LES CRIS I)E PARIS. — INDUSTRIES DES RL'ES
LES GAOXE-PETIT.
Que faire en un fiacre, quand on est .las de regarder les enseignes et les affiches par la portière , à moins d^ écouter, à demi accroupi en son coin, la symphonie si monotone dans sa variété, si variée dans sa monotonie, qui s^ élève incessamment de chaque rue de la grande capitale? Prêtez Foreille, et vous n^entendrez d^ abord que le désagréable roulement des voitures sur le pavé ; puis bientôt s'élèvera à côté de ce bruit la discordante et criarde mélopée des mille cris de Paris.
C'est à pareille source , on le sait , qu'Auber a puisé le chœur de sa Muette, Victor Hugo vehait sans dente de Técouter longuement , du haut de sa fenêtre, quand il chantait Ce qu'on entend sur la montagne. Je me figure toujours que c'est sous rentraincment de ce même concert que Meyerbeer, le roi des puissantes harmonies , a écrit certaines pages du Prophète et de Robert le Diable,
Chaque industrie a son ton à elle et sa note à part; chaque industriel s'est créé dans le genre reçu une spécialité qui le distingue. Pas un cri qui n*ait sa signification et sa philosophie , pour ainsi dire ; il y a de la symétrie dans cette variété , de Tordre dans ce désordre, du raisonnement dans cette fantaisie : il faudrait n'avoir pas d'oreille et pas de sentiment ponr ne s'en point apercevoir. Marchands d'encre, de marée , de pommes de terre au boisseau , de mottes à
brûler, de mouron pour les petits* oiseaux , ramoneurs, saltimbanques^ charlatans, casseurs de pierres, joailliers en plein vent, étalagistes des boutiques h cinq sous, tout cela crie, chante, module ses apostrophes et scande ses invitations sonores sur les gammes les plus agaçantes. On dirait un carillon monstre,, mis en branle par dix mille mains à la fois, et qui sème sur tous les pavés de la ville une pluie formidable de notes rauques, argentines ou criardes. Dès six heures du matin, ce concert commence à s'élever pour ne s'éteindre qu'à dix heures du soir et recommencer le lendemain , et ainsi tous les jours que Dieu fait.
11 faudrait un volume in-folio pour faire ressortir dignement l'art naturel et spontané qu'il y a dans tous ces cris des petites industries, leurs inflexions dramatiques, leurs roueries savantes, leur expression vivante et variée ; depuis la déclamation classique et vigoureusement scandée de la marchande de cartons , jusqu'à la mélodie à la fois mélancolique et provocatrice du marchand d'habits ; depuis l'exclamation naïvement passionnée de la poissarde ambulante qui s'extasie devant la fraîcheur et la beauté de ses maquereaux, jusqu'à la retentissante invitation de la marchande d'huîtres à quatre sous la douzaine ; depuis l'annonce confiante, sereine et cavalière du vitrier, sachant qu'on cassera toujours des carreaux, et du marchand de coco qui ne s'inquiète pas de l'avenir, tant qu'il y aura des gamins, des provinciaux , des blanchisseuses , et que le Petit-Lazari restera debout sur sa base, — jusqu'à Fappei plaintif et désespéré comme le râle d'un homme qui se noie , de l'Auvergnat porteur d'eau qui semble se demander avec angoisse s'il pourra ajouter deux sous
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à son livsor, — jusqu'au rugissement inquiet du raccointnodcur de lionlaincs qui, pour avoir embouché In trompollo diiiis un dernier et sublime elTort, n'eu pivclie pas moins au milieu du désert. Ajoutons-y ('ucore la mélopée, humble et suppliante conimo une éléoio, du collectionneur de bouleilles cassées, qui implore un don, toul en se posant en acheteur par une fiction qu'il ne faut pas prendre au sérieux; puis la marchande de plaisirs, avec son cri langoureux, ph'in de mystérieuses promesses ; et le montreur de I. interne magique, avec sa modulation fantastique et Iciitatrice, qui fait involontairement songer aux nier- \.iilcs des Mille et une Nuits.
QiicHe ruche, ou plutôt quelle fourmilière en travail ({uo cette vaillante race des industriels de la rue! lis pullulent tellement à Paris qu'ils semblent gerwwv dans la boue du macadam. Heureusement, sauf (|ucl(|ues pauvres diables qui ont grand'pcine & se Icnir en équilibre sur le dernier échelon du commerce des jucs , ils ne vous arrêtent pas au passage et se cotilcntcnt d'implorer votre bourse, armés de leur scub^ éhxpience.
Parmi ces liazares de l'industrie, qui viennent s'asseoir comme ils peuvent à la table, ou plutôt sous la table parisienne, pour s'y disputer les miettes qui (M) tombcjit, il y a toute une légion de parasites étrangers, lesquels, au rebours des hirondelles , s'en viennent, pour la plupart, avec les neiges et s'en vont avec les roses. Tels sont ces marchands du statuettes en plAtre qui répandent et entretiennent dans le ))cuple le sentiment des arts ; ils vendent au\ portières, aux ouvriers, aux petits commerçants, des (Ihrists et des Vierges, des Jeanne d'Arc d'après la princesse Marie, des odalisques, des guerriers uiu-
i).\.\S LES HUES DE PARIS. M}ô
suliiiaiis appuyas sur leur cimeterre. Causez un moment avec eux, et ils vous offriropt à Toreille des épreuves , dans les prix doux, de la Vénus de Uilo ou des plus beaux ouvrages de Pradier. Cette race se compose surtout de Piémontais indolents , grands et f^ros «gaillards qui doivent être proches parents des lazzaroni napolitains , à en juger par Tabandon caractéristique avec lequel ils savourent les douceiirs dufar^niente.
Ce sont des êtres bien différents et autrement actifs , ces petits joueurs de vielle et de mandoline, leurs compatriotes pourtant r qui vous poursuivent avec tant d'obstination dans la rue et ne répondent à vos impatiences que par un cri étrange et moqueur, assez semblable au\ gloussements d*un oiseau, fit voyez un peu Tinfluence des climats! Ces chétives créatures ont sous leurs haillons un air effronté, une l>elle humeur étonnante ; ils pirouettent sans cesse, et c'est d'une voix délibérée et d'un geste hardi qu'ils vous demandent cette aumône, impl<vrée par le petit Savoyard avec une humilité si piteuse.
Vn air toujours sombre et triste, une allure qui rappelle va({uement la marmotte, un visage barbouillé de suie, défiant, maussade et peureux, que n*ont jamais éclairé ni un sourire ni un rayon de soleil, une mine grelottante et sauvage, tels sont les caractères extérieurs de ces pauvres êtres qui forment la grande tribu des ramoneurs. Vrais Savoyards de m<rurs et d'aspect comme de naissance, ils portent leur livrée à la fois sur la peau et sur les habits, et n'ont ;;arde de se décrasser, de peur de perdre leur raclict. In ramoneur iilanc et propre , quel contresens ! Ce serait comme un négociant qui Aurait dé-
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croriic son cnsoigno et crierait au public qu'il un point de chalands.
V'oilà les véritables gagne-petit de Tindustrie parisienne ; mais c'est par un déplorable abus de mois que Ton rangerait sous le même titre quelques humbles commerçants qui , en amassant sou par sou , avec la patiente et tenace lenteur de la fourmi, arrivent ao bout de Tannée à des bénéfices souvent plus considérables que ceux de tel directeur d'un grand magasin des boulevards. Sont-ce bien des gagne-petit ces mar^ chands de marrons cantonnés dans un coin de trois pieds carrés , et qui , en certains jours , à la Toussaint par excm])lc , comme me le confessait un d^entre eux placé pourtant dans une des rues les moins hantées de Paris, vendent pour quatre-vingts francs de cette marchandise , où presque tout est bénéfice pur et simple !
Et 1rs porteurs d'eau , ces frères siamois jdcs charbonniers, presque tous rentiers sur leurs vieux jours! Ordinairement, le môme homme réunit les deux emplois , et il faut bien que l'aristocrate qui ne vent pas aller lui-ménic à la fontaine banale, subisse avec résignation les conséquences de cet étrange cumul.
11 est sans exemple qu'un porteur d'eau ne soit pas Auvergnat. Tous se connaissent dans le quartier; tous sont camarades comme s'ils étaient nés dans le môme village et sous le môme toit. Robustes , infatigables, joviaux, expansifs et énergiques, naturellement naïfs et ingénus dans la vie privée, mais, dans les affaires, âpres au gain et matois comme un renard doublé d'un Normand, ils prendraient le turban, sauf i\ en Aiirc pénitence, dès qu'il s'agit de gagner deux sous.
X'oublions pas les porteuses d'eau , femmes fortes
(jui , au besoin, fendent le hêtre et le chêne avec autant de vigueur (jue leurs maris. Je ne les vois jamais passer, marchant avec précaution sous les deux seaux (\uc supporte leur épaule d'Amazone, sans me rappeler CCS beUes cl robustes fdles de la Bible ou de TOdyssée, qui aHaicnt elles-mêmes puiser à la source et revenaient au palais de leur père portant la cruche remplie sur leur têle.
Mais c'est à la fontaine qu'il faut étudier les porteurs d'eau; c'est là qu'ils sont vraiment eux, parce qu'ils sont en famille; c'est là que se donne pleine carrière la gaieté bruyante et dégourdie, qu'elle fohUre à tout rompre, avec cet entrain vigoureux que nous aulres, mièvres citadins, nous ne pouvons nous lasser d'admirer dans l'enfant de l'Auvergne. Toutefois celle exubérance de bonne humeur n'enlève rien à l'arlivilé du Iravail : le porteur d'eau ne se repose que lorsqu'il ne peut faire autrement.
Allez les voir assis en cercle sur leurs seaux vides, en attendant leur tour, se livrant aux joyeux devis, aux joyeuses bourrades et aux francs jeux de main qui, s'ils sont jeux de vilains, sont aussi jeux d'Auvergnats. A mesure que l'un a rempli ses seaux, il s*éloigne , la cofiversation fut-elle la plus intéressante du monde. Les autres s'alignent à leur rang, et chacun rcspecle les droits acquis. Dès que la porteuse d'eau parait, sa bienvenue lui rit dans tous les yeux; die égayo cl éclaire la noire assemblée; on l'accueille comme un rayon de soleil, et dix madrigaux ayant la saveur du lorroir la saluent au passage. Cependant elle s'avance d'un pas résolu et d'un air crâne, riant loul haut, donnant un soufflet ici, une taloche là à r(Mi\ (pli la serrent de trop près, et répondant à une déclaration par un coup de poing de bonne amitié,
accompa^qné d*une grasso et retentissante exclamation de plaisir. Le porteur d*eau traite fort courtoisement la porteuse , mais il se garde bien de lui céder son tour, Homme positif avant tout , il s'en tient aux galanteries peu coûteuses , et quand il veut distraire sa femme ou sa bonne amie, il la mène, les dimanches soirs, visiter les galeries du Palais-Royal et les spectacles en plein vent.
Aimoz-vous les marchands do cannes? II y en a partout. Voilà trois ans que j*on rencontre un , vingt fois par jour, sur mon chemin. C'est un bravo homme i somnolent et familier. Il vous aborde d^un air placide, et soulève, sans parler, le jonc qu*il tient à la main ; si vous détournez la tôte , il vous lance tout doucement une injure dont personne n^a jamais eu le courage de se mettre eu colère, tant il paraît convaincu que c'est un cas pendable de ne lui point acheter. Que si vous le laissez prendre possession de votre personne, c'est fait de vous ; il ne vous lâchera pas. Dès la première minute , il vous parle d'un ton de camaraderie, vous raconte de petiteis historiettes dont il rit d*im air satisfait , vous adresse des confidences intimes sur sa vente de la veille, sur ses projets d'avenir, sur une personne qui passe , car il a la prétention de connaître tout le quartier. Quittez-le, et en vous retournant, trente pas plus loin , vous le verrez encore à la même place , yeux ûxos , bouche béante ; il soulève sa canne machinalement , d'un geste suprême, et s^en va flâner d'un autre côté, après vous avoir apostrophé d^un gros mot.
Ce garçon est l'ami de tous les cochers de fiacre, (le tous les commissionnaires , de tous les marchands d'hul)it8, près desquels il s'arrèlc à toute heure, geslicuiani avec uhandon , leur expliquant ses cannes les
DAMS LRS RUES DE t^ARIS. 3Ô9
unes a^rbi 1$^ autres. 11 finit presque toujotti^ par aller boire avec eux un èànon, qu*il paye« iiiO]fennant quoi ceut-ei se montrent pleiiiâ dé tolérance pour lui , écoutent ses histoires , le flattent » rient de ses èa*'^ lemfaoïirs et lui tapent Sur le ventre : cela le ténà parfaitement heureux.
Je ne dirais rien delà famille banale des marchanda de pain d'épicei; , de Sucre d*orgè ei ie friandises plébéiennes i si je n'avais rencontré dans leurs t^ûgà Un type qui mérite d'être détaché^et êècadré à p^rt. C'est un homme au regard doux et sodHarit, âii viSâge fleuri /à l'expression pleine dé béatitude et de bèhtentement ^ qui a élu doinicilè sur la place Haiibért èi la place des Écoles. Il s'est avisé d*uh moyen fort ingénieux pour amasser la foidë autour dé Son éventaire^ garni de pMs rafraîchissants^ Débout, il tient éri ses mains une baguette flexible, armée d'tlnti fifcélld à l'extrémité de laquelle se daiidifad un de séS bonbôitS monstt*eS; LeS enfants , qtti lë toimaiSséni ^ Se piteSSént en tumulte àtitoui* de liii. AlorS Tappftt tèntâteiir fl(ktf» dans les aits ; et tduS de se pousser, dé s'éMSét, de 86 renverser pour le éaisii" àtec les dentS^ mais sansr y porter les UiainS. G* est uil (nirieux spectacle de voir l'ardeur, la ràgé parfois ; axtt laqueUe f(ràtëS ce! bouches s'entr*ouvrent et s*êlaneeni , tonteil ces deiità féroces essayent ilë retenlf le pavé ilioqneurj qui glisse entre les lëvres ëi S*échappë poui^ rétbiiibei' dans une autre bouche, ouverte comme uh gouf&é vivant où frémit la conVoltiseï Lui, cependAilt, paternel et serein , encouragé et admonesté lë bàt&iâoii indiscipliné , console les vaincus , tarît les larfMëA dëS plus désespérés , eh les bourrant de bonbons & pleines mains; sourit placidement aux vainqueurs, éearie les plus turbulents, et d*un coup de gaule, admifiis-
ti'é à propos , punit les tricheurs qui cherchent à s'aider (le la main pour retenir le fruit appétissant.
Les petits Savoyards se montrent les plus ardents à la curée. 11 faut les voir s'enfuir, au milieu des huées et des coups, emportant la proie entre leurs dents , pour la dévorer à Técart, sans même attendre que le marchand ait détaché la ficelle!
Kt le public? Il rit beaucoup et achète peu, — cVst Tusage , — malgré Fair heureux et la physionomie engageante de ce digne industriel, qui glapit dans les intcrm^des :
c( Allons, messieurs, demandez, faites-vous servir !r
Celui-là est un artiste. Evidemment il éprouve une satisfaction ingénue à trôner au milieu de cette foule qui le contemple : la joie de ces enfants lui fait du bien et Tépanouit. Mais il n'en faut pas tant demander à la plupart de ses confrères, gens positifs, qui se soucient bien de la gloire , cette chose creuse et vide ! C'est l'ardeur de gagner et non l'amour de l'art qui inspire à tous ces négociants des rues tant de patience et de souplesse , tant de ruses , de transformations diverses dont l'observateur est toujours étonné. 11 y a dans le petit commerce parisien des factotums qui vendent un jour des canifs , le lendemain de& parapluies , le jour d'après des cure-dents et des enveloppes, déroulant ainsi, toutes les vingt-quatre heures, le cycle varié de leui's métamorphoses. Au-dessous s'étendent en tous sens les infmies ramifications des marchands occultes , qui vous offrent leurs articles k l'oreille , tout en promenant un regard prudent aux alentours.
J'ai longtemps rencontré, dans le quartier des étudiants , un débitant de cigarettes espagnoles qui m'abordait avec niysttM'p, en niurnuirant h voix basse :
(( Contrebande ! monsieur, contrebande ! »- Je me laissai prendre, comme bien dVutres, k l*appât du fruit défendu. Nous nous retirions sous une porte cochëre, et là mon homme me Sonnait , en échange d'une pièce de dix sous, un petit paquet de vingt-cinq cigarettes enveloppées de papier jaune , que je fumais avec délices , dans la persuasion candide qu'elles étaient faites avec du tabac hors ligne. Elles avaient, en vérité, un petit goût piquant qui n'était point sans charmes, et je-ne sais quelle généreuse amertume bien chère au palais d'un vrai fur meur. Un beau jour, mon marchand disparut; j'en fus désolé et le demandai vainement aux é^os d'alen^. tour. Plusieurs semaines s'étaient pa^^es, et j'et;sayais de consoler mes ennuis dans les fumées du simple tabac de France, quand, parcourant, à la troisième page d'un journal , l'article : JFi^s diver^y crimes et accidents , je lus qu'on venait d'arrêter, ime bande d'adroits filous, lesquels, entre autres opèitr lions commerciales d'une nature moins innooente!, avaient organisé en grand une société chargte de recueillir, sur les tables des estaminets et des marchands de vin , dans les rues , les ruisseaiix et les égouts , tous les bouts de cigare tombés de, la bonclw des fumeurs ; après quoi on les hachait proprement en menus morceaux, on les roulait dans du papier jaune, et on les vendait, sous Fengageieuito étiquette de marchandises de contrebande, parmi les étudiasls, plus faciles à attraper qu'ils n'en ont l'air» surtout quand il s'agit de faire niche à la 1(h.
Ce fut alors que je m'expliquai le petit goût {Mquant et la généreuse amertume de mes cigarettes espa^ gnôles.
:U:i CR QU'OS VOIT