‹ Ce que disent les aïeuxChapitre 76 sur 107 · ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE

corde et de fureur inexpiables qui les animent parfois, se sont mesurés du regard. Les frères se détestent; ils veulent en venir aux mains. Les Etats généraux sont convoqués; la nation se prononce. Elle envoie ses députés pour demander des comptes au régime suranné qui s'écroule. On voit surgir, des rangs de la noblesse, la figure congestionnée de Mirabeau, et des rangs du tiers état la figure exsangue de Robespierre : « Sire, ce n'est pas une émeute, c'est une révolution ! »

La Révolution Française

L'Age Politique et Juridique

DEPUTES DES ^ ORDRES (Bibliothèque nationale!

Sous l'an cien régime, le Français était un sujet, il n'était pas un citoyen.

Onsaitcomment les choses s'étaient passées :

à l'origine de la formation nationale et de ses extensions successives, il y avait une conquête. 11 est vrai que cette conquête n'avait pas toujours fait exclusivement appel à la force. Les populations destinées à devenir françaises avaient désiré, pour la plupart, être unies au royaume ; elles avaient traité avec le roi vainqueur et lui avaient imposé leurs conditions. En même temps qu'elles avaient subi un traité de soumission, elles avaient conclu un pacte d'union. Telle était, d'ordinaire, la nature de la transaction royale.

Ces réserves faites par les provinces ou les seigneuries, à la veille d'entrer dans le consortium national, s'appelaient les « libertés » ou encore les « privilèges ^). « Sire, nous sommes vos sujets, disaient les Languedociens au roi, mais avec nos privilèges. »

LE SYSTEME H y avait les privilèges des

DU PRIVILEGE. E^^ts annexés ou co-Êfats,

comme le Dauphiné, la Bretagne, le Languedoc ; il y avait les privilèges des ordres, comme la noblesse, le clergé, la magistrature, etc. ; il y avait les privilèges des provinces, les privilèges des villes, des particuliers. C'était une confusion inextricable.

La loi elle-même était subordonnée au privilège ; se trouvant aussi localisée, il n'y avait, pour ainsi dire, pas de loi générale. Il est nécessaire de remonter encore aux origines pour bien comprendre. Au moment de l'annexion ou de l'union, les provinces ou les seigneuries avaient profité des bonnes dispositions du roi pour obtenir qu'il respectât leurs lois particulières. Ce qui fut promis, fut tenu. Cliaque région, chaque ville, chaque quartier eut ainsi sa loi, sa coutume, c'est-à-dire son régime spécial sur la propriété, sur la dot, sur les partages, sur les successions, etc., etc. Pour bien préciser par un exemple, dans telle ville, un côté de la rue assurait un douaire à la femme, et l'autre côté, non. La confusion était, de ce fait, encore plus grande que du fait des distinctions politiques. La plupart des habitants

du royaume étaient engagés de bonne foi dans d'interminables procès. C était le triomphe des hommes de loi.

Donc, au point de vue politique et au point de vue juridique, l'unité française n'était pas achevée. L'esprit logique des Français acceptait difficilement ces complications infinies qui, par l'abus qu'on en faisait, devenaient odieuses.

Si l'on veut résumer le système où s'attardait le royaume à la veille de la Révolution, il suffit de dire que c'était la conquête au sommet et le désordre à la base. On peut épiloguer tant que l'on voudra sur cette double constatation ; les adversaires les plus déclarés de la Révolution sont obligés de reconnaître que cela ne pouvait pas durer. Taine, dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, l'a démontré mieux que personne : l'ancien régime était condamné ; un changement profond était devenu nécessaire.

Tout le monde soufl?^rait d'un mal eflfectif, constant, irritant. Les privilégiés eux-mêmes n'étaient pas satisfaits, car il y avait concurrence entre leurs privilèges. Ce furent les défenseurs attitrés de la société, les parlementaires, les robins, qui prirent l'initiative des revendications et qui engagèrent la lutte.

D'ailleurs, le régime croulait de lui-même. L'argent manquait. La cour était acculée aux expédients ; depuis un siècle on se confiait aux empiriques; les Law, les Loménie de Brienne nourrissaient le régime de viande creuse et de promesses illusoires. La réforme de Turgot n'avait été qu'un sillage vite effacé sur la mer profonde des abus. Quel que dût être le résultat d'un changement, on voulait changer. Cela, d'ailleurs, est dans le caractère du Français. Un régime nouveau serait toujours meilleur que celui qui avait vu la France gouvernée par le cardinal Dubois et les maîtresses de Louis XV.

LES ÉTATS Le premier acte du drame

GÉNÉRAUX. fm conforme aux coutu-

mes traditionnelles du royaume : Louis XVI convoqua les Etats généraux ; c'est ce qu'on avait tait du temps de Louis XII, du temps de la Ligue, sous la minorité de Louis XIII, toutes les fois que le pouvoir avait senti, de lui-même, que, pour mettre un terme à une situation inextricable, il fallait recourir à l'autorité et au concours de la nation. C'est donc le régime qui avait prévu cet appel. L'absolutisme de Louis XIV était la chose récente. Mme de Staël a dit, non sans raison : « Ce qui est nou-

Ce

que

disent les Aïeux

veau en France, ce n'est pas la liberté, c'est le despotisme. »

Les Etats généraux convoqués en 1789 avaient, sur les assemblées antérieures, un avantage qui devait rendre leur action autrement décisive. Le débat engagé depuis un siècle, devant la nation, par les philosophes, avait éclairé chaque sujet sur ses droits politiques et sur sa situation juridique. On cherchait, en vain, dans les coutumes du passé une constitution qui méritât le respect : elle échappait aux regards, parce qu'elle n'existait pas : — Montesquieu l'avait établi. En vain eùt-on remonté plus haut et invoqué un « contrat social ». Jean-Jacques Rousseau n'en avait trouvé nulle trace. Les classes privilégiées se fussent-elles appuyées sur leur utilité et sur les services rendus pour justifier un régime d'exception en leur faveur ? L'ironie de Voltaire avait levé les masques et montré la grimace derrière le sourire d'apparat.

La nation n'était rien : elle voulait être quelque chose. Le mot fut dit par Sieyès. Seulement, en l'appliquant exclusivement au tiers état, il présuma une résistance des deux ordres privilégiés qu'un œil plus perçant eût devinée nulle ou vaine; il fit ainsi une crise de discorde et de division d'un changement nécessaire, auquel toute la nation eût pu collaborer d'un seul cœur et qui n'eût été, alors, qu'une réforme profonde « dans le chef et dans les membres ».

Tel est le point de départ du conflit. 11 vient de la division initiale en ordres, division qui était, d'ailleurs, un legs du passé. En opposant un seul ordre aux deux premiers, en les lançant les uns contre les autres, on donnait une apparente raison à la résistance, on décidait du caractère aigu de la Révolution.

L'histoire de la Révolution n'est pas à raconter ici : elle est dans toutes les mémoires. C'est un des événements les plus considérables qui se soient produits dans le monde. La crise révolutionnaire a non seulement labouré, jusqu'au fond, la terre de France, elle a jeté au loin des semences qui n'ont pas toutes germé après un siècle. Hier encore, la révolution turque, la révolution portugaise se réclamaient de la Révolution française. Partout, la Marseillaise fredonne sur les lèvres des opprimés.

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