ces choses, qui représentaient le luxe et la jouissailce , prenait un corpâ bt des bras pour l'attirer à elle. Frémissant de Convoitise inassouvie comme Tantale , assailli de teiitiAtionà vi* vailles comme sahit Antoine , il sentait bruire en son cerveau miltc harmonies confuses, mille poèmes de désira, d^espérahces et d'angoisses. Il s'enfuyait éperdu, et coucliail quelquefois dans tin corps de gardé, où le souvenir le poursuivait encore, oû le bataillon des chimères harcelait ses brûlantes insomnies.
L^âge vint, les dents s'allongèrent, et le dîhér diminuait chaque jour. Pourtant il resta honnête : Dieu bénisse le pauvre saltimbanque! 11 fallut s^envoler avant d'avoir des ailes. Paris a trop de séductions pour qui ne peiil s'y livrer; c*est une sirène qui sourit â tout le mofidc et qui ne se doniie qu'au riche. Depuis trente ans, il court le monde. Quand s'arrêtera-t-il? 11 ne sait; et qu'importe! Ses jambes sont encore bonnes, et il ne se déplaît point ici-bas.
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Fi d<*s Ucné, dos VVorlhor et nutros son<|o-crcux! liO saltiinhaiu|iie n'a ))as le cai*aclrri<! si mal fait. 11 ivvc (Mirore (|iK'lqiu'i'ois aujourd'hui, mais à ses lioures : l'evpérioiuT Ta rendu »n[\v. Comme il caresse ainourouseinenl des lèvres sa pipe, le seul luxe qu'il se permette! Quels ma<{iiiiiques tourbillons de fumée se déi-ouleiit autour de sa tôte, serpentent, courent les uns après les autres, s^attrapcnt, se culbutent, pirouettent, s'abaissent et remontent! I^r pauvre salliml)anque les suit de Tocil, et son regard devient de plus en plus fixe , de plus en plus tendu ; il semble contempler quehjuc chose, bien loin, dauâ le vague et dans l'inconnu. Chaque tonrbillon s'anime, connne ces Ilots que les anciens croyaient voir peuplés de naïades ou d'ondines, comme ces étincelles où noils suivons encore aujourd'hui, le soir, en tisonnant , de longs dé'iilés de soldats et des batailles fantastiques.
La représentation commence, et bientôt déroule avec profusion mille scènes charmantes et i^ariées, toutes les images du kaléidoscope, toutes les splendides visions du haschisch, des apparitions joyeuses qui passent , le sourire et la chanson à la bouche, en se donnant la main. Les bouffées qui se succèdent et se pressent ajoutent une nouvelle pièce à toutes celles qui tourbillonnent dans la brume, autour du saltimbanque ravi. Ce ne sont que joyeux danseurs se tortillant avec grâce, danseuses sveltcs et légères, tailles cambrées, ilôts de dentelle et de soie, mines provocatrices, valses et polkas entraînantes. Le violon grince, l'archet gazouille sur les cordes. Pardicu! les couples charmants et les fraîches j eu uek filles! S*il y en avait une pour moi! Qui sait?... L'avenir., , Quel entrain, quelle gaieté, quel bruit! Kt les 'bonnes
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tables chargées do mots succulents ! et les magnifiques buffets ! et les bouteilles à long col et à large ventre! S'il y en avait une pour moi! Qui sait? Demain, peul-<^lre... Comme tous ces braves gens s^imusent, et comme je me plais avec eux !
Kt bientôt, Timagination aidant, le pauvre saltimbanque tourbillonne lui-mt^me dans cet Eldorado fantasmagorique; et il accélère si bien les bouffées de sa pipe, que la scène s'anime^ encore, que les pièces se succèdejit plus pressées , et que son tabac est usé jusqu'au bout. Jamais millionnaire n^a vu, llans la fumée de son régalia, tout ce que le brave bomnic a découvert dans celle de sa marseillaise. Enfin il se lève , m'aperçoit , me salue humblement , et rattache sa boite à son dos. ■
En route, pauvre saltimbanque! te voilà reposé ; la gaieté est revenue, et le courage aussi, — et l'espérance en même temps !
I«aissons-le aller, et retournons à ses frères les saltimbanques de Paris.
Ce jour-là, c'était une fête nationale, époque de rr|>os pour le corps et pour Tintelligence. l/CS industriels des places publiques se tenaient tous à leur poste, r<eil aux aguets, Torgane sonore, le geste dominateur, la verve allumée, sentant bien que le moment était décisif, et que la recette, c'est-à-dire le pain et la vie du jour, do la semaine, peut-âtrc du mois tout entier, gisait d'ans leur faconde et leur inspiration. Je les reconnaissais tous, les héros du quartier liûtin , des places de la Bastille et du Châteaud'Eau, des quais«<*t des carrefours; ils avaient émigré pour suivre la foule du côté du Champ de Mars et des Champs-Elysées. Vêtus de leurs plus fraîches ja-
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quelles; de leurs coslumes les pluà variés, les plus ^'datants, les plus irréprochables, je leâ voyais, ici pauvres <][ens, ^riniaraiit un sourire (pii pAlissait 3ur leurs faces blêmes, décocbanl des <{audrioles inédites quUls ruminaient depuis six semaines pour la drconstance, se surpassant eux-mêmes, s'épuisatit en efforts cydopéens pour fasciner le public, ce [|tand blasé, qui re<{arde en fumant son cigare, bdillc, sourit froidement d^in bon mot, admire, en scmotichant, une cabriole à casser les reins d* un chat tigre.... et s'en va au moment de la quéle.
Le premier que je rencontrai, debout preS d*une pelite table, sa ùouvyeoise au côté, ce fut un montreur de lièvre savant, artiste méconnu, qui poHe ses lambeaux avec dignité , et que j^avais vu déj& dans toutes les rues et sur toutes les places de la rîvc gauche. Je serais fort trompé si cet homme n^éjalt un ancien modèle, et s'il n'avait posé dans les ateliers pour les Hélisalre, voire pour les Père éternel. Quoi qu'il en soit, le pauvre industriel ne possède pas l'art, le plus précieux, mais sans doute aussi le plus difficile, d'amasser autour de lui un cerclé nombreux et de fasciner le public.
Le lièvre, car c'était un lièvre et non un lapin, connue un observateur superficiel eût pu le croire, et comme j'avoue que moi-ménuî je l'avais cru d'abord; le lièvre donc était philosophiquement assis sur son derrière, et attendait avec patience, en remuant les lèvres, à l'instar d'un sinq)le et niodcslc lapin, que son maître eût fini le splendidc discours (pi'il adressait à la foule. Quand celui-ci en vint & la péroraison, sur un air connu : u Allons, messieurs, un peu de courage à la poche! » les redingotes, qui écoutaient de loin, s'esquivèrent comme des ombres
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[ftkiS tan pbéttle ëpiqdë ; niais les bonnèé , lèd troupiers t les ébfhnts rëstbfcnt. 11 denilindiiît quinië ecntimcs nlre toutt la sùciélé, et , pour ccttcsômme modique; i promettait des merveilles. A force d'en appeler à 'ibtëUigfiniré et â la justice du public, il partitit â~ iièfAt ÛMx ioui , et se d5cidi!i & commencer^ afin l'fehcduràgdr IdS pfeHonnes qiil rauraiént bubliê.
i-i Allfertliori ! crih4-il.
Le lièvre tressaillit et se dressa sur son séant , Icis treilles teiiducs ^ les pattes immobiles. Il fit alors exéyter à là |)àùvre bôté divers tours élèmentttirûil * il ui fit bàUf*e lé tamhoup, avec un roulement précipite, ur ^ori bras dboit \ puis lui pi*ésentà sa longue barbe, [iie le libvre ie mit h ratisser docilemeut ; avec uhc itpidiiô extrême i opération qiiUl termina eh posant lélibaticment ses lèvres sur celles de son mdttre ; apirèà [ttôi, fatigué de tant d'efforts d^ntelligencé , il Se tadtsi sûr la table , craintif et tremblant, éi éé reprit h [riitiac^er de plus belle.
Quant au maître , il n'avait pu conquérir son tt'olttmc sou. il salua, eh annonçant qiie Id séance était ermiiiée. Je le regardai; il ne semblait huUdiheût lésolé d'une si imperceptible recette '. Fbabitude TavlEiU lepûis longtemps blasé là-dessus.
Quelques gamins curieux étalent restés prfcâ dô la able : l'un d'eux mangeait de bon appétit une savbiîeuse tartine; l'industriel l' avilit, et, d'un ûir prolfecoùr, lui en demanda une boucbéo pour son lièvi^is. Le Fomin, fier d'un tel bonneiir, tendit la tartine^ hîàis 1 ne pût s'cmpôcber de la suivre d'un regard plein l'angoisses, en la voyant passer tout entière, nioreau par morceau, dans le gosier du lièvre famélique.
— Mangc-t-ii du pain au laitf deniandai-jc au >roprîélaire.
— Oh! il inan,^o do tout, répondit-il d*un air qui voulait dire : Coiniiicnt vivrait-il s'il ne mangeait pas de tout? — D'ailleurs, c'est un lièvre savant...
J'achetai donc un pain au lait d'un sou sur la table voisine; je Pémiettai dans um main gauche avec ma main droite, j'eus la satisfjiction de voir Tintelligent aninuil grignoter jusqu'au dernier débris , et je continuai ma route, ravi d'avoir rencontré un si colossal appétit dans une si petite béte.
Les lièvres savants sont rares ; les chiens sont plus communs. Parmi les montreurs de chiens savants, il en est deux qui m'ont particulièrement frappé.
L'un a quatre énormes animaux qu'il se contente de faire courir à droite et à gauche, et coucher sur le vejilre, à grands renforts de coups de pied et de coups de biUon. La représentation est maigre, luais les acteurs s'instruisent tous les jours, et d'ici à quelques années, ils ])ourront devenir d'une force respectable. En attendant, leur instructeur raconte de si drôles d'histoires au public, qu'il trouve moyen de faire accepter pour argent comptant ces simulacres d'exercices, comme M""' de Maintenon remplaçait au besoin le rôti par une anecdote.
L'autre est un vieux troupier, qui ne possède qu*un caniche, vieux troupier comme lui, dont Templui consisie à se laisser juger et fusiller trente fois par jour. Ce caniche porte le sac au dos, et a le chef recouverl d'un schako, à la façon des chiens de M. J. Stovens; il est accusé d'avoir volé et déserté à la suite d'une rihote. Son maître déphue un papier contenant les chefs d'accusation , tandis que le déserteur se tient debout , d'un air pileux, sur ses pattes de derrière :
« Kcoutez bien cela, mes enfants, dit alors solennellement le soldat à ceux qui l'entourent, et voyex
comme rivrognerie ne mène à rien de bon. Voilà un brai'c que j'ai vu faire son devoir à Wagram el à Kricdland ; eh bien , pour avoir bu un petit verre de trop, il s* est déshonoré aux yeux de la patrie. Ne vous grisez jamais, mes enfants; on commence par se griser, on finit par voler. «
Ensuite il lit le réquisitoire, qui est bien le plus ébouriffant recueil de farces de caserne qu'on puisse entendre, — et, à chaque instant, il s'interrompt pour interpeller le coupable , qui baisse humblement la queue et les oreilles :
« Comment, vieux drôle, vieux scélérat, avoir vole la cantinière , une si brave femme , qui faisait crédit à tous 'les bons lapins ! Ah ! vieux gueux, tu mérites bien la mort , va ! »
Et il continue à travers les interruptions du mêmf genre, que le caniche écoute avec la résignation d'un condamné repentant. Enfin, il le fusille lui-même, el la victime tombe en poussant un hurlement plaintif. On rit dans le cercle :
«Ne riez pas, mes enfants, fait le troupier en portant religieusement la main à son bonnet de police; c'était un coquin, c'est vrai,. mais, comme dit cet autre , ceux qui sont morts sont morts. Nous allons lui rendre les derniers devoirs , et je vous engage à jeter chacun un sou pour les frais de l'enterrement du pauvre diable. "
Voulez-vous des saltimbanques utilitaires? 11 n'en manque pas. Allez sur le pont Neuf ou sur la place de la Concorde : vous en verrez qui montrent la lune ou les comètes à travers des télescopes , et qui tracent à la craie sur le sol , pour l'instruction du badaud peu savant, des zodiaques complets à rendre jaloux Arago, ou M. Babinct de l'Institut.
lu CK {)L UX VOIT
JVii ai nuMiic ronroiilrô un (jiil explique au public le iiiccaiiisino des alfaiiTs, le Code, rurpc]il»(|c, h hausse ol la baisse de la Bourse, le moyen lu plus sûr et le plus prompt de se créer des renies., — moyen donl il n^ise pas pour lui-môme , je ne sais pourquoi. Tous ces jjraïuis artistes sont d'un désiiiléressomeni qui mérite le plus profond respeel. 11 vend, — ou il ne vend j)as, — de petites feuilles de papier sur les* quelles il a coiulensé la quintessence des principales opérations iinanciùres. S'apcrçoit-il (trop souvent, hélas!) qu'on ne Técoute plus et que hî public SQ disperse, il s'a<{enouille sur le sol, et pour donner à Tassistance une haute idée -de la perfection do 8e9 connaissances mathématiques, place une épin(][Io à terre, puis, décrivant rapidement, avec un bdioUi une lar<{c circonférence à partir de rovtréuiilé de cette é|)in<|le, il retombe si juste sur Vautre cxtréiuilé qu'il l'envoie bondira dix pas.
k. C'est de la «géométrie, cela! j^ s'écrie triompha* lement l'artiste en se relevant.
Kl pourtant, mal(]rc celte expérience concluanlc, on n'achèlc pas davantatje. Aussi, il faut voir lo paletot et la cas(puUte du pauvre industriel.
Ceci prouve que la meilleure manière d^ntércsscr le public et de <{n|{ner sa vie n^est pas dUnslruirCi mais d'amuser; si la conclusion est peu morale, ce nVsl point ma faute.
Fermons la parenthèse.
Après av(iir quitté l'homme au lièvre, je mVUaiâ jeté un peu de côté pour échapper à la déchiranlo harmonie des orchestres en plein vent. Devant moi je voyais marcher un jeune homme fort laid, — blouse bh'ue , paiilah)ii tiicnlore hideusement rapiécp , nés iMiorme .surnuMité (h* lunclte:> à branches massives. 11
1)A\S t'IÙS HtKS i)Ë VAKiS. \A\i
tenaU sa çasquellQ à la n^aiii , et répé(ait i )iii-voîx , BU g^iiculant avec feu, dc« paroles que jo n*enl0|i(Uii p^s. Il commençait à m'inquiélcr, et jo le lurvoillais <}u coin de Tœil , quand soudain je Icf vois ^ prépîpîlçrt ^ Tanglo d'une rue, et jeter furieiisement sa casquette à terre. Je m'élance avec un cri d^qffroi, persuadé que le mal)içureuii(, dans un accès de désespoir, va se lancer sous les roues d'une voi-< Inre^ ipais jo reste stupéfait, en l'entendant s'é- CFÎ^r d^une voix tonnante fit avec, des contorsions furibondes :
«( Bah ! autant que je me ruine aujourd'hui que fiemain I n
p , CQ ^ijiaiU ) il tire dq sa poche de petits paquets 4fl papier, fort proprement entortillés, qu^il déposa ifçc «oin dans rintérieur. de sa casquette. QuoiquQ singulièrement humilie d'avoir été dupe à ce point do ma philanthropie , je m'arrcHui , redevenu badaud » et no)c dans la foulo qui « du premier coup, s'était trouliéo formée en cercle,
Qu'cst-co qu'il va faire? me demandais^o, vraiment ÎAlrigué cette fois , et ne qie sentant pas 1q courago de partir après ce début homériquCi
Aussitôt, comme pour répqndro à xn^ periséo, il prit dclicatemeut, entre l'index et le pouco, un des P^îtits paquets t le délit lentement , en exhiba un autre petit paquet qu'il délit de )nâmo , et on tira un vérir* table bijou , une montre miguonne qui scintillait au) r|^]fpn8 d^ soleil et dont il ^e ipit 4 cnuwcrcr, sur le ton du dithyrambe i les qualités adinirablcs. Il ven-» dait la montre avec la chuinc vingt-cinq centimes. Un IxiDipèrc s'cinpressn d'acheter avec euthousiasmo, et il cul soin de lui remettre une pièco de cinq francs « dont le mai chaud lui compta la monnaie lentcmciit
HA CE QU'Oi\ VOIT
el à baute voLx. Le public regardait sans s^émouvuir, et un bour^KOois emprunta même la montre au comporc, alin d'en faire examiner le travail exquis à son voisin, en lui disant, de cet organe onctueux (|ui annonce le bien-ôlre de Fàme et la santé du corps :
(i C'est étonnant comme on travaille aujourd'hui! Cela vaut dix francs comme un liard.
— Connue un liard ! ?) répondit le voisin en hochant la télé d'un air convaincu; et tous deux s^en allèrent, après s'élre poliment salués.
Cependant le vendeur poursuivait son speech avec une volubilité incroyable.
((Tenez, messieurs, disait-il, c'est vingt .sous! \on, ce n'est pas vingt sous : qui en veut pour quinze?... Tenez , ce ne sera pas à quinze, ce ne sera pas à douze, ce ne sera pas à... »'
loi, il s'interrompit brusquement, ramassa sa cas- (pu'tte, el, sans prendre le temps de replier ses pa* quets , fendit le cercle qui attendait la lin de la période. Je compris la cause de ce départ précipité, en voyant poindre à l'borizon le bicorne d'uu sergent de ville.
Je regrette iniinimenlde n'avoir pas connu Lavalcr. Peiil-élre eùt-il pa m'apprendre pourquoi tous \& vendeurs de montres h cinq sous que j*ai jamais rencontrés sont d'une laideur révoltante, et qui dépasse vraiment les bornes. Serait-ce une des consé- (|ucnccs nécessaires du métier? Mais, en revanche, ils parlent si bien!
J'en ai entendu un pérorer, un jour, avec feu, sur les affaires d'Orient ])ar-devant une fruitière cl un marchand de gravures d'Kpinal, que fascinait son éloquence, il leur expliquait le rôle de la France cl
Tattitudc équivoque de TAulrichc dans la guerra contre la Russie.
Voici un bossu qui, de plus, a les jambes cagneuses. Les bossus ont tous de Tcsprit, dit-on ; celoi-là a du génie, ce qui ne vaut pas Tesprit, mais ce qui est déjà quelque chose. 11 a créé Part, inconnu ju8qu*à lui, de faire circuler sa bosse autour de son corps, aux yeux d'un cercle émerveillé; c'est là son industrie et sa profession spéciale , et Ton conviendra, si Ton est juste, que peu de personnes, même parmi les bossus, seraient capables d'en faire autant.
Couronné d'un diadème , comme un roi , la poitrine découverte, en chemise jusqu'à la ceinture, il se cimpe sur un tabouret avec une physionomie austère et majestueuse. Après quelques explications préalables qu'il donne à la foule béante, d'un air profondément pénétré , le bossu-prodige , s'arrondissant en bas-relief, tourne lentement et solennellement sur lui-oiéme, les bras étendus, la tête renversée, imprimant par soubresauts de violentes secousses à sa gibbosité dorsale , qu'on voit bientôt s'ébranler comme une montagne, et s'acheminer pesamment, à travers les obstacles qu'elle franchit d'un pas lent et sûr, jusque sur la poitrine, où elle se fixe enfm, en attendant que V imprésario luge, à propos de la rejeter à sa place naturelle. Cela fait, il annonce au public qu'il va grandir de six pouces , et , en effet, grâce à d'ingénieuses et rapides saccades qui font craquer les jointures de ses os, il parvient à redresser peu à peu l'édilice tortu de ses jambes, et se dessine dans la pose héroïque de Chevert indiquant de la main au grenadier la citadelle qu'il doit escalader. Il a l'air jii heoreux et si fier alors , son sourire est si agaçant , son regard si orgaeiiieusement nio<lesle, que tout
i\fi CE QtOX VOIT
honnôlo homme se sent envie d^applaudir d6S deux mains.
Quand il a fini , îi recommence.
Voilà un gaillard que bien certainement le mo^èn û<]G aurait brûlé comme sorcier, en compagnie db abu voisin, r homme-caoutchouc, adolescent dont la procession consiste à se disloquer tout le corps, \b^ pUér en trois parties égales, comme un mouchoir de pcîche, à courber en deux son épine dorsale « à se paMer tes jambes par-dessus la tête, à joindre les bras derrière le dos, pour les ramener par devant, sans séparer ses mains entrelacées Tune dans Tautiis. Gé dernier tour ne peut s^accomplir qu*en faisant Craquèir d*adé tci'rible façon les 08 de ses omoplates ; encore a^tnl (][rand soin de rabattre d*abord le collet de sa diamise et de placer sur une de ses épanleS la mftîn d^iih spectateur bénévole, pour qu*ôn puisse mieux sàisii*, aux mouvements que son épaule imprime à cette main, la violence de la dislocation que subiSMht SCS membres. Aussi, quelle morgue et quelle empli asc !
u 11 n*y en a pas un dans toute là France , il n'y on a pas un dans T univers entier qui puisse eh fiiire autant, s'écric-t-il avec des gestes inouïs, et eh secouant la tôle d'un air enivré. Je défie un homilie ftn monde d'avoir le corps brisé conune moi : ce h^éil pas des os, ça : c'est du linge, c'est du papier mâdié. Je donne cent francs à celui qui pourra &ire ledé^ ment la moitié de mes expériences. S'il y ft des doé^ tcurs dans rassemblée , qu'ils viennent mé visitéTp et ils verront que je suis Un vrai phénomène, et Hfiè l'Académie de médecine n'a jamais eu dans la isiaih un sujet comme moi! » Et il assure que plutieilrt grands médecins sont déjà venus lé voir cheU Ihi ; \ùi
DAx\S LES BLES D£ PARIS. 14*7
il ajouté quMl ost à la disposition de leurs cohffèrëB (]ui voudraient les imiter ; et il donne son ddressË avec l^heurc à laquelle il est visible.
u Maintenant, messieurs, ^outé-t-il , je demande à toute la Société, et surtout à ceux qui ont des èônnaUsàhces, ce que cela vaut, en conscience. Vh ^lôtnidë comme moi , qui demanderait cëtit Sous fUt ^rtônné, aurait toujours sa baraqué remplie èi \ï fbrait bien vite sa fortune. Moi , messieurs , je me fie à la justice et & rintelligencc du public. On jettô té qtl*on veut , un sou , deux sous , un liard , un centime ; nous ne refusons rien , pas même les louis d'or. »
Le jeune homme aux membres disloqués a une façon originale d* entrer en matière et de tenir rattentiûU en baleine, ^ans se prodiguer inutilenient, tant qUé le cercle n*est pas encore assei épais. Il demande deux gamins de bonne volonté, et il &*eù présenté vingt i il éhoisit les deux moins déniaisés, le^ fait mettre en ligne devant lui , la tête droite et le pouce à ia coulure du pantalon ; puis , sous prétexté dô les dresser h Texercice , il leur commande avec précipitation des mouvcmeiits compliqués où ils se pcrdéht , et qui les jettent pendant une demi-heure daUft là pantomime la plus désordonnée et la pluS diverttstissante. Apres leur avoir ordonné d* imiter ses gestes, il passe ses cuisses derrière son cou où sa tête eiUrè séi cuisses, en marchant sur ses mains, et les pauvrèé petits, qui y mettent beaucoup de bonne foi et dé docilité , font d'énormes culbutes , aux grands ëclati de rire des badauds. Il les accuse alors de n'étré boUk à rien, administre une taloche â Fuii, un coup dé pied ft Tautrc , et les renvoie ainsi battus , mais satiH* faits.
tresf & ce oioment que Torateur prend la parolf »
pour demander pardon à T honorable société de s'être amusé ainsi aux bagatelles, et annonce qu'il va passer î\ des exercices sérieux, dignes des spectateurs choisis qui le contemplent.
Qui pourrait passer indifférent devant ce brave saltimbanque en tartan écossais qu'on rencontre tous les soirs sur la nouvelle place des Ecoles, Hcrcul^ bonhomme et naïvement matamore, que sa femme même admire silencieusement, les bras croisés et le regard lixe? Le matin et jusqu'après le milieu du jour, la bourgeoise exerce différentes petites industries , et pratique le connnerce de détail aux abords des marelles; le mari traîne à travers les rues une énorme brouette , en criant : De la pomme de terre au boisseau, au boisseau! Quand vient le soir, on les voit arriver tous deux à leur poste ; la femme étend à terre un méchant tapis, et la foule, au seul aspect (lu Sauvage, comme on l'appelle dans le quartier, se bille lentement d'accourir, ccmnne auprès d'une vieille connaissance.
.le l'aime, ce sauvage. Il étale ses larges membres avec tant de fierté ; il a un port de télé , un mouvement des épaules et de l'avant-bras pleins d'un orgueil si candide ! Ce fut donc avec satisfaction que je vis i\o loin, parmi les arbres étiques des Champs- Elysées, apparaître sa taille gigantesque, dominant de la tète le cercle des spectateurs , comme Calypso au milieu des nymphes ses compagnes. C'est que, depuis plusieurs années , je l'ai rencontré chaque jour sur mon passage ; c'est que j'ai pu observer à mon aise cette nature puissante et placide, et la voir sortir peu à peu des tâtonnements primitifs , pour marcher en avant à pas gigantesques.
Ses exercices consistaient d'abord h enlever, à
Faidc d*une courroie, une énorme pierre entre ses dents, et à la rejeter à plusieurs pas en arrière, d^un seul mouvement de tétc. Tout, dans la représentation, tendait à cette pièce de résistance : c^était beau , mais c'était maigre. Depuis, il a senti le besoin de varier et de compléter ses exercices ; il a compris les nécessités que lui imposait Fétat avancé de la civilisation moderne. Un beau jour, je le vis adjoindre à son matériel une table où il exécuta des cabrioles ; le lendemain, la table fut surmontée d'une chaise, du Haut de laquelle il se courbait en arrière, ramassait la pierre d'une mâchoire énergique et sans sourciller, gracieux comme le gladiateur romain, souriant comme un premier sujet de la danse qui s'arrondit sur ses orteils ; ensuite il se relevait lentement à la force des reins, et ne reposait son fardeau à terre qu'après avoir exécuté cinq ou six fois de suite cette terrible manœuvre. Puis vinrent successivement les petits verres et les bouteilles, fragiles appuis sur lesquels il faisait reposer les pieds des chaises et de la table. Je m'étais attaché à cette étude du génie laborieux , se développant par degrés, préoccupé du besoin d'innover, de grandir.
Après les sauts exécutés en pivotant sur soi-même , la pierre aux dents , autour d'un bâton , il montra par un dernier trait qu'il ne faut jamais dire à un saltimbanque : Tu n'iras pas plus loin. 11 s'étendit sur un drap, plongea sa tête entre ses jambes, qu'il replia autour de son cou en les entrelaçant dans ses bras, et, ainsi pelotonné à la manière d'un hérisson, se fît lier dans ce drap par la bourgeoise, comme un paquet de linge sale, et se mit à faire le tour du cercle, en sautant sur les mains et en poussant de petits cris , ce qui réjouit singulièrement l'assistance.
iM CE gL ON vorv
Ëi}i-oc là le lormc ? JVn doute *, lo progvp^ i^ arrête quelquefois et s^cndorl un moment , maïs il rcpitmd bientôt sa marche éternelle.
Le Sauvage a déjà recueilli quelques fruits d^ tant de vaillance. I^ célébrité commence à venir vers luit sans qu il lui ait fait une seule avance dont ii ait i. rougir. L* Illustration a gravé son portrait avQC celui de Mcngin ; ils passeront tous deux côte à côte k, la postérité. La richesse n^a pas encore frappé & ^a poptç, sans doute : elle n^arrivc pas si vite, la boiteuia déesse ; mais celle médiocrité dorée qu'a chanlàe lo poète.
u Je viens d'clrc profondément humilié , pio 4Û^H un amif il y a quelques mois.
' — Pauvre garçon ! répondis-je tout ému, — Figure-loi que j'étais en train de choisir un pigarc de dix centimes chez un marchand de tabac, quand je vois le Sauvage entrer et en prendra un de quinze h côté de moi; il y avait quelque ehope dd narquois dans le regard qu'il m'a lancé, »
Je n'osai pas le dire & mon ami , de peur d'ajoutev une humiliation nouvelle à cette humiliation profonde; mais, au fond, de quoi donc sq plaignait-il? Qu'a-t-il fait, lui, sinon son droit,,, peut-ôtre? Vpîlà bien les préjugés!
Ce consciencieux^ saltimbanque a sa manière k lui d'implorer les bourses des spectateurs. Apvèi avoir alléché la curiosité par quelques bagatelles, il 9a campe, les poings sur les hanches, dans sa plus belle pose de tambour-major ; on dirait Frédéric dang Pail^ lasse, ou LaferricTc dans Anton y,
« — Dilos-donc, la bourgeoise/ fait-il à la brave femme qui se tient là pour donner la réplique et ramasser la monnaie.
— Eh?
— Et notre petit , qui est à la maison , a-l-il été sage aujourd'hui?
r^ Comme ca; il crie.
T-T Ah! il crie : il faut lui donner le fouet. — • Il criera encore plus fort.
— r Cest vrai; mais pourquoi est-ce qu'il crie? ' — r Dame, c'est qu'il a faim.
^-^ Ah! il a faim! pauvre petit! Après tout, c'est trop juste ; on est petit , mais on a faim , comme les «grandes personnes. Dépéchcz-vous d'aller lui donner à manger.
- — Quoi? Il n'y a rien dans Tarmoire.
— Rien du tout?
— Rien du tout.
— Oh ! la , la ! ce n'est guère. Comment donc allons-nous faire?.,. Dites donc, la bourgeoise ?
— Eh?
— Si nous demandions à l'honorable société (ce
sont de grands politiques et de profonds moralistes que les saltimbanques : ils flattent tant qu'ils peuvent les spectateurs; cela fait toujours plaisir), si nous demandions à l'honorable société de nous aider un peu, hein, pour donner à manger à notre petit?
r— C'est ça.
^ r- Ah ! si la société voulait être «assez bonne pour lui faire feulement (comptant sur ses doigts) dpuic 80US de semoule, deux sous de bouillie, deux sous àç lait et un sou de pain , afm qu'il devienne grand et fort comme son pi're ; pas méchant pourtant , parce que la méchanceté ne vaut jamais rien ! ... »
Ici, ton grave, physionomie solennelle, l'orateur fait sonner vigoureusement les voyelles sur les con-
sonnes ; il pousse même quelquefois le zèle de ce côte beaucoup trop loin.
— La société qui m^entoure est assez juste et assez raisonnable pour voir que si je descends sur la place publique, cVsl que ma fortune n*est pas faite , et que j'ai besoi»! de gï^ncr mon pain à la sueur de mon front. Si j'avais dix mille livres de rente, je resterais cbez moi , au lieu do -me briser le corps à faire des tours de force dans la rue. 11 n'en faut qu'un pour mettre tous les autres en train. Allons, messieurs, un peu de courage , ne m'oubliez pas : voilà mon petit bureau.
Le Sauvage poursuit dix minutes sur le môme ton ; après quoi, un sou roule ordinairement sur le paie.
u II uon manque plus que six, crie-t-il. il n'en inan(|ue plus que cinq. 11 n'en manque plus que (luatro. ('.a va, ca va venir.;?
Kl il cbanle à lue-léte, d'une magnifique voix de Jrtisse-laille, une romance sentimentale ou un grand air : Amis, la matinée est belle, 11 faudrait avoir le (•(«ur bardé d'une triple cuirasse d'airain pour résister à tant de coquetlerie. On a déjà pu remarquer que c'est surtout dans l'appel adressé à la générosité du public (pie la ])lupart des saltimbanques déploient loules les ressources d'un art souvent consommé. J'ai entendu un jour un marcband de taffetas gommé s'écrier, dans un beau fnouvement d'indignation contre les badauds, qui regardaient sans bourse délier : ù Je ne conq)rends pas comment, dans Paris (pii est la capitale de la civilisalion, il y a des gens assez bâtes pour ne j)as acbeter cela, v
(iClte j)lirase bomérique me rap|xeile le mot de ce grimacier de profession , qui apostrophait ainsi Tassistance avant de faire la quéle : v. Ah! messieurs,
voilà IMustant, voilà le moment ; que tous les imbéciles s'en aillent ; je ne quêterai qu'après. «Personne n'osait bouger, bien entendu. Les ladres, pris au piège , se contentaient de rire jaune , — et de ne rien donner.
Tandis que je contemplais le Sauvage , j'entendis retentir tout à coup près de là un cri prolongé, rauque; puissant , guttural , qui n'avait rien d'humain, quelque chose comme le rugissement d'un lion mêlé au bruit de la bise et du torrent. A cet appel strident, tout le monde courut de ce côté ; je courus avec tout le monde, effaré et palpitant, et l'Hercule se vit aussitôt presque seul. Nous nous trouvâmes en face d'un petit homme trapu, au nez puissant et coloré ; il avait placé ses deux mains devant sa bouche et hurlait (j'emploierais un mot plus expressif, si j'en connaissais un) , à travers ce porte-voix improvisé , l'appel classique des saltimbanques :
« Ah ! ah ! ah ! nous allons voir, nous allons rire ; ah! ah! ah! c'est ici, c'est ici qu'on s'amuse! Ah! ah! ah! »
Et la voix éclatait en rugissements époui^antables : Stentor n'eût pas soufflé mot près de cet organe-là. Son compagnon, tout en ôlant la blouse qui protégeait un costume fantaisiste contre les intempéries de l'air, le regardait , puis regardait la foule , en souriant avec une fierté naïve, comme un homme qui admire les bons mots de son loustic favori. Au bout d'un instant, le crieur se retourna vers lui, en souriant de la même façon, puis il recommença de plus belle avec un signe de tête qui voulait dire : « Tu vas voir ça : voilà comme je faià les choses , moi ! Qu'est-ce que vous dites d'un gosier pareil, vous autres? »
l.ii CE Qi; OX VOIT
Eh ! mais c'est mon casseur de pierres, m*écriaî-j€i car je les connais tous , et je me suis presque bal^tué à le regarder comme ma propriété , ma chose , ft la faron de Tabonné fidèle qui dit : Monjo^rn^^à moi^
Le casseur de pierres est un industriel qui fleurit depuis pou de temps sur les pavés de hi capitale. Sa profession , qui n'est pas dcfmie dans le Dictionnairfi de r Académie, non plus que dans les Manue}a Roret* consiste, comme fon nom l'indique , k briser dei cailloux avec son poing. lia chose scpnble difficile | mais où est la limite qui sépare le possible de ïîmrf possible, dans ce siècle qui a inventé les tables tpuiN Hautes et parlantes , revu , cçrrigé et considérable-? ment augmente le magnétisme, 1^ ballons et lea diemins de fer?
Ces deux garçons-là sont les rois du genre. Au liea de s'écraser par la concurrence , ils ont associé leurs talents : l'union fait la force. Chacun a sa spécialité» du reste : l'un brise les pierres , l'autre abat les oub Gt les goulots de liou teilles. Us vivent dans une fra« tcrnitc touchante : tant mieux, car on ne peut penser sans frémir à ce qui arriverait , s*il leur prenait jamais fantaisie do boxer l'un contre l'autre. Milon da Crotone assommait un bœuf d'un seul coup de poing; CCS messieurs assommeraient Milon de Crotone lui* même. Qu'on dise encore que l'antiquité grecque est un tissu de fables sans vraisemblance !
Je sais bien qu'il y a des langues asseï méchantes pour prétendre que les cailloux mettent beaucoup da bonne volonté à se laisser casser ; mais que ne pré-* tendent pas les méchantes langues, et que ponrreibi! on admirer désormais, si l'on voulait les croire? Une fois, il est vrai, l'une de ces pierres, fort dure en apparence, que Tindustriol avait jetée un peu brota*
lement ^ur lo piédestal qui lui «çf t d'enclume , se bpisa d'eUe-m^mc aux éclats de rire des sceptiques. C'est là un accident malencontreux, qui prouve tout au plus contre la pierre , et non contre notre homme. Celui^i , du reste , eut bientôt fait taire les rieurs, qq les invitant à entrer dans le cercle, et à se seryir, j\Qtk de leurs mains , mais de leurs gros souliers ferrés pour lutter contie lui. Que répondre à de pareils arguments, appuyés par des poings pareils? PuiSi pour mieux venger çctto honte passagèrq, il choisit le plus rond , le plus noir, lo plus ramassé de tous ses eailloux , le fit circuler parmi les spectateurs pour qu'on pût juger de sa solidité ; et entortillant $# piaia d'un mouchoir, d'un seul coup, accompagna 4^on A411 formidable, tel qu'en poussent les boulangers de mon pays quand ils pétrissent la pâte , il le fit voler en éclats. Après quoi , moyennant une nouvelle sqnune déterminée d'avance, il reprit un autre caillou de même forme 9 et cette fois le broya comme du verre avec son {Kiing nu.
Bientôt, sans doute, il le fer^ avec les dents.
Vers la fin de la séance, l'orateur prit la parole, pour annoncer qu'ils allaient aussi en ville, dans les sociétés qui voulaient bien les honorer de leur con« fiance, et qu'ils avaient été plusieurs fois déjà appelés à paraître dans les plus brillants salons de Paris.
Voici devant moi le bâloniste^'radier, artiste eé« U*brfl et vraiment inimitable, qui conserve dans les cxorrircs les plus étourdissants l'aisance et l'aplomb qui sont le cachet de la perfection. Cet homme, doué d*un masque facial dos plus mobiles et des plus expressifs, a la verve entraînante, l'intarissable fa* conde du prestidigitateur Bosco. Tout rempli do la ronKÎcnca do son mérite , loin de quémander les sous.
à la façon dos industriel^ ordinaires, il 'se borne à dire ce qu'il veut avant de commencer, et il attend, sans presser en rien son public. Après avoir ainsi fait d\i boudantes récoltes , il trouve encore moyen de prélever un impôt e\trîiordinairc j)our finir, en annonçant ses tours les plus remarquables.
— Je vais , dit-il d'abord , mettre mon bâton en équilibre sur mon nez, comme ceci ; je placerai doux sous sur le bout du bdton, puis, d'un petit coup sec appli(|ué avec le doigt, comme cela, je ferai tomber ledit bâton, que je rattraperai de l'autre main, et les deux sous viendront d'eux-mômes s'engouffrer dans le gousset de mon gilet. Mais il me faut deux sous.
Et on lui jette les deux sous, et il fait le tour.
— \c vous en allez pas , s'écrie-t-il alors : je vais maintenant entasser une pile de cinquante sous... que vous allez me jeter, (et il rit avec ironie en voyant la mine des spectateurs) sur l'extrémité de mon bâton, et je ferai le même tour, sans qu'un seul roule à côté. Ah! c'est beau... mais c'est cher. Tenez, moi, je mets vingt-cinq sous.
Kl il iinit toujours par obtenir les vingt-cinq autres; quelquefois , il est vrai , au bout d'une demi-heure au moins d'attente, pendant laquelle , dit-on, il pousse, à certains jours, l'ironie jusqu'à fumer une cigarette; Mais on ne s'en va pas, parce qu'on est curieux de voir un tour pareiL^Cn effet, les cinquante sous disparaissent, comn[ic un torrent, dans la 7ner Aojrç, suivant son expression , puis il salue la foule.
— Messieurs , dit-il, la séance est... dans ma poche. Et l'on s'en va émerveillé.
Cependant j'approchais du carré Marigny. Celait là le centre et le foyer de la fête. Une diiaiue au moins de baraques en toile , ornées de grands ta-
bloaux de genre, s'étalaient de chaque côté de la place; sur le devant, au milieu des musiciens ; grimaçait le paillasse ; la bourgeoise faisait des ronds de jambes ; le bourgeois crachait et se mouchait , tenant son porte-voix de la main gauche, et prêt à Temboucher pour déclamer son pallas^ dont il repassait les triomphantes périodes. Çà et là, afm d'allécher les badauds , les comédiens mimaient en dehors une scène bouiTonne, dansaient une cachucha ridicule ou un rigodon effréné; des hommes, coiffés d'un chef de cheval en carton, ou d'une télé gargantuesque qui leur descendait jusqu'au milieu du ventre, adressaient, au milieu des fanfares, des allocutions burlesques à la foule; tandis qu'à côté d'autres orateurs, à la parole majestueuse , haranguaient avec feu cette houle livante qui s'agitait en bas, curieuse, agitée, pleine de tumulte et de bruit : mer de têtes, de casquettes , de bonnets , de chapeaux de toutes formes et de cheveux de toutes couleurs.
Ces honmies se livraient à la pèche du badaud, gros poisson qui devient de plus en plus rare , de plus en plus défiant ; je parle du vrai badaud , le badaud qui paye.
Si je vous disais que j'entrai successivement dans ces dix baraques , me croiriez-vous ? Je ne sais. Mais je ne prétends pas m'en faire un mérite , car il ne m'a |>as fallu tant de courage que vous croyez peut-être. Je me garderai bien, toutefois, de vous donner la description complète de toutes les merveilles que je lis. Je choisirai seulement quelques traits détachés du tableau.
Dans la première baraque , entre deux danseuses de corde, au teint basané et au jarret nen'cux, on voyait, suivant le style du lieu, une c/iffff de tribu
sauvage, tmluitr* du plus beau vernis, et qui dévorait des carottes crues avec une férocité inconcevable ^ feh roulant des yeux farouches et en poussant de petits grognements de satisfaction.
La baraque suivante, étroite et malingre, renfermait ))ourtant deux phénomènes, d^abord un luoUton à huit pattes, puis un jeune garçon d^unc dizaine d'années , ayant un côté de la ligure tout noir, et orné iï un joli favori qui frisait comme celui d'une personne de vingt ans. 11 venait lui-même, entre chaque exhibition, le visage recouvert d'un voile épais, exposer au public celte bizarre anomalie , en un boni" ment superbe, tout embaumé de fleurs de rhétorique. Quand nous fCimes réunis sept ou huit dans Tintérieur :
Cl Louise , cria rentrepreneur, qui restait au dehors, expliquez le spectacle à la société, mon enfant.
— Oui, monsieur, ?? répondit une channante petite fdle , qui se leva aussitôt d*un coin obscur où nous ne l'avions pas vue.
Fille entr'ouvrit le rideau qui cachait le sanctuaire, et nous aperçûmes un énorme mouton , qu'elle noui apprit élre un mérinos venu de l'autre bout du mohdti t il avait l'air bénin, et ruminait d'un air grave je tié sais quelles mélancoliques pensées, songeant âans doute à la patrie absente, à la vanité de la gloire, à la morne solitude où vivent les prodiges. La palivre bétc était douée de huit pattes , dont quatre desséchées, et ressemblant à s'y méprendre ( bizarrerie de la nature ! ) a des vessies qu'on eut attachées tant biêh que mal aux ])attes primitives. Louise nous dit qu*ùn pouvait y toucher, mais le mouton était sur lirio ci* pèce de piédestal, dans le lointain mystérieux dé la scène, cl tout le monde aima mieux la croire sur parole.
DAXS LES RUES DE PAKIS. 159
Àu bout de cinq min u les, elle appela, ei le petit pliéhbniènc apparut, vôlu d'un coquet costumé de .hussard , dont il semblait tout lier ; il s'avança sur le devant du théâtre, n'offrant d'abord que sa joUè gauche à nos yeux.
Il se retourna ensuite du côté droit, et Ton vit une vraie peau de nègre , couverte dans presque toutd sa surface d'une ran<jée de longs poils, qui lui donnait une vàgiié ressemblance avec la hure d*un sanglier,
Mais ce n'est point là , je l'avoue , un spectacle plein de sel attique et de grâces décentes, un joli petit spectacle accommodé aux nerfs des personnes délicates. Si vous voulez des grâces et de la délicatesse , suive2moi devant ces deux baraques rivales que décorent deux toiles immenses et naïvement pittoresques , signées l'une du nom de Séguin , l'autre du nom de Mauclair, les deux peintres ordinaires, — soit dit saiis le moindre calembour, — de MM. les saltimbanques. Jusicmeht il y a spectacle dehors, et c^est celui-là que je veux vous faire voir.
Sur la galerie qui règne àu-devant de Tuile dés baraques, une danseuse Arabe, — c'est raffiche qui le dit , et les affiches ne mentent pas , — est en train de danser un pas de caractère qui ferait rêver la Petra- Camara, — avec accompagnement de castagnettéâ désormais classiques , et sans préjudice d'une musette et d'un cor de chassé qiii brodent sur lé fond leut* vigoureuse harmonie cii guisfe d'accompagnement. Voyez quelles poses voluptueuses , quel frétillentént des pieds, quelle fcàmbrure et quelle s6uples&6 du corps , quels ondoiements de M taille , quelle boùttbë en cœlir, quels regatds souriants et lângoùréut proitiehés en cerclé sur lé public fasciné I Lëâ âybairiteé eii blousé bleue , 4"» ^ <^"t pas le ihoyeh d'aller ad-
mirer les danseuses de TOpéra^ sont plongés dans Textase cl poussent de petites exclamations de plaisir en se passant délicatement la langue sur les lèvres. Quant à la Aàiiscusc française de rétablissement voisin , penchée au bras de son directeur, elle examine sa rivale en jaunissant visiblement de jalousie et en la criblant d'épigrammes sournoises qu'elle communique au petit cercle de ses fidèles ; elle rit parfois aux éclats , pour mieux témoigner son âédain, et figure quelques pas h demi, d'un air qui semble dire : u Ça ne connaît pas les premiers éléments de son art , et ça se mêle de danser en public ! Ah ! si je voulais ! Vous allez voir tout à rhcure. "
Près de là s'était abrité un panorama portatif, de quatre pieds carrés environ. A cet établissement modeste, on avait adapté un banc sur lequel pouvaient s'asseoir trois personnes. Dès que le public était au complet, on le recouvrait d'un rideau, qui cachait le sj)ectacle aux avides regards des gamins rùdant alentour, et les tableaux se succédaient, représentant les scènes les plus variées et les plus actuelles. Le directeur se tenait î\ côté, pour expliquer et changer les images.
— ;; Ce point de vue, messieurs, disait-il d*unc voix traînante et solennellement monotone, vous représente la Chine. Remarquez que dans cette ville habite un mandarin; il y a beaucoup de maisons pour les prêtres chinois, avec une superbe tour en porcelaine.
» Ce point de vue vous représente Saint-Pétersbourg, capitale de la Russie, vue au clair de lune, à 2,400 kilomètres de Paris ; 400,000 habitants. Ce vaste empire , qui occupe la septième partie du globe, fut fondé il y a fort longtemps , mais il ne fut connu
1)A\S IY.S> RI K8 1)K PARIS. Kil
que doux ccnls ans plus tard. Ce ti'est m^ttie qiiè depuis Pierre le Grand , donl oh peiit voir la stdtue sur une des places de celle capilale, qu*il a eoimnencô à devenir célèbre. Vous remarquerez que la Russie est la patrie des Tarlares et des iérocès Cusaquès du Don.
« Ce point de vue vous rejjrcsentc rcntr{*e des Clianips-Kljsées et la place de la, Concorde, une des plus belles de l'Kurope. Remarquez Tobélisquc et les candélabres qui font F orne ment de cette place. Remarquez aussi les chevaux de Marly, ainsi nommés parce qu'ils étaient h Marly sous le règne de Louis XIV , surnommé le Grand. Vous voyez à droite le bouquet du fameux feu d'arlifice qui fut tiré, en 1844, avec vinfj[t mille fusées, quinze mille pétards et une immensité de feux de Henj^ale, comme vous les voyei. Vous voyez aussi rintérieur du bal Mabilc, un des plus beaux bals de la capitale ; vous y voyez un grand nombre de personnes.
« Ce point de vue vous représente une forêt vierge du Brésil, vue au clair de lune. Vous remarquerez que le Brésil est peuplé de sauvages et de cannibales qui se mangent les uns les autres, et que ces forêts sont pleines de bétes féroces qui dévorcnf les voyageurs.
n Ce point de vue repré.sente Veni.se, superbe ville d'Italie, pays qui a la forme d'une botte, et où poussent les orangers. Cette ville est bdtie sur pilotis au milieu delà mer, comme vous le voyez, et le soir les matelots y chantent des sérénades dans leurs gondoles.
n Ce point de vue représente Xaples , et à côté la
fameuse montagne qu'on appelle le Vésuve. Celte
montagne est un volcan qui vomit de la fumée et des
flammes, comme vous le voyez. Vous remarquerez
que la ville de Naples est habitée par les lazzarones^ qui passent la journée entière à dormir et à manger du macaroni.
j) Ce point de vue représente Constantinople, capitale des Turcs , alliés du peuple français et de l'empereur Napoléon 111. Celle ville magnifique possède un sérail et plusieurs mosquées. Remarquez sur votre gauche un groupe de palmiers qui cachent les murs du sérail, r
Je regrelle amèrement de n'en avoir pas retenu davantage. Cela dura un gros quart d^heurc, car les tableaux, qui se comj)osaient de gravures richement coloriées , étaient en fort grand nombre.
Los cabanes suivantes contenaient des cirques, des gymnases, des Alcidos enlevant plusieurs hommes à la force du poignet, et plusieurs centaines de kilos à la force des mâchoires ; des phoques intelligents , des singes et des chiens savants , des ânes qui indiquaient l'heure, et pouvaient battre aux dominos le prince de la critique lui-môme; mais j'en veux aux ânes savants , depuis que , dans mon enfance, un membre de cette docte corporation eut reffronterie de me désigner, par-devant mes compatriotes réunis, pour le plus gourmand de la société, malgré mes dénégations formelles. Je prends soin de ne plus m' exposer à pareille avanie.
Sur le dcvanl d'une des plus petites , parmi ces baraques , se tenait , la baguette en main , un homme au bonnet pointu, en longue robe d'enchanteur, constellée de signes cabalistiques. La toile ci lo discours promettaient merveille; des subtilités, des escamotages, des transformations à faire jaunir d'envie les Home et les Robert Houdin ; en un mot, des miracles, de vrais miracles. On voyait sur un grand
tableau peint à Thuilc par quelque artiste byzantin des pierres se ckaii(][cr en serpents , et des bouteilles en pièces de canon. Un homme sortait d^un chou et se métamorphosait en un gigantesque radis ; du canon d'un pistolet, s*élanoait, avcc'la décharge, un groupe de trois Grâces souriantes et court-vêtucs , qui exécutaient une polka sur des coques d'œufs ; ici , une jeune fille était suspendue, sans point d'appui, en plein air, par la seule force du fluide magnétique ; là, un gros gaillard marchait en portant entre ses mains sa fête, qu'on lui remettait ensuite d'un coup de poing. L'imagination déréglée de l'artiste s'était donné pleine carrière; il avait fait un chef-d'œuvre fantastique, digne d'illustrer les pages d' Achim d'Arnim , et qu'eût signé Callot. C'était une peinture romantique et révolutionnaire , dans toute la force du terme.
J'entrai donc , fasciné , avec ce mystérieux tremblement du novice es arts occultes qui s'apprête à faire apparaître le diable. L'opérateur se plaça devant une table ; je frémissais. Il prit de petites billes qu'il ' posa aux deux extrémités , plaça sur chacune un gobelet, et les fit disparaître et reparaître tour à tour, en s'admirant complaisamment dans cet exercice. Quand il eut fait cinq ou six fois ce tour merveilleux, il se reposa un moment , pour laisser quelque loisir à notre admiration haletante , puis il recommença , et recommença encore. Ënfm, il appela le paillasse :
— Voyons, Frise-Poulet, c'est à ton tour.
— Ah ! ah !' s'écria Frise-Poulet en se précipitant dans la cabane, tandis que le maître sortait, c'est pour le coup qu'on va s'amuser.
Et, saisissant deux longs clous, il se les plongea intrépidement dans le nez : les clous disparurent au fond de chaque narine ; les larmes lui en sortaient des
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yrut, et ropendnnt, les clous au ne2, il harimguait
10 pîirlf riT : .
— Si vous en ave* déjà vu, disail-il, parmi ceux qiii di'niandent viiif{l et Ireiilo sous, exécuter un tour pareil, vous m'en donncreis deS liouvellès. On dil que M. Hosco esl un «jrand Sorciei', jd voudrais bien lé voir t\ ma place , aveô dès doua de àix pôuc(^s dans les fosses nasales. Car, messieurs, continua-l-ii en reliranl délicatement les deux instruments do torture, il n'y a pas à dire qu'ils Sont & rdSsort et quUls rentrent quand on les enfonce; on peut les toucher.
Et, suivant l'usage immémorial, il Vint promener les clous sous nos yeux. liC digne homme voulait absolument me forcer h vérilier de mes propres mtiinS.
11 fallut lui répéter h plusieurs rej)riseS :
— Bon , bon , c'est inutile ; on le voit bicii.- Encore insislait-il d'une manii»re gênante.
• — Messieurs, nous dit-il alors en.s'inclinant avec savoir-vivre, la séance est levée. Si vous ÔteS contents et satisfaits, faites-en part h vos amis et connaissàncel.
— Oh! voyons, voyons, s'écria un gamin, c'est pour rire ; donnez-nous-en encore pour deux liards.
Ma dernière visite fut pour une baraque qui portait le titre ambitieux de Grand spettacle oriental. On y voyait sur un petit thédire divers petits bonshommes que lo directeur, homme habile à tirer parti des circonstances, nous donnait pour des Kabyles et des cipayes. Je reconnus , entre autres, le type bien connu de Pierrot , auquel on avait ajusté un sabre , des épaulettes de général , et le nom de Bou-'^Iaza , et un peu plus tard un capucin italien qui passa pour un derviche musulman. L'orchestre se composait de deux joueuses de flûte et d^un trombone, qui était bien le plus facétieux des trombones *, il interrompait voloô-
DA\S ^Ë^ mV-^ de; paris. |(i^
tiçr« «a inclodie pour apostropher la foule d'un l^ii qui excitait d* innombrables éclats de rire, ou pour faire une niche 4 Torateur. On voit qu'il cumulait les ei$h pliûf et savait le rendre doublement utile.
Cet hoinme , grand , sec , au nei camus , à la phy^ signoipio de furet, m'avait frappé tout d'abord; et en entrant je lui adressai un bon mot, auquel il pépon** dit par un autre , eu trombone d'esprit. Quand la ii|l|e fut pleine, rorchoslre se replia dam l'intérieur; lei deu!i^ femmes se placjîrent do chaque cAté de la scène et 80 reprirent à flùtcr de plus belle ; pour lui,Ml déposa spn instrument à terre , et se mit h cheval dessus. Il me reconnut, vint vers moi en traînant son trqm-;* boue , et dirigeant un coup d'œil ironique sur les deUK flûleuses :
— Apikubajarum collegia, me dit-il.
Je fus si abasourdi de retrouver une bribe d'Horace sur ces lèvrqs profanes , que je restai comme écrasé du coup, ne trouvant qu'un sourire niais à répondre. U ne s'y méprit pas :
— Kh ! eh ! continua-t-il , on dirait que eela yem étonne; on a fait ses classes tout comme un autre, quoiqu'on n'en ait pas l'air..., et on a profité joliment,
La conversation s'établit à voix basse entre nous^ malgré Tes cÂiU répétés do l'assistance. Au bout d'une minute, il m'avait assex intéressé pour que je lui offrisse une place près de moi , à l'extrémité du banc, U no se fit pas prier.
J'appi'is qu'il était Ois d'un serrurier d'Issoudun, qu*il avait étudié au etdlége de cette ville.
• — 8uperbe établisiteuieiit, me dit-il, où nous étions alors deux élèves en troisième, car j'ai été jusqu*àU Iroitfième; seulement, j'ai sauté des classes. J'étaia toujours le second, une belle |>lacc et fort honorable.
et je remportai tous les seconds prix à la distribution. Je faisais Torgueil de mes parents ; je composais pour leurs fôles des compliments en vers qui les faisaient pleurer d'aise, et qu'ils montraient mystérieusement à toutes leurs connaissances. J'avais la passion du vers 'français de toutes les mesures, même de quatorze pieds. Voilà où la littérature m*a mené, ajouta-t-il en brossant de sa mancbe droite la manche gauche de sa redingote râpée , et faisant le geste douloureusement burlesque d'un homme qui souffle dans un trombone.
Il commençait à me raconter comment, venu à Paris pour y clicrchor fortune , à l'aide de ses talents littéraires , il avait vu disparaître en quelques années la petite fortune que lui avaient léguée ses parents, quand la voix du démonstrateur se fit entendre :
— Messieurs, à j'iionnour de vous revoir!
Tout le monde sortit tumultueusement, en causant des merveilles du spectacle.
— Je vous ai volé votre argent , me dit le trombone ; vous n'avez rien vu.
— En vérité , répondis-je , je n'y ai pas songe. Mais • je serais très- curieux de connaître la suite de vos
aventures ; elles m'intéressent. Sans façon » venez prendre une demi-tasse avec moi.
Le trombone parut renversé de la proposition. U faillit laisser tomber son instrument, qu'il avait repris dans ses bras ; il brossa de nouveau sa manche gauche avec sa manche droite, se pinça le bout du nez, et, se caressant les lèvres avec sa langue :
— Une demi-lasse ! Ecoutez , ce serait avec bien du plaisir: vous n'en doutez pas. Mais mes fonctions ! monsieur ! Quedeviendrait mon directeur? Entre nous, l'établissement ne peut marcher sans moi.
' — Eh bien, c.e soir, après la fermeture du théâtre.
— Ce soir,' impossible ; nous donnons tant qu'il reste une âme aux Champs-Elysées. Mais demain matin, si vous voulez, avant que nous recommencions
— Soit, à demain.
Et je le quittai, non sans avoir marqué le lieu et r heure.
En revenant chez moi , je rencontrai encore un bon nombre d'autres établissements du même genre.
Nous n'entrerons pas dans ces deux baraques , dont Tune porte pour enseigne : Exposition des beauxarts, et Faulrc : Grande et superbe ménagerie d'animaux iSAVANTS ; autrement nous n'en fmirions jamais. En voici une troisième , d'ailleurs , qui réclame toute notre attention. A Textérieur, elle est décorée comme toutes les autres d'une toile monumentale, au centre de laquelle se détache éncrgiquement , en relief, un veau phénomène , entouré d'un capitaine de vaisseau et d'une grande dame qui l'admirent, en donnant dans leurs gestes et leur attitude tous les signes de l'ébahissement le plus complet. De chaque côté sont disséminés , avec un généreux mépris de la perspective et des traditions académiques , un sauvage qui mange un enfant tout cru, un nain presque imperceptible qu'un gigantesque tambour-major porte dans son bonnet à poil , et quelques autres accessoires du même genre. Au-dessous de ce tableau se déroulent deux inscriptions ; celle de gauche porte , en lettres hautes de six pouces :
• L'ESPAGNOL OFFRE ICI 100 FRANCS AUX AMATELRS QUI POURRAIENT LE RIVALISER AU JEU DE LA CASTAGNETTE.
n>3 CE guOi\ VOIT
Celle de droite s'explique textuellement §n ces termes , dont F éloquence typographique est portée à ses dernières limites :