‹ Ce qu'on voit dans les rues de ParisChapitre 31 sur 46 · CHAPITRE DIXÏKMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXÏKMK

MARCHANDS d' HABITS.

Cette longue parenthèse ferméô, je reviens & mes petites industries, et comme il faut bien rentrer par un bout y je rentre par les marchands d^habits.

Le marchand d hal)its est un industriel adroit et retors, qui |)arcourt incessamment les rues pour îicheler les vieux vôlemenls, les vieux souliers , les vieux chapeaux, môme les neufs si Toccasion s*en présente, sans excepter les cannes, les shakos, les épaulettcs ùi h's parapluies.

11 y a deux classes de marchands d^habits ; il y en a môme davantage , mais je les réduis h deut pour simplifier : les plébéiens et les aristocrates.

I^s premiers se recrutent parmi les rares individus de la race intelligente et tenace des Auvei'gnats qui ne sont point entrés dans la grande corporation des charbonniers et des porteurs d'eau. Ils sont soleS^ comme doit rétro tout Auvergnat pur sang; ils |)roresscnt un dédain complet pour la mode et le luxe scandaleux du costume ; ils font leur ronde en chapeaux roux et défoncés, en paletot gras, ou méjne en blouses d'une teinte équivoque. La femme exerce la môme profession que le mûri, cl son cri a quelque chose d'aigre et de résigne qui m'a toujours fait penser h la voix de quelque chouette méhuicolique. Le couple s'avance, d'un pas lent et |)énible comme celui du Juif errant, les épaules courbées sous un long sac grisâtre , où il entasse pOle-

DA\S LES HCES DE PAKlS. ^IT

mclc les débris les plus divers. Il a sa clientèle toule faite dans les mansardes et les bouges garnis.

Les seconds s'adressent à un public plus relevé, surtout aux étudiants. Ceux-là sont fashionables , coquets même , surtout quand ils sont jolis garçons , et ils le sont quelquefois : j'en ai vu. Ils portent le chapeau sur l'oreille, ils ont des moustaches cirées et des favoris en côtelette; ils se parent des plus voyantes dépouilles de la veille qu'ils revendent Ip lendemain, surtout des pantalons à larges carreaux, que , par un trait général et caractéristique , ils affectionnent tous, aussi bien que les marchands de contremarques. S'il n'avait sur F épaule gauche un trophée de gilets et de redingotes qu'il drape avec prétention , on prendrait cet industriel pour un jeune premier des Délassements qui parade dans la rue, ou pour un garçon de restaurant qui, un jour de sortie , fait le joli cœur dans un quartier éloigné de son établissement.

Mais non, le marchand d'habits a dans sa «clémarche, dans sa pose, dans ses airs de tête, dans l'expression de sa physionomie aussi bien que dans l'accent particulier de son organe, un cachet qui n'appartient qu'à lui et le fait reconnaître au premier coup d'œil. En quoi cela consiste-t-il au juste? je serais bien embarrassé de le dire ; et pourtant ni vous ni moi ne nous y tromperons jamais. Le père Bour hours, s'il m'en souvient bien, a écrit un long cha^ pitre* presque un livre, sur \e je ne sais quoi; eh bien , il y a du je ne sais quoi dans le marchand d'habits, et c'est là ce qui en fait un type si profon-? dément original.

Le marchand d'habits porte en lui, quand on Ten* visage avec tant suit peu d'imagination, quelque

chose d'clïruyant. Il est des moments, je me le ti(][iu'o, oîi son masque facial doit avoir le ricanement railleur et dédaigneux de Mépliistophélës. Il a vu de si près les vieux galons et les misères splendidos ; il a tant palpé de beaux paletots graisseux et de belles redingotes retournées ; il a entassé sur son épaule et jeté dans son panier la défroque de tant d'illustres personnages , Thabit doré do ministre de Pan dernier, le pantalon trop étroit du dandy qui prend du ventre, les riches épaulettes du chef de bataillon de la garde nationale retombé au rang de sergent -major, Tavant-dernier gilet du bohème dont le roman vient d'être refusé sur toute la ligne, qu'il lui est bien permis d'ôlre un peu sceptique. Va il poursuit sa route, le philosophe cynique, riant dans sa barbe, et répétant sa mélopée moqueuse et lugubre :

Vieux habits ! vieux galons!

Mais toute sa philosophie ne Tempêche point d^étre un homme pratique avant tout, au contraire! Il faut le voir à l'œuvre, palpant et soupesant votre paletot, découvrant les moindres taches dans les replis les plus inaccessibles , inventant des trous où il n^y en a pas, tandis qu'il s'exclame en monosyllabes plaintifs et hoche la t(Me d'un air désolé. Il parvient ainsi à vous plonger dans la consternation ; découragé d'avance , vous lui demandez timidement le tiers de ce que vous aviez rêvé d'abord , et il vous offre le quart de ce que vous lui demandez. D'autres vous en offriraient le dixième peut-être; vous passez donc sous le» Fourches Caudines, et le marchand d'habits, toujours ricanant dans sa barbe , s'en va redire ailleurs son refrain , que vous entendez, comme une raillerie, monter jusqu à votre fenêtre :

Vieux habits ! vieux galons !

Du reste , gai , jovial , prompt à la riposte , mais sans jamais blesser une pratique , le marchand d^habits est en général un type de bon vivant. Il supporte surtout avec une inaltérable belle humeur \es farces et les sobriquets dont les étudiants Faccablent. On le traite de voleur, et il ne cherche pas à s*en défendre, sachant bien que c^est vrai ; mais il exploite ses clients en les laissant rire , et en riant lui-même de Finnocent triomphe qu'il leur abandonne , car il a la ven* gcance entre ses mains.

V'oilà pourtant la providence vivante du quartier Ifrtin. Voilà le mont-de-piété ambulant auquel Tétudiaiit peut , sans se déranger , accrocher sa garde-'robe et même sa montre , car la plupart dés marchands d^habits achètent tout ce qui se vend et peut se revendre. Il est vrai que ce mont -de -piété , comme Tavare Achéron , ne lâche point sa proie ; mais Tétudiaitt y lient peu, et pourvu qu^il ait le droit de vendre, Q se passe du droit de racheter.

Ali) CE QL 0\ VOIT

CHAPITRK OXZIKMK.

Page 1