‹ Ce que disent les livresChapitre 10 sur 38 · CLÉANTE · texte numérisé non relu

CLÉANTE

A votre nez, mon frère, elle se rit de vous : Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux, Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice ?

Remarquez qu'Orgon n'interrompt pas. Il ne sait p3s ce qu'on veut lui dire. Tout ce qu'il a dit lui-même lui paraît si naturel qu'il ne se doute point que c'est de sa passion pour Tartuffe qu'on lui parle. Sans cela, comme vous allez voir, il interromprait tout de suite. Il regarde son frère avec curiosité. « Où veut-il en venir? »

Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui

[Charme au xvii= siècle voulait dire sorcellerie, enchantement magique.]

A vous faire oublier toute chose pour lui }

Encore rien de la part d'Orgon. De quel sorcier s'agit-il ?

Qu'après avoir chez vous réparé sa misère Vous en veniez au point...

Cette fois Orgon a compris. Ah! il s'agit de Tartuffe! Cette fois il interrompt et roidement:

ORGON

Halte là! mon bcau-fitre.

Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.

CLEANTE

Je ne le connais pas, puisque vous le voulez: Mais enfin pour savoir quel homme ce peut éL.:...

ORGON

Mon frère, vous seriez charmé de le connaître. C'est un homme qui... ah ! un homme enfin,

[C'est-à-dire un homme véritable, un homme digne de ce nom.]

Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde Et comme du fumier regarde tout le monde.

[C'est-à-dire celui qui suit bien ses leçons goûte...]

Oui, je deviens tout autre avec son entretien. Il m'enseigne à n'avoir d'affection pour rien, De toutes amitiés il détache mon âme; Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme Que je m'en soucierais autant que de cela.

On comprend très bien tout de suite quel entretien Tartuffe a eu avec Orgon, quel enseignement il lui a donné. Son but étant d'accaparer Orgon et pour ainsi dire de le monopoliser, il lui a persuadé que Dieu ne veut d'attachement qu'à lui, et c était pour amener Orgon à n'avoir d'attachement qu'à lui Tartuffe. Il y a réussi si bien qu'Orgon s'imagine ■ — car il n'en est pas encore là — n'avoir plus de liens avec la terre et être tout en Dieu, et c'est-à-dire tout en Tartuffe, qui est pour lui le représentant du ciel. Cléante s'écrie, véritablement effra}'é :

Les sentiments humains, mon frère, que voilà!

Orgon ne s'arrêtant nullement à cette objection et suivant son idée, remonte naturellement aux premières impressions qu'il a reçues de Tartuffe et, par conséquent, aux débuts ce leur liaison et, par conséquent, il va faire un portrait de Tartuffe et un portrait satirique sans le savoir, tous les traits dont il peindra amoureusement Tartuffe étant, bien entendus par le spectateur, des traits d'hypocrisie, d'imposture ou d'ostentation :

Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre! Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi . . .

Il avait avisé sa dupe et il commençait la pêche et il jetait les amorces.

Tout vis-à vis de moi se mettre à deux genoux.

// attirait les yeux de l'assemblée eiiHîre

Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière.

Il faisait des soupirs, de grands élancements

Et baisait humblement la terre à tous momenfs,

Et lorsque jf. sortais il tue devançait vite

Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite.

Suite des amorces : un vrai dévot ne se serait aperçu ni de l'entrée ni de la sortie d'Orgon,

Instruit par son garçon...

[Son domestique, l'honnête Lauren*.]

instruit pai son garçon qui dans tout l'imitait. Et de son indigence et de ce qu'il était...

[De ce qu'il était veut dire ici : de ce (ju'il ^tai\. en tant que valeur morale. Il pourrait y avoir amphibologie; car au xvii= siècle a ce qu'il est » veut dire plus souvent : de quelle qualité il est, de quel état social, noble ou roturier; et c'est ainsi que Saint-Simon, en faisant l'éloge de Catinat, dit : « Il n'oublia jamais le peu qu'il était (qu'il n'était pas noble). Or, nous savons, par un autre endroit de la pièce,

ue Tartuffe &e donne pour bon gentilhomme.

e vers que nous lisons pourrait donc très bien signifier : « Instruit par Laurent qu'il était un

f;entilhomme pauvre. » Cependant, à cause de a suite des idées, je crois plutôt que c'est l'éloge des qualités morales de Tartuffe qu'Orgon a entendu de la bouche de Laurent.]

Je lui faisais des dons ; mais, avec modestie, Il me voulait toujours en rendre une partie; « C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié; Je ne mérite pas de vous faire pitié. » Et quand je refusais de le vouloir reprendre, Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.

Tel est le portrait de Tartuffe en campagne, en expédition, en chasse. Voici maintenant le portrait de Tartuffe triomphant, ou presque, arrivé à ses fins qui étaient de devenir maître dans la maison d'Orgon.

Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,

Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.

Je vois qu'il feprend tout et qu'à ma femme même

Il prend pour mon honneur un intérêt extrême;

Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,

Et plus que moi cent fois il s'en montre jaloux.

Du reste, continuant ses simagrées de dévotion qui sont le fond de son rôle et la pièce maîtresse de son arsenal :

Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zélé. 11 s'impute à péché la moindre bagatelle; Un rien presque suffit pour le scandaliser; Jusque là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière Et de l'avoir tuée avec trop de colère.

Géante n'y tient plus et éclate. Il se demande un peu — non pas beaucoup; car il connaît son beau-frère ; mais un peu cependant, tant les progrès de l'aberration d Orgon ont été rapides et tant, par conséquent, actuellement il paraît étrange et inattendu — si Orgon est vraiment fou, ou si, pai hasard, il ne se moquerait pas de son interlocuteur :

Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi. Avec de tels discours vous moquez-vous de moi? tî que prétendez-vous que tout ce badinage...

Badinage, les propos de pieuse admiration d'Orgon à l'endroit de Tartuffe! Orgon est blessé. Il voit dans les paroles de Cléante une impiété et il l'avertit charitablement que qui médit de Tartuffe peut s'attirer la colère de Dieu :

Mon frère, ce discours sent le libertinage.

[Le libertinage au xvii« siècle signifiait le mépris de la religion.]

Vous en êtes un peu dans votre âme entiché, Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, Vous vous attirerez quelque méchante affaire.

[En termes adoucis : vous serez damné.] Cléante s'échauffe à ce propos; car il est pieux, mais non imbécile, et il tient essentiellement à ce que cette distinction soit faite. Vous comprenez assez qu'il y tient, d'autant plus que Molière y tient lui-même et veut placer ici une profession de foi par laquelle il signifiera que lui-même, en attaquant l'hypocrisie relio;ieuse, ne veut pas attaquer et n'attaque point la religion. Donc Cléante, devenant subitement éloquent, s'écrie avec une admirable ardeur :

Voilà de vos pareils le discours ordinaire : Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux, C'est être libertin que d'avoir de bons yeux; Et qui n'adore pas de vaines simagrées N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. Allez, tous vos discours ne me font point de peur; Je suis comme je parle et le ciel voit mon cœur, De tous vos façonniers on n'est point les esclaves. Il est de faux dévots comme il est de faux bra^ es Et comme on ne voit point qu'où l'honneur les

[conduit Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de

[bruit, Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.

Cléante pose la question très fermement. Il y a de vrais dévots et de faux dévots. C'est une partie de la piété même, c'est une partie essentielle de l'amour de la religion, c'est un devoir religieux que de les distinguer. Et maintenant c'est ce devoir religieux que Cléante va reprocher à Orgon de ne point remplir :

Eh quoi I Ne lerez-vous nulle distinction

Entre l'hypocrisie et la dévotion?

Les voulez-vous traiter d'un semblable langage

Et rendre même honneur au masque qu'au visage;

Egaler l'artifice à la sincérité,

Confondre l'apparence avec la vérité,

Estimer le fantôme autant que la personne

Et la fausse monnaie à l'égal de la bonne?

Mouvement oratoire, très brillant du reste. Il consiste — ce qui n'est pas toujours bon, ce qui est excellent ici parce qu il s'agit d'enfoncer par coups redoublés une vérité dans un cerveau assez obtus — il consiste à dire dix fois la même chose avec des expressions diverses et toujours plus fortes et plus pénétrantes. Cest très exactement ce que fait ici Cléante. Maintenant, est-il naturel qu'il le fasse? Oui, parce qu'il est échauffé; il a été attaqué très personnellement et directement; et parce qu'il s'échauffe par sa parole même. Au commence ment de sa réplique son mouvement oratoire sonnerait faux; ici il est parfaitement juste Qéante continue :

Tartuffe

Les hommes, la plupart, sont étrangement faits ; Dans la juste mesure on ne les voit jamais; La raison a pour eux des bornes trop petites, En chaque caractère ils passent les limites Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.

[La raison, dans la plupart des auteurs du xvii« siècle, veut dire simplement : le raisonnable, le sensé, le bien équilibré. C'est dans ce sens que Boileau dit : « De la droite raison je sens mieux l'équilibre. »]

Il est probable qu'Orgon n'a pas écouté et que Cléante s'en aperçoit, car il conclut brusquement par ces mots :

Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.

ce qui équivaut à peu près au a C'est à vous que ce discours s'adresse » d'un autre personnage de Molière. — Orgon, réveillé de son rêve, et il rêvait certainement de Tartuffe, répond par ces propos lourdement ironiques et très vagues qui me semblent prouver qu'en effet il n'a pas écouté :

Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère; Tout le savoir du monde est chez vous retiré; Vous êtes le seul sage et le seul éclairé. Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes, Et près de vous, ce sont des sots que tous les

[hommes!

Cléante répond avec modestie d'abord et puis avec une vivacité et même un emportement qui sont assez naturels dans un homme qui est bien connu — on l'a vu par un propos û'Orgon — comme ennemi des faux dévots, à ce point qu'il est suspect de « libertinage ».

Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré; Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré. Mais, en un mot, je sais pour toute ma science Du faux avec le vrai faire la différence....

Ouais ! S'il est vrai qu'il sache faire cette différence, sa science n'est pas si petite qu'il le dit, elle est miraculeuse et il n'est pas si modeste que je le disais tout à l'heure. Entendez que Cléante veut seulement signifier qu'il a assez de sens pour distinguer les véridiques des imposteurs. Il ne prétend pas à davantage.

Et comme je ne vois nul genre de héros

Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,

Aucune chose au monde et plus noble et plus belle

Que la sainte fer\'eur d'un véritable zèle;

Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux.

Que ces francs charlatans, quecesdévots déplace...

\Francs, si étrangement placé ici, en apparence, signifiait au xvii<: siècle, pur, sans mélange. C'est ainsi que Molière dit quelque part : «c Et de nos francs marquis essuyer la cervelle », c'est-à-dire de ces marquis qiii sont marquis

sans mélange, marquis par excellence, poussant jusqu'à sa plénitude le ridicule des marquis. — Dézvts déplace est très embarrassant. Cela peut vouloir dire dévots de place publique, qui s'étalent et attirent l'attention en pleine rue et en plein carrefour et ce sens s'accommoderait très bien à l'expression francs charlatans qui précède. Il peut signifier aussi dévots qui sont dévots comme en place, comme en office, comme en fonctions, comme en titre d'emploi ; nous dirions aujourd'hui dévots professionnels ; et ce sens s'ajusterait très bien à des expressions qui viendront plus loin : « font de dévotion métier et marchandise », etc. — Les deux explications me paraissent très léo^itimes. J'hésite entre ces deux interprétations.]

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place De qui la sacrilège et trompeuse grimace Abuse impunément et se joue à leur gré De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré ; Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise Font de dévotion métier et marchandise.

Et veulent acheter crédits et dignités A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés ; Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non com-

[mune, Par le chemin du ciel courir à leur fortune, Qui brûlants et priants, demandent chaque jour

[qui tout en priant et brûlant d'amour de Dieu, sollicitent chaque jour, sont des solliciteurs i cœur de journée dans les antichambres.]

Et prêchent la retraite au milieu de la cour; Qui savent ajouter leur zèle avec leurs vices. Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices; Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment; D'autant plus dangereux dans leur âpre colère Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on vénère Et que leur passion dont on leur sait bon gré. Veut nous assassiner avec un fer sacré.

Ceci est le portrait de Tartuffe généralisé. Tartuffe n'est nullement un homme de cour, puissant par ses attaches dans le monde ecclésiastique, solliciteur à la fois onctueux et menaçant et qui peut perdre un ou plusieurs grands personnages; c'est un gueux qui cherche à écornifîer dans une famille bourgeoise: mais partant du personnage de Tartuffe et généralisant, élargissant la question comme nous disons et pour montrer toute la portée de la pièce, Cléante, ou plutôt Molière, étend la peinture satirique jusqu'à tous les faux dévots, jusqu'à tous ceux qui exploitent la religion au profit de leurs intérêts. Je n'ai pas besoin de faire remarquer avec quelle puissance, avec quelle éloquence enflammée il pousse contre eux la satire.

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