‹ Ce qu'on voit dans les rues de ParisChapitre 12 sur 46 · LA LITTÉRATLRK DES QUAIS · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATLRK DES QUAIS

IiOrs(|iic j'étais j(Minc, je veux dire lorsque j*avais douze ans, ot il y a bien Ionj][teni[)s de cela, hélas! je ne connaissais <i[uèrc de plus f][rande joîe que le j)assa<|e à Irai ers nia bourj^ade natale de quelqu'un do] ces colporleuis (|ui sont pour les rnmpaf{iies les nu\ssios aml)ulants de la science et de la civilisutton. .répiais parfois j)endanl des mois entiers, et quaud, au tournant de la rue, j'avais vu déboucher la iij^uro classi(pie d'un de ces industriels , Tair humble et pnvvocpianl à la fois, la balle sur le dos, et à la nialu deux ou trois petits livres à couverture jaune destinés à allécher de loin la curiosité du paysan , je m'élançais irnj)étueusenient à sa rencontre et n'avais ni (ré\c ni re])os qu'il ne se fîit installé dans la maison pateriu'llc et n'eut vidé devant moi, sur le phmchcr, tous les rayons de sa bibliothèque.

' Xous prions le lecteur de se rappeler le titre et la naluK ilc notre livre, en lisant cette rapide ëtude sur la littérature populaire . que le cadre de cet ouvrage ne nous permettait de traiter ici qu'en passant, pour ainsi dire, et sans y appuyer. It ne faut y clierclier et y voir qu'un coup d'œil jeté j>ar un flâncarsarlet trésors dos quais, un aperçu à vol d'oiseau, que nous espérons poQToir reprendre et compléter un jour, dans des conditions pins opportunes. Le lecteur curieux d'approfondir celle question doit s'adress«'r ailleurs; par exemple, à l'ouvrage, malheureusement trop dédaignent, de M. Cil. Nisard sur les ftrres poptftaires, et ao\ iiav«nt* arlidcs de M. Halliery (Moniteur, 1H53) , dont le souvenir buu> a élé quelquefois utile , môme daus les limites restreintes de nutrc cludc.

Alors je m'assoyais , ou plutôt je me couchais à terre et d'une main fiévreuse , comme celle du caissier de rOdéon alignant ses piles d'ccus les jours de recette extraordinaire , je palpais , j*entr'ouvrais chaque volume, je faisais mon choix méthodiquement et à loisir, sous Taustère surveillance des aînés du logis. J'achetais Robinson Crusoé, Paul et Virginie, Télé^ niaque, les Incas, Numa Pompilius, Célina ou l^ enfant du mystère, les Contes de Perrault et le dernier almanach de Tannée courante, tout en causant, dans une familiarité pleine d'ahandon , avec le marchand, que ces lenteurs impatientaient sans que je m'en aperçusse. Je me figurais, moi, que cet homme de vait être nécessairement un artiste, fort aise de frayer avec un initié après avoir rencontré tant de profanes , et qu'il n'était pas possfhle de porter sur son dos tant de science , de littérature et de poésie , sans être soi-même plus ou moins un savant et un poète.

Aujourd'hui encore ces souvenirs ne sont pas sans charmes pour moi, et la vue d'un colporteur pliant sous sa halle me fait l'effet d'une évocation fantastique. Il y a quelques mois, j'hahitais un bourg de la Lorraine. Je humais un peu d'air à ma fenêtre, quand je vis apparaître de loin trois de ces commerçants qui s'avançaient en tirant la jambe, d'un air hésitant et résigné. Le premier, un vieillard à physionomie imposante, orné d'une barbe solennelle, disparaissait sous un énorme monceau de bas , de mouchoirs et de bonnets de coton , accumulés dans ses mains , sur son dos et sur ses épaules ; le second portait une boite oblongue remplie de cartes géographiques , d'images de sainteté et de gravures coloriées richement, où l'on apercevait des soldats alignés, des pr«»nei» de genre ot des tableaux d'histoire exéoutét»

JlfH CE yiiOX VOIT

par Ips firaiuls artistes de Molz et d'Kpinal. Ili se st'parèrenl , et je les laissai sViifi)ncer dans les rue^ \oisiiies; mais (juuiid leur eompu«]iioii pa^sa sous mes fi>n(Hres, je lis retentir un psitt fougueux, où dut passer raeceiit d'une ronvoitisc immodérée. Il leva la tête f et voyant ma physionomie allumée des &u\ du désir, mes yeuv luisant d'aise et ma Itouehe béante , il se liilta de monter dans ma ehamhre. Je Taidai ù se dérliar<{er de sa botte, je la posai moî-méme res« peeluensement sur une table, pt me mis, frémissant et muet , à défaire les eourroies.

lecteur! quel niajpiilique spectacle! que de rU cUesses entassées! que d'inappréciables trésors! J*eu lus ébloui , comme Aladin entrant dans la grotte merveilleuse, ou plutôt comme le lapidaire qui vient de faire jaillir la lumière du diamant caché sous la rude enveloppe du caillou. Le gaillard sortait de la capitale : il venait d'accomplir sa grande tournée annuelle chez tous les fournisseurs du colportage, chez les éditeurs en titre de la littérature jiopulairo : krahbe, Passard, Lebigre, Vialat, Bernardin-UiThet, la veuve Desbleds, Ruel, Moronval, Renaut, le Bailly, (iennequin aîné, la librairie des Villes et des Caui|Mignes , chez tout les marchands de nouveautés, en un mot. Aucun nom ne manquait à l'appel, ni M. Raban , le Sosie de M. Auguste Ricard, qui lui-même est le Sosie du grand Paul de kock ; ni M. Pécatier, qui refait h l'usage du peuple Atala et la Nouvelle HéloUe; ni M. Fibbark , l'auteur en sous-ordre de Trente ans de la vie d'un joueur, et de curieux ouvrages sur les sciences occultes ; ni M. Emile Wilson , qui a écrit d*une plume si fuie l'histoire de Marie ou la fiUe de l'auberge ; ni le facétieux H i la ire le Gay, un lettré, un savant, ww ancien proviseur de collège, caché

DANS LCS ai,E^ DIS PARIS. 199

i^oiis un pseudonyme qui uiet ses sei*iipulfift k Taise et lui permet de faire ses fredaines sans scandale. Il y ^vai( d^ livrer de sorceliçrie, de contes, de légendes, fie chansons; mais surtout il y avait des alipaiiachs!

Je retrouvai toutes mes sensations d^autrefois. Mes transports d'enfant me remontèrent au ceryeau , et moi 4 qui me croyais blasé sur les livres , pour en avoir tant lu, et de si beaux, je me repris à feuilleter pendant une heure, avec des frémisseip^nts de <][ourmet , jusqu'à la moindre plaquette jaune ou rou^ de cette bibliothèque ambulante. J'en achetai beaucoup, qui sont là aujourd'hui sur mes rayons, h cèté des chefs-d'œuvre de toutes les littératures, et que Je relis quelquefois , comme on aime h boire , danp le creux de la main , à la source des champs , après avnir bu du vin de Chypre dans une coupe de cristal.

Malheureusement, on ne rencontn» guère de co|* |K)rieurs à Paris. C'est à peine s'il y viennent une fois |>ar an , pour y refaire leurs provisions épuisées ; puis ils se hâtent de fuir, en secouant la poussière de leurs pieds , cette ville inhospitaHèrc , d'où les chasse une civilisation trop avancée. Mais les quais restent au\ amateurs de la littérature populaire , et ils y trouveront de quoi se dédommager amplement. Ici et h\ c'est presque la même bibliothèque.

Que de fois n'ai -je pas fait ce voyage, du' pont Saint^Michel au pont de la Cpncorde, non pour rechercher les livres rares, les éditions princept^ les classiques au rabais , les antiques merveilles de l'art typographique , mais ces humbles petits volumes que méprisent les bibliophiles , ces productions naïves de l'esprit plébéien destinées au lecteur plébéien et auxquelles il ne manque que d'être plus rares, c'est-à-dire d'avoir moins de valeur, pour se payer au poids de l'or!

Go voya(]o, lecteur, je suis prêt à le recommencer avec vous. Il est le complément naturel et logique de mes ])récé(lentes ])a<]es sur les artistes nomades et Tart dans la rue. Suivez-moi donc, si le cœur vous en dit.

Avant d'aborder le principal objet de cette étude, jetons un coup d'œil sur les ouvraf^es que le peuple s'est en quelque sorte appropriés en les adoptant, bien qu'ils n'aient pas été faits spécialement par lui et pour lui ; sur les livres destinés à de plus hautes biblioth^ques, et qu'il admet le plus volontiers dans la sienne.

A qui , sinon au peuple , sont destinées ces nombreuses éditions à couvertures jaunes, des chefsd'œuvre dramatiques de Voltaire, Corneille, Molière et Racine, cotées six ou dix francs et vendues vingt sous? 11 y en a de deux genres : le luxueux in-octavo, et le modeste in-trente-deux , mais les deux genres se ressemblent, hélas! ])ar une exécution hâtée, la laideurdu papier et la grossièreté des caractères. Gen^est là qu'une question secondaire après tout, et s'il faut, pour que les cliefs-d'œuvre de l'esprit humain soient accessibles au peuple, qui les aime et qui les lit, qu^on les im])rinic avec des télés de clous sur du papier d'almanach , je les préfère ainsi à ces éditions splendides, dont l'acquisition n'est possible qu'aux banquiers, qui ne les lisent pas.

A côté de ces grands noms se classent , parmi ceux que le peuple préfère, s'il faut en juger du moins par la place qu'ils occupent aux étalages, le Télémaque, les Fables de la Fontaine, les œuvres de Gessncr, Estelle et Galatée de M. de Florian, de l'Académie française, comme dit imperturbablement la couverture, Panl et Virginie, Robinson Crnsoé, les Iticas, les Xuits d'Vovmj, le Voyage sentimental, sans dout€ A cause du titro qui allèche certaine» concupisrenri*» ,

DAXS LES RUÉS DE PARIS. âOl

car il est peu probable que le marivaudage de Sterne ait de grands attraits pour le campagnard ou Touvrier.

Joignez-y les Mille et une nuits, qui doivent séduire toutes les imaginations ardentes et candides, celle du peuple comme celle de Fenfant, les Contes des Fées de tous les auteurs possibles , Gulliver, Don Quichotte, GilBlas, le Diable boiteux, car tout ce qui parle de Tcsprit de ténèbres est le bienvenu dans ces régions, où çien n*a pénétré de notre froid scepticisme ; les Lettres persanes, le Petit Buffon moderne, et les Chansons de Désaugicrs : vous aurez à peu près Fensemble des classiques de la bibliothèque populaire.

J'allais oublier les œuvres complètes de T immortel Ducray-Duminil , et c*eût été dommage.

Le même public lit beaucoup également Tbistoire populaire de Napoléon I", les Victoires, conquêtes et revers de l'armée française , l'histoire universelle des voyages , celle des naufrages célèbres , et les (7i«quante-sept Codes. Il lit même , mais il ne lit pas assez les Vies des saints; malheureusement il lit aussi, et beaucoup trop, le Décaméron de Boccace, et \sl Phy^ siologie des Voleurs , par Vidocq , cet illustre personnage qui est passé à Tétat de type et de s^-mbole dans son esprit, et dont la biographie véridique est un des petits livres les plus recherchés sur la place.

11 me semble qu'il y aurait pour un la Bruyère , dans cette rapide statistique, les éléments d'une sérieuse étude intellectuelle et morale.

A la suite de ces ouvrages , il faut ranger les traités pratiques et spéciaux qui entrent dans la composition de toute case comme do toute balle consciencieusement garnie : les Académies des jeux. Nouveaux cordons bleus et cuisiniers français, le Véritable et parfait bouvier moderne . le Maréchal expert fran^

Hf± CR QU'OX' VOIT

(ah, elc, olr. On trouve même, là, qui lo croiraît? un Manuel du bon ton et de la politesM, publié i il rst vrai, par Passard, le plus aristocratique de ces éditeurs populaires , le même aussi , je croi« , qui a mis le Langage des fleurs à la portée des plus modestes hourses.

Sauf les petits livres satinés de celui-ci et de son confrère Delarue, qui sont presque de& intrus dans lo domaine que nous étudions, la bibliothèque du bouquiniste et du colporteur se distingue par des caractères communs qui la font reconnaître au premier coup d^œil. Ija couleur de la couverture, la typographie, le papier y ont un cachet indescriptible auquel on ne peut se méprendre un moment ; la pagination se déroule d'une façon capricieuse, parfois même il n'y en a pas. l«a table est absente. Des bois splendidet, du bon temps des premiers maîtres, illustrent le texte, où s'ébattent d'innombrables coquilles, qui nerespecteul pas toujours le titre de Touvrage ni même le nom de Téditeur. J'ai vu M. Gennequin aîné , qui probablement ne tient pas à la gloire, orthographié tantôt Hennequin et tantôt Gennequie,

Ah Jove prhidpium! Dans la bibliothèque du bou« quinistc, nul livre ne peut disputer le pas aux almanachs; leurs droits sont légitimes et reconnui par tous. Les almanaclis, à eux seuls, remplissent de leurs innombrables variétés plusieurs rayons de ces librairies en plein vent. Chaque année, d'ailleurs, quand arrive septembre , on les voit se prélasser sur toutes les devantures, où il n'y a (Uace que peureux, rayonner à toutes les vitres des éditeurs, et s'abattre par myriades dans tous les coins du monde civilisé ou non. Vous-même, lecteur, vous en aves on dans votre poche ou sur voire table, n'est-ce pas?

PA\s Lfis ri;r^ de PAHis. 2oa

Un almauacb ! Avez-voius jauuis réfléchi aux ^m« santés promesses que renferme ce simple titre, aiu^ charmantes jouissances que cet ^mi modeste tient en l'é^erve pour qui a T esprit et la bonne foi de ne pas j»e détourner de lui? Je connais des hommes qui n'y ont jamais pensé et que mon apologie»étonnera beaucoup, pauvres gens toujours prôts à crier au para^ doxe, toutes les fois qu'on met en plein jour une vérité cachée sous le boisseau.

Comment se fait-il qu'en ce siècle de réhabilitation, au milieu de cette croisade générale entreprise par de valeureux écrivains en faveur des génies méconnue H lies gloires oubliées, on ait négligé justement une def.plus nobles et des plus intéressantes victimes de Topinjon publique? Je ne crains pas de le dire arec un sentiment profond de douleur : il y a là autant d'injustice que d'ingratitude.

Kt qu'on no réponde pas que Matthieu La^nsberg et le AÎessager Boiteux jouissent d'un renom sans pa« reil. Cela est vrai; mais ce n'est qu'une célébrité équivoque qui sent la mansarde ou la loge , qui exhale je ne sais quelle fétide odeur de vieux chiffons et de papier gris, On leur abandonne volontiers cette gloire triviale qui ne fait envie à personne; mais ils méritent mieux, et c'est en toute connaissance de cause, en toute impartialité d'esprit, que je crois pouvoir appeler sur l'almanach l'attention des intelligences sérieuses.

Pour moi , je le dis tout haut , j'aime les almanacbs d'un amour réel et réfléchi : je les préfère carrément aux chefs -td' œuvre de la métaphysique la plus profonde, de la littérature la plus éclatante, de la poésie la plus fantastique et la plus échevelée, qu'ait enfantés cette féconde et bienheureuse é|>oque. Je les préfère même , et ceci devient plus fort , aux contes

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niorvciilcux de ma Mbrc TOle cf aux lé<{cndes plus merveilleuses encore de la Bibliothèque Bleue.

Xodier nous a laisse dans un de ses livres le lémoîgnagc de son enthousiaste admiration pour les contes de Perrault. \a aventureuse odyssée du Petit Poucet le faisait pâmer d'aise ; les vengeances conjugales de la BarbtvHleue lui donnaient des frissons ; les savantes manœuvres du Dhat Botté le jetaient en extase. Vous voyez donc bien qu'à Tabri d\in tel nom , comme Teucer derrière le bouclier d*Ajax, je puis défier la critique ; car, je le demande au lecteur impartial qui . a le courajKe de son opinion , qu'est-ce que tous les Perrault du monde près de T illustre chanoine de Liège, ou de ce Messa<{er Boiteux que la postérité a salué du nom de <jrand, comme Corneille et Napoléon?

\Vn déplaise aux Zoïles , ce titre est parfaitement mérité f et le brave Matthieu y a tout autant de droits que son confrère. Et d'abord, que dire de Padmirable désintéressement, du dévouement inaltérable de ces deux vieillards? Il y a bien lon(]temps déjà que, s'il eût voulu, l'almanach, devenu gros l>ourgeois, llànerait sur le devant de sa porte, la pipe à la bouche et les mains dans ses goussets ; il y a longtemps qu'il pourrait avoir pignon sur rue et ne plus s'occuper qu'à planter ses choux, à prendre du ventre et à jouir de la vie. Mais l'almanach n'est pas égoïste : son rêve, à lui, ce n'est pas la fortune indolente avec ses loisirs dorés et son luxe inutile; c'est l'instruction et la moralisation du peuple , et cette généreuse utopie, qu'il caresse comme tous les grands et nobles esprits , il ne cessera de la poursuivre avec le courage et la sérénité d'un apolre.

L'almanach va aussi vile que le progrès moderne. Chaque année il fait un pa*» en ai'anl ; il R'accroît comme

t)A\S LKS HUES DE PARIS. â05

un ruisseau qui devient uu fjrand fleuve ; il élargit sa sphère et affermit sa marche. II a fait des elTort^ de géant pour monter à la hauteur de ce grand siècle, pour être digne de lui adresser la parole avec Tautorilé qui convient à son nom et à ses hautes ambitions. C'est aujourd'hui un répertoire universel; c'est la substance d'une encyclopédie condensée en quelques douzaines de pages. Voyez plutôt : calculs de statistique et d'astronomie, calendriers de toute sorle, aphorismes et sentences de morale, élucubrations culinaires , conseils pour le jardinage et l'agriculture, tableau des foires et marchés, liste des principaux souverains du monde, hygiène et médecine populaires, sciences occultes, anecdotes, romans, bons mots et calembours, énigmes et charades , bio^ graphies des personnages célèbres , fragments d'histoire , réflexions philosophiques on toute une époque se trouve résinnée et jugée d'un coup d'œil (c'est là surtout le mérite du Grand Messager Boiteux; Bossuet n'a guère plus de profondeur et de concision) : tout cela s'y trouve et bien d'autres choses encore dont je ne puis parler. Kt quel prix fabuleux se vend ce pan- (lœmonium de toutes les connaissances humaines? On ne le vend ])as, on le donne! Vous l'aurez pour deux sous, messieurs! Il faudrait n'avoir pas deux sous dans sa poche ])our se refuser un pareil cadeau.

Mais, dira-t-on, le bon marché ne fait rien à l'affaire. Grave erreur : il prouve une fois de plus le désintéressement de l'almanach. C'est là, du reste, une indispensable condition pour tout ouvrage qui veut devenir populaire, et répandre dans les masses les bienfaits de renseignement et de l'éducation.

J'aurais dû parler aiant tout de la chaleur et de l'énergie de son patriotisme , car personne plus que

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lui H'ost accessible aux sentimoiits nobles, aux émulions clovéos. Il convient pourtant d'observer ici une nuance : Matthieu , en véritable chanoine , est parfois légèrement sceptique et moqueur; il se permet, de temps à autre f de rire en dessous dVin air qui donne à penser ; mais au fond il est plein de sincérité et de candeur. Quant au Grand Messager, c\*st la franchise et la sini])licitc mômes ; il ne se refnse ])as sans doute le petit mol pour rire , mais il est incapable de dégui-» ser sous nne forme railleuse les émotions qu'il éprouve et de plaisanter avec ses croyances. La haine qu'il portait jadis, — avant Falliance, — à la perfide Al' bion, avait quelque chose de beau comme l'antique. C'est lui qui a dit alors des Anglais, avec cette brûlante énergie que donne l'amour de son pays î *

«c \ous savons de bonne source qu'ils en vculeiil au soleil parce qu'il nous éclaire. '»

Mais , depuis , il a su faire à sa patrie le sacrifice (le ses opinions personnelles; il a coiulamné franchement la généreuse erreur de ses préjugés, et ralliancc a trouvé en lui un de ses ])1us chauds partisans et de ses plus déterminés champions.

I/almanach , un des ])remiers , raconte au peuple, par la plume et par le burin , tous les faits d*anneK de notre armée ; il éuumere les coups de canon tin*s dans une bataille; il compte les morts et les blessés; il doniu^ le portrait des généraux célèbres; il pleure pieusenuMil sur nos braves morts k Djenima ; il sonne (le la trompette et entoîine un vigoureux chant de vîcloin», quand nos soldats triomphent i\ Mazagran. — Mazagran f <) n(mi cent fois béni! que de pages étin» celantes de civisnu' et de poésii»^ que d'histoires pa* lrinti(|nc.M , (pie de réflexions sublimes, quelle mine inépuisable d'inspirations nouvelles tu as fournies à

DA\S LES KtES DE PAKÏS. io*

raliiiaiiacli! Celte année-là il était détenu radieux et bavard Comme le plus triomphant des tambours; il sentait la poudre à dix lieues à la ronde ; il se donnait des airs crânes à faire mourir tous les Bédouins d'épouvante, et brandissait sa bonne colichemarde en se mettant le poing sur la hanche et le chapeau sur Toreille, à Tinstar d'un pourfendeur de géants. On . nous a môme assuré qu'il s'en était trouvé un qui poussa le fanatisme jusqu'à détrôner saint Vaast pour le remplacer par saint Masagran dans le calendrier ; mais nous n'afïirmons rien de ce que nous n'avons pas vu nous-mémc , et quoique le fait ait certainement tous, les caractères de la vraisemblance, nous n'en pouvons garantir la vérité.

fia guerre d'Orient a renouvelé récemment cfts sources vives d'enthousiasme : Odessa , Bomarsund et Sébastopol ont remplacé Mazagran. Après les batailles de l'Aima et d'inkerniann , on a pu croire^ un moment que le Grand Messager Boiteux , malgré sa vieillesse et sa jambe de bois , allait partir pour la Crimée, tant la joie lui avait tourné la tête et réchauffé los humeurs. Quant aux Cosaques , ils prêtaient encore plus que les Bédouins aux sanglantes railleries et aux indignations vengeresses.

Mais quelle plume assez éloquente pourra parler di'» gnement de la sagesse et de l'expérience de l'almanaclif Qui pourra mesurer l'étendue de son esprit philosophique et moral? Quelquefois grave^ souvent plaisant, toujours profond , — aussi bien que le Janus antique , l'almanach , surtout l'almanach de mon ami Matthieu, a deux faces, Tune sereine comme le front d'un pen- ?cur^ l'autre camarde et grimaçante comme le profil do Scapin. C*est Platon caché sous la bosse dc Polil'hincllc. Les initiés seuls saient percer ce masque et

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soulever le voile (|ui couvre le sanctuaire; mais le vulgaire inattcnlif et grossier, pro/anum vulgus, passe indifférent lorsqu'il n'est pas dédaigneux : à ses yeuXf le philosophe disparait sous Tastrologuc suranné , le savant sous le conteur populaire et badin. Le hon chanoine connaît imrfailcmcnt la frivolité de son siècle. Il sVntend à merveille à déguiser la sagesse en habit d'Arlequin , car il sait fort bien que c^est là le seul costume sous lequel elle puisse se montrer eu ])uhlic aujourd'luii, pour peu qu'elle tienne ii ne pas èlre jelée dans le panier aux ordures. Il agit comme ces médecins qui sucrent les remèdes pour les mieux faire avaler au\ enfiinls.

Joignez à tous ces avantages l'originalité pittoresque des gravures, la luiïveté dramatique des grandes planches d'histoire et de genre; joignez-y... Mais je n'en iinirais pas si je voulais dire tout ce qu'il y faut joindre.

Aussi on a beau se donner des airs superbes et méprisants : tout le monde aime, tout le monde lit Falmanach, et, par mauvaise honte, on n'ose Tavoucr. Sa p()])ularité, pour être des plus humbles, n^eu est pas moins immense. 11 se rencontre partout, depuis le boudoir de la petite-mailresse, où il se fait petit-maltre lui-niénie, jusqu'à la soupente où niche le portier; depuis rarrière-cabinel i\v l'homme d'Ktat, jusqu'à la mansai'de enfumée du manœuvre ; depuis le bureau du savant et du lettré jusqu'à la poche du grimaud de si\ ans qui épèle la Citoli'(jic. Voyez ce gamin passer et n*passer devant l'étalage, fasciné, ébloui, l'œil en arrêt devant h» livre convoité, tournant et retournant enire ses (h)igts, d'un air in(hVis, le décime qu'il destinai! d'abord à acheter une brioche, (l'est là, mieux que dan.s la (jitoli'yie, i[{iï\ va à apprendre à lire; et qu'il cnri-

chira largomenl sa mémoire. Et comment aurait-il la force de résister à la tentation , quand tant de gens d* esprit y succombent, et que tel homme empesé, qui aurait hausse les épaules s'il avait jeté les yeux sur ces lignes , ne manque pas de consacrer chaque année sa premi^re dépense à Templeltc d'un almanach?

Je trouve que nos grands écrivains, dans leurs considérations philosophiques sur la marche progressive de rhumanité , notamment M. Guizot , dans ses histoires de la civilisation en France et en Europe, ont eu grand tort de négliger Tinflucnce de Talmanach sur Téducation sociale du peuple. Il y aurait pourtant là-dessus une belle et profonde étude à faire , et peut-être y trouverait-on le mot de bien des énigmes humanitaires, comme eût dit ce bon M. Ballanche. Qui ne sait, en effet, que pour la masse du peuple il n'y a point d'autre bibliothèque possible que Talmanach, surtout dans nos campagnes, o\\ n'ont pas encore pénétré , grâce à Dieu , les romans à bon marché de Crébillon fils et de Pigault-Lebrun? Entrez chez un paysan , dans un village éloigné des grandes routes, l'almanach est le premier livre qui frappera vos regards, sur l'établi ou la corniche de la cheminée. Cherchez bien , et vous finirez par découvrir dans le fond de quelque antique armoire toute une collection soigneusement transmise de père en fils depuis le milieu du siècle dernier. Point d'autres livres, sinon le Paroissien des grands parents et le Catéchisme des enfants de la famille. Quand l'artisan a terminé son repas du soir, dans ce court instant de loisir que lui laissent ses rudes travaux, il arbore les besicles héréditaires et s'absorbe dans la lecture de son ami Matthieu. C'est lui qu'il consulte sur le sort réservé î\ sa vigne et à sa moisson , sur la guériso*^

-lU) CE i)V'd\ VOIT

(lo SCS bœufs, (le sa femme, do ses enfants; c'est h lui qu'il dcmandCi ces bonnes vieilles histoires de revenants auxquelles il est reste lidèle, ces anecdotes ini-morales et nn-é<{rillardes , dont il a seul conserve le secret, ces calembours naïfs qui reviennent péiiodiquement réjouir ses lecteurs , ces plaisanteries sans prétention qui excitent la bruyante hilarité des compères malins cl des joyeuses commères.

almanacb , almanach ! qui calculera jamais le nombre des cœurs que tu as égayés, des faces que tu as épanouies au coin du foyer domestique? Modeste bienfaiteur, tu sèmes le contentement, et tu récoltes, sinon Toubli, du moins une feinte et dédaigneuse indifférence , semblable h ces fées généreuses que notre égoïsnie a tuées, et pour qui le plaisir d* obliger s'augmentait du plaisir de rester inconnues.

Toutefois, je dois le dire, il y a almanachs et almanaclis, comme il y a fagots et fagots, et jVspère qu'on a pu voir assez que mon admiration ne s'adresse nullement ù ces petits livres' musqués , pommadés , raffinés, tirés à quatre épingles, qui viennent de IHiris; es))èccs de bûtards faisant les beaux-fils, produits d'une civilisation corrompue, vrais usurpateurs qui n'ont do ralmanacb'quc le titre et le calendrier, fl ((ul lui rendent pourtant hommage en essayant de le contrefaire et de lui voler un nom dont ils ne sont pas dignes , comme le vice rend par l'hypocrisie hommage à la vertu.

Vraiment, je plains ces pauvres Parisiens, à qui l'on en fait si facilement accroire, avec toutes ces drogues sophistiquées qu'ils avalent ingénument sans se douter de la fraude, et qui se (igui'cnt sans doute posséder l'idéal du genre dans ees affreux petits volumes beurre-frais et fromage glacé, dont les *|ra-

DAàS LES RLES DE PARIS. *4M

vurei sont prises h Vllluifration (m au Journal pour rh*e , et loi bon» moi$ nu Tintamarre ou au Çhari^ .^ari. Tout cela a beaucoup trop d'esprit pour dfia almaaachs. Ce» mesiiieur» rougissent d^ U perruque à queue et du grand gilet maje^ueui^ de leurs père» ; iU ont remplacé les begicle» par le lorgnon, et la tabatière par le panatella». Us se présentent au publie en gants jaunes et en souliers vernis» se dandinant avec- grâce , saluant avec aisance » caracolant den^ leurs habits neufs , exhalant un parfum de boudoir qui donne des nausées aux honnêtes gens, de vrais pastiches, en un mot, des roué$ et des incroyaUei d'autrefois.

Quelle pitié ! des almanachs !

Kt cependant qu'est devenue Thonni^teté rustique, la rondeur, la franchise, la sainte simplicité, i0n€f0 MimpUeita*, comme vous auries si bien dit, è grand et gros Sain ville ? Il est bien plus joli sans douta de se poser en don Juan, de grasseyer d'une manière charmante, d'ôtre énormément spirituel, et de pd» plUonner autour des dames à la nïode pour leur tenir à Toreille ces légers propos de fat qui les font rougir et leur plaisent si fort..., dit»*on.

Mais tout n*est pas perdu, tant que Bàle, Liège et Strasbourg , tant que Meti , Troyes et ChâtlUoni» sur-Seine, leurs dignes suceursaleil, resteront debout* Voilà les citadelles du bon goût et des saines trftdiv tiens. Honneur donc à ces hommes modestes et simples qui restent fidèles aux progrès du pasti , et ne se croient ni le droit ni le pouvoir de faire autre^ ment et mieux que leurs ancêtres ! Honneur aux à^n rendants de Michel Nostradamus, àû TbomasiJûseph Moult et de Matthieu Laênsberg, et prouYonerleUr toute notre sympathie en achetant leufs aimanaebf I

A IMiistoirc do ces petits livres , se rattache naturclleincnt celle de la magie, qui y tient une si grande place; et voilà ma transition toute trouvée pour passer à ce répertoire diabolique, k cette bibliothèque infernale, qui forme 'la partie la plus pittoresque et Tune des plus recherchées de la balle du colporteur, comme des bottes étalées sur les parapets de la Seine. C^est par centaines qu^on y compte ces livrets qui ont le don de séduire particuliiTement le peuple , et où il s^obstine à poursuivre des secrets depuis longtemps disparus. Le mystère attire toujours ; Tobscurité, avec ses visions , vraies ou fausses , nous séduit en môme temps qu^clle nous fait peur : nous aimons les vertiges de Tabîme et les révélations do Tinconnu. lis le savaient bien, les rédacteurs de ces livrets magiques , où l'on trouve, embaumée et transaiisc jusqu'à nous, toute la science occulte des alchimistes et dos sorciers du moyen âge.

Mais j'aime mieux croire à leur bonne foi qu^à une spéculation pure et simple. On sent, du reste, dans ces pages, le souffle d'une croyance profonde : ce ne peut être un sceptique qui , dans le Grand Grimoire, a tracé la hiérarchie des esprits infernaux, et nous a donné en détail la liste des diables de tous les ordres, avec leurs noms, leurs qualités et leurs attributions spéciales, sans oublier les généraux, les grands-ducs, les maréchaux de camp et les simples brigadiers. Cet homme était, sans nul doute, un voyant et un illuminé.

Qui n'a eu entre les mains, qui n'a ouvert, et après l'avoir feuilleté curieusement, qui n'a lu plus ou moins les Admirables secrets du grand et du petit Albert, Ce que c'est que la gloire! Albert, un théologien et un philosophe illustre, le digne maître de

DAK8 LES UUËS D£ PARIS. 213

saiot Thomas d'Aquîn , écrit vingt et un volumes infolio sur la dialectique , la physique et la métaphy? sique , et la postérité n'a gardé de cette œuvre immense que trois ou quatre méchants petits livres extraits de la partie la plus absurde de ses œuvres , ou plutôt dos préjugés et des croyances superstitieuses qu'il avait recueillis sans les garantir. Bien plus, il y a des Enchiridions magiques attribués à des papçs, et Tun à Honorius III, celui-là justenuint qui poursuivit la sorcellerie , et même les sorciers , avec tant de vigueur. Est-ce une épigramme ? Le diable est si malin !

L'interprétation des songes est une des principales bases de la divination ; les traites populaires qui s'y rapportent prennent pour guides Artémidore, Apo* mazar ou d'autres noms encore plus baroques ; car il n'est rien qui affiche plus volontiers la science et qui aime plus à s'affubler d'une armure de citations pédantes, quitte à les arranger & sa façon, que les écrivains favoris du colportage. Je ne veux pas priver mes lecteurs du fin mot de l'onéiromancie. Sachez donc qu'on interprète infailliblement un songe en lui attribuant un sens ou bien analogue ou bien diamétralement contraire à ses apparences , sauf les cas où ce sens n'a nul rapport avec elles. Toute l'onéiromancie est là.

Citons encore les Parfait» oracles des dames et de^ moiselles, par mademoiselle L. Normand, dont le nom simule assez bien , non sans intention certainement , celui de la célèbre pythonissedu temps de l'empire ; les Clefs d'or, les Biiliothèques du destin, les Merveilles du magnétisme, VArt de dire la bonne aventure, et surtout ï Admirable secret de la poule noire pour faire apparaître le diable à volonté. Je me souviens

2i CK gU'O.N VOIT

(|il*À pisiiie à^è de sept ou huit ans « j*aVais découvert ce dernier volume dans le coin d'une armoire obscure do la maison paternelle < Le titré me remplit d^uue mystcrieitsû horreur, et j'allai me cacher à Fécart pour dévorer le livre à mon aise. Mon imagination en rcdta frappée comme d'une vision surnaturelle \ elle fut tout le jour en proie à une espèce de Cauchemar ^ où cUo voyait tourbillonner « superbes et grimaçants à la fois I le regard plein de menaces et dé splendide^

firomcssesi tous les diables de Goya et du Dante^ avec eurs cornes f leurs queues, leurs pieds fourchus. J'associai un de mes camarades , le plus brave » à ma lecture et à mes projets ; nous formâmes fous deux des plans gigantesques ^ des réves d'omnisciencé , de pouvoir universel et de richesses sans bornés^ Nods étions amblticut, — - qui ne l'est à cet Age? — él, nouveaux Faust^ ne voulions rien moini obtenir du diable, Qpr^s l'avoir contraint à nous apparaître, que la baguette magique des sorciers du moyen âge, et le don ardemment convoité de lire dans les pensées les plus Secrètes , de franchir l'espace à liotre gré , et de nous rendre invisibles comme cet Ismen dont j'avais vu l'histoire dans le poème du Tasse.

Mais, pour arriver à ce résultat magnifique, U fallait une poule noire , et nous ne la trouvâmes pas. Sans quoi , nul ne peut dire ce qui serait advenu*

Quand, plus tard, je révélai Fespérance que j*avais osé concevoir, M. le curé me gronda sévèrement, et l'instituteur se moqua amèrement de mol, de sorte que je restai tout honteux de ma crédulité. Us avaient raison sans doute; mais, en vérité, j'étais bien excusable : dans ces livrets, qui sont les manuels didactiques de la sorcellerie, tout, depuis le litre jusqu'à ces gravures sur bois si naïvement ef-

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frayantes; depuis le frontispice « où Ton a prodigue les lettres rouges , do la couleur du sang et du feu , jusqu^aux paragraphes les plus insignifiants, qui sont hérissés de textes grecs , latins , hébreux , à travers lesquels se déroulent des phrases d^un argot satunique, d^autant plus épouvantable qu^il est impossible de le comprendre, — tout, dis-jc, semble calculé savamment de manière à frapper de terreur Fesprit le plus froid, pour peu qu'il soit jeune et candide. Comment trouvez-vous , par exemple, le titre suivant, encadré dans des vignettes de circonstance : Histoire curieuse et pittoresque des sorciers, par le révérend père dotninicain Mathias de Giraldo, ancien exorciste de l'Inquisition, revue par il/. Fornari, professeur de philosophie hermétique à Milan? — J'aime beaucoup aussi VArt de tirer les cartes , par Aldegonde Perenna, sibylle provençale. Voilà des noms qui ont la physionomie de leur emploi.

Ces ouvrages, écrits par des auteurs inconnus, rédigés dans un obscur galetas , sur une table graisseuse , par quelque petit vieux , sale et mal peigné , dont le style est à la hauteur du papier qui reçoit ses élucubrations et des bois primitifs qui illustrent le texte , renferment souvent de vrais drames , des tableaux d'une familiarité grandiose, des légendes tour à tour charmantes et terribles. Lisez, dans les Gurieu4es et nouvelles prédictions de Michel Nostradamus, la page où l'historien raconte l'ouverture de la tombe du prophète, et si, à cette narration d'une simplicité monumentale, le frisson de l'épouvante ne vous parcourt pas tout le corps , c'est que vous êtes destiné à vivre et à mourir sans le moindre sentiment du beau.

Cent vingt -sept ans étaient écouljès depuis que Michel \ostradamus s'était inhumé tout vivant dans

2Ui OE gt OiV VOIT

son sépulcre , chez les -révérends pères cordclicrs de Salon. Quoiqu'il eût gravé en lettres ineffaçables sur la pierre de son tombeau : « Malbeur à qui m'ouvrira ! )) ù la lin , la curiosité remporte , et on accorde (][ràce entière à deux bommes condamnés au dernier supplice, à condition qu'ils tenteront cette entreprise eux-mêmes. Mais à peine y ont-ils toucbé, qu'ils sont renversés roides morts.

.^ On entendit un bruit épouvantable; de suite on vit le propbètcXostradamus sur une cbaisc de bronze, une plume d'airain à la main , au visage frais et pensif, et un tableau d'ivoire où on lisait cette sentence : Toi qui me 'vois , garde -toi de me toucber ; car si tu le fais, tu es perdu. :>

\e croirait-on pas ouïr une page des Niebclunyen, un éclio de ces épopées primitives à travers lesquelles passe le souffle de tout un peuple cl de toute une époque; qui semblent écrites par une race entière, parce qu'elles sont l'œuvre d'un bomme vivant de la vie et des croyances de la foule , et en qui s* est résumé, comme en un symbole, le génie instinctif de cette race? C'est là, pour qui sent et réfléchit, uncaractère incontestable qui désigne ces petits livres à la plus sérieuse attention; en les lisant, vous diriez que c'est l'inspiration collective des masses populaires qui les a dictés , tant ils oITrenl l'expression vraie et frappante de leurs joies et de leurs douleurs, de leurs espoirs et de leurs craintes, de leui's croyances , de leurs instincts , de leurs vertus , de leurs faiblesses. Prêtez l'oreille, et vous entendrez la grande voix plébéienne, si forte et si poétique jusqu'en ses bégaycments, qui dicte à l'bumblc scribe les pages de son manuscrit. Ce scribe, je me le représente volontiers, toujours le même, chauve, recueilli, hdvc

DA\S LES Kt'ES D£ PARIS. . *J11

et blême, semblable aux vieillards fantastiques qu^affcctionnait le pinceau de Rembrandt : il écrit dans la pénombre d'une chambre obscure, pleine à la fois, comme les salles des châteaux d'Anne Radcliffe, comme toutes celles qui sont prédestinées aux sabbats des revenants , de bruits mystérieux qui font frissonner et d'un silence formidable qui fait peur; décorée d'emblèmes surnaturels , de crapauds morts et grimaçants, de mornes squelettes, de lézards et de crocodiles empaillés; à la sombre lueur d'une lampe vacillante, qui ne fait que prêter aux objets des formes plus bizarres et de nouvelles terreurs.

Je ne m'étendrai pas sur la nécromancie, la chiromancie, la cartomancie, la divination — par les songes, comme elle se pratiquait chez le peuple de Dieu, et par le marc de café , conmie elle se pratique encore chez les Orientaux. Je n'enseignerai point à mes lecteurs le secret de la composition des pactes, de la \erge foudroyante et du triangle cabalistique : c'est là une science terrible à laquelle je ne veux point toucher du bout du doigt, par' prudence , de peur de me brûler jusqu'à la moelle des os. Je conseille seuieiiicnt à quiconque est friand d'autographes d* examiner la signature authentique et la griffe de Lucifer accompagnant, en télé du Véritable dragon raUye, les approbations d'Astaroth et du premier ministre Lucifugé Rofocale. Le nom de Salomon, cet Hermès canonique des sciences occultes, qu'on retrouve partout, chez les Juifs et les francs-maçons, dans la Bible et les Mille et une nuits, reparait à chaque fiage en ces livres de l'autre monde. 11 domine tous ces récits, se môle à tous ces préceptes étranges, et «emble illuminer de sa splendeur ces songes té-

ilébreux de la peur et de la fantaisie que réprouve une raison sévère, mais qui sourient à la crédnlilé du peuple cl à Taudace de ses superstitions poétiques.

C'est surtout dans une autre catégorie qu*il faut rlierclicr ces récits légendaires que» sans ombre de plaisanterie, je ne craindrai pas de qualifier d^ admirables. Ils ne le sont pas tous, c'est vrai; néanmoins, il y en a beaucoup dans le nombre à qui Ton peut courageusement appliquer une pareille épitbëte. Je veux parler do tous ces bons vieux contes, de ces romans surannés qui pullulent dans les campagnes, grûcc aux bienfaits du colportage. Sceptiques, lisez cette petite histoire de Gargantua , imitation eu langue moderne de la Chronique gargantuine , qui avait paru quelques années avant F ouvrage de Rabelais, dont elle est comme le premier germe; lisez Jean de Paris, une histoire pleine à la fois d* esprit et de candeur; Jean de Paris, avec son sel gaulois, ses vaillantes goguenardises , son chauvinistne caustique, s' exerçant déjà aux dépens de nos voisins d' outre-mer, dont le roi est sans cesse en butte aux bons tours du héros français. Lisez Robert le Diable et Richard sans peur, ces merveilleuses traditions toutes palpitantes d'une horreur infernale, tout imprégnées d'une terreur mystérieuse et surnaturelle. Mon Dieu ! je sais bien que vous y trouverei des naïvetés singulières , des anachronismes monstrueux qui peuvent prêter à rire aux personnes érudites et même à celles qui ne le sont pas. Qu'est-ce que cela prouve? Des naïvetés? 11 y en a tant dans Homère! Des anachronismes ? Véronèsc et Shakspeare en fourmillent. Ce n'est que par ses qualités, et non par ses défauts, qu'on doit juger un livre. Les plus grands parmi les

DA\8 LES RUES DK PARIS. iil»

artistes et parmi leurs ouvrages ne sont pas toujours les plus parfaits : les auteurs du Cid, d'Othello^ de la Divine Comédie, cette radieuse trinité du génie poétique , sont descendus parfois aussi bas dans le mauvais goût que Chapelain ou que le Marini \ mais, l'instant d'après , ils se vengeaient de leur chute en se relevant jusqu'à une hauteur où il n'cdt donné qu'aux aigles de pouvoir les suivre.

On trouvera peut-être que ce sont là de bien am* bitieused considérations d'esthétique ) à propoïl de R(h heri le Diable et de Richard sans peur. Mais le plus grand poëte de l'Italie moderne, Manzonii n^a pas été si Superbe : il a jugé Robert le Diable asses bon pour s'en inspirer ; il a tiré de ce fumier l'or d*un des plus admirables épisodes des Promessi Spôsi. On se rappelle sans doute celte terrible figure de VInno* niinato, qui rayonne d'un si sombre éclat à côté des ligures paisibles de Charles Borromée et du bon curé Abbondio. Rapprochez l'Innominato de Robert : ee dont les mêmes traits, la même physionomie^ presque les mêmes aventures ; l'air de famille est visible à ne pouvoir s'y méprendre. Comme Robert j l'Homme sans nom est un grand coupable , un être souillé de erimes et de dang , un vautour retiré dans don aire , d'où la terreur de sa renommée plané siir tous les lieux d'alentour; comme lui, on le prend pour un esprit de ténèbres déguisé sous la forme humaine, tant sa perversité semble satanique , tant l'épouvante qu'il inspire a quelque chose de surhumain ^ de di-^ nistre et de mystérieux ! Comme lui , enfin , ce scélérat finit par se laisser toucher de la grâce ^ à la voix d'un ministre de Dieu, et par expier sa vie passée dans les rigueurs de la pénitence. L'imitation est flagrante et incontestable; je ne le dis pas pour rabais-

220 CE QL U.\ VOIT

scr Manzoni , jo le dis pour relever Robert le DMk.

Bien d'autres, comme Manzoni, ont puisé à cette (grande source, dont les pédants seuls ne connaissent pas le prix; les plus grands poètes de rAlleuiafjnc el de rAnjjlcterre , Walter-Scott , Burns et Thomas Moore; UJiland, Burger, Schiller et Goethe, n'ont pas dédaigné d'y prendre leurs meilleures inspirations, et c'est en France, au Languedoc, dit-on, que ce dernier est venu emprunter la chanson qu'il met sur les lèvres de Marguerite dans son^chot. Nos poètes mômes semhlenl enfin comprendre, après un trop long dédain , de quelle ressource peut leur être la poésie populaire, pour renouveler et rafraîchir la poésie savante, et c'est hien certainement là que Brizeu\ a trouvé quelques-unes de ses plus ravissantes mélodies.

Sans doute il y a un hon nombre de ces romans })opulaires dont les auteurs furent des écrivains célèbres au temps passé , ou des yens de lettres peu connus, mais qu'une certaine instruction avait préparés à l'art d'écrire, el qu'on ne peut, par conséquent, rattacher directement à la série que nous étudions. Tels sont , entre bien d'autres , Y Histoire des quatre fils Ayhwn, véritable épopée (si pleine de charme pour la généreuse imagination de l'enfance), écrite par la plume savante de Huon de Villeneuve, et qui porte les traces des vieilles haines-de la féodalité contre le pouvoir royal; Jean de Calais, œuvre de la fille du comédien Paul Poisson; les troifi Bossus de BesaU' çon, imitation évidente du vieux poète Durand, et ce charmant récit de Geneviève de Bràbant, que chacun de nous a vu , arrangé en prose et en vers , par le burin et par le pinceau , dans les livres commo sur les théâtres des foires publiques , et dont le pre-

mîcr honiieui" roviont à un jésuite, conseiller et aumônier du roi Louis XIV. C'est là quegitla principale difficulté de cette étude. Mais la plupart ont été écrits par une main inconnue et certainement peu lettrée : cela se sent et se devine. Ceux mêmes qui ne portent pas au front ce visible cachet d'une origine toute plébéienne ont du moins été, par la suite, revus, cor* rîgés, accrus par l'imagination populaire, profondément modifiés et transformés peu à peu par quelques artistes d^en bas, qui ont voulu les accommoder & Tesprit deia masse , — comme par le lent et continuel travail du temps , qui les a de plus en plus dépouillés de tout fard et de tout artifice , pour les laisser parés de leurs seules grâces naturelles. Tous, en outre, destinés à la foule et adoptés par la foule , qui s'y est reconnue comme en un miroir, ayant reçu le droit de bourgeoisie de cet auditoire ardent et mobile qui sentait dans leur voix un écho de la sienne, ont fourni au génie populaire des thèmes sur lesquels il s'est largement exercé, qu'il a traités à sa guise, où il a jeté, ainsi qu'en un moule fait d'avance, toute sa verve naïve, toute sa puissance dramatique. Par là, du moins, ils rentrent donc encore dans le sujet qui nous occupe.

A côté des romans que j'ai déjà nommés , au-dessous toutefois, je rangerai V Histoire de la belle Hé" Une de Comtantinople , qui abonde en inventions historiques des plus réjouissantes; V Histoire de Valentin et Orson, ouvrage amusant, plein d'émotions singulières , où le nain Pacolet fait des siennes d'un bout à l'autre , et puis celle de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, qui offre de l'intérêt dans sa naïveté. Mais tout cela doit s'effacer devant un mince récit que je voudrais pouvoir citer en entier. Je

±2i CE Qi;OX VOIT

ne sais rien , en effet, de plus beau, parmi ces myriades do traditions merveilleuses dont les poètes de tous temps et de toutes nations ont bereé notre esprit, que celle du Bonhomme Misère, légende cosmopo* litcdu reste, que M. Mérimée a recueillie lui«mdmc dans le royaume de Naples, et qu'il a racontée, avec quelques variantes et quelques additions, sous le titre de Federigo, Le dirai-je? j'aime mieux la simplicité naïve de Foriginal populaire : on sent percer le scepticisme et poindre un sourire contenu sous la candeur recherchée de Técrivain , qui semble s'étudier à djû^ un conte de fées & des enfants; malgré tout son talent de peintre et de narrateur, il n'a pu arriver à pro» duire l'effet de ce simple canevas, d'où le style et l'art sont absents peut-être, mais où la croyance reS" pire à chaque ligne, en son enthousiasme paisible et fervent,

Ce livret a pour titre : Histoire nouvelle et divertii* tante du bonhomme Misère, qui fera voir ce que c'est que la misère, où elle a pris son origine, comme elle a trompé la Mort, et quand elle finira dans le monde, par M. Court-d'Argent. Un jour saint Pierre et saint Paul , errant sur cette terre , se rencontrent dans an village par une grande pluie ; toutes les portes se ferment devant eu\, sauf celle du bonhomme Misère. Il n'a pas grand'chose à leur offrir; mais le peu qu'il a, il l'offre de bon cœur, en cordial et franc compagnon. Ses hôtes lui promettent de prier Dieu pour lui , et l'engagent & former quelque souhait particulier. Mis^re , dont un voisin gourmand vient de dévaliser le poirier qui pourvoit h sa chétive subsistance, ne voit rien autre chose & demander, sinon qa*une fois monté sur cet arbre , on n'en puisse descendre sans sa permission.

DAXS LES RUKS DR PAHIS. 323

Les roya|T[oiir8 partis, \o voleur revient à la tna* raude , et se trouve bien piteux , une fois la moisson faite , de ne pouvoir bouger des branches du poirier enchanté. Misère, qui Tépiait, accourt aussitôt, et se dédommage à sou aise , en faisant des gorges chaudes de Tinfortuné. 11 va même jusqu*à feindre d'aller chercher du bois pour le rôtir à petit feu. Pendont l'absence de Misère , quelques voisins accourent aux gémissements du voleur, montent pour le délivrer, et restent cloués eux-mêmes sur les branches , de sorte que Misère, en revenant, les trouve tous entassés sur son poirier les uns à côlc des autres. Mais, comme c*cst un homme juste avant tout, il écoute les explications de ces nouvelles victimes et les délivre ; après quoi, touché d'entendre le voleur qui lui criait : Au nom de Dieu, faites-moi descendre, je souffre toutes les misères du monde, n il le délivre également.

Personne dès lors n'ose plus approcher du poirier; et, u depuis ce temps, il en fait lui seul la récolte complète. «

Mais Misère devenait vieux. Un beau jour, la Mort s'en vient frapper à sa porte.

t Soyez la bienvenue, « lui dit-il.

La Mort , peu habituée & un semblable accueil , ne cache pas son étonnement de le trouver si résolu.

j Pourquoi me feriez -vous peur? lui répond le bonhomme. Quel plaisir ai-je dans cette vie? Je n'ai ni fem'me ni enfants , pas un pouce de terre vaillant, excepté celte petite chaumière et mon poirier. Cet arbre est la seule chose à laquelle je me sois attaché , et je ne vous demande qu'une grâce, c'est de m'en laisser manger encore une poire avant de mourir, y*

La requête paraît trop raisonnable à la Mort pour être refusée. Misère passe dans la conr, choisit de

l'œil le fruit qiril j)iTfi*rc, et prie In Mort de lui passer sa faux pour rabattre.

u Cet iiislruiiienl-là ne se prête pas, répond-elle. Januiis un bon soldat ne se laisse désarmer. Monle sur l'arbre et cueille la poire.

— Bon , si j'en avais la force.

— Kli bien, voyons, j'y vaismonter pour toi. r La Mort «jrinipe , cueille le fruit et reste clouée h

la nu^ine place : elle a beau tempêter et se répandre en affreuses menaces , le bonbomme la laisse dire Pi s'applaudit de sa ruse. Elle déclare qu'elle va faire mourir le poirier :

cv Si vous faites ce coup, dit Misi're, je vous proteste, sur tout ce qu'il y a au monde de plus sacré, que, tout mort que soit mon arbre, vous n'en sortirez jamais que par la permission de Dieu. »

Bref, la j)auvre Mort est obligée de promettre qu'elle le laissera en repos et ne viendra pas le revoir jusqu'au jour du ju<{ement universel. C'est alors seiileniont qu'il la laisse descendre.

La Mort a tenu parole; et, quoique souvent elle fasse ra[|[e jusque dans la petite ville du bonhomme Misère, elle se contente de passer devant sa porte sans (»ser entrer pour lui demander des nouvelles de sa santé, et Misère vivra toujours tant que le monde sera nn)nde.

A coté de cette légende, il faut placer celle du Juif errant , mystérieux personnage qui s'est fait appeler tour à tour Carta|)bilus, Joseph (de son nom de ba|)témc), Ahasvérus et Isaao Laquedem. 11 se montrait souvent avant l'an mil ; mais depuis , l'affaiblissement de la foi a diminué de beaucoup le nombre de ses a))paritions. La dernière fois qu'il apparut, ce fut il des hoiiryeoix fort dociles de Bruxelles, en Bra-

DAXS LRS R17RS PR PARIS. 2â:>

bant, le 22 avril 1774. Dans le livret populaire, le Juif errant raconte une histoire qu^il a lue autre* fois sur un vieux |)archcmin (1), et où il y a, sous une forme naïve et avec une simplicité touchante, une signification symbolique des plus élevées.

Adam, sur le point de mourir, envoie son fils Seth prier Tangc qui garde le paradis terrestre de Fy lais« ser entrer encore une fois avant sa mort, L*ange n*y peut consentir; seulement il fait voir de loin ^ Seth ce charmant lieu de beauté, et celui-ci est saisi d'un si profond regret qu'il se mot à pleurer. L*ange lui donne trois pépins du fruit de Tarbre défendu et lui recommande de les placer sous la langue de son pëm quand il rcntcrrcra. Seth obéit, et «près la mort d*Adam on voit pousser sur sa tombe trois arbres qui portent des fruits fort beaux d'apparence, mais amers et sablonneux quand on les goûte. C'est dans un lieu voisin que Jérusalem a été bâtie. Ces arbres étaient sur une montagne qui s'est appelée depuis le Golgo* tha. I^ pl*re d'Hérode les fit abattre pour déblayer cet espace, destiné au supplice des malfaiteurs, et ce sont eux qui ont servi de matériaux pour fabriquer la croix où Jésus-Christ racheta les péchés du monde.

I^a complainte de ce même Juif errant, ce chant universel qui a obtenu une célébrité supérieure à celle de X Iliade, — car le peuple la connaît aussi bien que les savants, et il nVst peut-être pas un de nous à qui il n*arrive de se surprendre parfois encore fredonnant quelques réminiscences de cette mélancolique eam"

> C^ rieux |»trcb«inio est pcol-élrt 1^ MyUkri iAém H ^Èrf, yH'ti ia-folio gothique . avec gnvaret tor bdi , •& l'oa IfMfC m rff«>l retle histoire, tutti bien que daut le Miysthe au wutriagf

zotie, — nVsl-rlIe pas, dans sos <][rûccs iiêgligéos Pt SOS atours peu corrects, un petit chef-d^œuvre dramatique, plein d'émotion et de saisissante éloquence? L'air lui-même semble, par son rh y thme douloureusement monotone, vouloir rendre avec plus de vérité r infatigable tristesse et la marche éternelle du pauvre Juif errant, Kt ici , remarquons en passant Talliance intime de la poésie populaire avec le chant. Si on veut la compvcndre , il ne suHit pas de la lire , il faut la fredonner. Paroles et modulation ne font qu*un corps et qu'une âme : la nmsique explique et complète la poésie, dont certains détails même, en particulier les refrains, n'existent souvent que pour elle, et n*ont qu'une pure valeur musicale.

Ces complaintes ne peuvent inspirer les mêmes soupçons que les romans populaires aux défiances de la critique. Il devient évident pour quiconque en lit trois ou quatre vers de suite qu'elles n^ ont eu certainement pour auteurs que des esprits incultes auxquels l'ar/ était lettre close. Cependant, que de perles rares, dans ces Noëls et Cantiques spirituels, qu'essayera d'imiter le sceptique la Monnoye en son patois bourguignon , petits tableaux naïfs où la figure de Fenfant-Dieu, souriante et familière, se détache dans un cadre rustique , ici jouant avec la barbe des Mages qui l'adorent, là s'amusant à faire jaillir avec ses mains l'eau du bain où l'a plongé sa mère ; — dans les complaintes de Geneviève de Bradant , de Saint Hubert , de V Enfant prodigue , de Joseph vendu par ses frères, d'Henriette et Damon, etc. Qu'on me permette de citer quelques stro])hcs de la complainte de Saint Nicolas, qui, comme a pu le dire avec justice Gérard de Nerval, est une ballade d'ililand, moins les beaux vers :

DAXS LES RIES DE PAKIS. 22*:

Ils fuient trois petiU enfants

Qui s'en allaienl glaner aux champs.

S'en vont un soir chez un boucher :

— Boucher, voudrais-tu nous loger?

— Entres, entres, petits enfants, 11 y a de la place assureraient.

Ils n'étaient pas sitôt entrés Que le boucher les a tués , Les a coupés en petits morceaux.

Mis au saloir comme pourceaux.

>cpt ans après , saint \icolas entre chez Je boucher lui demande à souper. Le bouclier lui offre du ibon qu'il refuse : saint \icolas lui dit :

Du petit salé je veux avoir

Qu'il y a sept ans qu'est dans le saloir.

Quand le boucher entendit cela, ^

Hors de sa porte il t'enfuya,

— Boucher, boucher, ne t'enfuis pas; Repens-toi, Dieu te pardonnera.

-> Saint Nicolas posa trois doigts Dessus le bord de ce saloir.

Le premier dit : — J'ai bien donni.

Le second dit : — Et mqi aussi.

Et le troisif^rae répondit :

— Je croyais être en paradis.

>lte fin est charmante : les Mrcs Cirimm n'ont

t recueilli de plus «gracieusement beau que ce reingénu des merveilles de la Légende dorée. Ce ne

t pas des vers , je le vcu\ bien , mais c'est de la

'sie.

lut ne croyez pas que ce soient là des exceptions et phénomènes. I^s plus prévenus seraient étonnés

la quantih'' d'or brut qu'on peut trouver dans ces

•iiK CK QUO\ VOIT

(gothiques recueils de la poésie, qui font les délices des villageois et la fortune du colporteur, comme ils seront stupéfaits san^s doute de voir quMl n^cst pas une contrée, pas un villa<|p, pour ainsi dire, qui n'ait fourni quclqiii; pii'ce remarquable à ce Recueil (ks chants popidah^g, si sévère pourtant dans ses éliminations , qui se poursuit §0|i^ l^y auspices du ministère de rinstructioq publiquo. Nulle chronique n'est plus profondément empreinte du sentiment national. \ulie part le peuple ne revit plus complètement de sa double vie intime et historique , et Mon- • laigne et Molière , doux grands esprits de trompe si diverse, avaient bien raison, quoique en des siècles peu préparés, de se réunir dans un égal sentiment d'admiration pour cette poésia. Peit classiques rigides, comme Malherbe et Addison , des savants et des philosophes, comme Gœrres et Herder, se sont sentis émus par elle, aussi bien que les frères Grimm et Adam Mickiewiç«.

. Il n'est pas jusqu^à ces couplets sur les grands criminels contemporains, Pualdès par exemple, sur les vols et les assassinats fameux, qui se vendent dans les campagnes aux jours de foire, où Ton ne trouve quelque entente naturelle des effet^i du pathétique, où il n'y ait je nç sais qugllQ émotion pénétrante, accompagnée de ce sombre, pour parler comme d' Arnaud-Baculard , qui eût fait pâineir 4*lûse l'auteur A^ Comte da CQmpiin(fe$ pt dei SpwiW9 A^ senthnentt

J'ai tant tn4 de petits lapini bleuet Que mes soaliers sont pleins de sang.

— T'en as i^eqti , Um (raitre !

Je te ferai connaître.

Je vois à tes pAles conlenrs Que ta viens de tner ma ««enr.

I)A\S LES KLES DE PARIS. iîî»

Tout le monde connaît au moin^ quêlqdes'-une^ ât ces Complaintes d*une simplicité si dramatique et d'une réalité si poi|}nante , qui font frissontter dVifroi , dans la bouche ièi rapsodes errante , les populations des campagnes. Jamais tragédie ne produisit plus d'effet que tes grands drames de la cour d^assiset chantés par des portes anonymes. Ce génie instinctif dt? la mise en scène , cet art de disposer heureusement les effets de manière à exciter la terreur ou i soulever le rire, est tout & fait particulier an peuplé. Il devine vite et sûrement les côtés les plus sinistres ou les plus ridicules d*une chose , ceux qui frappent le plus fortement r imagination publique ; Il sait les choisir et les grouper avec une adresse qui , pour paraître assei^ grossière ft nos charpentiers en titre, n^cn est pas moins des plus frappantes. Qu'ott observe, par exemple, avec quelle promptitude, avec quelle jus* tesse , avec quelle pittoresque sagacité il décerne les sufnoiils et les sobriquets!

Je voudrais dérouler soiis vos yeUx les strophes des Xoei de la Bourgogne (les vrais), dés vaudevires uormands, des giierz de la Bretagne, des l'Ondes et villanelles gasconnes, des chansons proveilcalcs , non point de celles qu'égrena dans Tharmonieux pa«^ tois du pays la muse mi-populaire , mi-savante , des Despoùrrins et des Gaston Phœbus, des Jasmin et des Goudouli, mais de celles qui naquirent on rie sait d'oà , on ne sait de qui , ou plutôt qui sont nées toutes seules , comme Fécume du flot , voix parties de la foule et qui retournent à la foule , dédaignées des savants , mais écoutées avec ravissement pût le pôMe qui passe.

La langue harmonieuse et l'imagination favorisée du Midi ont produit les plus beaux de ces petits chefs*

-JiJO CE QL 0\ VOIT

(l'œuvre anonymes : j'ai lu' des chansons amoureuses du Languedoc d'une poésie tellement élevée et tellement délicate, même dans l'expression, qu^on les croirait sorties de la plume de Pétrarque , — ou du coiffeur Jasmin.

Si je ne craignais de donner à ces simples pages un développement qu'elles ne comportent point, que ne pourrais-je emprunter aux recueils divers de Ija Villcmarqné, de Fauricl, de don Manuel Mila, des * frères Grimm, de Hcrdcr, de Gœrres, de MM. Paulin Paris et Leroux de Lincy?

Robert Burns et Xodier eussent prêté roreilic avec extase aux chants joyeux des j«unt;s lilles et des gars de ma bourgade natale, dansant en rond, les soirs de dimanche, sur la grande route. Gela sans doute traite fort cavalièrement la syntaxe; cela ne se doute guère de ce que c'est que la rime riche; cela donne, à chaque vers , de terribles crocs-cn-jambe à la prosodie, et les élisions faciles n'y manquent pas plus que les hiatus hasardés et les liaisons capricieuses ; mais cola a le charme du vagissement de l'enfant et du gazouillement de l'oiseau.

C'est le sentiment qu'il faut aller chercher, l'inspiration primitive qu'il faut démêler sous cette grossière écorce de la Musc plébéienne ; car c'est là , après tout , ce qui fait la valeur de la poésie, et, comme l'a dit André Chénier :

L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poëte.

Os ballades populaires varient à l'inrmi de caractère et de physionomie. Ge sont, tantôt une simple ronde malicieusement naïve, comme les suivantes :

* Reçue des Deux Mondes, 15 août 1853, article do M. Audiganne.

Nous étions trois filles Bonnes à marier, etc.;

* 11 était une bergère , Et ron , ron , ron , petit patapon , etc. ;

OU bien celle qu*on chante, les dimanches, dans certains villages lorrains , et dont le refrain retentit comme un éclat de rire, sur une modulation agaçante et railleuse :

Ah! ah! ah! je 1' vais dire.

Gai , gai , gai , je 1' dirai ;

et celle-ci , que je prends encore à la même source :

Ah! ah! Gécilia! •

Mon pèr' n'avait d'enfant que moi . {bis) Dessus la mer il m'envoya;

Sautez, mignonn' Gécilia! /

Ah! ah! ah! ah!

Ah! ah! Gécilia!

Dessus la mer il m'envoya, (pis) Le batelier qui me passa....

Sautez , miguonn' Gécilia !

Ah! ah! etc.

'Le batelier qui me passa [bis) Me dit : La belle , embrassez-moi.

Sautez, etc.

u Oh ! non , monsieur, je n'oserais , lui répond la belle ; car mon papa me battrait, s'il le savait. — Et qui le lui dirait? » reprend le batelier:

Seraient-ce les oiseaux du bois? [bit) Mais les oiseaux ne parlent pas , Sautes, etc.

'2V2 CK Ql OX VOIT

-- Mais l'oittcau dit gii son latiu (bis* Que les buiiimea ne valent rien; Sautez , etc.

Que les hommes ne valent rien ; [bis) Les demoiselles, c'est tout bien.

Sautez , etc.

Le pi'cmier dimanche de ttlai, toujours en Lorraine i les jeunes lilles des villages Voisins se rendenl au chei'-licu du canton, vêtues de blanc, cit tétc la {)lus jolie parmi les plus petites, tout entjuirlandéc de rubans et tenant en main un bouquet d'aubépine. Elles entrent dans chaque maison pour y recueillir quelque offrande, se disposent en ovale, et cdie qui porte le bouquet se promène lentement au milieu d'elles , faisant la'révérence à chaque fois que revient le nom de Dieu ou celui de la Vierge, tandis que ses compagnes chantent sur un rhythoie vif et langoureux à la fois , la chanson du Joli nwis dé mai :

En allant promener aux cliamps , J'y ai trouvé les blés si grands.

Les aubépines florissant.

En vérité , [bis)

C est le mois, le joli mois.

C'est le joli mois de mai.

Dieu vcuiir garder les vins , les blés , Les jeunes filles à marier, Les jenn' garçons pour le» aiiaer !

En vérité, [bii)

C'est le mois, le joli mois.

C'est le joli mois de mai.

fia poésie de cette complainte a grand besoin d*élre complétée par Tinlcntion, Tinspiration prcmîèn*,

DAAS LE» HLE« DK PAHiS i.'ia

et ta niisié en scène, doiil il est juste dé lui tenir compte.

Ou c est quelque gausserie satirique, cdttliiié celle-ci, que je traduis littéralement d*nne vieille ehanson lor^ raine, du reste assez mal rimée :

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