OUVERTURE
FLÉTV. TRAITEUR.
Rue des Amandiers-Sainte-Geneviève , 8.
Bière , la bouteille. ... 0.10 Haricots , le plat. . . . 0,03
Id. Id. ... 0,15 Ragoûts 0,10
Café, la tasse, avccle petit Bœnfctlard 0.10
verre 0,10 Saucisses 0,06
BouiUon 0,05 Id 0,10
Id 0,10 DBMKRT.
Choux, le plat 0,05 Pruneaux 0,05
Que dites-vous de cela? Voilà la Maison d*Or de MM. les chiffonniers , le Véfour des Lucullus et des Apîcius du croc. Les autres dînent, sur une borne, d'un morceau de pain his et d'une couenne.
Tout est précieux dans cette pièce , qui en dit plus qu^elie n'en a d'ahord Fair, avec sa physionomie réservée. Veuillez, s'il vous plaît, faire attention au choix et à la variété des plats, choux, haricots, ragoûts , hœuf et lard , — des saucisses pour couronner le tout. Et à l'article desserê^ quelle majesté, quel symbolisme profond dans cet unique article :
Pruneaux !
Pruneaux, ceia dit tout. Ne me demandez point d'autrcsdétails, je vous répondrais : Dessert, pruneaux!
Voyez : il y en a même pour les gourmets ; on a ménagé un en-cas à la vanité de MM. les chiffonniers. Fléty a de la bière à 0,10 pour les jours ordîiiaircs , et de la bière à 0,15 pour les lundis et grandes foies ; du bouillon à 0,05 pour les va-nu-pieds, et du
bouillon à 0,10 pour les aristocrates. profondeur! Flcty ! Qui me donnera la mine et la défroque d'un chiffonnier , pour que je puisse me hasarder sans péril dans le cœnaculum de cet incomparable traiteur, et goûter de ses ragoiils à 0,10 et de ses haricots à 0,05!
Et puis admirez le laconisme superbe et majestueux de cette affiche! Pas de phrases, pas de grand mot , pas de coups de grosse caisse ; point de réclame séduisante ni d'invitation doucereuse. Fléty dédaigne tous ces moyens vulgaires. Il se contente d'aligner sur deux rangs le nom des plats et le chiffre des prix , sans môme ajouter l'épiphonème d'usage : «Propreté et célérité , » ou : « Le service se fait en argenterie. » Ah bien oui: «Dessert, — pruneaux, 0,05; « et puis plus rien. J'aime ce calme et cette sérénité dans la force.
N'allez pas croire que ces petits restaurants soient les moins fréquentés. Avant de bien dîner, la foule veut surtout dîner à bon marché, et si beaucoup n'osent , uniquement par respect humain , aller s'asseoir chez Fléty ou autour de la fontaine des Innocents, ils se pressent volontiers aux tables d'hôte, de fort convenable , parfois même de splendide apparence, où l'on déjeune pour cihquante centimes, et aux restaurants philanthropiques où l'on dîne pour seize sous. Car il y en a, lecteurs, et bien des gens font semblant de ne pas le croire, qui vont y manger tous les jours.
J'ai vu quelques-uns de ces établissements dont les tables sont prises littéralement d'assaut de quatre à huit heures. Il en est un, dans la rue Rambuteau, contenant trois cents places environ dans la salle basse , autant dans la salle haute , et qui , chaque soir, est en proie à sept cents convives , cent de plus qu'il
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n'y a do places. Vous franchissez le seuil ; votre regard plonge dcsospéré à travers ces longues files conipactes et silencieuses , qui font ressembler le restaurant à un réfectoire immense où la communauté se trouve au complet. Un garçon s^empare de vous , trouve moyen d'écarter deux convives , malgré leurs protestations énergiques , et vous glisse adroitement dans Tespace intermédiaire, en vous assurant que vous serez très-bien. C'est un va-el*vient continuel, étourdissant, effrayant. On groupe les candidats en bataillon carré dans Fangle du comptoir. De minute en minute, le directeur de Fétablissemaut, semblable au pitre des baraques foraines, chargé de faire patienter la foule dans Tintcrvalle de doux représentations, vient leur répéter que dans une seconde ils vont avoir des places, que Monsieur (en vous désignant) en est au dessert , et va certainement partir à Tinstant même. Ou bien on engage les infortunés à monter danti la salle haute, quoiqu'on sache parfaitement qu^il ne s'y trouve pas de place; mais on espère que pendant rcttc cx])édilion il se produira des vides quMls combleront au retour : c'est une manière ingénieuse de gagner du temps.
Sur chaque tabouret libre se ruent des quatre points cardinaux des compétiteurs acharnés : il devient le centre d'une bataille où domino parfois la force, plus souvent la ruse; on se le dispute, on se rurrachc, comme le cadavre de Patrocle, et le vainqueur s^assied sur sa conquête, avec la noble et légitime iiertM*uii triomphateur.
Mais combien d'autres restaurants comptent lia par un leurs rares visiteurs, malgré les séductions d'une aflichc telle que celle-ci :