ELLE TERMIXE PAR MAXGER LE FEU, ET PAIT DES EXERCICES
D'IXCOMBUSTIBLE SANS PAREILLE.
L(i galerie extérieure est occupée par rorclieytra,par le paillasse classique çt par un vicuv: grognard, qui mange avec un appétit violent des étoupes enflumniées , dont il rejette la fumée par les yeux, lei oreillei et la bouche, à la figure du pitre éperdu. Gela réjouit singulièrement la foule. Ce vieux grognard est Tovil'! teur. Après s'être livré d\m air martial aux bagatelloa de la porte , il prend la parole et débite sa harangue avec une verve chal(»ureusc et une animation communicalive, mais aussi, il faut bien le dire, avec ^s cuirs audacieux et multipliés.
Le spectacle est riche; il se compose d^ibord d'un veau à deux tétos :
DA\S h\^$ UlES DK l'ARiS. lliU
tt Vous me direi ; Ton veau osl-il \Tvant? Non, messieurs , c'csl faux. C'est pour vous faire voir qu'il n'y a l'aucun mensonge à la porte, que tout est vrai et voridique dans l'intérieur^ et qu'un vieux grognard comme moi (grognard espagnol, cela va sans dire) ne surfait pas le monde, n
La représentation comprend encore des exercice^ nouveaux sur l'étoupe enflammée, l'exhibition d'un nain , taille do deux pieds trois lignes , — et , ici , démolition en règle de Tom-Pouce , qui n'était qu^un gamin de dix ans , tandis que le nain do l'établisse^" nient tiro sur la cinquantaine ; l'orateur prodigue l'ironie et crible le malheureux Tom de sarcasmes acérés. On poursuivra par le jeu des castagnettes, que l'Fjspagnol s'attachera aux mains, à la tôlq et aux pieds. A cet endroit, l'orateur s'exalte, il gesticule avec force ; '
u Oui , messieurs , j'offre 100 francs <^ eolui qui pourrait me rivaliser. H faut avoir du toupet pour faire cela dans une ville comme Paris ; jo no voudrais pas vous tromper ni m'expoier à un affront, |in \ien\ grognard comme moi qui a été blessé sur les champs de bataille. Je poux bien .vous le dire ; depuis qiia^ runto ans que jo 811I3 dans le métier, jo no les ai pa| encore donnés, ces 100 francs-là. n
Mais la pièce de résistance du êpeclacle, o^cst la femme anthropophago déjà nommée. C'est sur cette partie du progranmie qu'appuie principalement l'ora^ tour. ÏAi paillasse en personne intervient pour appuyeP ses assertions; il prend un air sérieux, ému mémo. U exhorte le public à ne ])oint avoir peur : cette ean^ nibule est dans une cage, enchaînée comme une béta fér«»ce, dit-il; et, en descendant dans Tintéricur, au moment où il soulève la toile qui sert de |H>rte à la
no CE QU'ON VOIT
baraque , il appuie encore sur ces circonstances rassurantes , et les explique en détail au cercle de gamins qui se pressent autour de lui^ saisis d^ une curiosité inquiète et d^une mystérieuse épouvante.
u Messieurs, conclut Torateur, vous pouvez entrer sans crainte. Il n'y a z'aucune indécence. Nous ne demandons que cinq centimes, un sou, parce que nous tenons plus à la quantité qu'à la qualité. Nous voulons que tout Paris jouisse de ce spectacle enchanteur, n
Il s'exprime avec tant de véhémence et de bonhomie, et le pitre a une si estimable figure, qu*on entre, on entre, on entre! D'ailleurs on entend dans l'intérieur des solos enragés de clarinette, qui attirent le public comme les chants des sirènes.
J'étais déjà passé bien des fois devant cette baraque, sans y entrer; mais ce jour-là l'orateur annonçait qu'un autre anthropophuge^, que les savants soupçonnaient avoir été roi dans son pays natal , était arrivé de la veille pondant la nuit , et que néanmoins le prix des places ne serait pas augmenté. Je voulus naturellement profiter de l'aubaine.
Voici ce qu'on voit dans l'intérieur. D'abord, au milieu de la salle , un joli petit veau bicéphale , auquel personne ne fait attention A qui a l'air bien maliieurenx. Il n'est ))as vivant, en effet : on dirait même qu'il est en carton rouge. Le grognard espagnol s'assied sur uife cbaise, et se met à faire claquer fort tranquillement dos C3stagne(tcs. De temps en temps, il lève SOS genoux à la hauteur du menton et baisse les mains jusqu'à la cheville : c'est ce qu'il appelle jouer avec les pieds. Il a l'air très-satisfait de luimtMue, et incline, tout en jouant, sa tête à droite et à gauche, comme un chat qui savoure une souris. Au bout de cinq minutes de cet exercice, que je n'ai pu
DAKS LiSS RUES DE PARI«. ni
m^empécher de trouver un peu monotone , il se lève et dit :
a J'offre 100 francs à celui qui pourra me rivaliser. »
Personne ne se présente.
Ensuite, c'est le tour des anthropophages qui mangent du fou et des poulets. Je me rappelle bien en avoir vu un qui dévorait des carottes crues avec une gloutonnerie effrayante , mais il ne mangeait pas de poulels, peut-être parce que son maître n'avait pas le moyen de lui en fournir.
L'Espagnol tire un volet, derrière lequel on aperçoit un grillage en fer et une cage très-obscure; il appelle d'une voix «accentuée, brève et gutturale, comme un sorcier qui évoque le diable. Un être, noir des pieds à la télc, se /précipite en piétinant avec furie, saisit le grillage d'un air farouche et roule dos yeux blancs qu'il fixe sur l'assistance de manière à la faire mourir d'épouvante. Son maitre , le caressant de la voix , lui tend un plat de cailloux dont il saisit vivement une poignée, qu'il introduit dans sa bouche et qu'il'fait cniqucr sous la dent, comme des noisettes. Puis il lui jette la carcasse d'une volaille crue et encore recouverte de ses plumes. Alors l'anthropophage ne se tient plus d'aise ; il trépigne comme le tigre du jardin des plantes quand on lui apporte sa pâture ; il la saisit au vol et mord dedans avec rage. Ënfîn on lui présente, non sans prendre les précautions convenables, une torche enflammée, dont il détache goulûment, à l'aide d'un couteau, cinq ou six lambeaux brûlants, qu'il absorbe ensuite avec jubilation. Il paraît qu'il a peur de se brûler les mains, mais non de se brûler la langue : on voit des choses bien bizarres! Quand on lui arrache la volaille, il po b
un cri rauquci cl ^auvago qui oxpirc dans los profondeurs de sa gorge, et s'arc-boutc sur ses pieds, en menaçant gon tyran du regard.
C'est absolument la môme eliosc pour le lecond cannibale.
La séance est icrmincc par Tapparition de Âf« la Grandeur^ affreux nabot , à grosse tête , à trgit^ itun pides , espèce do crétin noué et contrefait.
Je ne regrette certainement pas mes cinq oentimei .
En sortant de U , je me trouvai face h face avec une autre baraque, portant pour inscription : iïisftj-p tanti tUi Graud-MogoL Je n'élais plus on fonds, et il en coûtait deu\ sous d'entrée ; aussi me bornai^jo à lire rufticbe. Et, en vérilé, c'était une merveille que cette aflicbe conçue d<ins un style fantastique etiur<« naturel , si bien que je tirai mon crayon et me mis à la transcrire à la dérobée sur mon cornet :
M Soupçonnés, disait-elle, pour des âtroi du moliii esprit sous le rapport de leurs mœurs , tenant leurs réunions la nuit et n'ayant point de rapport avec aii« cun peuple, leurs assemblées nocturnes ayant lieu dans les endroits les plus solitaires... m
J'en étais là, quand je m'aperçus qu'on rddaU au-? tour do moi. C'était le maître do l'établisseftient, qui me regardait d'un air inquiet, et qui me salua humblement en me voyant lever les yeux t
« Monsieur peut examiner, dit-il , nous sommes en règle, n
Je demeurai abasourdi, et m^impressai de fuir, Im brave homme m'avait pris pour un agent de police en bourgeois.
Et voilà comment , malgré mon désir, je n'aî jttf* mais pu avoir la suite de cette intéressante a ffirlie.
Apres avoir flÂné jusqu'à la nuit un milieu de toutes
ces Splendeurs, j(? rentrai chez moi^ étourdi; là tête brisée , mais pleine d^ observations et de souvenirs. Uti sommeil calme me restaura , et le lendemain je fus exact au rendez-vous ; mais je dois rendre justice aii trombone : il y était déjii. Il avait mis Sa plus bdle redingote et Sa casquette la plus immaculée ; il était magnifique. On eût cru voir une chrysalide sortie de 8à coque. «
Dès qu'il me vit, il courut à moi :
i— - Bien , bien ; & la bonne heUi'ë. Ma foi ; pour tous dire vrai , je ne vous attendais pàS trop. Je me disais : Ce monsieur s'est engagé dani un moméiit d'entraînement irréfléchi \ quand il Sera dé sang-frOid î garé pour ma demi-tasse.
Après lé : Oh ! oh ! obligé , pour m'indigne^ à'tkn pareil soupçon , iious entrâmes ; mais , au momeiif où j'allais demander le cafô r
— Pardon , fit-il d'un air un peu honteux , en til*aN tétant par le bras, Si ca vouS était égàl^;.
— Parfaitement égal.
— Eh bien , je préférerais un petit verre , un simple" petit verre. VouS savez, nous autres trombonciÉ , iibus avons besoin d'un tonique vigoureux pour nous raffermir les poumons, et je vous avoue que lé café, c'est un peu fade pour moi , — aujourd'hui.
— Ainsi donc, un petit verre, dis«-jc eh souriant. -— Allons , allons , je vois que vous èieé décidément
un bort homme. Mettons-en deux, et n^eh pariofiS plus.
Je fis venir un carafon de cognac ; je plaçai entre les mains de mon trombone un cigare de trois soiil , qu'il reçut avec une vive reconnaissance. L^heuretit iiiortel se renversa sur Sa chaise, en Savourant toiir ft tour son petit verr« et ion eigài'e, et clignotant
voluptueusement des yeux» il commença avec lenteur :
— Où en <^>(ions-nous resté? Ab!... j^étais venu à Paris pour me créer un nom dans les Ictlres. Jo me figurais, parce (pie j'avais fait mes classes presque à moitié , et que je commençais à mettre un peu de mesure et beaucoup de rime dans mes vers , que je n'aurais qu'à me baisser p^ur ramasser la gloire et la fortune. Vous connaissez celte bistoire-là, on Ta racontée plus de cent fois ; il parait que c'est trcs-risibic. La mienne ressemble à toutes les autres. Au bout de quatre ou cinq ans , durant lesquels je parvins à écrire dans des journaux paraissant quelquefois , disparaissant souvent, et ne payant jamais, j'en étais venu à rédiger des prospectus et des réclames flamboyantes pour les dentistes qui ne savent pas i' orthographe. Mais cela ne me rapportait guère plus de gloire que d'argent ; il fallut voir ailleurs.
Je ne veux pas vous narrer toutes les péripéties par lesquelles je passai ; c'est trop long et ça vous ennuie- 'rait. Seulement, je marchai si bien, je fis tant de progrès , qu'un beau matin je me trouvai entre le pont des Arts et le pont des Saints-Péres , tenant sur le parapet une boite de savon à dégraisser, tendant un petit papier à tous les passants, ou profitant de Tinexpéricnce des bourgeois naïfs et des provinciaux pour m'emparer du collet de leur habit et le frotter à tour de bras. C'est un métier calomnié , monsieur : 3 est bien plus difficile qu'on ne croit. 11 y a tout un art, dont on n'a pas encore écrit la théorie compliquée, pour savoir découvrir, k la physionomie , à la mise» à la démarche, les victimes débonnaires qu*0Q peut exploiter sans crainte, pour tomber d'un coup d*œil d'aigle et d'un doigt prompt sur la moindre tache
blottie en un réduit obscur, pour happer son honune au passage et le dé^^raisser, avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître, pendant qu'il lit bénévolement le papier que vous lui avez tendu ; enfm, pour le faire payer de bonne grâce et sans trop de réclamations.
Le camarade chargé de me strier m'avait fait une recommandation curieuse :
« Adresse-toi de préférence, m'avait-il dit, aux passants que tu verras munis d'un parapluie^ s'il fait beau ou que le temps soit simplement douteux : cette précaution indique des gens de caractère et d'humeur calmes, qui ont peur du bruit et qui payeront sans souffler mot; ou bien des bourgeois soigneux qui veillent sur leurs habits comme sur la prunelle de leurs yeux, et qui doivent, en conséquence, avoir horreur de la moindre tache (il est facile d'en faire une soiluâmc , quand il n'y en a pas ) ; ou bien enfin , des savants, toujours absorbés dans leurs recherches, et qui ne s'apçrcevroiit de ton opération que lorsqu'elle sera finie. »
Eh bien, monsieur, croiriez-vous que, malgré ces précieuses instructions, dont vous ne méconnaîtrez pas la justesse , sans doute , je ne fus jamais qu'un fort médiocre industriel en ce genre;? Je n'étais pas né pour <^tre marchand de savon ; le peu d'éclat de ces fonctions humiliait mon orgueil. J'avais encore de l'orgueil dans ce temps-là ; il y a bien longtemps. II m'est arrivé de rentrer le soir sans avoir placé une seule tablette. Bref, mon maître , car j'avais oubliéde vous dire que j'appartenais , comme tous mes compagnons , à un exploiteur qui nous lançait chaque jour sur les passants , m'annonça brutalement qu'il n*était pas assez riche pour user plus longtemps de mes services ; ce qui me démontra une fois de plus qu'il
no cK Qù'dX VOIT
y a de déplorables lacunes dans réduratioil cldlsiquc.
Telle fut ma première étape.
Le narrateur soupira « se versa un petit verre dont il in|{ur<{ita la moitié en taisant claquer sa langue^ et s^uperçut , en voulant tirer une bouffée de son cigare, qu'il était éteint.
— Allons donc, fis-je, Féntcndant demander dii feu au «jarçon ; un cigare rallumé ne valut jamais rien.
— Oui , ce sont \h de vos maximes , h vous , jéanfeS gens dissipateurs , qui ne savez pas le prix des choses , et qui rapprendrez plus tard. C'était aussi mon genre, & moi , du temps que je mangeais la fortune paternelle, eil faisant de petits vers en style désespéré sur les vanités des joies du monde \ mais , je suis bien revenu de tous ces grands airs , depuii; lé jour surtout où , jeté sans ressources sar le pavé, il fallut me résoudre , eh Tabsence de toute espèce de capitaux, ik m*enrégimenicr dans la vaste corporation des rainasseurs do bouts de cigares. Oui, monsieur, ç*a été pendant deux mois ma position sociale.
Avant d^en venir là, je m'étais fait successivalnéht trieur d^almanachs et de complaintes dans IcS ruès , chanteur nomade , Bédouin marchand de dattes ^ débitant de cirage â vernir les planchers et les meubles, d'onguent pour faire pousser les cheveux, de préparations chimiques contre les cors aux pieds , dé pàtèi & faire couper les rasoirs, de jarretières élastique^; d* encre parfaitement noire et indélébile. J^éèhouai honteusement dans la plupart de ces états, suftoul dans le dernier, poiir lequel il faut une belle inaîn ; ear le marchand, afin d'allécher la pratique, dessiné devant elle , sur un grand papier, toute sortô de traits à la plume, de lettres majuscules, rondes, cOulécs;
DA\S LES RLKS DE PAUlS. ' il?
l>a(ardes, gothiques, avec des enjolivcmenU cupri* «eux : la pratique se figure volontiers alors qu'il n'y a qu'avec cette encre-là qu'on peut faire de si jolies dioscs , et elle achète. Mais moi , accoutumé à écrire ma version en hiéroglyphes que M. Champollion n'au^ rait pu toujours lire , et qui ne m'étais jamais exercé qu'à dessiner le profil nasal de mon maître d'études, je me perdais dans ce travail d'ornementation , et ne pouvais déguiser mon incapacité. J'essayais bien do me rattraper par l'éloquence de l'improvisation, mais la trait de plume n'y était pas , et , dans cet état-là, le trait de plume est tout.
Je ne sais par où je n'ai pas passé ; j'allais au lia<« sard, tombant, à chaque fois, d'un cran plus bas, absolument comme un voyageur égaré, qui a perdu la tdte et court de sentier en sentier, s'éloignant de plus en plus de sa route. N'ai-je pas été quinze jours marchand de chaussons aux pruneaux et de ces petites pommes à un sou le tas , qu'on donne dans mon pays à manger aux pourceaux , et que le gamin de Paris ne dédaigne point, je vous assure? J'ai failli devenir marchand de coco et joueur d'orgue de Barbarie, mais il fallait des frais d'établissement qui dépassaient mes moyens. J'essayai même de me faire grimacier. Voui voyei où j'en étais arrivé. Je me hâte de vous dire que je n'y entendais rien , et que je me dégoûtai bien vite.
Knfin , sentant que j'enfonçais de plus en plus, par un effort désespéré j'essayai de me relever à la hauteur où m'appelaient ma naissance et mon éducation. Je me dis qu'il n'y a rien d'inqiossible à l'homme intelligent, et, comme j'avais cm remarquer que» parmi les artistes du ))avé et du macadam, les Herculef étaient. encore les plus gnissenient entretenus par la charité du public, et que, d'ailleurs, il y aiait là
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qiicl(|ue chose de majeslucux et d'éclatant qui me sêduisail, j'osai aspirer à celle rude position. Hercule, moi ! 11 est vrai que j'avais au moins la longueur de remploi ; mais je n'en avais ni l'abdomen , ni les bras, ni les forces. Aussi, monsieur, passais-jc tout* le temps de la séance à promettre, sans rien tenir : je remplaçais les tours de force par quelques cabrioles parsemées de bons mots. On savait partout où j*aliais que j'étais un Paillasse détruise en Alcide, et Ton ne m'en demandait pas davantage. J'étais pourtant forcé, si peu que ce fût, de manier quelques poids et quelques pavés : il n'en fallut pas davantage pour briser le peu que j'avais de force.
Le métier de casseur de pierres m'acheva. \'ous êtes étonné peut-être, continua le trombone en exhibant des mains de dimension fort ordinaire, qu'avec des poings aussi médiocres que ceux-là, j'aie osé me croire capable de pulvériser des cailloux? Mais la présomption, monsieur, la présomption, dont je n*ai pu me guérir qu'au bout de vingt ans de celte vie, au moment où j'ai vu grisonner mes cheveux! Et puis, il faut tout vous dire , un de mes amis , un casseur de pierres émérile avec qui je m'étais lié par Tadmiration ciue m'inspiraient ses talents , un jour de recette extraordinaire où je m'étais émancipé jusqu'à lui payer un lilre à six à la barrière, m'avait révélé ^ dans un mouvement d'expansion, le secret du métier. 11 se croyait sur, à voir mes formes malingres, que je ne songerais jamais à me poser en rival.
— Fit ce secret? interrompis-je tout intrigué.
— Oh! fit mon interlocuteur en lançant au plafond un superbe jet de fumée, quoique le foyer du cigare lui brûlât les lèvres ; par un reste de prudence instinctive, il ne m'avait fait celte révélation qu'en
DAXS LES RLES DE PAUIS. 119
termes assez vagues. J'avais compris pourlaiii qu'il fallait choisir une certaine espèce de cailloux se rapprochant de la pierre morte, quoiqu'ils n'en eussent aucunement l'apparence ; plutôt longs , inégaux, raboteux, que courts, ronds et ramassés sur eux-mêmes ; qu'il fallait les calciner au four, et les plonger ensuite brusquement dans l'eau froide, puis diriger son coup de manière à frapper obliquement sur les veines qui les sillonnent. Mais avec tout cela , monsieur, le mieux est encore d'avoir un fameux poing , c'est moi qui vous le dis : voilà , après tout , le moyen le plus sûr d'en venir à bout. Je sais bien du moins que, malgré cette belle théorie, j'y perdis souvent mon latin. Dans ces cas-là, je déguisais l'échec du mieux que je pouvais, en disant : « Allons , décidément , il ne veut pas se laisser casser : c'est qu'il manque encore dix sous, 11 sent ça , ce caillou ; il n'est pas si bêle qu'il en a l'air, n J'étais bien sur que je ne parviendrais jamais à obtenir mes dix sous. Quand on en avait jeté trois ou quatre : » Alors , disais-je , puisque la société ne se décide pas à donner les dix sous , le caillou ne veut pas qu'on le casse. Nous allons en prendre un autre. » El j'en choisissais un parmi les doux et les faciles. Mais ces mésaventures se multiplièrent tellement, et j'étais quelquefois si embarrassé pour me tirer d'affaire, quoique je ne manque pas de bagout ^ monsieur, que ma réputation fut bientôt compromise. Je saisissais dans le cercle des rires et des murmures équivoques, et je jugeai qu'il était temps de battre en retraite. Voilà tout ce que j'ai gagné à cette profession-là.
Et il me présenta la partie inférieure de sa main droite, qui semblait revêtue d'un cuir ou plutôt d^une semelle jaunc-sale , picotée d'une multitude de petits
points roiif^cs , qui formaient autant de cicatrices indélébiles.
— Plus, ajonta-t-il, une^//e de mon ancien camarado , qui me rencontra un jour dans Texcrcico do mes fonctions et trouva mauvais que j^ousse abiii^c do m révélations amicalos pour lui faire concurFcnco. Q» fut niémc là , h dire vrai , co qui mo décida déOnîtiv»* ment à renoncer au métier.
— Pardon si je vous interromps , ils-<jo en lui of« frant un autre cigare , qu'il accepta délicatomonl entr# le pouce et T index ; mais j'aurais désiré avoir votre avis sur la meilleure manière d'assembler le monde et de former le cercle ; co qui m'a toujours paru un des points Ion plus difficiles. Bon pour ceu\ qui (uit un orchestre, mais les autres 9
— Effectivement, monsieur, vous avea mis le doigt sur la principale difficulté du métier, sur la pierre de touche du véritable saltimbanque. Lo plus sûr fît le plus expéditif , comme vous disiex fort bien , est d'avoir do la musique, ne fût-ce qu'un orguo de Barbarie , ne fût-ce qu^un flageolet , qu^uno sonnette. Il est bon aussi de revêtir un costume voyant ^ de fomiei extravagantes. Le Turc est bien usé, pourtant il fait toujours son effet. 8i , avec tout cela , vous ^tei doué d'une belle taille de tambour^major, et surtout que vous soyes debout, à six pieds du sol, sur le devant d'une voiture attelée de deux chevaux en panache , vous produiros une sensation profonde , sans efforts. Le peuple aiint la représentation : h\ où il cyi voit i) court, que ce soit un roi ou un saltimbauque qui passe.
Mais à terre ^ les deux plantes dos piedç sur le jJanrher dos vaohos , ah ! c'est un pou plus difficile. Il y 9 mille manières de s'y prendre. Si Ton n'u pus d'or-
DAi\S LR8 RIES DE PARIS. 181
cheit^e i on petit coniméhrer par chanter un fçiiknû dir. On enti^mêlè chaque couplet de hons mdtft \ on amuse M quelques badauds qui se sont arrôtés d'abOrd $ aÛ^ de hi Mte attendre ; on né reste pas titi mometit tranquilles parce qu'ils ë*cn iraient peut-être ; pal tbus, cependant, car rien n'égale la patience héroïque du vrai badaud , du badaud pur sang ; de celui qui reste une demi^^journée au soleil ^ shns lever lé nés , pùur fotr manquer une ablette à un pécheur à la lignCé Malheureusement ; hionsieur^ ilii ne sont pas tous de ce eiilibre-lài Ainsi vbus , je crois bieii que vous vous cil îHefi.
— Hum ! fls-je d'un ton équivbquë , ne voulant pas le détromper.
— MbiS ouï) mais oui, je vous dis que voUii Vôtié en iriéS ; quitté à raconter le soir h toutes vol côn-^
nàiss^néés que vous ëtes resté deux heured devant un
saltimbanque.
Là perspicacité dU trombone m'effraya ; et je hiè iiilé coi.
— 11 y à encore , t-éprit-il Sdns trarisilîori ; là WS* fdili*ce dé fUire ranger le mbiide éh cerclé àvéé sbh bfttbii , ëri tourhaiii ainsi ëinq bù Six foiâ dé SUité, ë» apbiitrophànt leS gamiiiS , eu méinë éh leur tiriint lei oi'ëillcé. Lëi^ gàmiiiS Sont un public que léS IndUStHëU bien avisés he méprisent pàâ , quoiqu'ils aient thré* nient dé lit monnaie dàn§ léiir poche. Ils font nbmbi^, roi'lhëht lé lib^^au et tracèiit léâ cbntourâ dé rdHééni'^ blée. Oh peut aussi î-àcbnter une histbirë ianà <|irëuë ni iéle , maîé lardée de ciileinbours '; car là foùlë àdbfë le chlembour, quel qu'il soit. Ôh e^técute quelqùoii hiënuS tours, de cctix qui font plaisir et hë iont bas malins , sàiis se prodiguer toutefois \ et piiis , on prend Son temps pour hrraiiger la table , les chaiséiiê
le tnpls, les ]>outoillos ; on fait, on défait ; on place, on ôtc, toujours m chantant et en disant dos bêtises. De temps en temps aussi on a Tair de vouloir commencer définilivement : on porte la main aux kilos ou à la pierre , qu'on laisse tout & coup pour crier : « En arrière, gamins! Voyons, messieurs, élargissez les ranjis. »
Quelquefois c'est le diable ; vous avez beau faire, ça ne prend pas , et vous sentez bien que ça ne prendra pas. Il faut se résoudre i\ travailler dans la solitude.
J*en étais k Tépoque où je renonçai à casser des pierres. Je n'élais pas fait pour ces métiers brutaux : il me fallait quelque chose de plus délicat, de plus distinijué. .rnvais hi lanr^ue bien pendue, do Taudacc, un certain coup d'œil, quelque instruction; tout cela, c'était Tétoffo d'un charlatan en grand.
Je connnençai par le magnétisme, après m'étre préalablement associé avec une sonmambulc lucide, cuisinière sans ouvrage, chassée par je ne sais quelle baronne sans entrailles, pour avoir fait danser trop rudement Tanse du panier. Vous avez rencontré déjà quelques-uns de ces industriels établis sur une place, avec leur sujet assis les yeux bandés. Ils Tendorment rien qu'en lui passant les deux mains devant les yeux. La dame y met beaucoup de bonne volonté. Ensuite, le public est tout émerveillé de la voir, sur les questions de .<on maître , désigner la nature , la forme et la couleur de l'objet qu'il tient à la main , la longueur de cette tabatière , le nombre des trous de ce mouchoir ou des taches de ce paletot. Pauvre public! il n'a pas scukMneut l'esprit de s'apercevoir que la demande du magnéliseur est arrangée de manière & contenir la réponse elle-même, d'après un système qui consiste î\ affribuer à chaque lettre de l'alphabet
te idée, une épitliMe, une qualité correspondantes, à connncnccr cliacunc de ses questions par la Itrc qui désigne la réponse dont il a besoin. Je me consacrai ensuite à la bonne aventure. Un m'ancbe soir, j'allai m'établir, pour la première fois , T la place de la Bastille , avec environ deux mille *tits paquets de toutes couleurs, renfermant une uille de papier sur laquelle était imprimé un horospe quelconque. J'avais pour tout attirail un escabeau li me servait de j>iédestal et une boite d'un méca- SDic ingénieux , où se voyait un bonliomme tenant ic plume à la main et que je représentais comme on génie familier. Je pris aussi un aide, qui servait i même temps de Jocrisse. On s'empressa autour de ms, car vous ne sauriez croire, monsieur, conmieà iris on est friand de la bonne iiventure , dans la classe ivrière, parmi les gamins, les maçons, les coutumes et les blancbisseui^es, qui, bien entendu, font mblant de n'y pas croire et de ne consulter le sor- »r que pour s'aimiser.
Mon aide distribuait de petits carrés de papier h acune des personnes qui voulaient affronter la re- •utable épreuve, et leur donnait en même temps un tméro d'ordre; puis il les ramassait, en recevant I sou en échange. J(> les introduisais dans ma boite, portée de mon génie familier, lequel, niu aussittH ir un ressort que je pressais sans qu'on put .s'en percevoir, agitait sa main, armée d'une plume , et mblait griffonner la sentence des Destins surcbaquc orceau de papicM'.
— Tiens, interrompis-je, c'est ccmune les feuilles »Untes de la sibylle de (]umes.
— Vous êtes trop savant pour moi, reprît arec gralé le paillasse; \ous SH»ez que je n'ai pas été jus-
qu'eii rliéloriqiK*. OA en étais-je? Vous m*atPS fuit perdre le fil.
' — Vous en élicz...
— J*y suis : au bonhomme qui (griffonnait la Bentenccdes Destins. Au bout d'une minute, par lé jeu d'un autre ressort, il agitait une sonnette pour iii'liverlir que ropôration Haiï terminée, et je ramaskâis les papiers , parfaitement vierges , du reste , et qui inc gcrvaient indéfmiment pour les épreuves suivantes.
Maintenant, monsieur, suivez-moi bien. Voici ma posture. Je siiis debout sur mon escabeau, F air inspira.
— Fatidique, soufflai-je.
— Trop savant, vrai, trop savant ; j*al rcnbricé ft la litlôrature. Je suisdonodebout, TairinspiiHiîjedonlini* la foule; mon coude gauche, appuyé sur ma boîtes soutient ma tôte inclinée. J'ai devant moi le monceau de carrés de papier. J'appelle :
— Xuméro un !
— Voilà , répond un petit bonhomme iPil blousb rapiécée.
J'inspecte mon dnMe du haut en bas, puis Je fais semblant délire d'un air absorbé la sentence de^ Destins sur le premier papier :
— Toi, mon garçon , il n'y a pas encore loncjtemps que tu as mangé une tartine de pain sec pou^ déjeuner, et que tu as acheté des pommes de terre frites, là-bas, tu sais bien oii je veux dire, hein? Tu loges en garni avec une quinzaine d'ouvi'îSrs, de braves gens, mais qui te taquinent un pou ; et je )suis bien sûr que, dans ta chambrée, il y a quelqu'un qui s'appelle ' Jean.
— C'est vrai , fait le moutard abasourdi ; et je passe à un autre pour battre le fer pendant qu'il est chaud.
— Xuméro deux.
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» — Présent.
H s'n^il celte fois d'un grand gaillard t. qui me M»garded'un air crûne, on riant, la casquette sur roreillo gauche.
— Vous i mon brave , vous ôtes lin bon ouvrier^ habile, intelligent, un excellent cœur, oiii,unex«cdlent cœur», mais là, la tôtc un peu ttt)p prês dU bonnet. Voyons , i^ntrc nous , avouc2-le. C*esl ce qui esl cause que vous ave« déji\ mis à vos pieds ce qufe Tbus avicE entre vos mains , parce qub vous ne vdulet pas qu'on vous manque de respect » vous. VoyottS, est-ce vrai ? Déhicntez-moi , si je me tiismpti.
— Xuméro trois ! '
C'est une commère toute rouge, qui interrompt brusquement, pour me répondre ^ une causerie effrénée avec deux voisines qu'elle tient por le briis t sa longue semble ehcoro frétiller dtms sa bouche*
— Vous, mademoiselle, vous êtes unô bravé fille» mais vous aimez un peu trop à causer.
— Ah ! vois-tu, s'écrient les voisines.
— Aussi , chez la fruitière du coin , vouÈ Savez, il y a quelquefois des canciuis, des choses dites qu'il aurait mieux valu ne pas dire , vous tûû comprend^ bien.
— Ah ! vois-tu , reprennent le* voisine* trlom» phantes , tu disais que ca n'était pas vrai.
l«a malheureuse devient écarlaté et balbutie. J*Ai pitié d'elle et je continue , pour Id consbler î
— On s'occupe de vous , en ce momciit-cî t je vols plusieurs jeunes gens qui vous recherchent. Prenék garde ! 11 y a parmi eux un brave garçon , qui tous ra, qui vous aime bien, pour le lM)n motif; méfietl'ous des autres.
Xiiniéro qui:tre î
ma CB QL'OX VOIT
C/est un ouvrier tirnnl sur le grison , aux membres solides et ramasses, Tair sérieuv, les deux bras croisés sur la poitrine.
— Ali ! ah ! la vie est dure, n'est-ce pas? On ne mange pas tous les jours des ortolans à dîner. Mais, courage ; il va vous arriver quelque chose & quoi vous ne vous attendez pas et que vous avez bien mérité, oui. — Vous envoyez de l'argent , CQfume ça, tous les deux mois , h peu près , à des membres de votre famille, qui sont en province, car vous n'êtes pas de Paris, vous ; vous y (^tes venu pour gagner votre vie, etc.
Ainsi de suite, pendant six, sept, huit heures, devinant le caractère et le Jjenre de vie de chacun, d'après sa figure et ses habits , variant avec art chaque formule pour dire toujours la m(>me chose.
Ah ! monsieur, le beau métier ! Voilà où il faut de l'esprit , de la verve , de l'habileté , de l'éloquence ; et je les convainquais, ces braves gens. Je les entendais se répéter l'un à l'autre : u C'est vrai. Il vient de me dire une chose que personne ne pouvait savoir. «
Ce n'est pas pourtant que l'état n'entraîne aussi ses désagréments : il n'est si bel homme qui n'ait au moins sa verrue. Je vous assure qu'au bout de quatre ou cinq heures il me devenait fort difficile de varier. Il arrivait de temps à autre qu'un habitué, repassant i\ la fin do la séance, était tout étonné de m' entendre répéter les mêmes choses et dans les mêmes termes qu'au commencement : cela l'ébranlait dans sa foi. Quelques-uns môme, de ces natures massives d'Auvergnats, qui aiment à rester où elles se plaisent, quand il n'en coûte rien, s'implantaient là pour toute la séance, decinq heures du soir à onze heures ou minuit. C'est leur manière de s'amuser, ù ces hommes. Ils me gênaient beaucoup.
DAXS LES HTES DE PARIS. 181
11 s'en trouvait aussi de plus hardis qui ]i\e démentaient , quelquefois tout bas , quelquefois tout haut , quand je poussais Taudacc jusqu'à leur promettre rhéritage d'un oncle qui n'existait pas, ou que je me lanrais dans toute autre assertion par trop positive.
Enfin , il fallut renoncer encore à ce métier : je n'étais plus si drôle; on me trouvait usé. Voilà Tingratitude du public envers les artistes !
Le trombone soupira , se versa lentement un petit verre et poussa sans rien dire une douzaine de bouffées superbes. Je respectai ce grand silence, trouvant seulement qu'il buvait beaucoup.
— Du moins, continua-t-il au bout d'une minute, j'avais fait quelques économies. Forcé d'abdiquer, je me jetai sur une autre branche de la magie , science pour laquelle j'ai toujours eu beaucoup de penchant. J'achetai d'un confrère enrichi, qui rentrait dans la vie privée, un attirail complet d'escamoteur, qui ne me coûta pas cher, et, pendant trois ans, je plantai successivement ma tente sur toutes les places et dans tous les carrefours de Paris. Mes recettes atteignaient chaque jour des chiffres assez ronds , parce qu'au lieu de borner mon bénéfice à la vente des petits cahiers où est renfermée l'explication des tours , je ne passais à mes plus brillants exercices qu'après avoir prélevé sur l'assemblée un impôt proportionné au nombre des assistants. Ainsi il me fallait dix sOus, au mini' mum , pour me traverser la main avec un énorme couteau , et le bras avec une épée de quatre pieds de longueur, qu'on voyait dépasser de chaque côté. C'était mon triomphe : cela faisait frémir tout le monde , y compris messieurs les militaires ; cela faisait tomber la monnaie dru comme grêle.
— Je le rrois bien , itilorrompis-jc. Qud éttlii donc volrc soriTt ?
— Si vous ino Tavioz dciniitidé nittrcfois , jo VOUI aurais rôpoiulu : Acliolcz mon polit livre et vbliS le sauroe. Mais vous ne Tauriez pas su davantligi>. Maintenant, je n'ai pas de raison pour vous le cacliëi*, puisque je ne suis plus dans lapdrtie. Apprctici dbhd... Ma foi, non, dil-ll tout à coup, CC seiilil pcndirtt un mauvais service aux pauvres diables que (;ehi M\ vivre , sans compter que moi-nuMne , quand je serai fati[][ué du trombone, je pourrai bien rcrcnir h dioil ancien métier, .l'aime mieux «jarder iuon sccrcL
J'eus beau prier, supplier, flatter, et, lui l'ôyàiit jeter avec regret l'imperceptible bout de son second cigare, pousser la bassesse jusqu'il lui en offrir un troisième, qu'il accepta avec désinvolture.
— Xon , non , non , dit-il ; je suis sûr que rôus êtes trop raisonnable pour vous fdcber de mon refus. Xous ne sommes que trois ou quatre dans Parts qui connaissions ce tour; si je vous le révélais, vous ne pou niez vous empécber de le répéter h. d*aiitres; Hè niez, pas ! Ce serait domnnige de couper dans ^on germe une si belle brancbe de spéculation.
11 fallut me rendre. Il continua t
— Une de mes plus agréables ficelles consistait ft faire venir au centre, près de ina table, un homme de bonne volonté, que je choisissais de figùi'e placide et de rustique encolure, afin d'amuser le coitIc h fcCS dépens, sans qu'il s'en doutAt. Je lui faisais, par exein])le, soutenir, & bras tendus, un mouchoir bû j'avais enveIo])pé un caillou devant lui, et je le priais de le tenir ainsi jusqu'à mon connnandement , rassurant que , dans ce cas , le caillou se trouverait changé en un louis d'or ; .«.inon , qu'au moment mOnie où il
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luiji^criiU rclpnibei' son bras, il recevrait d'un être iuvisiblQ un coup de pied au bas des reins. Xom nç SHuriei vous figurer tout ce qu'un vrai saltiuibanque peut faire de son public. Mon bomme tendait le bras ; ausiilôt j'entamais un long discours au public, Qt j^eiiéçutais une interminable série de tours dç pas^e^ passe, que j'interrompais de tempu en temps pour lui f rier : — Ferme ! Ne pïiex pas ! — C'était plaisir de voir le pauvre homme se roidir, devenir rouge , trcml)ler, enfin , vaincu par la fatigue, laisser tout à coup tomber 9on bras malgré lui et recevoir à l'instant même un coup de pied lancé avec prestesse au bon endroit par mon pitre, qui était particulièrement babilc dan^ ce genre d'exercices , pour avoir appris à- fond les difl'érentq» variété de la savate chez l'illustre M. Lccourt.
-r^ Et si votre homme s'était fâché ?
1 — Jamaiji , monsieur. K§t^e que nous nu aavons pas choisira Allez donc vous fâcher, d'ailleuru, devant cent pt^rsonnes qui se tiennent les côtes I Gommt ce serait ridicule ! Il faudrait avoir le caractère bîea mal fait !
Maïs , i mesure que Qies finances croissaient', mon ambition montait avec elles , et prenait des proportions gigantesque^, je révais la voiture à deux chevau]( , et les speeçkê solennels du haut d^un trône, élevé à dix pieds au*defsus du sol, devant une foule com? paete et béante.
J'avais lu, toul jeune, dans un almanaeh, une anecdote qui avait lentement germé dans mon esprit. Un médecin rencontre, un jour, sur la place publique, en eostun^o de charlatan , avec un chapeau chinois , une eymbale et une grosse caisse , un de ses ancieni amis, docteur en médecine comme Uiii qu^il avait perdu de vue depuis longtemps. Après la séance , il
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se fait rcconiiaUrc cl remmène à diiicr. Au dessert, il lui «dresse des représentations bienveillantes, lui reprochant de déshonorer son titre et ses talents, ajoutant que le métier qu'il fait ne peut le mener à rien de bon. 1/autre, pour toute réponse, ouvre la fenêtre , et lui montrant la foule qui circulait sur la place et dans les rues :
— Voilà cent personnes environ, dit-il; vous les connaissez : combien croyez-vous qu'il y ait de sages, et combien de sots ou de fous là dedans?
— Mais, dit Taulre, qui ne voyiiit pas le but de la question , en mettant deux sajjes et quatre-vingt-dixhuit fous, je crois que j'aurai fait largement la part de la sajjesse.
— Kh bien, mon ami, les deux sages sont pour vous, et les (juatre-vingt-div-huit fous pour moi!
Cet ]iomnie-h\ était un grand philosophe, monsieur, j'aurais voulu le connaître pour lui serrer la main... et m'associer à lui. Mais j'étais tout seul, et voici ce que je fis. J'engloutis toutes mes épargnes dans Tachât d'une voiture et d'un cheval : il fallait avancer pas à pas. Je m'affublai d'une houppelande et d'une calotte parsemées d'étoiles blanches. Je me munis d'un nombre considérable de fioles, et je les remplis d'un élixir qui m'avait été donné dans le désert par un Arabe de mes amis , du temps que j'étais lieutenant dans noire brave armée (l'ancien militaire a toujours un succès colossal près du public) , et qui était souverain contre les dartres, les boutons, les coupures, engelures, rhumatismes, etc., etc., etc. Je me posai en charlatan incompris , qui se résigne courageusement à un sort pour lequel il n'est pas fait. J'adoptai un débit plein de tendresse et d'onction, et me fis uiéine un organe spécial.
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La première fois, monsieur, que j'apparus au grand soleil, traîné sur mon char de triomphe, j'étais ému, ma parole! et je vous assure que je produisis beaucoup d'effet. J'aperçus môme un jour, se cachant dans la fouie et m'étudiant, le roi des charlatans d'alors , qu'on disait riche à cinquante mille livres de rente. 11 avouait donc qu'il y avait quelque chose à apprendre près de moi : quel triomphe pour mon amour-propre !
Mes petites fioles coûtaient vin<]t-cinq centimes ; il y avait encore des fioles d'essai à deux sous. J'ai vu des séances , rares , il est vrai , où je vendais pour di.v et vingt francs; et alors je pensais avec reconnaissance à la petite anecdote que j'avais lue autrefois dans mon almanach. Malheureusement c'était trop beau pour durer longtemps.
Au bout de quelques mois , les recettes diminuèrent par degrés. Ne sachant à quoi attribuer ce désastre, je redoublais d'efforts, d'entrain et de mélancolie; je devenais sublime... Peines perdues! la recette baissait toujours, avec une obstination effrayante. Enfin, je découvris le mot de l'énigme , en me trouvant un jour face à face, aux alentours de l'Arc de triomphe, avec un autre moi-même, un infâme rival, que je reconnus pour l'avoir vu jadis dans la partie de la graine aux vers, où il avait fait de mauvaises spéculations, et pour l'avoir remarqué plusieurs fois, épiant, parmi mes auditeurs , mes gestes , nies manières , mes procédés, en un mot. Croiriez -vous, monsieur, que ce polisson avait eu l'audace de copier jusqu'à mon costume, jusqu'à ma voiture, jusqu'aux deux chevaux gris -pommelé que j'avais achetés dans ma splendeur, jusqu'aux panaches qui se balançaient sur leurs têtes? Heureusement pour lui, je n'avais pas la
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{}rvv. de poitjiu'l de cv\ uiicion cumoradc qui m'avait si bien déinonlrc los périls du pla(j(iu(.
Jo me sauvai, plein de désespoir. Jo passai la Seine cl suivis au hasard do lon^jucs rues désortes. Ëii airriivaut au carrefour do la Crois^-Rougc, qu'est-ce qus je trouve? Une esrabelle, et sur cette oscabelle mi autre marchand d'élixir, qu'il avait, comme moi, reçu d'un Arabe de ses nmis, et dans le déserti comme moi encore... 11 n'y avait plus moyen de l'y méprendre. .
La lutte aurait dîi redoubler mon énergie) elle m'abattit. Je ne travaillai plus qu'avec langueur otdér couragement. Je vendis d'abord les panaches ^e mes chevaux; puis je eong[édiai mon acolyte. Quinze jouH après, j'élais obligé de vendue un do mes chevaux, deux mois après Téquipago...
Il s'accouda sur la table, d'un air accablé, et parut absorbé dans d'amères réflexions. ^ crus convenable de m\iccouder connue lui et de m'absorber de mémo. Au bout d'un moment, il me sembla l'entendre soupirer. Je relevai la tête, pénétré de com{>as8ion : mon honnnc vidait le reste du flacon dans un petit verre. J'avais pris un glouglou pour un sanglot.
— A la bonne heure, ponsai-jc, voilà un philosophe !
— Je restai deux mois sur le pavé, continua le trombone d'une voix sourde, et je ne sais pas eom-* ment j'ai pu vivre. Si je vous disais quelques-unes de mes ressources , vous refuseriez de me croire. Je pensai un instant à aller m'offrir, pour la nourritUFe, comme professeur de classes élémentaires, à quelque maître de pension ; mais jo n'avais ni gants, ni h^bit, ni cravate, ni chapeau, et je ne savais plus, do tout mon lutin, outre les mots qui vous ont ébloui, que :
Tityre, tu, patulœ, et Quousque tandem abutere, CatUina?
Enfin , un de mes anciens camarades , dont la/ pro« fession consistait ù exhiber une femme colosse qui, depuis quinze années , avait toujours dix-huit ans sur l'affiche, m'offrit sa protection. Ce cher ami! Combien d'autres , dans la prospérité , auraient fait les dédaigneux ! Il renvoya son pitre , un rustre , dn vrai rustre , qui manquait totalement d'éducation et de bonnes manières.
Pitre ! eh ! mon Dieu , oui , pitre ! il n'y avait pas à reculer, à moins de vouloir mourir de faim. Allez donc faire la petite bouche en pareil cas ! D'ailleurs , n'est point pitre qui veut, et je sais plus d'un bachelier qui ne s'en tirerait pas à son honneur. Je tendis la main à mon nouveau patron , et le soir môme , revêtu de l'habit gris et de la culotte courte, coiffé du tricorne et de la perruque d'étoupe, j'entrai en scène, à la satisfaction générale. Tout alla fort bien dans les commencements; je m'enivrais de mes bons mots, les rires me montaient à la tête comme de l'encens ; mais, à la fin, je me lassai de recevoir toujours des claques et des coups de pied, sans pouvoir les rendre ; c'était trop humiliant, en définitive, surtout pour un homme qui avait remporté les seconds prix de vers latins, d'histoire et de version grecque. Voilà le revers de la médaille, monsieur; sans ces petits désagréments, ce serait le roi des métiers. Et puis, entre nous, je crains d'avoir les goûts un peii inconstants.
J'émigrai donc et me fis troml)one dans la troupe où vous m'avez vu. Je ne m'en repcns pas, ajoutal-il en courbant sa longue épine dorsale, puisque sans (tUi peiit-élie je n'aurais jamais eu l'honneur de faire votre connaissance.
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— Voilà une (j;alanteric , pcusai-je, qui vaudrait iiii nouveau flacon ; mais le malheureux serait cftpable de le boire et il se griserait. Un trombone coûte trop cher à griser.
Je me contentai donc de m^nclincr modes teiiient , d'une façon qui voulait dire : En vérité, mon cher monsieur, vous me comblez...
— Seulement, ajoula-t-il, je n'ai pas perdit les bonnes traditions de mon état précédent. Je suis tronw boue par métier, et paillasse par goût, en amateur! Le maître a des égards pour moi; il me traite en colU'gue : nourri, blanchi.... quelquefois; et puis il y a les petits bénélices , lit-il en me clignant de Twil d'un air qui ressemblait à une allusion. Je crois bien que je m'y tiendrai... h. moins pourtant que ma santé ne m'oblige k essayer encore d'autre chose ; car je sens daiK^ les poumons des picotements qui m'înquiétent, et j'ai par instants le gosier tout en feu.
Il en était lu , quand nous entendîmes retentir par- Irois fois, conmie un appel, le son du fameux trombone. Il se leva brusquement :
— Voilà! voilà! cria-t-il, redevenu paillasse*
Il vida à la hûte son petit verre , en versa précieusement la dernière goutte sur l'ongle de son pouce gauche^ qu'il porta ensuite à^ sa lèvre; et, se lotir* liant de mon côté :
— Eh! eh! cela raffermit joliment Tcstoinac; je suis sur que je vais produire des effets superbes ^uv mon instrument. Venez donc m'entendre tout à riieure.
Je crois que le drôle se moquait de moi.
— Je vous conseille, reprit-il, me lançant \tn regard narquois, de faire un roman avec mon histoire; il ne peut manquer d'être splendide. En tout
i)A\s Les ries de paris. lio
cas, s'il vous faiil d'aulres renseignciucnls , je suis toujoui*s à votre disposition , ne vous gênez pas. Voici mon adresse...
— Merci, lui dis-jc , en jetant un coup d-'œil mélancolique sur le flacon vide * et en tersaiit mon |)ortcnionnaie entre les mains du garçon, j'ai tout ce qu'il me faut.
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CHAPITRK CIXQIIKMK.