L'ART EST UN MOYEN D'EXPRESSION
les hommes le saisiront, le comprendront, quel que soit leur pays, quelle que soit leur langue, en quelque temps qu'ils vivent ou doivent vivre. Plus les spectateurs seront nombreux, plus ils vibreront ; ils se communiqueront leur impression et l'accroîtront en la propageant : l'émotion, ressentie un jour par un homme, traversera les siècles et elle touchera indéfiniment ceux qui contempleront Vimage. L'art est un moyen d'expression.
Or, la civilisation du moyen âge, toute empreinte de l'idée religieuse et ramenant la nature et la vie à la réalisation de la volonté divine, qu'avait-elle à exprimer pour s'expliquer elle-même aux masses présentes et aux générations futures ? D'abord, la grandeur et la majesté de Dieu, puis les multiples réalisations de l'ordre divin dans l'existence naturelle et dans la loi morale.
Avec un pareil programme, elle devait naturellement se porter vers le plus majestueux de tous les arts humains, c'est-à-dire l'architecture. L'homme ne peut rien faire de grand que comparativement à sa taille et à ses moyens ; si donc il élève des monuments dépassant de beaucoup ses propres dimensions et plus puissants encore que les monuments antérieurs, il aura réalisé, autant qu'il est en lui, l'idée de la grandeur.
UNE CATHÉDRALE Approchez d'une cathé- GOTHIQUE. drale gothique ; voyez ces
proportions colossales, ces dispositions larges et équilibrées qui paraissent avoir demandé et qui ont demandé, en effet, pour être obtenues, l'effort des siècles ; mesurez du regard ces deux tours s'élevant harmonieusement sur le porche à une hauteur où l'œil en discerne à peine le couronnement ; suivez, plus haut encore, les flèches s'élançant, s'amincissant, s'affinant en pointe aiguë jusqu'à ce qu'elles se perdent dans les nues. Faites le tour, et voyez ces contreforts robustes calant la nef et soulevant la toiture pour la porter en bloc à une hauteur où il paraît impossible qu'un pareil vaisseau puisse se soutenir ; voyez ce choeur dont les nombreuses absides rayonnent, arrondissant leurs croupes et élargissant leurs arcsboutants comme un insecte géant prêt à s'envoler vers le ciel.
Entrez. C'est une forêt où l'on n'entend que le mystère et le silence. Les ranojées de chaises sont agenouillées, comme des fidèles en prières. Sous les dalles, les morts reposent; les piliers s'alignent et fleurissent ainsi que des arbres aux souples rameaux ; le chœur irradie sous la lumière tamisée et translucide des vitraux. La voix de l'orgue se fait entendre, elle soupire et se plaint comme le vent dans les bois ; d'autres voix, des voix humaines, s'élèvent ; elles chantent, en des accents profonds et lents, l'hymne du ciel et l'hymne de la terre. La
cloche tinte... Les hommes, un instant assemblés, se dispersent ; le silence reprend son empire. L'ombre emplit la vaste nef; et, dans la double nuit qui tend ses voiles, on ne sait si ce sont des ailes ou des âmes qui animent obscurément l'immense nef solitaire, de leurs vols.
Si vous êtes émus, abandonnez- vous à votre émotion. C'est la pensée du bâtisseur défunt qui s'est approchée de la vôtre. Il a exprimé, pour des siècles, l'idée de la grandeur et de la beauté; nul être humain ne saurait échapper à cet « envoûtement ». En le subissant, vous vous êtes élevé au-dessus de vousmême, vous avez compris une des plus nobles expressions de l'art... Or cette expression est une expression française.
L'ART GOTHIQUE L'art gothique est, en effet,
FRANÇAIS. i^„^^ J^ J^.^^ ^^^^
raison : « C'est en France que la doctrine du moyen âge a trouvé sa forme parfaite. La France du xiii^ siècle a été la conscience de la chrétienté. » (Mâle.) Cette conscience s'exprima surtout dans les formes architecturales.
Auparavant, les édifices, dérivés de l'art antique, avaient des formes trapues et basses, des murs pleins, des contours rectilignes ou lourdement arrondis. Le principe de la construction ne variait guère de la ligne droite au pleincintre.
L'ARC OGIVAL. Quand la pensée s'éleva,
selon le dogme chrétien, elle tendit vers le ciel : on fut amené ainsi à chercher des formes plus sveltes, plus élancées, plus aériennes. L'arc ogival, au lieu de retomber pesamment dans le plein-cintre, s'élance et s'affirme, comme une flèche visant l'azur. Une invention plus complexe et plus nouvelle encore, ce fut la croisée d'ogive, c'est-à-dire un système de construction qui fait reposer la voûte, non sur deux murs continus et parallèles, mais sur des piliers dis-
f)Osés quatre par quatre et alignés pour former a nef.