L'AGE
Héroïque.
La surexcitation extrcme de tout un grand pays, l'état d'exaltation dans lequel il vécut pendant dix années, l'acuité des sentiments et des passions populaires, les émotions et les commotions ressenties par tous, dans la vie particulière et dans la vie publique, cet ensemble de faits et de dispositions extraordinaires devait produire fatalement une expansion au dehors. Quand des forces s'accumulent avec excès, elles finissent par se dilater et faire explosion.
C'est ce qui arriva, en France, à la fin du xviii« siècle. La Révolution, après s'être surchauffée en vase clos, éclata sur l'Europe. La lutte soutenue par le peuple français contre les puissances est un acte qui a tous les caractères de l'héroïsme : foi, courage, abnégation. La France des campagnes révolutionnaires, c'est la France des chansons de geste et des croisades. Hoche, Marceau, Desaix sont des paladins; et combien, de moins connus, dont les hauts faits se sont perdus dans le tourbillon de l'épopée ! combien de sergents comme Fricasse, combien de soldats comme Coisrnet!
L'EXPANSION Quand les siècles auront
RÉVOLUTIONNAIRE, passé, l'ensemble et le détail ne formeront plus qu'une grave et belle légende aux lignes harmonieusement balancées.
Entre la France et les nations européennes, il y eut rupture et guerre, mais il n'y eut pas hostilité et haine. C'est peut-être la seule fois, dans l'histoire, que le vainqueur n'est pas odieux au vaincu. La formation nouvelle de l'Europe, comme la formation ancienne de la France, implique, en même temps qu'une conquête, une adhésion. Au début, on eût pu croire qu'une Europe renouvelée et libérée allait vivre et se développer à l'abri de la modération française ; mais ces crises exceptionnelles sont fiitalement immodérées.
Le spectacle n'en est pas moins extraordinaire de voir un seul pays, à moitié détruit par ses propres dissensions, tenir tête aux coalitions. La disproportion des forces n'est com-
pensée, certainement, que par la propagande des idées et la conjuration latente des âmes. On vit, à cette heure unique, ce que l'humanité a d action et de rayonnement, ce qu'elle peut faire quand elle s'élève au-dessus d'elle-même et que son ressort intérieur est tendu vers le sacrifice et vers l'idée.
Dans la guerre engagée par la Révolution, \\y avait deux guerres : une guerre ^ française » où la France travaillait à se défendre, à s'achever, à s'accroître; une guerre a universelle » où la France travaillait pour le genre humain. Au coup de clairon donné par la Révolution, on vit l'Europe entière se mobiliser : d'abord, les armées se ruent les unes contre les autres; bientôt elles se rangent sous un chef unique : ce chef de l'Europe armée, c'est Vimperator, Napoléon.
L'IMPERATOR. Telle fut la destinée de ce
Corse, issu de race florentine. Chef de guerre de la civilisation méditerranéenne, il fa^çonna son siècle d'après les principes juridiques et politiques prônés par la Révolution, mais que la Révolution avait elle-même reçus, en héritage, de la tradition hellénique et surtout romaine.
Le Bonaparte « aux cheveux plats », général minable de bandes sans souliers et sans pain, devient le Napoléon au profil de médaille. Ou mieux, car il crée son type lui-même : il est le « petit caporal », qui, la main dans la redingote grise, scrute de l'œil l'horizon.
Les guerres napoléoniennes furent, d'abord, des guerres exemplaires, des oruerres d'excitation et d'organisation. Tant qu elles gardent ce caractère, elles ne sont que le développement logique des guerres révolutionnaires, Marengo, Austerlitz, léna, Eylau, continuent Valmy, Wattignies, Fleurus, Arcole : c'est le même dessein ; seulement le cercle s'est élargi. Ces victoires furent saluées par les peuples comme un bienfait un peu rude. Avec quels sentiments les Belges, les Italiens, les Polonais accueillirent la France apparue sur la frontière !