‹ Ce qu'on voit dans les rues de ParisChapitre 30 sur 46 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

COXSfnÂRAtlOVSI 1>HILOSOPHlOt'Kâ Stlt ht tilRAC. PIPE», CKÎARKS ET CIGARÏTTES.

Voici d6j& quelques minutes que je parld du tabdc, et je suis bien nisç,-du8sé-je voiis puraltre Bilspëct en pareille matic'^re, de vous donner 6il qa6li|tiëB mots mou opinion sur ce grave sujet. Sênèqiie écrivnit bien, dit-on, Télogo de la pauvreté sûr uii pilpjtre d'or, Qt son éloge n'en est pas pins mauvais j)our cela. Salluste gourmandait rimmorfllité iromaine au sortir d'une orgie, ce qui n'empêche point sa llio« raie d'être fort saine et fort belle. Laissec-moi donc fulminer & mon aise contre le tabac , môme prii en dehors des cigarettes espagnoles j et faites ce que je dis, sinon ce que je fais.

Je suis parfois effrayé de la multitude inouïe de fumeurs qui infectent les rues. Mettez-vous & Tangle du pont des Arts , et regardez défder la fonlo pendant un quart d'heure : si, sur deux cents hommes qai vont et viennent « il n'y a pas cent cinquante fumeurs ^ c'est qu'il y en a cent quatre-vingts. Les gamins même de dix à douze ans passent déjà avec la pipe à la boùcfie , graves et recueillis comme un jeune Ro^ main le jour où il endossait la toge virile. La pipe, sous toutes ses formes, et le cigare, dans toiissespiixj depuis l'aristocratique panatei las jusqu'à ces rpoleaux de feuilles sèches que certains marchands promenaient jadis par énormes brouettées , et vendaient pour tin lia ni auwoyoiiSy se partagent à peu près également

la population dos fumeurs , et dominent tour à tour, suivant les quartiers. Quant à la cigarette^ quoiqu'elle ait bien son charme, on ne la voit guère qu*ttux lèvres de quelques fumeurs débutants ou éconoitiès.

Pour ma part, je me sui« bien souvent demandé, — en fumant mon cigare , — quelle force mystérieuse et inconnue 4 quel incompréhensible vertige polissaient ainsi une bonne moitié du monde y civilisé ou non , à s'introduire entre les lèvreà de petitâ rouleaux amers et puants, dont on aspire la fumée pour la rejeter tout de suite. La cause d'un si singulier iisage n'est certes pas dans le plaisir que fait éprouver cette opération machinale, et il y en a une preuve bien simple : c'est que , avant d'y trouvet* une certaine satisfaction , si toutefois c'en est une , il a fallu peridant longtemps s'imposer un dégoût qu'oti croyait d'abord insurmontable. Je prie ceux de meê lecteurs qui fument, je veux dire touâ meâ lecteurs, de se rappeler quelle Sensation Ils éprouvèretlt , surtout s'ils étaient très-jeunerf, la première foiâ qu'ils ont porté un cigare à leur bouche. A coup sûr, il n'y avait rien là d'idéal et de poétique; maîâ au bout de quelques mois de cette tortute , héroïquement endurée par les victimes de l'uâage et les martyrs du sybaritiâme de convention , ils ont fini par y trouver^ ou du moîns"'^ par se figurer qu'ils y tt*ouvaient quelque plaisir. 11 est vrai que la foi et l'imagination font leS trois quarts de toute réalité !

Car enfin , essayons donc d'analyser ce mystère fet de découvrir le point précis où gît la volupté; Tout fumeur impartial vous répondra qu'il li'erl sait Hen et qu'il ne s'en soucie paâ î il fume parce qu'il a fumé; il a fumé parce que tout le monde fume; tout le monde fumo parce que... parce que..., peut-être

31i CE QUOX VOIT

parce que le tabac fait cracher, ou qu^îi donne nne mauvaise odeur aux habits et une haleine étrange à bi bouche.

Serait-ce pour avoir le plaisir de suivre du regard les tourbillons de fumée qui voltigent, se poursuivent, se culbutent et semblent peuplés de petites figures fantastiques? Je comprendrais cela chez les Turcs, quand , accroupis par un soir splendide autour d^une lasse d'enivrant moka, ils fument, en rêvant aux liouris de Mahomet , dans des pipes de six pieds qui se contournent en boas conslrictors. Mais parmi nous autres, peuple des brumes et des nuages, de Tes- ^ompte cl du trois pour cent, combien en est-îl qui songent à poursuivre des songes orientaux dans la fumée de leurs affreux cigares de la régie? Quefques pauvres artistes peut-être, quelques petits poètes en IVaiiic ; mais personne n'ignore que les poètes , depuis Adam , sont en minorité.

On éprouve parfois ainsi, durant de longues périodes, comme un besoin instinctif de se lever en masse contre la raison et le sens commun; c^est alors que les hommes se mettent h porter des châles , et les (lames des redingotes et des crinolines. Et voilà précisément , lecteur, ce qui fait que vous fumez , et que je fume aussi; que les rois et les saltimbanques, les portiers et les ambassadeurs fument de même, et que, si Ton n'y prend garde, les femmes se mettront bientôt à fumer. Il y en a qui commencent déjà; je parle , bien entendu , des femmes dont on petit parler entre honnêtes gens.

Pourquoi donc les esprits originaux, au lieu de secouer le joug, se courbent-ils si bénévolement sous le niveau connu un de cette épidémie? Fumer! cola devient chaque jour d'un vulgaire plus achevé.

Quoi de plus banal et qui sente plus son petit bourgeois y je vous le demande , que de faire comme tout le monde! A l'œuvre donc, messieurs les élégants; donnez le signal de la protestation. C'est à vous qu'il appartient de saper par la base cet usage de mauvais goût, et de vous faire les missionnaires de quelque grande société réformiste, comme en ont déjà produite l'ivrognerie en Angleterre, la tyrannie du costume féminin aux Etats-Unis , et celle des cartes de visite en Belgique et en France.

11 fut un temps, nos grands-pères s'en souviennent, où on fumait peu, mais où on j^mai^ beaucoup. On ne s'introduisait pas des rouleaux de feuilles amères et puantes dans la bouche , mais on se fourrait toutes les demi-minutes de grosses pincées de poudre noire dans le nez, — autre genre de plaisir non moins incompréhensible que le premier.

Aujourd'hui, le règne de la prise tend à s*effacer de plus en plus de notre civilisation; il ne s'est guère maintenu que parmi les vieillards qui portent encore une queue ; les prêtres , à qui la pipe est une jouissance interdite; les portières d'un certain âge, elles grisettes prédestinées à devenir portières. 11 ne faut pas s'en plaindre. Drogue pour drogue, j'aime autant la nôtre que celle de nos pères.

Pourtant ne médisons pas trop de la tabatière : c'était un meuble plein de simplicité et de bonhomie patriarcale. Elle avait l'avantage d'être un puissant lien de sociabilité , suivant la théorie développée par Sganarelle , de soutenir la conversation et d'entretenir les manières aimables, en provoquant d'innombrables Dieu vous bénisse 1 Mais la tabatière se meurt^ la tabatière est morte ; n'en parlons plus.

Jl« CE QU'ON VOIT

Page 1