LA FRANCE IMPÉRIALE ORGANISE L'EUROPE
Les armées amenaient, avec elles, des initiateurs, des administrateurs, des ordonnateurs. L'Europe fut organisée, en somme, par les préfets de Napoléon. Les étrangers n'hésitent pas à reconnaître que les cadres de leur vie moderne
lES AÏEIX. — 6
CHATEALBRIANB A. DE VIGNY
remontent à cette époque. Les dominations à demi françaises, installées, d'abord, sous le nom de Républiques, ensuite sous l'étiquette de dynasties napoléoniennes, de Stockholm à Naples et de La Haye à Madrid, groupèrent les forces occidentales dans cette vaste unité qui avait pour lien la tradition antique.
Mais cette œuvre devait rencontrer sa limite et sa contre-partie ; elle se heurta à la résistance des puissances dont les origines et le sang sont opposés au sang et aux principes méditerranéens. L'Allemagne, en souvenir des grandeurs impériales, dont elle avait été, si longtemps, la dépositaire, hésita. Elle fut entraînée, à la fin, vers les
deux centres d'opposition que créent, au nord, les A n g 1 o - S a xonsdeslles.
et, à l'est les Slaves, <.
demi engagés encore dans l'Asie et dans Byzance. Ces deux bornes arrêtèrent l'expansion française. Trafalgar et Moscou furent les journées décisives. Le vainqueur est vaincu. Le droit qu'il apporte rencontre un autre droit. La France est refoulée sur elle-même. Le Corse est enfermé dans ses îles : Elbe, Sainte-Hélène. Le météore, après un orbe éblouissant, a sombré dans la nuit.
Le génie français, clair, abstrait, précis, n'a pas les richesses et les souplesses qui conviennent aux populations d'imagination puissante et fumeuse, nourries par la vaste Europe centrale. Puisque les nationalités ont été appelées à la vie, elles trouveront leur fleur et leur fruit dans leur propre sol et sous leur ciel, sans avoir besoin de greffe étrangère.
La France est mise en souffrance, plus resserrée dans ses frontières rétrécies qu'elle ne l'était avant cette entreprise où la grandeur du dessein le disputait à la témérité de l'exécution. Elle est taillée, ébranchée, ligotée par l'Europe des traités de Vienne et la royauté de la Congrégation.
LE DÉS- Ce lut l'heure du désen-
ENCHANTEMENT. chantement. Tous ces hommes, vibrant comme des arcs tendus, on les condamne au repos ; ces généraux de vingthuit ans, ces soldats partis en sabots, capitaines avant de savoir lire, ces grognards à moustache qu'on appelait des vétérans et qui n'avaient pas quarante ans, ces « Marie-Louise » ayant gagné la croix avant que la barbe pousse, ces fils d'émigrés qui avaient tourné le dos à leurs aïeux pour se battre, ces fils du peuple qui tâtaient, dans leur giberne, le bâton des maréchaux ou la couronne des rois, cette élite de vaillants arrachée au cœur de la nation par la sélection de la mort, tous ces hommes, ces héros, retombaient
sur eux-mêmes et enfermaient leur déception dans les vingt pieds carrés de la cabane paternelle ou du grenier des « demi-solde ». Après le plein ciel des journées légendaires, l'hypocrisie grise de la vie provinciale ou la misère noire du faubourg honteux. *
Dans l'histoire, comme dans la nature, les forces ne se perdent pas. Le refoulement de la France sur elle-même eut pour conséquence une dérivation du génie national vers le seul champ qui lui restât ouvert, les lettres, les arts. Ne pouvant plus agir, la France chanta pour bercer son ennui. A la période héroïque succède la période lyrique. ■