‹ Ce qu'on voit dans les rues de ParisChapitre 40 sur 46 · CHAPITRE DIX-SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIEME

RÉFLEXIOXS 1)'l\' JKUXE HOMME QUI NE DAXSE PAS FOURVOYÉ DANS UX BAL PUBLIC.

Un soir , après avoir dîné dans ce restaurant à prix modéré dont j'essayais tout à Fheure de tracer le tableau, je m'acheminai du côté du Palais-Royal. J'aime le Palais-Royal, surtout cette large galerie qui s'appelait, il y a quelques années, la galerie d'Orléans , et qui^'appellc je ne sais comment aujourd'hui. Je l'aime, parce que, quand la foule se presse entre ces magasins resplendissants de lumière, sous cette voûte âc cristal étincelante et-splendide, il y a quelque chose d'étrange, de fantastique, d'enivrant, à se promener à pas ralentis dans ce lieu que Fimagination complaisante transforme bientôt en une appa* rition de ces cités orientales où s'encadrent les contes des Mille et une Nuits. Je l'aime , parce que ce brouhaha sourd , discret et contenu , formé du bruit des pas frappant les dalles d'un son monotone, et du murmure voilé des conversations qui susurrent à voix basse , comme la brise dans la fouillée ; parce que la lueur et l'arôme des cigares, la vague apparition des promeneurs , semblables à des ombreÉ ou à des flots qui passent et repassent dans le demi-jour devant les regards indécis , tout enfin y dégage je ne sais quelle vapeur mystérieuse qui vous saisit peu à peu, et , si je l'ose dire , vous grise par degrés , en vous engourdissant dans une sorte de torpeur pleine de ciiarmcs. 11 me semble être alors dans un état mitoyen entre le sommeil çt la veille, et je sens la rê-

.ns et yu ON VOIT

vcrie monter lentement jusqu^à mon cerveau , conmie une nappe de fumée qui s* élève au plafond.

U commençait à pleuvoir. Je rencontrai en route, dans la rue Montesquieu , une façade ornée de deux colonnes , entre lesquelles pendait une lanterne rouge. A travers la porte , que Ton entr* ouvrait à chaque instant, s'échappaient des rafales d* harmonie, jouant ces airs de polkas et de maiurkes qui donneraient le vertige à un couple de quakers. Je m*étaia d^aboid réfugié , indécis , à côté du municipal , qui so tanait debout, les deux mains Tune dans Tautre^ fur k seuil de ce lieu de délices. A la fin , je suivi» un groupa de nouveaux arrivants et j^entrai. "

Plaignez-moi, mais ne vous hâteg pa« trop de me crier haro , car , en vérité , j'étais à peu près dans la même position que ce pauvre baudet de* la Fontaine. 11 pleuvait, je n'avais point de parapluie, et je craignais de gûter mon chapeau neuf. En outre, il n*en coûtait que cinquante centimes : on ne pouvait guÈre pécher à meilleur compte. Joignez-y Toccasion, et, je pense , quelque diable aussi me poifssant. Que de cir* constances atténuantes, et où est le pharisien qui oserait me jeter la première pierre ?

A mon arrivée dans la salle, je fus étourdi, aveuglé. Je ne vis qu'une masse houleuse, un chaos noir et blanc tourltillonnant dans un galop frénétique. Un nuage de poussière s'engouffra dans mes yeux et mes narines , et ne s'arrêta qu'au fond de ma gorge. Un ouragan de cris désordonnés, de hourras , de hurle» menls de joie, d'interpellations, de vociférations, se précipita, comme une trombe , dans mes oreiUes. Pour nepastombcrà la renverse, je m'appuyai contre unedes minces colounettes qui soutiennent le bâtiment, et j*é* crasai, pour mon début, le cor d'un sergent de ville qui

surveillait les êvolulions hasardées d'un avant-deux. L'homme de la loi se retourna sans mot dire, et, levant un œil sùvère, me regarda jusqu'au fond de Vàmv ; puis , devinant sans doute à ma physionomie que la malveillance était complètement étrangère à cet accident , il se remit à son premier examen. Mais il n'était plus temps : les deux vis-à-vis avaient profité de la distraction do Tinquisiteur pour se lancer en un chasse z-croiscz peu légal, et ils riaient sous cape de ce hon tour.

Dans tous les coins se dressaient des billards anglais où joueurs et joueuses tentaient la fortune entre i\vy\\ contredanses, et parvenaient quelquefois à gagner une salière. Des marchandes d'oranges et de hoii(|uels circulaient dans la salle, criant d'une voii monotone : Voyons , messieurs , rafraichissci vos (lames ! fleurissez vos dames ! Au fond s'étendait un couloir ohscur, l'astueusement décoré du titre de salon i\v, conversation , où quelques duos se chucholaiuiit à voix basse dans les recoins les plus sombres, cl où se promenaient do long en large une demidouzaine (le prévaricateurs fumant un cigare en cach(>tle, et mis à chaque instant en déroute par l'appa* rilion d'un surveillant.

On a nicha successivement à l'orchestre dos pancaries en carton, ]>ortant en grosses lettres noires ; Polka, Schotisch, Varsovicnne (la danse des ours, connue Tappelle fort expressivement le public de ces lieux). On sautait toujours. Je restais cloué à ma |)lacc, regardant sans voir et sans comprendre, le cerveau tourbiUonnant , les jambes cliancelantet. Dans un moment de rc|>08, je m'avançai au milieu (les {u'omeneurs qui tournaient en rond en attendant la reprise de leurs exercices. J'examinais tout ce

monde d'un œil hébété, indécis, inquiet, me heurtant à tous les coudes , marchant sur tous les pieds , récoltant des bourrades et de lourdes épigrammes. A me voir errer ainsi, mélancolique et effarouché, comme un oiseau de nuit relancé dans sa retraite par une noce de village , ces messieurs devaient se demander, en effet, ce que j^étais venu faire lè. Je rcsscmbhiis à un digne bourgeois qui voit jouer j)our la première fois Grassot et Ravel , et qui cherche avec angoisse la signification morale d'un vaudeville de la Montansier.

Au bout d'un moment, le chef d'orchestre frappa de nouveau de son archet sur son pupitre ; les premières mesures donnèrent le signal, et on afficha: Contredanse. Les cavaliers se précipitèrent sur les bancs et invitèrent leurs dames ; on se forma peu à peu. L'ordonnateur allait d'un groupe à l'autre, essayant de mettre quelque harmonie dans ce chaos, plaisanté par les uns, bousculé par tout le monde, aux éclats de rire des filles. Les sauts recomniencèrent plus échevolés encore et plus furibonds que les précédents. Il se forma près de moi un noyau des danseurs les ])lus illustres , et aussitôt un flot de spectateurs reflua jusqu'à eux et me repoussa rudement en arrière. Je me réfugiai dans le salon de conversation, m'assis sur un canapé jaune, et pris ma tête dans mes deux mains , tout triste et plein de rêveries lugubres.

Décidément , je m'amusais beaucoup.

Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi. Une invasion de barbares me réveilla en sursaut; ils venaient d'entrer bras dessus, bras dessous, et montaient bruyamment l'escalier qui conduit au café sis dans la galerie supérieure. Je les suivis machinale-

ment, n* ayant pas encore le courage de m'en aller, quoique j'en eusse fort envie.

C'était bien pis là-haut. L'orgie s*y étalait dans toute sa hideuse splendeur. Il fallut me faire jour à travers les tables où se pressaient buveurs et canettes, nymphes et demi-tasses , en heurtant les garçons et les habitués qui me regardaient insolemment, ne me reconnaissant point pour un ami, de la maison. Je passais devant une table où flamboyait un punch , quand j'entendis deux dames rire très-haut ; c'était de moi qu'elles riaient, évidemment. J'essayai de me donner une contenance, et me retournai lentement en les foudroyant avec mépris d'un regard majesiuenx. Elles recommencèrent de plus belle. A leurs yeux et à leur attitude , je vis bien qu'elles étaient à moitié ivres. J'effectuai donc ma retraite en bon ordre, honteux de sentir le rouge me monter au front.

J'allai m'appuyer contre la balustrade, et je regardai à mes pieds. L'orchestre mugissait à tout rompre : le triangle, la grosse caisse, le tambour, la flûte» les trois violons , semblaient pris d'un vertige diaborliquc ; le chef, dans un paroxysme d'exaltation, brisait sa baguette sur le pupitre ; les danseurs accompagnaient de leurs voix criardes et* enrouées les modulations emportées de la musique, en poussant des hourras d'allégresse et des hurlements de triomphe comme un cénacle de bêtes sauvages , tandis que les buveurs eux-mêmes, surexcités par l'enthousiasme conmmn , se dressaient convulsivement , brisaient les verres et grimpaient sur les tables. C'était un effroyable salmigondis de bras contournés, de tailles frénétiquement cambrées, de jambes se levant à la hauteur de la tête pour retomber en pointe sur le plancher, de têtes se précipitant au niveau du ge-

nou, de pieds lancés avec prestesse à la face du vis-à-vis. Je m'attendais à chaque instant à les voir tourbillonnei' sur la tête, les mollets en Fair. Si Dante eûl'vu un pare'd spectacle, nul doute qu'il n'eût inflige ce supplice à ses ànies damnées ; c'est Lien ainsi, je me le ligure, qu'on doit danser dans les cercles infernaux.

J'examinais chaque visage, et j'étais effrayé de l'expression commune et triviale, lorsqu'elle n'était pas ignoble, qui s'étalait effrontément sur la plupart. Ces jeunes gens, commis et garçons des boutiques voisines, avaient presque tous des allures de lieu suspect; tout en eux, le regard, la démarche, le geste, la voix et le rire, exhalait je ne sais quelle odeur repoussante et féiide. Quant aux femmes, bonnes, cuisinières, griselles, je n'en trouvai pas une seule qui eût une ombre de beauté réelle; tout cela était dcvaslé, décrépi, replâtré tant bien que mal, — ruines sur ruines, où la misère débauchée avait tracé son plus hideux sillon , — laideurs repoussantes où grimaçait un reste do jeunesse effrontée et ricaneuse, qui était une laideur de plus.

grâces, ô atlicismo, ô décence! m'écriais-jc à part moi. corps humain , à qui Dieu a donné une face sereine et tournée vers les cieux ! sexe aimable et doux, charme de l'esprit, délices du cœur, idéal du poëte !

A tout instant, je voyais, du haut de mon observatoire, h travers ces vagues en travail, quelque commis lubrique poursuivre une cuisini^re, Galalée d'épaisse encolure , qui faisait semblant de s'enfuir derrièreios saules. Le bruit des déclarations (|[rivoises relenlissait devant, derrière, par-dessous, de tous cotés. Quelques couples , que d'autres apostrophaient

on passant de plaisanteries obscènes, s^ échappaient de minute en minute, et, malgré le dégoût qui me soulevait le cœur, j'avais le rude courage d'examiner la sentine jusqu'au fond.

Apres tout, me disais-je, c'est là le but; je suis bien naïf de m'indigner. Qu'est-ce donc que ces établissements qu'on nomme des bals publics, sinon, pour la plupart, des marchés où les femmes équivoques, les beautés flétries, qui peuvent entrer gratis, accourent s'exposer chaque soir et se mettre à l'etoran? Mais moi, qu'y suis-je venu faite?

Et je m'acheminai vers la porte.

Pourtant , ce n'était point un bal masqué que je venais de voir ; c'était un bal ordmaire , simple , Innocent, gentil. Les bals masqués. Dieu me présente d'y aventurer jamais ma plume de flâneur !

Ce sont là des réflexions bien moroses , n'est-ce pas, cl vous riez peut-être de mon humeur farouche? Que voulez-vous? je ne danse point, et il faut bieti que je m'occupe.

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