LA ROCHEFOUCAULD, LA BRUYÈRE, SAINT-SIMON
Les analystes du cœur Immain : le sceptique La Rochefoucauld qui ramène tous les mobiles de nos actions à l'amour-propre ; La Bruyère, sculpteur incisif de portraits et de caractères où chaque lecteur reconnaît son voisin, sans vouloir se reconnaître lui-même ; Saint-Simon, enfin, qui grave l'histoire du siècle d'une encre noire et mordante, ceux-là et tant d'autres qui, par centaines, au théâtre, dans la vie, dans des livres, s'épuisent à raffiner encore ce qui est exquis et à polir ce qui brille d'un éclat incomparable, tous travaillent pour la grandeur du pays et pour la perfection de l'humanité.
Ce grand siècle a eu les actes et les paroles, les arts et les sciences, les œuvres et les hommes. Tandis que Turenne, Condé, Luxembourg, Catinat et Villars remportaient des victoires et achevaient la lutte contre la maison d'Espagne en élargissant les frontières, Colbert, Louvois, Torcy servaient le roi, constituaient ses armées, son administration, son gouvernement. Mansard et Perrault bâtissaient; Le Poussin, Claude Lorrain, Mignard peignaient; Puget, Girardin et Coysevox sculptaient; Lulli chantait; Boule taillait dans le bois des meubles et des ornements que dessinait Berain ; Le Nôtre, enfin, traçait la somptuosité rectiligne des jardins.
VERSAILLES. Versailles, le palais de
Versailles, résume, dans un efl^ort unique, cette magnifique fl^oraison du génie. Louis XIV choisit cet emplacement parce que la proximité de Paris et la beauté des bois environnants y permettaient des chasses fructueuses, sans un éloignement excessif. Mais tout y était à créer et Saint-Simon a dit de Versailles que c'était « un favori sans mérites ». Ces mérites qu'il n'avait pas, la volonté humaine sut les lui donner. Le château lui-même, où Louis XIV voulut respecter la construction d'un rendezvous de chasse, de proportions minimes, qu'avait élevé son père, se développa, autour de cet embryon, en des lignes harmonieuses. Sur celle des façades qui regarde la ville, des cours rentrantes sont fermées par des ailes successivement plus rapprochées ; de l'autre côté, du côté des jardins, une façade unique dessine les trois étages superposés que couronne, avec des balustres et des pots à feu, une terrasse à l'italienne. Rien ne donne mieux l'idée de la magnificence que cette large ordonnance; elle a été copiée depuis dans tout l'univers.
Et le château n'est qu'un détail — si imposant soit-il — de l'œuvre incomparable. Par des pentes et des descentes soigneusement aménagées, les jardins se développent, à l'infini, vers la campagne et enfoncent, vers un horizon indéterminé, les longues avenues rectilignes. Les eaux, qui font devant le palais lui-même un miroir où il reflète ses splendeurs, suivent la pente et descendent en cascades, en gradins liquides ; puis s'arrêtent, s'élancent en jets d'eau, reprennent leur cours en canaux parallèles, s'étalent en nappes immenses dont on dirait qu'elles absorbent le ciel. Un peuple de statues, de groupes, de monuments animent cette splendide solitude. Les charmilles taillées de main d'homme, les arbres soumis au cordeau et au ciseau du jardinier, les bosquets, les labyrinthes aux multiples détours, les parties réservées où surgissent des groupes et des monuments imprévus qui sont, eux-mêmes, des merveilles, tout porte 1 empreinte d'une volonté unique. Jamais la nature ne fut plus fortement asservie, assouplie, humanisée.
... Versailles est mort, la cour a disparu, les robes à paniers, les habits de soie, les perruques à marteaux, les épées en quart de civadière, toute cette existence factice s'est effacée ; Versailles est mort ; et, pourtant, il demeure ; il vit dans la mort; il porte, pour des siècles, devant l'histoire, l'expression du génie d'un grand peuple et de la puissance d'un grand roi.