‹ Ce que c'est qu'une actriceChapitre 3 sur 16 · COMMENT ON DEVIENT ACTRICE · texte numérisé non relu

COMMENT ON DEVIENT ACTRICE

On a seize ans, les dents blanches, les yeux bleus, la peau blonde et les cheveux noirs ; — on a un tablier rose et l’on est couturière; — inutile d’ajouter que l’on a une taille bien prise, une gorge arrondie par l’amour,— et pas d’amoureux.

On rêve!... Par son treillis on passe furtivement son museau chiffonné.... On suit longtemps des yeux Mlle Marco que vous connaissez, laquelle passe en grande toilette, et dans une fringante calèche ; — on soupire.

On est chez Mlle Célestine Grapin, marchande de modes, — qui enseigne autre chose encore que l’art de faire des robes et des corsets ; — on y reçoit des exemples et des conseils qui ne brillent précisément pas par ce que la moralité a de plus pur; on gagne de 20 à 30 sous par jour... l’on se croit honnête !

On s’ennuie... N’a-t-on pas été la veille au spectacle avec la savante Zizine ornée de son petit cousin ? — On y a vu des femmes éternellement jeunes, toujours belles, qui couchent au milieu d’un océan en raccourci de soie et de velours, qui se couvrent de dentelles, qui font tout le jour l’amour en ville, au profit d’une foule incalculable d’adorateurs. Lequel exercice fatigant ne les empêche pas de se faire adorer le soir par les ducs, les princes et les capitaines de frégate de la facture de M. Scribe. — Comme c’est amusant!

Et puis l’actrice est quasi une grande dame, elle a un carrosse et des gens qu’elle appelle des g eusses !

La pauvre enfant n’a plus mademoiselle sa mère, sage et vertueuse femme, qui, forte de sa vieille expérience, lui aurait montré le réveil après le rêve, la réalité après l’illusion ; et sa seule ambition est de devenir comédienne.

ite dans sa chambrette les tirades qu’elle a dévorées ; elle essaie sa voix, — sa voix fraîche! — Elle monte jusqu’au sol aigu tandis que Mlle Aglaé, — actrice en vogue d’un de nos meilleurs théâtres de genre, — ne va pas jusqu’au fa; et un espoir furtif se glisse dans son cœur, lequel ne se gêne pas pour vous l’avouer en son langage, quand une main audacieuse l’interroge.

Comme si ce n’était pas assez de tous ces préliminaires, on a le malheur de faire la connaissance d’une jeune première du théâtre impérial du Luxembourg, laquelle

vous fait une peinture aussi érotique que séduisante du théâtre et des moyens faciles qu’on a d’y arriver: et Mlle ** était blanchisseuse, Mlle *** autre chose, Mlle **** encore pis. »

On a, en outre, l’incomparable infortune de faire la rencontre d’une vieille ouvreuse de loges qui flatte vos désirs secrets, car les limaces ne s’approchent des roses que Ipour baver dessus, comme le dit Jules Sandeau dans un style infiniment trop pittoresque, et les vieilles femmes sont toujours les mauvaises conseillères de la jeunesse.

Bref, on finit par entrer dans le monde par la porte basse du théâtre, selon l’expression spirituellement profonde de Jules Janin, notre maître à tous!

Pauvre enfant, qui a voulu des robes lamées d’argent, des perles dans les cheveux et des émeraudes au cou! Pauvre enfant, — crédule et naïve, — qui a envié la beauté peinte des femmes toujours jeunes, sans se douter qu’un bleu corrosif leur a enlevé leurs fraîches couleurs, et que ses joues, à elle, si roses aujourd’hui, deviendront livides comme celles d’une trépassée !

Pauvre enfant, à qui nul ne vient dire: L’incarnat velouté de ton front pur disparaîtra pour ne plus revenir, —quand tu auras respiré quelques mois... quelques jours, cet air nauséabond d’huile à quinquet; tu brises insoucieusement ta blanche couronne de sainte et de travailleuse, pour une couronne de roses que le temps fera d’épines!... Et un jour, peut-être, quand tu jetteras un regard sur ta vie passée, si candide et si innocente, ce regard sera empreint d’un regret et d’une tristesse indéfinissables ! — Preuve éloquente des faux bonheurs et des

véritables joies que ce regard-là. —Pauvre enfant ! quand ta dernière illusion sera condamnée par défaut au tribunal de ta raison, tu diras en soupirant, qu’il valait mieux chanter pour quelques amis dont les cœurs battent la mesure, que pour un public qui ne bat que des mains.

Oh ! que notre charmant poète, Alfred de Musset, avait bien raison quand il disait :

Hélas! c’est un fait, Mariette,

Te voilà maintenant solitaire et muette ;

Tous ceux qui, l’an dernier, t’ont bâti des palais,

T’enverront demander ton nom par leurs valets,

Il y a de faciles jeunes filles — beaucoup moins intéressantes — qui ne se mettent au théâtre que pour être en montre et tirer le plus avantageux parti de leur figure.

Celles-là, parce que le travail des mains répugne à leur paresse innée, préfèrent jouer les ingénues et signent, avec un directeur quelconque, un engagement superbe, moyennant lequel on joue tous les soirs sans toucher un rouge liard d’appointement.

N’a-t-on pas les avant-scènes pour compensation? disait, à ce sujet, un acteur célèbre, devenu directeur d’un de nos premiers théâtres.

Quelquefois elles ont un salaire, mais si minime qu’il sert à peine à rémunérer les services de leur femme de

chambre; — mais, à part ces mesquines considérations, l’actrice peut se produire devant ceux qui marchandent ses sourires, et l’impressario a engagé une jolie fille, sans talent, c’est vrai, mais qui ne remplit pas trop mal quelques rôles insignifiants.

C’est ce que J. Arago appelle une spéculation en partie double.

Les actrices dont nous parlons ont le minois agaçant, sablent le champagne et naissent avec l’instinct de la truffe et du foie gras; elles jouent après une orgie chez Beaurain ou chez Verdier ; — elles sont alors d’une gaîté folle, rient avec le souffleur, ajoutent des mots à leurs rôles et.... le public applaudit. Constatons, en passant, qu’il n’a rien à faire de mieux.

Dans un opéra comique de Fleury, joué à la foire Saint-Laurent en 1726, il y avait ce refrain :

c Un petit moment plus tard,

« Si ma mère fût venue t J’étais, j’étais.... perdue! i

Une jeune actrice qui chantait ce couplet avait la déplorable coutume, aux répétitions, de substituer — par une plaisanterie qu’on trouvait charmante en ce tempslà, — à ce mot perdue une rime grenadière dont l’énergie lui plaisait ; la force de l’habitude lui fit prononcer la malheureuse rime à la représentation ! Les dames sortirent précipitamment de leurs loges, tandis que le public polisson applaudissait à outrance ; l’actrice ouvrait de grands yeux, — étonnée qu’on fît tant de bruit

pour peu de chose ; mais elle fut bientôt invitée par un exempt à le suivre à Saint-Martin.

L’actrice surnuméraire a quelquefois encore de ces petits écarts et pour ma part j’en ai entendu qui valaient bien ce que j’ai rapporté là.

Quand l’actrice au rabais ne séduit plus le moindre vieux gants-jaunes, elle achète un parapluie et des socques hydrofuges et devient femme de ménage d’un garçon sur le retour.

Ce n’est pas seulement à Paris et en province que les jeunes filles sont séduites par le démon de la comédie, — cela se voit même au village.

Ainsi, on a une mère cabaretière, à l’enseigne du Lapin qui tire au pistolet , on est brunette et on a des escarboucles qui remplacent avantageusement les yeux que la nature a départis aux filles de l’endroit ; on sent qu’on n’a pas une de ces vocations irrésistibles pour rincer des verres et laver des assiettes; — un jour de foire, une troupe de saltimbanques poudroie à l’horizon.... Elle fait sa triomphale entrée avec l’approbation de môssieur le maire.... La grosse caisse d’épouvanter les échos des alentours, et les flûtes d’y mêler leur ramage, rien moins que mélodieux. Par Mahom! Qu’est-ce que tout ceci? est -ce la cour du roi Pétaud ? — Point; vous n’y êtes pas, bonnes gens... C’est maître Alcofribas, dit le grand Zozo du Nord, lequel par la voix — non du canon, — mais d’un paillasse atrocement grimé et plus mal a ttifé encore, vous annonce pompeusement qu’il va offrir à l’honorable sociliété venue des quatre coins du village

pour voir les comédiens ordinaires de S. M. l’Empereur et sultan du Maroc et des îles Moluques, une rrreprrésentation fantastique.

I. — Du saut mortel et du saut de tremplin par l’écuyer Plume-patte dit le Désossé, lequel n’est pas un sot quoiqu’il en exécute fréquemment.

(Grosse caisse et trompette.)

II. — Séance de prestidigitation parle magicien Blagainski qui escamotera, sans que personne y voie autre chose que du feu, — un oison plumé, image frappante des spectateurs à la sortie du spectacle.

(Cymbales et hautbois.)

III. — La Tour de Nèfles, — grand drame dont on a supprimé les personnages parlants pour la commodité du public et la clarté de l’action.

( Tous les orchestres réunis, tapage infernal à faire croire à la fin du monde. )

Notre jeune cabaretière qui entend tout cela — et admire — est vivement impressionnée ; le grand Zozo s’en aperçoit, fond sur la proie qui lui est offerte — et après une discussion des plus animées, consent, — la bonne àme! — à la prendre sous sa protection, et à lui faire courir le monde — gratis.

Après diverses pérégrinations foraines elle arrive à débuter . aux Funambules.

Que Raymond de Sainte- Albine vienne exiger des préalables , et que Mlle Clairon donne son programme des connaissances utiles au comédien, après cela !

Hippolyte Clairon elle-même n’avait reçu qu’une éducation très-médiocre ; — à onze ans , lire est la seule chose qu’elle sût ; son catéchisme, son livre d’heures, et quelques mauvais contes de revenants, étaient les seuls livres qu’elle connût ; — une mère violente, ignorante et superstitieuse, un dégoût prononcé pour les ouvrages manuels, une âme sensible et une voisine qui écorchait la comédie, voilà ce qu’il a fallu pour entraîner au théâtre celle que Saurin, ce Corneille avorté, appelait la Sublime Clairon.

Elle-même le dit dans ses mémoires.

« N’ayant pas même la possibilité d’ouvrir la fenêtre « et de voir les passants, je montais sur une chaise pour « regarder au moins dans le voisinage. Mlle Dangeville « logeait positivement devant moi. — Ses fenêtres étaient «ouvertes; elle prenait une leçon de danse; tout ce a que la nature et la jeunesse avaient pu réunir de « charmes, était répandu sur elle — tout mon petit être « se rassemblait dans mes yeux, — je ne perdais pas « un de ses mouvements, elle était entourée de sa face mille ; la leçon finie, sa mère fut l’embrasser et tout « le monde applaudit. »

Cette différence entre le sort des deux jeunes filles fit réfléchir la petite Clairon, qui versa d’abondantes larmes, et....

Et un an après elle paraissait sur le théâtre.

Il est vrai qu’avant d’arriver à ce résultat tant désiré, la pauvre petite fille fut martyre — le mot n’est pas trop énergique — d’une mère irritable et cruelle — une

femme du peuple qui a des nerfs! . c’est épouvantable. — Cette mère barbare battait son enfant du matin au soir, parce qu’elle préférait que sa fille sût faire des chemises.

Nous pensons peut-être comme elle, — au nom de la chasteté de la femme, primitive chasteté qui se perd de jour en jour — mais une femme qui lève une main furieuse sur l’enfant que Dieu lui a donné, n’est pas une mère, à notre avis.

C’est un monstre.

Au point de vue de l’art , mademoiselle Clairon a bien fait de ne pas être de l’avis de sa mère ; — mais combien — et des plus huppées, comme dit l’immortel Perrin Dandin— feraient mieux de faire des chemises!

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