‹ Ce que disent les aïeuxChapitre 71 sur 107 · LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LOUIS XIV

LES AGES DES Les peu- PEUPLES. pies ont

leur évolution comme les individus : ils passent par une série de phases où leurs corps et leurs âmes se transforment d'après des nécessités logiques, subor-

ilédaillon d'or de Pierre Puqet i r i • j i

iMusée <ie Versailles;. donnécs aux lois de la nature et de l'expérience.

L'adolescent, esclave des sens, par où pénètre en lui la joie de vivre et la première connaissance de l'univers, ne cherche que la satisfaction de son exubérance active, dans la lutte, l'agitation des émotions et des passions. L'imagination excitatrice et créatrice est alors la plus puissante des facultés : cet âge est l'âge artistique; il s'est appelé, chez les peuples de l'Europe, Renaissance.

A ces premières impressions et impulsions s'en substituent d'autres, plus fortes et plus profondes. L'imagination ébranlée ne se tient plus à la surface des choses : elle tente de pénétrer dans leur for intime. Mais, par le mystère du monde, les curiosités trop promptes et trop ambitieuses sont surprises, déroutées. L'âme retombe sur elle-même; elle s'incline devant l'absolu, qu'elle constate sans le connaître. Elle proclame la grandeur insondable de l'ordre divin : c'est l'âge religieux.

Le sang s'apaise; à ses bouillonnements impétueux succède un cours plus régulier. L'âme des peuples, comme celle des individus, se replie sur elle-même; elle s'étudie, s'analyse, se complaît dans la maturité et la réflexion. Renonçant aux ambitions inassouvissables, elle mesure mieux sa force et utilise mieux ses ressources ; un équilibre averti et harmonieux préside à l'emploi de son activité : c'est l'âge classique, ainsi nommé parce qu'il se conforme aux règles traditionnelles qui se gardent et se transmettent dans l'enseignement, dans « les classes».

L'AGE CLASSIQUE. A la suite de l'âge classique, nous verrons se succéder, en France, l'âge critique ou philosophique, l'âge héroïque, l'âge lyrique, l'âge scientifique. Restons, aujourd'hui, à l'âge classique, à celui qui atteignit son apogée sous le ministère de Richelieu et sous le règne de Louis XIV, au xviF siècle.

Le cardinal de Richelieu fut un génie domi-

nateur qui contribua fortement à la maturité de la nation française, parce qu'il l'acheva territorialement, lui donna une organisation centralisée, dégagea sa formule religieuse, assura un caractère officiel et national à la production des lettres et des arts. Sa figure aiguë et tranchante révèle son caractère. Richelieu, gentilhomme poitevin, ayant découvert, dan^ sa propre nature, l'idéal de la nation, le lui dicta.

Ces grands hommes d'Etat sont des découvreurs d'avenir comme les Gutenber^ et les Christophe Colomb. Certes, on ne peut les séparer ni de leur temps, ni du monde où ils paraissent ; mais leur gloire est de ne pas s'y laisser enfermer. Ce sont les grands hommes qui, sculptant en traits sensibles leurs propres conceptions, les imposent à la vénération des autres hommes et déterminent les courants nouveaux. De là l'autorité des grands hommes : ils sont ceux qu'on imite. Mais de là aussi leur responsabilité : ils sont ceux qui conduisent ou qui égarent. Ils vont en avant comme les bergers précédant le troupeau; ils mènent où il leur plaît la foule humaine.

Henri IV avait été un de ces conducteurs d'hommes ; Richelieu en fut en autre. Et c'est la succession de ces deux natures exceptionnelles (et de quelques autres, encore distinguées quoique moins éminentes) au gouvernement de la France qui hâta, en elle, l'éclosionde la maturité et de l'âge classique.

L'âge classique se distingue et se distinguera toujours des autres périodes de la croissance d'un peuple, par la pondération dans la force et la mesure dans la puissance.

NOTRE-DAME ET Comparez le dôme des LES INVALIDES. Invalides à l'église Notre- Dame : vous avez, par ce simple rapprochement, une définition de l'âge classique. Les deux monuments ont pour objet de traduire le même sentiment religieux. Mais, comme les temps, leur procédé d'expression diffère. La cathédrale gothique a été bâtie par des siècles anxieux, à une époque d'émotion violente et de trouble intellectuel profond; le dôme des Invalides s'est élevé dans une période de calme, d'apogée et de plénitude. La cathédrale gothique ressemble à une bête étrange; elle est toute en effort, en peine, en souffrance; on ne sait par quel artifice obscur elle se soulève pour s'élancer vers le ciel.

Voyez maintenant le dôme des Invalides : il repose sur un quadrilatère de murs solidement bâtis, formant un piédestal massif et ample. On sent que ce bloc est fait pour porter et qu'il résistera au poids énorme que l'architecte entend lui imposer.

Toute cette préparation est combinée pour élever dans les nues une couronne, une tiare, symbole de glorification et d'exaltation : c'est la coupole. Sur le tambour, la coupole s'élance étincelante d'ornements et de dorures; elle est amortie par une lanterne qui s'achève, ellemême, en une flèche aérienne. Ainsi, depuis la base jusqu'au sommet, l'édifice se développe en un tout continu, harmonieux, puissant et délicat. Pas une ligne ne choque; toutes se commandent et s'appellent. L'œil ni l'esprit ne sont inquiets ou tourmentés. L'architecte, Hardouin-Mansard, a trouvé le secret de l'élégance dans la force et de la simplicité dans la magnificence; voilà bien une oeuvre de l'âge classique.

On pourrait tirer, de cette comparaison, toute une définition de cet âge, en France, et l'appliquer au développement même de cet admirable xvii^ siècle qu'on appelle « le siècle de Louis XIV » et qui est plutôt le siècle français par excellence. A la base, les puissantes générations du temps de Henri IV et de Richelieu forment un piédestal incomparable, orné de portails sublimes et de puissantes colonnades. Les luttes nationales ont formé ces premières générations; elles gardent leurs attaches au sol ; plus proches de lui, elles supportent, de leur masse équilibrée et robuste, la splendeur pompeuse du grand siècle doré. Ce sont donc, d'abord, les trois grandes assises du début du siècle, dont aucune autre partie ne dépassera la solidité et la profondeur: l'œuvre de Descartes dans la philosophie, l'œuvre de Corneille au théâtre, l'œuvre de Pascal dans la religion et la morale. Triple portique servant d'entrée.

DESCARTES. Descartes apprend à ses

contemporains et à ses successeurs la méthode intellectuelle, l'art de raisonner juste et de penser droit. Descartes n'est pas un savant enfermé dans son cabinet. Il se mêle aux foules : c'est un homme d'action, un soldat. Il regarde la vie comme elle est, étudie le corps et l'âme sur des données exactes, avec un œil perçant, avec un esprit libre et dégagé. Il détruit ce qui subsistait du pédantisme scolastique. Descartes a la hardiesse, qui paraît alors extraordinaire, de dire les choses comme elles sont, comme il les voit. Il reconnaît la grandeur de l'homme dans le fait que l'homme pense. « Je pense, donc je suis, » écrit-il en tête de son fameux Discours sur la Méthode. Sur cela, il bâtit toute son explication de la vie et du monde. Personne ne nie que ce méditatif — qui fut aussi un grand mathématicien, un grand naturaliste — ne soit le père de la pensée et de la philosophie modernes. Il a dessillé le» yeiixde son siècle et de tous les siècles futurs.

CORNEILLE, Corneille proclame, sur la

scène, la puissance du cœur humain comme Descartes a exposé, dans ses livres, la grandeur de la pensée humaine. Corneille est nommé « le grand Corneille » parce que, en lui, tout est grand. Le héros de ses tragédies, qu'il s'appelle le Cid ou Horace, Auguste ou Nicomède ne fléchit pas sous les coups de la destinée, comme le héros de la tragédie antique. Au contraire, il résiste, il lutte. Dans le drame de la vie, il choisit toujours le devoir ; et cette conscience du devoir est telle qu'elle l'emporte sur tous les autres mobiles des actions humai .les et sur le plus fort de tous, la passion. Le père d'Horace répond au messager demandant que pouvait faire son fils, accablé par le nombre : « Qu'il mourût! » Auguste, affirmant la maîtrise de l'homme sur lui-même plus haute que la domination impériale, dit : « Je suis maître de moi comme de l'Univers. » Pauline brave le martyre, en s'écriant : « Je vois, je sais, je crois; je suis désabusée! » Si Corneille n'av.iit pas vécu, s'il n'eût pas été le père du théâtre moderne, l'humanité n'eût pas connu cette admirable expression de l'idéal par l'enivrement de l'héroïsme et du sacrifice. Corneille est le grand-maître du devoir sur cette scène où le spectateur n'allait chercher que le plaisir

PASCAL. Pascal, dans le frisson d'une

angoisse mortelle, voulut découvrir la raison et l'objet de l'existence. Pourquoi sommes-nous sur la terre? Quel est le but de la vie? Pourquoi « le roseau pensant » qu'est l'homme s'agite-t-il au souffle du vent et au caprice de la destinée? La réponse à ces' questions, — que l'homme ne peut pas ne passe poser, — Pascal l'a cherchée, d'abord, dans la science; et lui, le savant le plus étonnamment doué, peut-être, qu'il y ait eu sur la terre, il a vite reconnu les limites de la science, et il s'est détourné. Il a cherché la réponse dans le monde; mais ni le monde, ni ses plaisirs courts, ni ses gloires brèves ne l'ont retenu longtemps ; de ces prétendues douceurs, il n'a goûté que les amertumes. Dans la morale, telle que les casuistes l'enseignaient, il n'a voulu voir que les complaisances banales, les compromissions dangereuses, les indulgences équivoques,— et il les a flagellées.

Quel refuge, alors? — Dieu! Pascal s'est enfui vers Dieu avec un cri d'épouvante, comme si la terre lui manquait. Il n'a reconnu, à l'homme, d'autre raison d'être et d'autre destinée que l'ambition du Ciel. Il accule son lecteur au fameux /)an : ou l'anéantissement absolu après la mort, ou la soumission aveugle à la foi catholique. Mais cette injonction, où le mathématicien se retrouve sous le moraliste, se fond, cependant, dans un élan de charité. Et Pascal conclut par la plus belle parole, peut-être, qui ait jamais couronné une discussion théologique : « Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent

BOILEAU ET MOLIÈRE (Reproduction d'une peinture de Cérame. )

Enseigne-moi, Molière, où in trouves la rime. On dirait, quand tu veux, qu'elle te vient chercher.

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L Age classique

pas le moindre mouvement de charité. Cela est d'un ordre infiniment plus élevé. » De même que Descartes est l'homme de la raison agissante et tranquille, de même que Corneille est l'homme du devoir héroïque, Pascal est l'homme en tourment de la Destinée ; il est le type de ceux qui, selon sa forte expression, cherchent en gémissant.

Qu'un siècle, un pays, aient eu ces trois hommes, cela suffirait à sa gloire : or, ce n'est que le péristyle sublime d'un monument achevé.

LA FONTAINE. La grâce du vers a souri

sur le siècle qu'avait assombri d'abord l'angoisse du tourment religieux. La Fontaine, le bonhomme, a réuni, autour de lui, un auditoire de petits enfants, et il leur a dit les contes de la mèrel'Oye, «du temps que les bêtes parlaient». Le lion et le renard, ma commère la carpe avec le brochet son compère, Jeannot Lapin et dame Belette, Raminagrobis, le chat fourré, le héron au long bec emmanché d'un long cou, Bertrand avec Raton, l'un singe et l'autre chat, c'est une ménagerie qu'évoque la voix de l'enchanteur et ce sont des histoires humaines qu'il lui fait raconter en son ramage. Tout le frisson de la nature, le souffle du vent sur les roseaux, le tumulte des torrents, le mugissement de la tempête, le murmure des forêts, le chant des cigales et celui des rossignols et jusqu'au braiement de l'âne, tout se fait leçon pour l'homme. La sagesse, le bon sens, la fine ironie s'expriment par ces mille voix. Le Champenois distrait est un maître dans l'art de bien dire et de bien penser. Nulle autre nation n'a eu et n'aura son La Fontaine.

BOILEAU. Boileau tient la férule ; il

combat pour la règle, pour la simplicité, pour le bon sens. S'il est un écrivain « classique », c'est lui. Mais sa leçon se répète un peu et son vers est lourd, à force d'être sage. « L'ennui naquit, un jour, de l'uniformité. »

MOLIERE. L'ami de La Fontaine et de

Boileau est notre grand comique, Molière. Celuilà raille et fustige les vices et les ridicules des hommes. Selon la devise de la comédie, « il corrige en riant ».

D'un trait mordant, il découvre le fond des âmes : nul ne lui échappe, nul ne lui ment; il est le « contemplateur ». Ces hommes qu'il a observés et disséqués, il les reconstitue par un effort de son génie ; il les fait vivre, les jette en pleine action, en pleine existence, sur la scène. Sa verve endiablée les anime : les voilà qui se heurtent, se bousculent, s'aiment et se détestent, se plaisantent et se mesurent devant nous ; et, toujours allant, venant, tourbillonnant, entremêlant leurs gestes, leurs rires, leurs éclats de voix, ils créent un monde immortel, plus vivant et plus vrai que les modèles dont le grand homme s'est inspiré. C'est Toinette, les deux poings sur la hanche, qui dit ses quatre

vérités au bonhomme Argan ; c'est Trissotia, plus ridicule, à lui seul, que les quatre facultés toutes ensemble; c'est Harpagon, odieux et risible comme son vice, le plus odieux et le plus risible des vices, l'avarice; c'est Scapin qui les raille tous ;.\lceste qui les méprise tous; Célimène qui les berne tous; Diafoirus qui les drogue tous; Fhilinte qui les admire tous; et Tartuffe enfin, le héros du mensonge et de l'hypocrisie, qui les trompe tous, pour être, à la fin, trompé et puni lui-même. Lame mélincolique du grand rêveur domine ce monde burlesque et s'attendrit sur les amours sincères et sur les espoirs déçus. — 11 est toujours du parti des jeunes, des amoureux. 11 plaisante et il pleure; il souffre et il s'amuse. Il est, luimême, le malade imaginaire; et le grand comique comédien tombe sur la scène, dans un accès de rire mêlé aux larmes, que le spectacle de la vie lui arrache, jusqu'à en mourir.

RACINE. Racine est le « tendre »

Racine. Le grand siècle avait été le siècle des hommes : par lui, la femme prend la place qu'elle occupera désormais dans la vie française. 11 y avait eu, à cette époque, une éclosion sans pareille de beautés, de vertus et de grandeurs féminines. Le siècle de sainte Marie de Chantai et de Jacqueline Pascal, le siècle de Mme de La Fayette et de Mme de Sévigné, le siècle de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon avait vu tout ce que la noblesse, la grâce, l'adresse et la volonté féminines peuvent ajouter à la société.

La plupart de ces femmes illustres. Racine les avait connues. C'est elles qu'il voulut peindre dans son théâtre, et il substitua l'héroïne au héros. C'est Andromaque, c'est Monime, c'est Agrippine, c'est Bérénice, c'est Roxane, c'est Phèdre, c'est Athalie. Il y avait, dans ce raffinement délicat, dans cette nuance indiciblemcnt exquise de la vie qui achève la culture humaine par la politesse des manières et la délicatesse des sentiments, une perfection, une fleur qui ne pouvait éclore qu'à la cour du grand roi. Racine fut le poète de cet hymne harmonieux en l'honneur de la femme. Il fit résonner les deux cordes, la pudeur et la passion, la résistance et l'abandon. Par lui, l'œuvre était achevée; dans sa finesse extrême, elle s'atténuait jusqu'à la fragilité; mais sa pointe restait robuste, parce qu'elle reposait encore sur la réalité des sentiments humains.

BOSSUET. Ce beau monde, ce grand

monde que fut la cour de Louis XIV, se serait enivré en son rayonnement de splendeur, de noblesse et de victoires, si un avertissement constant ne lui eût rappelé la faiblesse radicale de l'homme, et la vanité de ses œuvres en présence de la mort qui l'attend. L'éloquence des orateurs de la chaire et la franchise des moralistes et des psychologues ne manquèrent pas de lu

donner cette leçon. « Madame se meurt, Madame est morte ! » tel est le cri tragique qui retentit dans le palais des rois et que Bossuet répète, comme un avertissement funèbre, à ces princes que l'adulation des courtisans qualifie d'immortels ; et Massillon achève : « Dieu seul est grand, mes frères ! »

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