‹ Ce que c'est qu'une actriceChapitre 4 sur 16 · MONSIEUR IE DIRECTEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR IE DIRECTEUR

Ali! le joli droit du seigneur.

Satrape, sultan, papillon, — le plus souvent gris cendré, — voltigeant de fleurs en fleurs, et d’odalisques en odalisques ; assurément le directeur est plus heureux qu’un poisson dans l’eau et qu’un pacha à trois queues.

Le théâtre est son sérail ; pour lui point de cruelles, à lui tout ce qu’on voit, et ce qu’on ne voit pas ; jolies jambes, chevelures épaisses, et blanches épaules forment les émoluments de cet industriel, qui en cherche vainement d’autres, les trois quarts du temps ; exemple : Milon — , pas de Crotone — Milon Thibaudeau fameux par ses gilets.

Le directeur a cette faculté de commun avec S. M. le czar de toutes les Russies, il tranche de l’autocrate ! A lui les gracieux sourires voltigeant sur des lèvres vermeilles; l’actrice, en quête de réputation dépend de son directeur, comme l’homme du destin, fatum , disent les anciens. Sans lui, point de succès ni de couronnes, point de rôles à effet vous permettant d’exhiber votre jambe ou votre voix; il commande, sans appel, les légers escadrons de bayadères, de sylphides et d’almées, qui manœuvrent dans les coulisses et sur la scène.

Est-il une plus douce place Que celle du pasteur d’un si joli troupeau ?

Aussi est-il choyé ! fêté ! caressé! combien de courts jupons se relèvent, par mégarde — sur son passage pour laisser voir un bas bien tiré, bien brodé, lequel est destiné à séduire le puissant impressario !

Talma appelait cela sacrifier à Baal !

Baal au petit pied, en effet, que M. le directeur; voyez combien sa tâche est facile. Il n’a pas besoin d’être habile, c’est l’affaire de son régisseur, cela.

Aussi le régisseur doit-il avoir une binette à effet ( pardonne-moi, Commerson !), une tête à coups de théâtre, un front orné de protubérances.

Heureux directeur ! lui se contente tout simplement d’avoir une tête bien pommadée, bien frisée... quand il a des cheveux.

Des cheveux, un directeur n’en a pas besoin pour

avoir l’adoration de ses sujettes ; — il a pleins pouvoirs!... le théâtre abreuve de dégoûts l’infortunée qui n’a pas, ou qui refuse — insigne insolence, — les bonnes grâces de ce satrape avec privilège du gouvernement.

Il a de telles bonnes fortunes, — ce gueux de directeur, — qu’il n’est pas rare d’ouïr le dialogue suivant, rapporté par le fatidique Michel Morin, connu parles différents emprunts que nous lui avons faits dans le cours de cet ouvrage amusant.

LE DIRECTEUR

Mon ami, nous allons donner quelques représentations en province.

LE RÉGISSEUR

Ah! ah! très- bien!

LE DIRECTEUR

Je n’emmène pas ta femme!

LE RÉGISSEUR

Oh ! oh! pour quel motif?

LE DIRECTEUR

Ce cher ami! tu ne sais pas?

LE RÉGISSEUR

Non.

LE DIRECTEUR

C’est que ta femme est enceinte.

LE RÉGISSEUR

Ah! ah! très-bien (il lui serre la main).

Bienheureuses les sultanes favorites du directeur ! La maîtresse du directeur! titre redouté , envié par toutes ses rivales ! La maîtresse du directeur, c’est presque le directeur lui-même! Aussi est-elle crâne avec ses camarades. — Les auteurs lui écrivent des rôles, sûrs que leurs pièces sont, — dans de pareilles conditions, — reçues d’avance! Pauvre fille! qui s’imagine quelquefois que ces hommages lui reviennent de droit sans aucun souci de la haute et honorable position qu’elle occupe. — Cela me rappelle Alexis Piron, prenant pour lui les coups de chapeaux adressés à une sainte statuette par de pieux paysans!

La maîtresse du directeur est cependant abreuvée chaque jour de tribulations et d’ennuis. Ne doit-elle pas surveiller constamment ses bonnes amies qu’elle a d’excellentes raisons de craindre, et puis n’entend-eile pas crier à l’unisson, autour d’elle, le chœur des jalousies tracassières ! Ne lui faut-il pas enfin se résigner à la privation du plus joli péché du monde! Car, jaloux comme un tigre, le directeur a des yeux d’argus !...

Et lui, le scélérat, est infidèle et volage, sous ses yeux, à sa barbe, — la plainte lui est interdite et la vengeance aussi!...

Se venger! oh ! elle le peut, — rien n’est impossible à une femme, — mais c’est un plaisir rapide et triste d’exécution, comme dit un auteur du dernier siècle!...

Inaccessible aux fureurs de l’affection trahie, elle est comme le peuple d’Israël : elle a des yeux pour ne point voir, et des oreilles pour ne pas entendre ; obstacle aux

caprices de son volage amant, — elle serait immédiatement reléguée au fin fond du troisième dessous. Et, en général, ces dames font grand cas des amours utiles, et les gardent à tout prix.

Rien n’est ravissant, en revanche, comme le sansgêne avec lequel elles se défont d’un soupirant superflu, comme d’un vêtement d’hiver quand vient la belle saison.

Quand la maîtresse du directeur est posée , comme elle fait payer au tyrannique impressario toutes ses humiliations conjugales!... Gomme elle lui donne crûment et sans précautions oratoires, un congé en bonnes formes!... Comme elle lui dit franchement de tristes vérités ! Ainsi une actrice répondait à un de ces messieurs qui lui demandait :

— Quel âge me donnerait-on ?

— Quarante ans le jour, et quatre-vingts la nuit.

Nous avons mis à profit plus haut l’expression de Talma : sacrifier à Baal ! Nous sommes forcé de l’avouer, il y a de ces directeurs qui abusent de leur position pour prélever un droit de nature sur l’admission des jolies solliciteuses.

Museaux chiffonnés et agaçants obtiendront de brillants engagements pour avoir passé par les fourches caudines le ce pacte infâme devant lequel la pudeur, — la pudeur d’une actrice ! — recule quelquefois.

Ce qu’il y a de très-drôle , pour le directeur — à ce sujet, c’est que le public, peu galant, siffle l’entrée en scène et que la charmante débutante ne va pas plus loin que son premier début!

Cependant, jolie — avec l’appui deux fois intéressé de M. le directeur, — on réussit presque toujours; — le public qui est aussi un sultan, lui, se laisse assez prendre à un nez plus ou moins à la Roxelane; et combien de noms en vedette sur l’affiche, combien de nymphes rassasiées d’hommages et de voluptés, — ayant remise et laqueton, comme disait Le Kain — ont commencé comme cela!

Laide, on a de la peine à réussir, — demandez à l’illustre Rachel elle-même — et l’on s’expose à des critiques dans le genre de celle-ci, lue par votre serviteur dans un vénérable bouquin.

Une actrice débutait au Théâtre-Français dans Andro maque. Si sa physionomie n’était guère agréable, son jeu était médiocre, — rien de satisfaisant dans cet ensemble de qualités négatives. Un admirateur passionné de Racine s’était contenu longtemps, mais quand la veuve d’Hector lança le vers suivant à la tête de Pyrrhus :

Seigneur, que faites-vous et que dira la Grèce?

l’admirateur en question s’enfonça son chapeau sur sa tête, et, se disposant à sortir, riposta vivement et intelligiblement surs une rime plus riche que convenable :

Que vous êtes, madame, une laide b...

Aujourd’hui ceci ne serait plus permis, pet avec raison; — pardon de la citation.

Pour en revenir à nos moutons, comme disait mons Panurge, — combien de femmes, talents jeunes et pleins d’avenir, ont dû renoncer à l’espoir de déployer d’heureuses facultés pour n’avoir pas reconnu le droit de cuissage à ces messieurs qui se croient encore au temps de la chevalerie !

Ainsi pour réussir, ce qu’il faut, ce n’est pas le talent, ni le gosier, c’est le visage, et viendrait-on de Pézenas ou de Brives-la-Gaillarde, on aura des rôles et on fera figure si l’on a su captiver les bonnes grâces de cet être despotique et superbe que les employés subalternes ne nomment qu’en se découvrant le chef, et qu’on appelle M. le Directeur!

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