BEAUMARCHAIS
LA FIN DU L'aiguille tourne au cadran
GRAND SIÈCLE. Je l'histoire. Les belles heures des apogées s'écoulent ; une règle trop rigide est insupportable à l'humanité. Les principes se corrompent par leur application même ; le modèle classiaue tombe dans le mécanisme et dans le poncif. La pureté devient sécheresse et la simplicité banalité.
Tout change ; et l'homme veut changer à son tour. Quand les générations nouvelles arrivent, elles croient qu'il n'y a qu'à faire place nette du passé. Les fils sentent, trop vivement, les défauts de l'œuvre des pères. Ils cherchent autre chose ; et, s'ilss'ingénient, cette « autre chose », ils la trouvent.
On n'attendait que la mort de Louis XIV. Le luxe, précisément parce qu'il s'était généralisé, était plus envié. Ce n'était pas seulement Versailles, Marly et les constructions fastueuses du roi qui paraissent lourdes à la France; ce n'était pas seulement l'argent dépensé pour amener les eaux dans des jardins d'Armide, et l'argent plus abondant encore gaspillé, avec le sang des peuples, dans les « guerres de magnificence » ; c'était, partout, chez les seigneurs comme chez les princes, chez les laïques comme chez les ecclésiastiques, cet étalage insolent de dépenses superflues, de constructions, de fêtes, de splendeurs! Il y avait un contraste trop violent entre ces jouissances arrogantes et la misère du paysan, « l'animal farouche, noir, livide et tout brûlé du soleil, qui fouille et remue la terre, » tel que le peignait La Bruyère.
Le privilège était de plus en plus exigeant et se justifiait de moins en moins. La noblesse se distinguait, moins par les services que par les prétentions et les titres. L'heure était venue où ces façons hautaines n'arrêteraient plus ceux qu'un respect traditionnel retenait encore. Quelques coups d'épingle dégonfleraient ces outres pleines de vent.
Le grand siècle se déshabillait lui-même. Les nièces de Louis XIV se réunissaient en petits comités pour fumer du tabac comme dans un corps de garde. Le Régent, qui gouvernait le royaume au nom de Louis XV enfant, donnait 1 exemple de la dissolution et de la crapule. L'abbé Dubois, corrompu et corrup-
teur, faisait rougir la France de la honte de son gouvernement. Un aventurier étranger, l'Ecossais Law, exalte les imaginations et provoque une véritable folie spéculatrice en promettant de faire coulera flots l'argent qui commençait à manquer partout. L'unité territoriale et l'hégémonie politique conquises à grand'peine par les gouvernements antérieurs, est menacée par l'hostilité croissante de l'Angleterre et de la Prusse. Au lieu des victoires et des réalisations, on ne connaît plus que les défaites et les humiliations. Si Louis XV était encore une majesté, c'était une majesté trop facile, une majesté de petits cabinets, de petits soupers, avec, dans les dessous, les orgies de l'Œil-de-Bœuf et du Parc-aux-Cerfs. Ce n'est pas comme cela qu'on entretient le respect.
L'heure était sonnée.
Après l'apogée, la des- DALEMBERT ^^^^^ . ^^^^^ l'œuvre, la
critique. L'âge classique a, presque nécessairement, pour contre-partie et pour antinomie la résistance des esprits indépendants, des irréductibles, des insubordonnés.
Ces hommes, au xviii= siècle, s'appelaient, eux-mêmes, les philosophes.
MONTESQUIEU. Si on cherche le mouve-
ment dans ses origines, c'est à Bayle, auteur du Dictionnaire historique, et à Montesquieu, auteur des Lettres persanes, qu'il faut remonter. Montesquieu est le plus grand de tous. Peu s'en faut que sa figure n'atteigne à la hauteur des effigies qui avaient marqué les débuts du siècle précédent. Il commence par les Lettres persanes, comme Pascal avait commencé par les Lettres proz'inciales. Mais le caractère diflérent des deux siècles se remarque tout de suite : les Prot'inciales sont un livre de morale rigide et les Lettres persanes un livre de morale libre ; Pascal réclame une règle et Montesquieu se rit des règles.
Pourtant, Montesquieu est un homme grave ; c'est un magistrat, président au parlement de Bordeaux. Il s'est plongé dans des études infinies; il puise dans l'arsenal des lois; il a voyagé; son érudition est immense; à l'entendre, il ne songe qu'à consolider le gouvernement et le règne sous lesquels il vit. En fait, il se laisse emporter par le courant du siècle, et son œuvre renverse, abolit, détruit, fait table
rase. C'est pour passer au crible de son intelligence incomparable le régime français qu'il travaille, pendant trente ans, à son livre le plus poussé et le plus puissant : l'Esprit des Lois. La pensée de l'illustre magistrat, c'est que les sujets ont des droits à l'égal des princes et que les révolutions sontjustifiées par des nécessités fatales, plus fortes que les engagements pris elles traditions respectées. Elle pourrait se résumer en un seul mot : il n'y a pas de droits contre le droit. Montesquieu affirme que la République sera le règne de la vertu. Ce parlementaire aristocrate est le premier et peut-être le plus redoutable des révolutionnaires.
VOLTAIRE. La figure de Voltaire
échappe à l'analyse. Son œuvre si vaste, si abondante, si touifue, parfois si contrastée et si contradictoire, semble plutôt l'écho d'un siècle que l'entreprise d'un homme. Le génie de Voltaire fut le miroir de tout ce qui vivait autour de lui. On dirait, parfois, qu'il ne se gouverne pas lui-même, tant il se livre au caprice du vent qui souffle et de l'inspiration qui passe. Auteur dramatique, conteur,historien, romancier, satirique, épistolier, publiciste, toujours en train, toujours en verve, toujours sur le pont, brave jusqu'à la témérité, prudent jusqu'à la poltronnerie, insolent aux orands de ce monde et, tout d'un coup, leur plat valet, à la fois grave et grimacier, sensible et sceptique, ironique et gobeur, il est l'image même de la France dans ce qu'elle a de meilleur et dans ce qu'elle a de pire. On l'aime et on le déteste, on le blâme et on l'admire; ceux qui le discutent sont ceux qui subissent le plus son influence.
Ce qu'on ne peut lui refuser, c'est l'intelligence, l'invention et l'esprit, le tout à un degré que nul ne dépassa. L'esprit surtout: l'esprit endiablé, l'esprit qui jaillit du terroir français, de la source où puisèrent Rabelais, La Fontaine et Molière, l'esprit qui, en France, fait tout pardonner.
Esprit de finesse et d'ironie, certes, mais aussi esprit de justice, esprit du cœur. Cette
{missance redoutable qui était en lui, Voltaire a mit, en somme, au service des causes justes et, s'il tomba dans l'intolérance, l'indécence, l'impudence (notamment quand il écrivit la Pucelle), ce sont là les misères du siècle où il vécut et l'abus de ce qui était devenu,pour lui, une dangereuse escrime. Voltaire est un exemple étonnant de prodigalité intellectuelle et vitale. Soixante-quinze ans sur la brèche, toujours malade et jamais las, il conserva sa force et sa gaieté jusqu'à la mort ; il meurt en pleine action et en pleine gloire. Voltaire est l'homme représentatif de la période qui s'appelle philosophique et qui est plutôt « critique »; c'est le premier des journalistes : soK» œuvre immense, et en partie éphémère, eut, sur ses contemporains et sur ses successeurs, une influence irrésistible.
On ne détruit que ce que l'on remplace. Si
le xviii^ siècle n'avait fait que saper les doctrines et les principes du siècle précédent, son œuvre, toute négative, serait restée vaine et stérile. Aux croyances antérieures, il fallait substituer quelque chose. Les « philosophes » se fussent senti, eux-mêmes, indignes du nom dont ils se réclamaient, s'ils n'eussent, du moins, tenté une reconstruction. Ils élevèrent donc, sur les ruines du passé, leur édifice, monument énorme et massif, mais fortement charpenté et largement aménagé : V Encyclopédie.
L'ENCYCLOPÉDIE. Jamais rien de tel n'avait été tenté. Donner au public un livre conçu sur un plan unique et dont l'exécution infiniment variée lui apporterait l'exposé complet de tout ce que la mémoire des hommes a pu enregistrer : la pratique et la théorie, la science et l'histoire, les arts plastiques, les arts mécaniques, la politique, la médecine, la jurisprudence... enfin tout; ramasser, en une seule œuvre, la bibliothèque des connaissances humaines, la couronner par une tentative doctrinale appuyée sur l'expérience, tel fut ce vaste dessein. Le miracle, c'est qu'il fut réalisé. Il fut réalisé par une équipe d'hommes de lettres et d'hommes de science, parmi lesquels Diderot et d'Alembert.
Diderot, écrivain original, fécond, tourmenté, impulsif, fantasque, cynique, enthousiaste, verveux, et illuminé parfois par les éclairs et les intuitions du génie ; d'Alembert, savant éniinent, a été dépeint en ces termes par Sainte-Beuve : « Quel plus honnête homme, plus modéré, plus sage, plus sobre, plus bienfaisant dans tous les jours de la vie que d'Alembert? »
Ces deux hommes, avec la troupe qu'ils surent enrôler, menèrent à bonne fin l'œuvre énorme qui sapait les croyances en prétendant s'en tenir aux notions précises et pratiques que l'homme a pu réunir sur les conditions de son existence. C'était vraiment faire descendre la philosophie du ciel sur la terre.
L'œuvre énorme dort, maintenant, oubliée sur les rayons des bibliothèques. L'expérience, en eftet, n'apporte pas une réponse suffisante à l'éternelle interrogation humaine. La science, toujours en travail, ne s'achève jamais ; l'homme vivant et mourant, n'a pas le temps d'attendre qu'elle soit finie. Il veut savoir, savoir avant de disparaître, savoir tout de suite.
Les exposés scientifiques, les notions accumulées dans V Encyclopédie ont passé de date et, en vieillissant, l'ont entraînée elle-même dans leur désuétude. L'œuvre est morte ; mais l'effort était noble et il subsiste. Si les encyclopédistes n'ont pas été des réalisateurs, ils ont été, du moins, des précurseurs.
JEAN-JACQUES Plus encore que les ency-
ROUSSEAU. clopédistes, plus encore
que Montesquieu et Voltaire, un homme devait ouvrir les portes de l'avenir: c'est Jean-
L'âge philosophique ou critique
Jacques Rousseau. Il n'est pas de gloire plus contestée; il n'en est pas de plus indéniable, si on considère l'intensité de la pénétration et l'étendue du rayonnement. Ce fils d'un horloger genevois est à peine un Français. Né hors de la trontière, il vient tard à Paris et se trouve, par ses origines, par son caractère, en contradiction déclarée avec le peuple dont il adopte la langue et dont il détourne, à son profit, l'autorité dans le monde et dans le domaine de l'idée. Si Jean-Jacques eût écrit en quelque dialecte romanche ou allemand, qui connaîtrait ses œuvres ?
Jean-Jacques est un triste, un grandiloquent, un souffreteux, tandis que la pensée française était apparue jusqu'à lui (même chez Pascal) comme une chose lumineuse, équilibrée, de belle humeur. Jean-Jacques, pauvre, mécontent, engagé dans des liens dont il ne sut ni rompre les entraves ni accepter les charges, semble voué par son caractère inquiet, par ses besoins modestes, par ses goûts solitaires, à l'obscurité, à la plainte lamentable, au découragement; bon, tout au plus, à copier, dans un grenier, ses interminables pages de musique pour alimenter une vie désenchantée. Pas du tout! 11 se redresse; il tient tête. Si Pascal représente ceux qui « cherchent vers le ciel en gémissant », Jean-Jacques représente ceux qui luttent ici-bas, en protestant. L'œuvre
• de Jean-Jacques n'a qu'un nom : revendication. D'après lui, la civilisation a gâté la nature. Mais, une pensée fière et indomptable peut
I corriger l'erreur de la civilisation. Il suffit de reprendre les choses ab ovo, à l'heure où fut commise la faute capitale qui a entraîné tant de conséquences funestes, c'est-à-dire à l'heure où fut signé le contrat social.
Jean-Jacques Rousseau est celui de tous les hommes qui a le mieux fait croire aux hommes qu'ils sont les maîtres de leur destinée et de leur bonheur, et qu'il suffit d'un papier bien rédigé pour que les choses prennent un cours meilleur. Ce papier, c'est la loi : « Faites de bonnes lois et vous aurez de bonnes mœurs, »
• disait-il. Tandis que la vérité est probablement tout à rebours : ayez de bonnes mœurs et vous
r pourrez vous passer de lois.
Jean-Jacques Rousseau croit ardemment à ces idées, à ces désirs, à ces sentiments qui agitent son cœur plus encore que son esprit. Il les expose dans une langue harmonieuse et rythmée, dont la caresse pénètre jusqu'à l'âme et l'endort sans défense. Il conquiert la renommée par le fameux Discours sur l'inégalité parmi les hommes; puis c'est VEmile, manuel de pédagogie où le rêve irréalisable plane sans cesse au-dessus d'une touchante réalité ; c'est la Nouvelle Héloïse, roman passionnant et qui répand, pour un siècle, la contagion de la « sensibilité »; c'est le Contrat social qui dirigera, plus qu'aucun autre livre, les aspirations révolutionnaires ; et c'est, enfin, les Confessions. Les Confessions, voilà le vrai livre de Jean-Jacques. Il s'y peint lui-
même, humble et orgueilleux, adorant le monde et le détestant, résigné et irrité. Que d^épisodes exquis et vraiment humains parmi d'autres où l'esprit du rêveur s'égare jusqu'à une sorte de fanfaronnade de vices ! Livre captivant et dangereux, surtout par le charme qui s'en dégage. C'est dans les Confessions, surtout, qu'apparaît l'amant de la nature, le romantique énamouré de la vie, mais impuissant à en jouir que Jean-Jacques fut au fond. Il laisse une œuvre immortelle, mais meurt malheureux, hagard, au bord de la folie.
Jean-Jacques est le patron de tous les révoltés : c'est par là qu'il est, plus que Voltaire lui-même, l'homme du xviii^ siècle et l'avantcoureur de la Révolution. Oui, puisqu'il l'affirmait, le pacte social était brisé. Voici quelle fut la première leçon de son livre. Il rompit les sceaux qui ne tenaient qu'à peine. Trop aux uns, trop peu aux autres, cela ne pouvait pas durer. Si la société ne sait pas être équitable ou si elle ne s'efforce pas, constamment, de le devenir, elle se détruit elle-même. Les égoïsmes exacerbés engendrent la discorde. Tant pis pour ceux qui ne savent pas comprendre et qui ne savent pas céder à temps. Jean-Jacques sonna le tocsin d'un incendie qui couvait. Après lui, les flammes gagnent soudain et l'édifice majestueux et splendide va brûler dans la nuit.
Tant que les élèves de Voltaire occupaient les premiers plans, l'esprit avait pu suffire : Chamfort, Grimm, Rivarol, l'abbé Galiani, Beaumarchais, tous les railleurs paraissent plus plaisants que dangereux. On rit de leurs bons mots sans se rendre compte que cet acide détruit. Mais, maintenant, il ne s'agit plus de rire : la colère gronde. Rousseau et ses disciples, les Mably, les Raynal, les Condorcet, ont le regard sombre, l'œil mauvais : ils sont tristes; cela devient sérieux.
Et pourtant, il resta, jusqu'à la dernière minute, un espoir, une illusion. Qui pouvait penser que ce siècle souriant et tout à la joie, à l'élégance de la vie, se précipitait, avant sa fin, vers une catastrophe? L'art du xviii* siècle (et l'on sait combien l'art exprime vivement les sentiments des foules), l'art n'annonce rien de tel.
LES ARTS Les architectes ont allégé
AU XVllIe SIECLE, les formes solennelles 3u grand siècle; ils les ont affinées, assouplies, enrichies ; mais ils n'en ont répudié ni les proportions élégantes, ni les dispositions équilibrées. La colonne et le fronton classiques sont toujours les motifs préférés. Seulement, une grâce exquise et insaisissable achève et couronne la beauté française. J. Gabriel, parent de Mansard, héritier de toute une famille de constructeurs, élève les deux édifices (le Garde- Meuble et le Ministère de la Marine) qui font, de la place de la Concorde, une des plus belles choses qu'il y ait au monde. Il construit l'Ecole militaire, achève Versailles et le Louvre : Ga-
briel est le « maitre des colonnes ». Louis construit les galeries du Palais-Royal, le théâtre de Bordeaux où il allie son talent sobre et ingénieux aux conceptions du marquis de Tourny. Watteau, Fragonard, Boucher, Nattier, peigrfent pour Mme de Pompadour, Mme du Barry et les grandes dames de la cour de Louis XV; c'est un art perfectionné et raffiné à qui la puissance et la robustesse manquent.