‹ Ce que disent les aïeuxChapitre 24 sur 107 · LES BONS PAYS DE FRANCE · texte numérisé non relu

LES BONS PAYS DE FRANCE

EN FORÊT d'aRQUES (sEIKE-INFÉRIEURE)

Ciel, sol, eaux, faune et flore, voilà que tout concourt, s'harmonise et s'adapte pour jouer ces magnifiques symphonies naturelles qui font le renom traditionnel de nos provinces : Vosges vêtues de vert profond, aux champs étroits et noirs; Franche-Comté aux vallées de « Beurre», s'avançant jusqu'aux succulentes provendes de la Bresse ; bords du Rhône où tremble l'alignement des peupliers, l'émail des cerisiers et la noire perruque des mûriers ; Provence splendide et riche, à peine voilée par l'ombre ténue des oliviers ; grasses paissances des Pyrénées se

mariant, en r'escente, aux crus généreux du Midi et du Bordelais ; coteaux de l'Armagnac, « Champagne » de Cognac distillant les eaux-de-vie, fleurde la vigne et dangereux élixir du sol de France ; verdures profondes des puys, vigueur âpre des montagnes auvergnates se fondant, soudain, dans les délices de la Limagne ; Touraine, «jardin de la France » ; Anjou, « Angevins , bons fruits, bons esprits, bons vins » ; charme incomparable de l'Armorique vivant de peu et poursuivant le vieux songe celtique, couchée sur les genêts ; puissance de la Normandie, gras pâturages, cidres mousseux, beurre en tartines, bêtes à cornes et chevaux de sang, — grasse et riche terre que la nature a tant gâtée si elle ne se gâte pas elle-même ; Picardie, Artois, Flandre, betteraves et froment, sillons profonds à pleins humus, toits noirs des grandes fermes et, partout, comme des troncs ébranchés. énormes, les hautes cheminées d'usines qui secouent dans le vent le panache noir des fumées ; Champagne ! Champagne ! où le vin casse la bouteille pour faire jaillir sur le monde le signal de la joie ; France enfin, Ile-de-France, où la Seine s'attarde et fait fleurir la rose de Provins, mûrir la pêche de Montreuil et pousser les petits pois de Clamart avant de venir baiser, de son flot vagabond, les quais sonores de notre srand Paris !

Les Hommes de France

Les Préhistoriques

Cur une route, à la tombée du jour, par un temps agréable, deux *^ hommes à bicyclette roulent côte à côte : un grand, le dos un peu voûté, moustache grise; l'autre, un jeune homme, mince, petit, souple, pas de moustache du tout, — l'oncle et le neveu.

« Dépêchonsnous; nous n'arriverons pas avant la nuit.

— Qu'est-ce que cela fait? L'heure est si douce. On ne nous attend pas.

— Toi, tu n'es jamais pressé de rentrer; tu coucherais à la belle étoile; tu en as une âme de nomade!... Bon, c'est le cas de le dire, quand on parle du loup... voilà des romanichels arrêtés près du pont, avant la montée... un coup de pédale; nous mettrons le pied à terre plus loin, à mi-côte.

— Tu n'aimes pas ces gens-là?

— Ni ne les aime, ni ne les hais; mais mieux vaut ne pas les voir de trop près, le soir.

— Ils ne me font pas peur.

— Je te dis que tu as une âme de nomade. Pour un rien, tu t'engagerais dans la troupe... Tu es jeune; tu prendras de l'expérience plus tard et tu ne chercheras pas le danger inutile.

— Tu crois donc qu'il y a du danger?

— Franchement, non, je ne le crois pas... surtout que nous sommes deux; mais c'est comme une sorte d'instinct, une antipathie de races ; quand ils sont là, j'aime mieux être ailleurs.

— Tu dis : antipathie de races. D'où viennent-ils donc, ces gcns-là, et qui sont-ils? Est-ce vraiment une race diiférente de la nôtre? Pourquoi passent-ils leur vie sur les grands chcmins?'A leur rencontre, il se fait, en moi, une sorte de réveil lointain de choses que j'aurais vues et que j'aurais oubliées : on dirait, je ne sais, les hommes de la tente, les fils d'Abraham, les Phéniciens, enfin tous ceux dont on nous a raconté qu'ils ont commencé à se déplacer sur la terre avant que personne se soit mis en route. Il me semble qu'ils ont étamé des casseroles et volé des poules depuis que le monde est monde. Est-ce que c'est cela qu'on lit dans tes livres, rat de bibliothèque?

— Si tu étais poli, d'abord...! Tu es bien heureux de les feuilleter, mes livres, en me feuilletant moi-même, et de pérorer après devant les dames, en te parant des plumes du paon. Un oncle c'est un cicérone donné par la nature.

— Ne te fâche pas et palabre ; tu en grilles d'envie 1

— On sait que ces gens-là viennent de l'Orient; on sait qu'ils sont nombreux en Roumanie, en Hongrie, en Bosnie. On les appelle Romanichels, Tziganes, Bohémiens; eux se donnent les noms de Rom ou Manusch, ce qui veut dire hommes. On sait que, partout, ils passent pour des êtres sauvages, demi-rapaces, demi-sorciers; leurs femmes prédisent l'avenir, lisent dans la main et dans le marc de café. On n'en sait pas beaucoup plus.

— Alors, ils ne sont pas de notre race?

— Tu vois bien leur t\'pe, ce teint basané, ces cheveux noirs et frisés, ces yeux qui dardent des flammes, ce corps grêle, ces épaules étroites, ces mains toutes petites. Rien ne diffère davantage du bon Gaulois que nous sommes.

— Leurs femmes ne sont pas laides quand elles sont jeunes, et si elles étaient propres...

— Ce sont de dangereuses pestes. Quand ces gens-là passent dans un village, il faut fermer les poulaillers et ne pas laisser les bêtes au piquet.

— Alors, ils errent toujours? Ils n'ont p.is de pays?

— Ce n'est pas tout à fait cela. Ils ont, en général, un lieu d'origine et un centre de ralliement, Quelque part, dans les pays du Danube, des Balkans, dans le sud de la Russie. Ils y reviennent de temps en temps. Mais la vie errante est la nécessité de leur existence comme elle en est le plaisir. Il semble bien qu'ils aient toujours, comme on dit, a nomadisé ».

— Est-ce qu'ils sont originaires de ces pays du Danube ?

— Non ; ils viennent de plus loin. On croit que leur patrie est la patrie originaire de beaucoup d'Européens, c'est-à-dire les Indes. Leur langue, ou plutôt les divers dialectes (Qu'ils parlent, sont apparentés aux dialectes indiens. Ils seraient ainsi, tout de même, un peu nos parents, mais pas au premier degré; ils ont eu le temps de jaunir en route.

— Ou nous avons eu le temps de blanchir...

— On leur attribue même un rôle qui serait bien considérable dans le développement des civilisations occidentales. On prétend qu'ils ont été les premiers fabricants eu, du moins, les

lES AJEl'X. — '2

premiers colporteurs des objets de métal. Tout à l'heure, tu ne croyais pas si bien dire quand tu te demandais s'ils avaient étamé des casseroles depuis que le monde est monde. Ce qui est certain, c est que l'antiquité a connu des races spéciales de nomades, ouvriers des arts du feu et dont on rattachait les origines à \'ulcain, le forgeron. On les appelait Cabires ou Syginnes (ce dernier nom correspondant assez bien à celui de t;^iganes). Pour ne pas me perdre dans ces détails, d'ailleurs insuffisamment certains, on ne serait pas éloigné de voir, dans les Bohémiens ou Romanichels ou Tziganes, les derniers représentants des races qui apportèrent, d*Asie en Europe, les premiers objets de bronze et, notamment, les épées à petites poignées qu'on trouve dans les tombeaux et qui s'adaptent si bien à la petitesse de leurs mains. •

— Tiens ! Alors ces marchands de casseroles, avec leurs chevaux étiques, seraient des civilisateurs à leur façon.

— Tu l'as dit. Hérodote signale leur présence à Marseille avec de petits chevaux traînant de petites voitures et il dit que les Ligures, qui habitaient la Gaule méridionale, appelaient ces marchands ambulants : Sig)'nnes (Tziganes).

— C'étaient donc des Ligures qui habitaient l'ancienne Gaule? Je croyais que c'étaient des Gaulois!

— Les Gaulois ou Celtes sont venus plus tard : il s'agit de temps beaucoup plus anciens.

— Tu devrais bien m'expliquer tout cela pendant que nous montons la côte sans nous presser. Le soleil est encore haut sur l'horizon : il est tout en cuivre étincelant, comme la marchandise de nos Bohémiens.

— ; C'est une histoire qui nous mènerait loin. Enfin, puisque tu le demandes, je vais essayer d'être clair... Tu n'es pas sans savoir que la terre antique n'était pas pareille à ce qu'elle est actuellement.

— Oui, la France était un archipel;... les Alpes et les Pyrénées se sont soulevées postérieurement..., je sais, je sais!

— Bon Dieu! quelle érudition! mais comme elle est de fraîche date, elle décolle... On pense donc que l'Espagne était alors rattachée à l'Afrique et c'est si vrai qu'il y a encore, à Gibraltar, une petite colonie de singes africains.

— Tiens! des singes en Europe. Je ne croyais pas qu'il y en eût, sauf au Jardin des plantes !

— Oui, des magots. Cette preuve, et bien d'autres, établissent le fait du rattachement ancien de l'Espagne à l'Afrique; or, on a des raisons de penser, en même temps, qu'à une époque très reculée, l'Europe méridionale fut envahie par des populations qui d'Afrique passèrent en Espagne, et de là en Gaule; on les appelle Ibères : c'étaient des petits hommes bruns, assez analogues, probablement, à ceux

qui habitent encore les montagnes de l'Atlas et les sierras espagnoles; ce sont peut-être les mêmes qui ont survécu dans la partie occidentale des Pyrénées, sur les deux versants, et que l'on appelle Basques. Ceux-ci parlent un langage dont on ne connaît pas d'analogue parmi les langues de l'Europe (sauf, peut-être, chez les Esquimaux, les Hongrois et les Frisons). Quoi qu'il en soit, ces Ibères, — venus d'Espagne, d'Afrique, on dit aussi de la fameuse île Atlantide qui aurait existé du côté des Canaries et qui se serait effondrée dans l'Océan, — ces Ibères sont les hommes nommés les premiers par l'histoire comme venus dans notre pays.

— Alors, nous sommes des Ibères ?

— Pas tout à fait, ou pas uniquement... Je te dis simplement que les Ibères sont les premiers dont on trouve la trace historiquement signalée dans une partie de la Gaule méridionale. Mais, quand ils vinrent, ils trouvèrent certainement le pays occupé. On découvre, dans les entrailles de la terre, certains vestiges laissés par des hommes plus anciens encore, des hommes venus on ne sait d'où, différents, en tous cas, de l'homme actuel, des hommes qui devaient avoir une phvsionomie plus simiesque, le corps plus incliné vers la terre, sans doute une taille plus grande et des membres plus robustes. Si tu allais à Menton, tu verrais, aux « roches rouges «, des squelettes d'hommes ayant appartenu à ces races'. Au musée de Saint-Germain, il y a aussi des squelettes, des crânes, des outils, des instruments, pour la plupart en pierre ou silex, ramassés de divers côtés...

— Ah ! oui, ces espèces de cailloux taillés et pointus qu'on voit dans tous les musées et qui sont rangés avec des vieilles poteries, tous marqués de petites étiquettes... Ce que c'est ennuyeux, quand les parents vous font visiter cela, sous prétexte de vous amuser, les jours de sortie! Quoique je ne sois pas fou de peinture, j'aime encore mieux les salles où il y a des taoleaux.

— - Si tu étais plus instruit, cela t'intéresserait davantage; tu pourrais reconstruire, par la pensée, la vie de ces anciens hommes qui furent les contemporains des grandes révolutions du globe, qui virent les glaciers descendus dans les vallées et qui virent se former les terrains d'alluvion. Ils vivaient côte à côte avec des animaux disparus : le grand cerf d'Islande, le mammouth, des espèces variées d'hippopotame et de rhinocéros, l'ours et l'hyène des cavernes, sans compter les animaux actuels : le loup, le renard, le sano^lier, le chamois et même le cheval, mais celui-ci non dompté et courant en troupeaux dans les prairies et les brandes, comme dans la pampa.

— Ça ne devait pas être drôle de vivre en ce temps-là?

— Et, pourtant, ces hommes anciens qui n'avaient comme armes et comme outils que

UNE CHASSE AU MAMMOUTH A L'ÉrOQUE GLACIAIRE Composition de Biio'i-Fo^. r.

Les Hommes de France

des bâtons et des cailloux emmanchés au bout, qui ne connaissaient pas l'agriculture — à supposer qu'ils eussent pu réunir des troupeaux de rennes — subissaient les plus eifroyables caprices de la nature en état de transformation perpétuelle; ils vécurent, luttèrent, résistèrent, et nous leur devons d'avoir tracé les premiers sentiers et reconnu les premières vallées qui furent le berceau de notre douce France.

— Alors, allons-y d'une petite larme pour ces chers ancêtres!... mais, après?

— Je ne peux pas tout dire à la fois... Après, il y a eu l'homme des cavernes. As-tu déjà remarqué, dans les falaises qui avoisinent les fleuves et qui sont généralement blanches et crayeuses, des espèces de fentes ou de orottes qui se trouvent percées sur les parois à pic?

— Oui; j'ai vu cela. Dans un pays où j'ai été, il y a de ces grands trous où on abrite les animaux; même parfois de vieux paysans logent là-dedans ; ça n'est pas luxueux : ils appellent cela des creuttes ou des boves.

— Eh bien, naturelles ou artificielles, ces grottes sont les logements des hommes de l'âge des cavernes. Dans le Périgord sont les plus belles, et ceïles-là nous mettent en présence d'une civilisation des plus curieuses et beaucoup plus avancée. Ce sont, probablement, des races nouvelles venues dans le pays, — je dis des races, car on en distingue plusieurs. Il en est dont les squelettes paraissent encore bien bruts; mais leurs oeuvres sont déjà belles.

— Comment, leurs oeuvres?

— Oui, c'étaient des sculpteurs et même des peintres.

— Ah ! c'est un peu fort !

— Parfaitement, l'homme des cavernes était un très bon sculpteur et graveur, notamment sur os et sur ivoire. FI n'y a guère de musée archéologique qui ne possède, maintenant, des exemplaires tout à fait remarquables de cet art primitif : on trouve, sur des palmes ou des fragments de « bois » de rennes, sur des manches de poignard, sur des harpons, toute une décoration représentant, le plus souvent, des scènes de la vie de chasse et de la vie des pâturages à cette époque ; on y voit figurés des nommes, des femmes, des animaux, dont plusieurs espèces ont disparu ou ont quitté nos régions, le renne, le bœuf aurochs, le mammouth, ce qui ne laisse aucun doute sur l'antiquité extraordinaire de ces débris, et on ne peut nier le fini, le goût, le charme même de ce travail antique. Nos aïeux des cavernes étaient à proprement parler des artistes.

— Tu dis qu'ils étaient même des peintres?

— Parfaitement; on a trouvé, d'aoord à la grotte de la Mouthe, en Périgord, puis dans une série d'autres grottes, dans le Midi de la France, en Espagne, en Italie, des décorations gravées et peintes sur les parois des cavernes et représentant les mêmes scènes, les mêmes animaux, des huttes et, peut-être, des cérémonies reli-

gieuses. On a même de la peine à s'expliquer comment ils s'éclairaient pour exécuter et pour voir ces motifs dans ces trous sombres. J'ai vu, au sud de l'Algérie, sur les énormes falaises de Tiout, toute une scène immense, gravée, probablement à la pointe du silex, et faisant comme une fresque représentant la vie préhistorique, les hommes levant les bras vers le ciel, dans l'attitude de Vorante, au m.ilieu des rhinocéros, des hippopotames, des éléphants et des gazelles. Tout le Sud-Oranais est plein de ces représentations, mais celles de Tiout sont les plus belles.

— Ça, c'est vraiment ahurissant!

— Puisque je te dis que je l'ai vu.

— Eh bien! Ça renverse toutes mes idées. Moi qui croyais que pour être peintre, sculpteur ou graveur, il fallait passer pai l'Ecole des Beaux-Arts.

— H y avait peut-être des écoles des Beaux-Arts, en ce temps-là.

— Déjà des professeurs !

— Sérieusement, il semble bien que ces hommes appliqués et adroits, qui habitaient les cavernes, furent longtemps les possesseurs paisibles de nos contrées. J'ai suivi les cours d'un homme très savant, M. Alexandre Bertrand, conservateur du musée de Saint-Germain, qui disait que l'homme des cavernes représentait le t}^pe le plus remarquable du progrès dans rhumanité.

— En effet, de singe pour devenir sculpteur et peintre, il y a de la marge!

— Tu l'as dit.

— Mais je ne vois pas nos ot Bohémiens » là-dedans.

— Juste, nous y sommes.

— Il est à croire que les hommes des cavernes vivaient tranquillement à l'ombre des hêtres en faisant paître leurs troupeaux de rennes et en buvant du lait recueilli par eux dans des poteries grossières, lorsqu'ils virent arriver des marchands étrangers, dont ils ne se méfiaient pas, porteurs d'objets véritablement merveilleux, — tel un colonisateur moderne chez les nègres du centre de l'Afrique. Ces marchands offrirent à vendre de la quincaillerie, des pendeloques, des aiguilles, et surtout des armes de métal, en un mot, mille objets précieux pour l'utilité et l'agrément de la vie et dont on n'avait pas la moindre idée auparavant. C'était l'apparition du bronze ou de l'airain dans nos contrées. Les fabricants de ces objets avaient trouvé le moyen de fondre le cuivre et, en l'associant à l'étain, de produire ces pacotilles avec lesquelles ils venaient tenter les hommes plus primitifs, en suivant les grandes voies du commerce, non sans s'inquii.'tcr de ce qu'il y avait de bon à prendre autour d'eux.

— D'où venaient-ils donc ceux-là ?

— Ah ! voilà, on ne sait. Les uns disent qu'ils venaient du Danube, de la Scjthie, du sud de la Russie, dos bords de la mer Caspienne et les rattachent à ces Sigynnes et à ces

Cabires dont tous les anciens auteurs ont parlé comme de fabricants et de marchands ^d'objets en métal. Les autres seraient portés à croire qu'ils étaient originaires de la Norvège, de la Suède, peut-être d'un pays qui a été noyé depuis et qui se trouve actuellement recouvert par la mer du Nord : car les plus beaux objets de cuivre anté-historiques ont été trouvés dans ces régions. Les savants qui sont partisans de l'origine orientale, scythique ou asiatique, voient, dans nos « Bohémiens ^>, les derniers descendants des anciens colporteurs de l'âge du bronze.

— Eh bien! tu vois qu'il ne faut pas les mépriser. Ils nous ont fait plus de bien que de mal. Comment s'y prendrait-on, sans eux, pour faire la cuisine?

— Ils n'ont pas fait que du bien... Une fois avertis de la richesse de nos gras pays, ils sont revenus en grand nombre, et, peu à peu, probablement à la suite d-événements tragiques et de guerres infinies, ils ont vaincu les hommes du silex, les ont détruits et réduits à l'esclavage, aidés probablement par quelque crise de la nature ; car, à un moment donné, l'homme des cavernes disparaît avec ses rennes, ses sculptures et sa vie pastorale et on trouve en terre et sur le sol les traces d'une autre civilisation, contemporaine des instmments de bronze et qui est peut-être contemporaine aussi des invasions venues par le sud, si elle n'est pas apportée par eux. Ces nouveaux venus sont peut-être les Ibères ou les Ligures, peut-être aussi leurs adversaires.

— C'est rudement compliqué.

Oui, c'est compliqué : car il fallut des

milliers d'années pour accomplir ces transformations; peut-être dix mille ans, vingt mille

ans... ,

— Mais, je crovais que le monde n avait que six mille ans.

— L'histoire écrite ou traditionnelle représente au plus six mille ans, en effet. Mais, si on se reporte à l'apparition de l'homme sur la terre, il faut remonter beaucoup plus haut.

— C'est à devenir fou.

— Ne te démonte pas. Ecoute, plutôt, que je t'explique. Ce qui paraît le plus clair, dans tout cela, c'est que le territoire qui devint la France se trouvant placé à l'extrémité de la péninsule européenne, au point de jonction de ce continent et de l'Afrique, les invasions, venant tantôt du Nord et tantôt du Sud, tantôt de l'Est et tantôt de l'Ouest, se sont rencontrées et heurtées sur son territoire, qu'elles se sont combattues d'abord, puis, peu a peu, ^unies et fondues, soit par la conquête, soit par l'entente. C'est ce qui explique ces races si différentes qui se partagent la France, par exemple les blonds •du Nord et les bruns du Midi. En effet, la France fut, de toute antiquité, le réceptacle et

le point de fusion de tous les peuples qui circulèrent sur le vieux continent. Retiens bien cette définition : la France est un carrefour. Tu ne comprendras rien à l'histoire française si tu ne l'as toujours présente à l'esprit.

— C'est entendu, oncle Pierre; la France est un carrefoiMT. Je vais savoir cela comme je sais par toi : la France fut un archipel; les Alpes se sont soulevées tardivement, etc., etc.. je n'oublie pas tes leçons. Ah! mais!

— Eh bien, tu vas voir comme cela s'éclaire. Les hommes contemporains de l'âge de bronze, probablement ceux venus d'Afrique, ont élevé les dolmens, les menhirs, en un mot ces pierres énormes arrangées en un ordre grossier que tu as vues quand tu es allé en Bretagne.

— Ah ! oui ! les alignements de Carnac, c'est vraiment impressionnant. Mais à quoi cela pouvait-il bien leur servir de se donner tant de peine pour soulever ces énormes blocs de pierre ?

— On a pensé que c'étaient des tombeaux ; et, en effet, on retrouve presque toujours, sous ces monuments énigmatiques, des squelettes ou des traces d'anciennes sépultures, ou des armes, soit en silex, soit en bronze, des poteries, etc. On a même donné à cette civilisation, beaucoup moins fine et moins artistique que la précédente, mais plus robuste et plus éparse, un nom, provenant d'une des plus belles stations que l'on ait découvertes ; c'est la civilisation de Halstatt, caractérisée par les monuments mégalithiques.

— On ne faisait donc qu'enterrer les morts en ce temps-là? Ce qu'il y en a, ce qu'il y en a en Bretagne de ces monuments! On dirait un cimetière!

— Précisément; on pense que la Bretagne, située à l'extrémité du monde, car, en somme, au delà on ne voyait plus que l'Océari, on pense donc que la Bretagne fut considérée comme un lieu propice pour enterrer les morts, au. moment du grand voyage. Plus tard, ai" moyen âge, on transportait de même les mort, illustres de toutes les contrées de l'Europe aux Aliscamps ou Champs-Elysées auprès d'Arles. La Bretagne serait une vaste et formidable nécropole, se perdant dans la nuit des temps.

— Et alors, ce sont ceux-là qui sont lei Gaulois ; car il faut pourtant bien qu'il y en ai eu des Gaulois en Gaule?

— J'y arrive. Les Gaulois succédèrent au: hommes des monuments mégahthiques et adop tèrent probablement certains de leurs usages, C'est toute une nouvelle histoire qui commence. Sur celle-là, nous sommes mieux renseignés... Mais, voilà le haut de la côte. Roulons pour arriver avant la nuit close. Je t'expliquerai la suite une autre fois.

Les Hommes de France

Le Mélange des races

T\ans une chambre d'uulyerge ; un jeune homme achh't

sa toilette; un monsieur plus âgé, tout prêt à partir^

est venu le rejoindre. L'oncle et le neveu, déjà nommés.

« Eh bien ! Partons-nous, oui ou non? — Avec le temps qu'il fait, ça ne presse

pas.

— Tu as toujours de bonnes raisons pour ne pas te coucher et pour ne pas te lever.

— Voyons, il pleut des hallebardes !

L'oNCi E, s approchant de la fenêtre. — Ma

toi, tu as raison ; ça recommence. Une éclaircie m'avait donné quelque espoir : mais c'est bien pris dans le bas, cette fois. En voilà pour la matinée. Il faisait si beau, hier soir !

— Tiens , regarde donc : une araignée ! « Araignée du matin, chagrin! »

— Puisque tu cites des proverbes, il y a aussi : « La pluie du matin n'empêche pas le pèlerin. »

— D'oîi ça vient les proverbes, toi qui sais tout?

— Ils remontent, sans doute, à l'époque où l'écriture étant peu ou pas connue, on confiait l'acquis de l'expérience humaine à la mémoire. Par la répétition de l'assonance ou de la rime, qui ramène la cadence, on aide le souvenir et on facilite son travail. L'habitude qu'on a, dans les écoles, de réciter des leçons en les rythmant vient de là. Si tu avais été en Algérie, tu aurais vu que, dans les écoles musulmanes, les medersahs, rien ne s'apprend que par une sorte de chant monotone. On dit que les Druides confiaient à la mémoire des enfants des poèmes infinis où se trouvaient exposées les traditions religieuses, historiques, scientifiques du temps. On se servait beaucoup plus de la mémoire autrefois qu'on ne le fait aujourd'hui.

— Les Druides... c'étaient les prêtres des Gaulois. Nous avons toujours une leçon en retard, oncle Pierre. Si tu veux la commencer, autant aujourd'hui qu'un autre jour. Il pleut, tu pleus : ça se conjugue et j'aime mieux t'écouter que de rouler dehors sous la pluie.

— Je veux bien. Si je t'ennuie, tu le diras et nous irons faire un tour dans le village.

— Attends, que je m'assoie contortablement à cheval sur une chaise et que j'allume une cigarette. Maintenant, vas-v : mes oreilles ont soif.

— Nous avons donc reconnu, dans l'antiquité préhistorique, plusieurs âges consécutifs ûont il est impossible d'établir la date d'appa-

rition et de disparition. Peut-être l'homme existait-il dès l'époque tertiaire ; mais cela est douteux : en tous cas, il est installé dans nos régions dès les formations quaternaires. Il y a d'abord les hommes de l'âge de pierre, qui se classent en deux catégories : les plus anciens Tépoque paléolithique ou de la pierre taillée), les plus modernes, relativement (époque néolithique ou de la pierre polie). Vient ensuite l'époque du bronze que M. de Mortillet appelle Tsiganienne, et qui correspond à l'âge des dolmens et des mégalithes. Probablement, c'est aussi le temps des grandes invasions venues du midi, Ibères et Ligures.

Une autre invasion se produit, après des siècles, dans le sud de la France, sur les bords de la Méditerranée. Des navigateurs, partis de l'Asie Mineure et de la Syrie, les Phéniciens d'abord, mille ans avant notre ère, puis les Phocéens cinq siècles plus tard, fondent les ports qui s'échelonnent sur le golfe du Lion, depuis Monaco, dédié à Melkart ou Hercule, jusau'à Nice (Niké la victoire), jusqu'à Marseille, jusqu'à Port-Vendres (Port de Vénus Astarté).

Ces faits sont très connus et on a dû t'enseigner, dans tes classes, qu'un navigateur marseillais, Pythéas, avait franchi le détroit de Gibraltar ou colonnes d'Hercule, avait navigué le long de l'Espagne, gagné la presqu'île de Bretagne, suivi la Manche, s'était engagé dans la mer du Nord et, ayant longé le Danemark actuel, avait reconnu les Teutons de la mer Baltique.

Ainsi, la Gaule entière était contournée par les navigateurs méditerranéens; elle était reportée sur les vieux « guides de la mer « et « portulans » phéniciens, avant peut-être qu'elle n'ait été parcourue, de part en part, par les caravanes et les marchands suivant le cours du Rhône et celui de la Saône pour gagner la mer du Nord.

Imagine-toi les reconnaissances que font aujourd'hui nos expéditions militaires et maritimes en Afrique : c'est un peu le même procédé qui fut employé pour pénétrer la Gaule ancienne. Les escales fondées sur la côte servaient de pierre d'attente, comme nos propres établissements sur les rivages de nos tutures possessions.

Il semblait que la Gaule était destinée à cette conquête méditerranéenne, lorsqu'un nouveau coup de balancier fut donné, et du nord vint une autre conquête.

— Ah ! oui, « la France est un carrefour. »

— Parfaitement. On a cru, jusqu'ici, que ces hommes du nord venaient d'Asie par la vallée du Danube. Peut-être, si on remonte à un avenir extrêmement éloigné, mais la race de ces envahisseurs parait s'être formée beaucoup plus près de aods. Déjà Européens, ils habitaient les côtes de h mer du Nord, depuis la Hollande actuelle jusqu'à la Baltique : ils sont des Germains, des Teutons ou, plus exactement, des Normands.

— Pourquoi ne restaient-ils pas chez eux?

On ne peut donc jamais être tranquille?

— Les historiens antiques ont donné, de leur déplacement, plusieurs raisons : excès de la population, dissensions intestines, goût du changement et de l'aventure.

Mais il semble bien qu'ils aient été chassés surtout de leur domicile maritime par l'envahissement des eaux sur les terres basses qu'ils habitaient. Quoi qu'il en soit, ils suivirent les rivages de la mer du Nord et ils occupèrent,

f)ar masses successives, es provinces septentrionales de la France actuelle jusqu'à la Loire et même au delà. Ceux-là, tu les connais, ce sont les Celtes ou Gaulois.

— Ah ! nous y voilà !

— Oui! S'il est une description classique, c'est celle que les écrivains de l'antiquité nous ont laissée de ce peuple aventureux qui épouvanta, pendant des siècles, tout le bassin méditerranéen. Les Celtes avaient le corps de haute stature, le teint blanc, la barbe et les cheveux blonds ou roux, la physionomie farouche avec les yeux bleus ou verts et de grandes moustaches rousses pendant de chaque côté de la bouche. Ils se grandissaient encore en se coiffant d'un casque de métal, surmonté d'un cimier, avec museau de bête ou bec d'oiseau de proie, et accompagné de cornes d'élan, de buffle ou de cerf. Brandissant le grand sabre à un seul tranchant, de bronze d'abord et ensuite de fer, ils offraient un spectacle terrible quand leur horde se précipitait sur l'ennemi.

— Ce sont bien ces Gaulois qui, commandés par Brennus, ont pris Rome et tué les sénateurs assis sur leurs chaises curules ?

— Oui, ce sont les mêmes. Tu connais les descriptions que l'on a faites de leurs mœurs et de leurs caractères et dont l'on a rapproché, de-

HABITATION GAULOISE (Btu-rtlief du Musée du Louvre)

puis, certains traits du tempérament français actuel: leur hardiesse, leur impétuosité sur les champs de bataille, leur prompt découragement etleur versatilité. On signalait aussi leur emphase grandiloquente, leur aptitude à la parole, leur sens artistique, leuramourdesrécitsetdescontes, la facilité avec laquelle ils s'adaptaient aux coutumes et aux mœurs des peuples étrangers, et, s'il faut tout dire, leur goût pour les boissons termentées, le vin, la bière ou cervoise, l'hydromel.

Les Gaulois habitaient à la fois la ville et la campagne, car ils aimaient la société des hommes et en même temps la chasse et les exercices violents. Leurs maisons étaient rondes, vastes, construites avec des troncs d'arbres, couvertes de chaume ou de claies. Les centres d'habitation un peu importants étaient clos de murs ou de palissades, et l'on retrouve sur le territoire français, maintenant qu'on y regarde de plus près, un nombre incroyable de points fortifiés, de châteaux, oppida, castra, castellets, castillons, qui prouvent que nos ancêtres n'entendaient pas se laisser envahir sans résistance.

La Gaule était, à la lettre, hérissée de places fortes.

— César en sut quelque chose.

— Mais ils ne se contentaient pas de la défensive. Ils prirent l'offensive, et cela un peu partout, et sur toutes leurs frontières. Leurs bandes débordèrent sur l'Italie, sur le Danube, sur la Grèce, sur la Thrace, enfin sur l'Asie où ils fondèrent un Etat qui dura plusieurs siècles, la Galatie. Partout où ils survenaient, ils détruisaient les temples, réduisaient au silence les oracles, enlevaient les femmes et les filles après avoir massacré les hommes ou les avoir emmenés comme esclaves. Le monde antique tremble au bruit de leurs pas. L'imagination populaire se nourrit des légendes effrayantes ou émouvantes qu'inspire la « terreur gauloise ». Le cavalier gaulois, intimement uni à la bête puissante qu'il montait, apparut comme un t}'pe nouveau de beauté devant les yeux surpris de ces admirables connaisseurs en hommes qu'étaient les peuples du bassin méditerranéen. Les sculpteurs grecs se sont efforcés de saisir le caractère à la fois mâle et candide de cet ennemi qu'on ne savait que craindre sans pouvoir ni le mépriser ni l'aimer.

— Il me semble que les Méditerranéens se sont bien vengés par la suite.

— Oui. Nous approchons des temps où la

Les Hommes de France

grandeur gauloise se heurta à la grandeur romaine. Le combat fut long, il dura plusieurs siècles. Mais, à la fin, comme tu le sais, les Romains l'emportèrent. César, dont tu viens de parler toi-mènie, battit Vercingétorix. La Gaule celtique devenait la Gaule romaine. C'était, une fois de plus, l'invasion par le sud qui refoulait l'invasion venue du nord; c'était un nouveau coup de balancier, une nouvelle alternative.

— Allons, vas-y, oncle Pierre : « La France est un carrefour ! »

— Je ne vais pas te répéter le récit bien connu de la conquête de la Gaule par César, de la résistance désespérée,

mais mal concertée, que les habitants opposèrent aux légions romaines ; tu connais les exploits de Vercingétorix, son effort pour unir, en un seul faisceau, les résistances gauloises, sa défaite à Alésia et les victoires définitives de César, qui le portèrent jusqu'en Germanie, jusqu'en Angleterre. César fut un grand semeur de civilisation. Il changea la face du monde en changeant la face de l'Europe : c'est par lui que la civilisation méditerranéenne pénétra définitivement dans ces régions fertiles et puissantes qui devaient, à leur tour, conquérir l'univers.

La guerre est quelquefois, comme la paix, un puissant moyen de propagande. Les victoires de César ont ouvert l'intelligence gauloise aux admirables doctrines qui s'étaient élaborées en Asie, en Grèce, en Italie, et qui, au temps même de César et d'Auguste, aboutirent au christianisme.

— Dis-moi, qu'est-ce que le « camp de César » qu'il y a près de chez nous? César est donc venu en cet endroit?

— C'est possible; comme il nous a laissé un récit exact de ses expéditions, qu'on appelle les Commentaires, il serait facile ae savoir, en consultant cet ouvrage, s'il a réellement occupé ces régions ; mais il arrive très souvent que la tradition donne le nom de « camp de César » à des enceintes militaires qui ont servi aux légions romaines ou gallo-romaines, même longtemps après la mort du fameux Jules César. N'oublie pas que tous les empereurs qui ont succédé au premier empereur romain, c'est-à-dire Auguste, s'appelaient des Césars.

— Est-ce que les Romains ont tué ou asservi tous les Gaulois ?

— Penses-tu? Bien au contraire. Ils ont pris en main la haute direction politique et

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