‹ Ce qu'on voit dans les rues de ParisChapitre 41 sur 46 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

LA PORTRAITUROMAXIE, CONSIDÉRATIONS SIR LE DAGIRRRÉOTYPE.

En laissant rotombor derrière moi la porte de la salle (le hiily je poussai le mt^inc soupir de soulagement que Téléniaque lorsqu^il passa du Tarlarc aux Champs-Elysées. Je me retrouvai sous le péristyle, près du môme municipal que j'y avais vu en entrant. Il était alors occupé à passer en revue, d'un regard somnolent, une galerie de j)ortraits au daguerréotype qui tapissait de tous côtés les parois du vestibule. Comme il pleuvait encore , je lis ce que je lui voyais faire, et peu à peu cet e.vamen m'absorba. J'étais, on vient de le voir, en veine de morale et de philosophie; aussi ce spectacle me suggéra-t-il bientôt des réflexions innombrables, dont le lecteur ne se douterait peut-être, pas, si je ne lui en faisais part, en les abrégeant toutefois.

Ces réflexions roulaient sur l'une des plus déplorables parmi les noi^ibreuses épidémies qui , dans ces derniers ^mps , ont fait leur proie du Parisien ; c*est la portrailuromanic, s'il m'est permis de faire mon petit néologisme après tous les autres , et de créer un mot nouveau pour une chose nouvelle.

On a remarqué qu'il ne s'était jamais tant coulé de statues en bronze, taillé tant de statues en marbre, que depuis quelques années. La moindre sous-préfeoturc s'em])resse, avec un zèle louable, d'élever devant la mairie , au son des trompettes et des discours, un piédestal à quelque petit grand homme exhumé

Je Toiihli pour la circonstance, et qui s'est illustré jndis par un sonnet ou un vaudeville.

Quant an bour.^cois parisien, à moins d'être dé- 4'oré ou membre d'une académie, il n'ose encore se faire dresser une statue en pied, de son vivant, et il s'en tient au buste ou au médaillon. Il s'en tient surtout au portrait.

Entrez à une exposition quelconque ; vous êtes sàr d'y voir une foule de messieurs fort laids, et de dames dont, par courtoisie, je ne veux rien dire de désaî'réablo, qui se sont fait représenter sur la toile dans des altitudes superbes et avec des expressions héroïques.

Ce n'est pas que je blâme en aucune manière cette belle passion de se faire peindre, qai possède la plupart des citoyens de Paris : loin de là! Le mal est (|ue, n'entendant rien à la peinture poar la plupart, ils n'en viennent pas moins dans les ateliers, avec leurs .fjoAts, leurs idées, leurs préférences , leurs vues à ru\ tiir la matière, qu'ils cherchent, natarelkmcnt «iiron* , k l'aire prédominer, avec la majestueuse ohtt»* nation du bourf|eois convaincu.

H y a une classe d'artistes mécomius, dont on dit beaucoup trop de mal: ce sont ces braves ^bs qui loiit de si jolis portraits, doux, léchés, nûgiMiifl, luisants, aussi propres que la prunelle de Fœil, où Ton peut se mirer comme dans un panfoel bit» verni. Leurs oeuvres sont toujours exposées daBS les rues populeuses, au coin des passa^, sur les boulevards, avec l'adresse du peintre et le prix de la < fio«e , qui varie de i() francs à 100 francs, les mains rornprises.Ces utiles artistes semblent faits tout expris pour initier les l)ourgeois à la connaissance de Tari vi pour les réconcilier avec les peintres. C'est ponr-

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quoi, (liscîplos de saint Luc, lorsque vous verrez s'avanoor près de votre chevalet quelqu^mcde ces bonnes lètes de Josepli rrudhoninie , immortalisées par les crayons de Cham et de Daumier, quelqu'un de ce^ fjlorieuv personnati[es chargés de bagues d'or, de breloques et d'épingles de cravate , qui débuteront par vous recommander de leur donner sur la toiJe du linge bien blanc et de les faire sourire, hâtez*vous de leur tendre l'adresse de ces Van-Dycks à prix modéré, à moins que vous n'ayez grand besoin de quelques billets de cent francs, ou que vous ne vous sentiez doués de beaucoup de philosophie, de résignation et (le condescendance.

Le martyre commence dès la première séance, (|uand il s'agit de leur faire prendre une pose raisonnable. Tous voudraient être peints de face, avec la lumière tombant en plein visage. Pas de profil, cVst trop mesquin et trop anguleuv; pas do Irois- (|uarts , c'est une position qu'ils ne comprennent point. Si vous adoptez le t rois-quarts, gare au désenchantement et au\ réclamations ! Ce coté de la ligure dont on n'aperçoit que la moitié , leur parait une duperie et un non-sens. Ils voudront qu'on distingue leurs deux joues bien en face, et se montreront choqués an dernier point de cet œil qui, sur la toile, est plus petit que l'autre, et qui risque, dans leur opinion, de les faire passer pour borgnes.

Ces messieurs tiennent essentiellement — et qui aurait la cruauté de leur en vouloir? — à ne laisser perdre aucun détail de leur physionomie, h la montrer dans toute son ampleur et sa majesté. Ils ont dmît à une vue d'ensemble, puisqu'ils payent ce qu'il faut : ])ourquoi supprimerait-on d'un coup la moitié de la lâche? \' est-ce pas tricher l'acheteur que de simplifier

ainsi la besogne ? Ils ne sont pas venus pour fisûre peindre leur joue droite ou leur joue gauche, mais leur figure, qui se compose de deux joues aussi bien que de. deux yeux et de deux oreilles. Encore est-ce bien peu des deux joues ! Ils n^osent pas trop le dire, mais ils. voudraient qu'on les vît de tous les c^tés à la fois , et il leur semble qu'en cherchant, on pourrait Irouver un moyen, en ce siècle oà Ton a invelité tant de; choses !

Je connais une belle dame qui , se faisant repré*. senter de face , exigeait absolument qu^on distinguât sur la toile la torsade de ses magnifiques dheveiw noirs enroulés sur sa nuque* On s'évertua vainement il lui en faire comprendre Fimpossibilité matérielitf t c'était peut-être difficile, daignait-elle avouer, mais elle était convaincue qu'un peintre habile en viendrait i\ bout. Bref, elle ne pouvait croire que l'art fût él peu avancé. Après une longue &eu$si<Hi, il fidliitv de part et d'autre, se plier à un compromis; ub Ugltort rois-quarts , aidé de quelque accroc complaisant dé. l'artiste aux lois de l'attitude et de Tharmcmie, donna satisfaction au caprice de la belle dame, fille eut M portrait manqué , mais elle eut sa torsade.

Il est rare qu'un bourgeois se £u8e peindre santki mains , ou ce sera malgré lui. Un portndt sans mainir^ n'existe pas pour le bourgeois : c^est quelque chote à*ak^ complet coDune un cul-d6-jatte.r La posture et Pexpc^K sion des mains le préoccupent an plus haut degré. Lea uns se font représenter la daxtre sur la poitrine; W autres, négligemment repliée sur la ceintarey am Uaam haut le long de la cuisse; d'autres enG<nre y assis et !•>. coude rejeté en arrière siir le dossier d^une dma;r comme le portrait de Schubert , s les loiiei da leur tille. Pour leur femme, il lot * ' "««^se à la

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