CAVALIER GALLO-ROM A T
(Rettitution de Frémiet. Musée de Saint-Germ linj
militaire du pays par la supériorité de leur civilisation leur langue, leurs moeurs ; et même leur religion se sont imposés. Mais ils n'ont nullement détruit la race, ni même contrarié son développement. Ils y ont plutôt aidé. Entre les tendances initiales du peuple conquérant et du peuple conquis, il n'y avait pas de contradiction absolue ; dans les deux langues, il existait une certaine parenté. L'union s'est faite rapidement. En moins de trois siècles, on ne distinguait plus, en Gaule, les Gaulois et les Romains: tous étaient des Gallo-Romains.
Les Gaulois reçurent, comme tu le sais, le droit de cité à Rome. Plusieurs Gaulois furent empereurs. Le célèbre Julien, connu sous le nom de Julien l'Apostat, et qui serait plus justement nommé Julien le Philosophe, aimait la Gaule et avait une préférence marquée pour le séjour de Paris.
La Gaule romaine prit un grand développement. Des villes nouvelles, Lyon, Paris, Autun, brillèrent d'un éclat déjà incomparable.
Enfin, tout annonçait l'avenir magnifique qui devait être celui de la France.
— C'était trop beau ; cela ne pouvait pas durer.
— Tu l'as dit. La décadence des mœurs et des institutions dans l'Empire romain eut pour résultat un afiaihlissement général de l'activité et de l'énergie
publiques. Les frontières furent mal défendues, les places fortes négligées ; Rome s'abima sous le poids de sa propre domination, l'Empire se divisa d'abord en deux parties, avec deux capitales, Rome et Constantinople, et, finalement, il s'écroula. Ne l'oublie pas, mon neveu, les peuples, comme les hommes, ont besoin d'être forts pour être respectés, ils doivent être maîtres d'eux-mêmes pour que les autres ne deviennent pas leurs maîtres. Quand un animal est blessé, les autres le pillent et le mangent; de même les nations. Il n'y a pas de phrase sur le pacifisme et l'humanitarisme qui empêche un vainqueur de dévorer un vaincu. Tu connais la flible du loup et de l'agneau :
— Ehl je sais que de moi tu médis l'an passé.
— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né, Reprit l'agneau; je tette encore ma mère.
— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère
— Je n'en ai point . — C'est donc quelqu'un des
[tiens.
Là-dessus, au fond des forets,
Le loup l'emporte, et puis le mange.
Sans autre forme de procès.
C'est réternelle histoire, et il n'y a de sur- d'être toujours sur ses gardes ; au moindre signe prenant que la niaiserie de l'agneau « qui tette de défaillance, elle devient une proie, aussi, encore sa mère » et qui croit qu'on peut opposer -i^- --^ ^-"- i- ^-s^-.cc,-t4 a^ co^,-;fi^. t^„t ô c^n
des raisons aux loups dévorants.
— Alors, c'est le tour de nos bons Gallo- Romains de se faire avaler?
— Juste; et ils l'ont été par leurs frères, les Germains, autrement dit les Allemands. Ils avaient des origines communes, mais depuis longtemps oubliées. Pour des raisons analogues à celles qui avaient déterminé les premières invasions gauloises, les expéditions germaines se mirent en route à partir du iii^ siècle. Elles forcèrent le Rhin et occupèrent peu à peu la Gaule, l'Espagne, l'Italie, l'Afrique, enfin une grande partie du monde romain. Derrière, sur-, vinrent d'autres hordes : slaves, asiatiques, mongoles, comme celles d'Attila. La riche Gaule romaine passa, de nouveau, par des temps affreux. On eût dit que, cette fois, c'était fini. Il y eut une dislocation générale de la vie sociale et de la civilisation.
Pourtant, après plusieurs siècles de luttes acharnées entre les différents éléments en fusion, une sorte d'apaisement se fit : on commença à V voir clair. L'Empire romain avait succombé'; les tentatives faites pour le reconstituer, même la plus heureuse et la plus illustre de toutes, celle de Charlemagne, échouèrent. Mais, parmi les débris du vaste Empire, de nouvelles nations étaient nées, et vivaient scus un régime plus voisin de la terre, le régime féodal.
En Gaule, une nation se distinguait déjà : celle qui, du nom d'un des peuples germains envahisseurs, avait reçu le nom de France. Ce nom était germanique ; la famille des rois qui dominait cette formation nouvelle était germaine ; mais le fond de la population, la langue, les mœurs, la religion restèrent, en somme, galloromains et méditerranéens. En un mot, un peuple nouveau, le peuple français, apparaissait comme le fils et l'héritier des populations tantôt septentrionales, tantôt méridionales, qui avaient successivement envahi le territoire où il allait grandir à son tour. La France devenait le point de contact et d'union de toutes les races et de toutes les civilisations européennes.
— Cette fois, c'est bien fini, après les invasions germaines il n'y plus d'affaires; on va pouvoir respirer.
— Pas absolument. Un jour, je te montrerai l'histoire alternative se poursuivant à travers les siècles; je te rappellerai les Normands qui envahirent et occupèrent la Normandie et, par contre, les Maures ou Sarrasins qui poussèrent leurs excursions jusqu'à Poitiers et qui furent longtemps les maîtres de certaines partie de la France méridionale. YoiVà encore des hommes qui, en s'installant, deviennent des « hommes de France ».
Nos origines sont si complexes ! Pour conserver son caractère, la France est obligée
elle est dans la nécessité de sacrifier tout à son indépendance. En temps normal, elle est un carrefour; en temps de crise, elle est une place forte vite assiégée ; si elle se relâche un seul instant, elle est perdue. . .
— En définitive, sommes-nous des Germains, des Gaulois, des Romains, des Ligures, des Arj'ens , des Tsiganes , des hommes des grosses pierres, ou des hommes des cavernes, quoi ?
— Eh bien, nous sommes de tout cela un peu . Les hommes de France sont des sangs mêlés. L'univers est plein de leurs parents... Tiens, tu vois ce gros monsieur qui traverse la rue : son teint brun, ses pommettes saillantes, ses yeux ronds et à fleur de tête... il a peutêtre du sang de Mongol, à le voir, on croirait un descendant de quelque soldat d'Attila. L'homme des cavernes, il est là derrière son comptoir, dans la boutique en face, repassant ses additions; sous ses lunettes, ses arcades sourcilières saillantes lui donnent quelque ressemblance avec le crâne du Neanderthal.
— C'est très drôle ce que tu racontes là. Je ne m'étais jamais imaginé un employé des contributions indirectes sous la forme d'un préhistorique..
— Pourtant . . . Nos ancêtres sont, nécessairement, les hommes qui ont habité le sol, sans solution de continuité depuis des siècles, et on retrouve la trace de leur existence, de leur travail, de leur volonté, de leur « vouloir vivre », dans tout ce qui nous vient d'eux : langue, progrès matériel, mœurs, religions, aspirations, idéal et c'est pourquoi on dit que l'homme est « fonction de ses ancêtres », c'est-à-dire leur résultat, leur produit.
— La race de tous les Français se confondelle dans ce même passé anonyme ?
— En gros, on distingue, en France, deux grandes divisions : les hommes du Midi et les hommes du Nord ; la Loire les sépare. Mais ils ne forment, maintenant, qu'une seule et même nation, parce qu'une longue histoire commune et une fraternité invincible les a réunis. Ayant souffert et prospéré ensemble, ils sont unis pour jamais et leur union, comme je te le disais tout à l'heure, fait la fusion de deux mondes...
Mais vois donc, le soleil luit; l'homme des cavernes a quitté son comptoir et ses gros yeux d'antédiluvien considèrent le temps avec satisfaction. Allons vite, mangeons un morceau, et en route... 11 faut, maintenant, rattraper le temps perdu et jouir du beau ciel de France, — le même qui encourageait nos ancêtres nomades, quand, comme nous, ils parcouraient le pays en quête d'émotions et d'aventures,, qui sont toujours pareilles et qui semblent toujours nouvelles aux voyageurs