BOILEAU
DISCOURS SUR LHONNEUR
(Sa/»re X7)
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rJICOLAS BOILEAU-DESPREAUX iGravMTt de Drevel, d'après Higaud]
Boileau a été un poète, surtout , satirique, qui vivait sous le règne de Louis XI\\ Il a fait des satires, des épitres, c'est-à-dire des discours en vers, un art poétique, c'està-dire un traité sur l'art d'écrire en vers et quelaues autres œuvres moins importantes. Une de ses satires, qui est plutôt une épître, dédiée à M. de Valincour, homme de lettres et administrateur de ce temps-là, traite de VHoniieur. L'auteur commence par dire que tout le monde vante l'honneur et que bien peu le pratiquent :
Oui, l'honneur, Valincour, est chéri dans le monde. Chacun pour l'exalter en paroles abonde ; A s'en voir revêtu chacun met son bonheur Et tout crie ici- bas : l'honneur, vive l'honneur I
Cependant lorsqu'aux yeux leur portant la lanterne. J'examine au grand jour l'esprit qui les gouverne Je n'aperçois pourtant qu'une folle ambition, Faiblesse, iniquité, fourbe, corruption, Que ridicule orgueil de soi-même idolâtre.
Pourquoi cela? Parce que les hommes sont tous, à bien peu près, des comédiens, et s'occupent surtout à se donner pour ce qu'ils ne sont pas, pour le contraire de ce qu'ils sont.
Le monde, à mon avis, est comme un grand théâtre» Où chacun en public, l'un par l'autre abusé, Souvent à ce qu'il est joue un rôle opposé. Tous les jours on y voit, orné d'un faux visage, Impudemment le fou représenter le sage, L'ignorant s'ériger en savant fastueux Et le plus vil faquin trancher du vertueux.
[Un savant fastueux veut dire un savant orgueilleux, plein d'ostentation. Faquin, au XVII' siècle, a un sens un peu fuyant, un peu multiple. Dans La Bruyère il signifie toujours ce que nous appelons un parvenu. Boileau l'em-
ploie ici dans le sens d'homme sans mérite moral qui se donne des airs d'homme respectable. Cest plutôt ce sens que le mot a gardé,] Mais tous ces comédiens sont très vite démasques. La vérité perce, le naturel partît très vite sous le travestissement :
Du mensonge toujours le vrai demeure maitrx.. Pour paraître honnête homme, en un mot, il faut
[l'être.
Et jamais, quoi qu'il fasse, un mortel ici-bas Ne peut aux yeux du monde être ce qu'il n'est pas.
Mais enfin l'honneur, l'honneur vrai, qu'est-il donc? Les hommes le mettent à ceci, à cela, en des choses extrêmement différentes, si différentes qu'il est difficile de croire qu'il soit en l'une d'elles s'il est dans l'autre, ni même qu'il soit dans aucune de ces choses-là. Par exemple :
L'ambitieux le met souvent à tout brûler, L'avare à voir chez lui le Pactole rouler.
[Le Pactole était un fleuve qui passait pour rouler de l'or.]
Un faux brave à vanter sa prouesse frivole...
Un poète à noircir d'insipides papiers;
Ce marquis à savoir frauder ses créanciers ;
Un libertin à rompre et jeûnes et carêmes;
Un fou perdu d'honneur à braver l'honneur même
Évidemment ces différents genres d'honneur ne sont pas l'honneur véritable. Il est même un peu naïf, de la part de Boileau, d'avoir été cnercher des exemples là. Tout ce qu'on peut dire à son excuse, c'est qu'il s'amuse à tracer des croquis amusants avant d'entrer dans son sujet. Mais élevons-nous d'un degré. L'honneur est-il dans la gloire?
Qu'est-ce donc que l'honneur que tout doit em-
[ brasser?
[Que tout doit, pour : que tous doivent.]
Est-ce de voir, dis-moi, vanter notre éloquence? D'e'sORller en adresse, en courage, en prudence, De voir à notre aspect tout trembler sous les cieux, De posséder enfin mille dons précieux?
LA SATIRE XI DE BOILEAU SUR "L'HONNEUR" (^Dessin d'Albert Matgnan.')
Aussitôt, sur un trône éclatant de rubis Vimposteur monte, orné de superbes habits.
Il semblerait que l'honneur pût être là. Mais est-ce bien sûr? Ne serions-nous pas dupes d'une illusion?
Mais avec tous ces dons de l'esprit et de l'âme, Un roi même souvent peut n'être qu'un infâme, Qu'un Hérode, un Tibère, effroyable à nommer.
[Hérode, roi de Judée, qui fit mourir saint Jenn-Baptiste et Jésus-Christ et qui n'avait aucun don ni de l'esprit ni de l'âme; Tibère, empereur romain, très intelligent, mais féroce.]
Boileau, du reste, a raison. Alexandre luimême, si grand capitaine, n'avait aucun mérite moral et en lui refusant le sens de Vhoinieur, on aurait raison.
Où donc est cet honneur qui seul peut nous charmer ?
Le voici enfin. L'honneur consiste avant tout dans le respect profond de la justice :
Dans le monde il n'est rien de beau que l'équité; Sans elle la valeur, la force, la bonté Et toutes les vertus dont s'éblouit la terre [verre... Ne sont que faux brillants et que morceaux de
La bonté même! Oui, Boileau peut avoir taison en ce sens que la bonté, non éclairce par rivsiinct du juste, peut n'être que faiblesse, abandonnement, nonchalance et est une sorte de vertu aveugle et n'est pas une vertu solide.
Un injuste guerrier, terreur de l'univers. Qui, sans sujet, courant chez cent peuples divers, S'en va tout ravager jusqu'aux rives du Gange, N'est qu'un plus grand voleur que du Tertre et
'^ Saint-Ange.
[Célèbres bandits de grand chemin de cette époque.]
C'est d'un roi que l'on tient cette maxime auguste Que jamais on n'est grand qu'autant que l'on est
(juste.
[Ce roi était Agésilas, roi de Lacédémone.] Rassemblez à la fois Mithridate et Sylla : Joignez-y Tamerlan, Genseric, Attila.
[Célèbres conquérants de l'antiquité. Boiieau me semble avoir tort d'y faire figurer Mithridate. C'était un roi d'Asie Mineure qui n'a jamais fait autre chose que de défendre son pays contre les Romains qui l'envahissaient; en tant que roi, il fut un juste. Boileau se laisse aller quelquefois à prendre ses exemples un peu au hasard de la plume.]
Tous ces fiers conquérants, rois, princes, capitaines, Sont moins grands à mes yeux que ce bourgeois
[d'Athcnes, Qui sut, pour tous exploits, doux, modéré, frugal. Toujours vers la justice aller d'un pas égal.
Il s'agit de Socrate, philosophe athénien, qui, en effet, lut la justice personnifiée, assaisonnée, ce qui n'est pas défendu, d'esprit, d'ironie et de malice et qui, méconnu par ses concitoyens, mourut, par leur ordre, avec le plus grand et le plus tranquille courage-
Mais allons voir le vrai jusqu'en sa source même.
Un dévot aux yeux creux et d'abstinence blême S'il n'a point le cœur juste est affreux devant Dieu. L'Evangile au chrétien ne dit en aucun lieu : Sois dévot ; elle dit : Sois ^oux, simple, équitable.
[Évangile était encore, au xvii= siècle, soit masculin, soit féminin.] L'Evangile dit bien, quelquefois : « Sois dévot » ; car il dit : « Observe les commandements » et les commandements prescrivent des pratiques de dévotion; mais il faut convenir qu'il dit le plus souvent ce que Boileau lui fait dire.
Encor pour ce dévot ne crois pas que j'entende Tartuffe ou Molinos et sa mystique bande : J'entends un faux chrétien mal instruit, mal guidé.
[Tartuffe est le célèbre personnage de Molière dans la comédie qui porte ce nom; c'est le type même de l'hypocrisie religieuse. Molinos est un théologien espagnol dont les doctrines furent jugées trop raffinées et dangereuses par les chefs de l'Église catholique.]
J'entends un faux chrétien, mal instruit, mal guidé Et qui, de l'Evangile en vain persuadé, N'en a jamais compris l'esprit ni la justice. Un chrétien qui s'en sert pour disculper le vice, Qui toujours près des grands qu'il prend soin d'a- Sur leurs faibles honteux sait les autoriser [buser, Et croit pouvoir au ciel, par ses folles maximes. Comblé de sacrements faire entrer tous les crimes. Des faux dévots, pour moi, voilà le vrai héros.
On pourra remarquer malignement qu'après avoir dit qu'il ne songeait pas à Tartuffe, Boileau peint son mauvais dévot de plusieurs traits qui conviennent à Tartuffe fort précisément. 11 faut cependant faire attention à ceci que Tartuffe ne croit à rien, est un pur athée, tandis que le faux dévot peint par Boileau croit vraiment; mais s'imagine que les pratiques et les sacrements suffisent et que chargé de crimes, mais ayant pratiqué, il pourra entrer au ciel. Cette variété de mauvais dévots existait et sans doute existe encore.
Concluons qu'ici-bas le seul honneur solide. C'est de prendre toujours la vérité pour guide, De regarder en tout la raison et la loi ; D'être doux pour tout autre et*rigoureux pour soi; D'accomplir tout le bien que le ciel nous inspire; Et d'être juste enfin; ce mot seul veut tout dire.
Le seul honneur, c'est d'être vertueux; la seule chose dont on puisse se faire honneur, c'est d'être vertueux, voilà la conclusion de Boileau. Mais en quoi consiste la vertu, il n'est pas mauvais de le dire, de le rappeler en quelques mots. C'est ce que fait Boileau et ce que nous venons de lire est un résumé de la morale de Boileau. « Prendre toujours la vérité pour guide » ; la vérité et non pas nos passions, nos appétits, nos intérêts. La vérité est chose que, même en morale, personne ne peut se flatter d'avoir découvert aDsolumeot; mais encore on
Discours sur l'Honneur
peut être sûr que les maximes générales et les préceptes généraux donnés soit par les religions, soit par les philosophies, sont plus près de la vérité que ce que nous suggèrent nos passions, nos intérêts et nos désirs et c'est en ce sens que « suivre la vérité » est une formule raisonnable. Suivre la vérité, c'est avant tout ne pas croire qu'on l'a et diriger ses actions d'après des idées générales et en vue d'un but o^énéral. Par exemple, se dévouer à ses semblables autant qu'on le peut, on peut être sûr que cela est plus près de la vérité que se dévouer uniquement à soi-même, ce que notre sentiment particulier nous conseillerait.
a Regarder en tout la raison et la loi. » La raison est précisément l'ensemble de ces idées générales, adoptées par la société où vous vivez et qui ont pour but de la soutenir. La raison est toujours mise en opposition avec les passions; or la raison est générale et les passions sont particulières et personnelles ; la raison c'est sur quoi l'on s'entend généralement, les passions ce sont nos tendances particulières, qui sentent très bien elles-mêmes qu'elles sont en opposition avec la raison qui ne vise que l'intérêt commun. — Par la loi, que Boileau entend-il bien? Je ne le vois pas sûrement. Très probablement la loi religieuse; peut-être la loi morale. Dans les deux cas, loi veut dire à très peu près la même chose que la raison, telle que nous nous sommes efforcé tout à l'heure de la définir. En tout cas, a loi » ne veut pas dire ici la loi civile et la loi pénale, qui, ne 1 oubliez pas, défendent et punissent ce qu'il ne faut pas faire, mais ne commandent pas ce qu'il faut faire, ou du moins tout ce qu'il faut faire. — « D'être doux pour tout autre et rigoureux pour soi. » Excellent précepte et qui contient et exprime avec concision et clarté le plus pur de la morale. 11 faut être dur pour soi-même et indulgent pour les autres, parce que le fond de la morale pratique est de se combattre et de se réprimer soi-même. Or, nous avons une tendance naturelle à nous ménager, à nous excuser, à nous traiter favorablement, à nous permettre beaucoup de choses condamnables et à nous en absoudre. Et nous avons inclination à trouver les moindres fautes des autres très graves, indignes de pardon, surtout quand c'est nous qu'elles offensent. C'est juste le contraire qu'il faut faire et ce sont ces deux penchants qu'il faut réprimer en nous. Remarquez que si chacun, que si tout le monde était ainsi dur à lui-même et indulgent aux autres, personne n'aurait besoin d'indulgence, puisque tout le monde serait juste, puisque personne ne commettrait de fautes. C'est irréalisable étant donnée la faiblesse humaine ; mais c'est l'idéal où il faut tendre.
a D'accomplir tout le bien que le ciel nous inspire. » Les esprits religieux peuvent prendre ciel dans son sens littéral et croire, ce qui n'est que très sain, que Dieu lui-même nous donne de bonnes inspirations pour l'accomplissement
du devoir. Les autres prendront ciel dans le sens de conscience. Nous avons, pour ainsi parler, un ciel intérieur qui nous inspire, c'està-dire qui nous dicte le bien à faire et nous indique le mal à éviter. C'est ce ciel qu'il faut que nous écoutions. 11 parle très haut. Ce n'est qu'à force de ne pas l'écouter que nous étouffons sa voix et jamais nous ne le condamnons tout à fait au silence.
a Et d'être juste enfin, ce mot seul veut tout dire. » Non! Car la justice ne suffit pas et il faut la charité. La justice ne consiste qu'à rendre à chacun son dû et à ne jamais faire de mal à personne. La charité consiste à donner à autrui plus que son dû et à lui faire du bien. La justice, c'est ne pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qui vous fût fait; la morale, c'est faire à autrui ce qu'on voudrait qui vous fût fait. Donc être juste ne suffit pas et ce mot seul ne veut pas tout dire. Il est étrange que Boileau, dans son résumé de sa morale, ait donné parmi ses préceptes un précepte non de justice mais de charité : être doux pour tout autre et rigoureux pour soi, ce qui est très précisément de la charité, et puis conclue en disant : « être juste, c'est tout. » 11 y a là une certaine inadvertance. Cependant, on peut défendre Boileau en supposant qu'il a pris juste dans le sens biblique. Dans la Bible, a un juste » ne veut pas dire un homme qui est seulement juste, il signifie un homme qui a toutes les vertus, qui est vertueux, en général. Si Boileau a pris juste en cette signification, il est inattaquable; car la vertu contient et la justice et la charité.
Je doute que le fîot des vulgaires humains
A ce discours, pourtant, donne aisément les mains.
[a Donner les mains à » est une expression un peu tombée en désuétude qui signifiait être d'accord avec quelqu'un, adhérer à quelque chose.]
Et -pour t'en dire ici la raison historique Souffre que je l'habille en fable allégorique.
Une fable allégorique est une invenKon dans laquelle le lecteur aoit chercher et trouver la vérité. Je vous parle de douze palais où le soleil habite successivement ; cela veut dire les douze mois et c'est une allégorie. Voici l'allégorie de Boileau sur l'Honneur :
Sous le bon roi Saturne...
Les païens croyaient que le dieu Saturne avait régné sur la terre et y avait fait régner avec lui le bonheur absolu.
Sous le bon roi Saturne, ami de la douceur, L'Honneur, cher Valincour, et l'Equité sa sœur De leurs sages conseils éclairant tout le monde, Tout vivait en commun sous ce maître adoré. Aucun n'avait d'enclos ni de champ séparé, La vertu n'était point sujette à l'ostracisme..
[C'est-à-dire à la proscription.!
L'honneur, beau par soi-même et sans vains orne-
|ments, N'étalait point aux yeux l'or et les diamants, Et jamais ne sortant de ses devoirs austères Maintenait de sa sœur les régies salutaires.
[De sa sœur, c'est-à-dire de l'équité.] Tout allait donc le mieux du monde, mais il arriva que l'Honneur s'absentât.
Mais, une fois, au ciel par les dieux appelé. Il demeura longtemps au séjour étoile.
Pendant ce temps-là quelqu'un prit sa place et c'est de là qu'est venu tout le mal.
Un fourbe, cependant, assez haut de corsage
[De stature.]
Et qui lui ressemblait de geste et de visage, Prend son temps et partout ce hardi suborneur S'en va chez les humains crier qu'il est Thonneur, Qu'il arrive du ciel et que voulant lui-même Seul porter désormais le faix du diadème,
[Rappelez-vous que jusque-là c'était Saturne qui gouvernait, avec l'Honneur et l'Equité pour ministres.]
De lui seul il prétend qu'on reçoive la loi. A ces discours trompeurs chacun ajoute foi. L'innocente équité honteusement bannie Trouve à peine un désert où fuir l'ignominie. Aussitôt sur un trône éclatant de rubis, L'imposteur monte, orné de superbes habits. La hauteur, le dédain, l'audace l'environnent Et le luxe et l'orgueil de leurs mains le couronnent: Tout fier, il montre alors un front plus sourcilleux
[Plus arrogant.]
Et le Mien et le Tien, deux frères pointilleux, Par son ordre amenant les procès et la guerre. En tous lieux de ce pas vont partager la terre; En tous lieux, sous les noms de « bon droit » et
[de a tort * Vont chez elle établir le seul droit du plus fort.
On pourra dire que ce n'est pas l'honneur, même faux et mal entendu, qui a établi le droit du plus tort et détruit la vie évangélique (si jamais elle a existé) parmi les hommes, que c'est Vvitérét, l'avidité, la volonté de puissance, etc. ; mais il restera à convenir que le faux honneur, le désir de paraître et de briller y a bien été pour quelque chose, peut-être pour beaucoup.
Le nouveau roi triomphe et sur ce droit inique 3âtit de vaines lois un code fantastique ; Avant tout aux mortels prescrit de se venger. L'un l'autre au moindre affront les force à s'égorpT
Un des articles du code du faux honneur est, comme on sait, qu'il faut se battre en duel Tuand on a été offensé.
F/, dans leur âme. en vain de remords combanue. Trace en lettres de sang ces deux mots : Meurs ou
[tue I
On sait que c'est par ces mots, textuelle ment, que don Diègue, qui a été offensé, commande, dans la tragédie du Ci'd, à son fils de le venger.
Alors, ce fut alors, sous ce vrai Jupiter . . .
Jupiter était le roi des dieux, donc le souverain du monde. Boileau veut donc dire que le vrai souverain du monde n'était pas Jupiter, mais le faux honneur.
Qu'on vit naître ici-bas le noir siècle de fer. Le frère au même instant s'arma contre son frère ; Le fils trempa les mains dans le sang de son père ; La soif de commander enfanta les tyrans Du Tanaïs au Nil poussa les conquérants.
[LeTanaïs, actuellement Don, est un fleuve de Scythie, actuellement Russie.]
L'ambition passa pour la vertu sublime.
Le crime heureux fut juste et cessa d'être crime : On ne vit que haine et que division, Qu'envie, effroi, tumulte, horreur, i onfusion.
Et enfin c'était le monde tel qu'il est, du moins aux yeux d'un poète satirique qui charge un peu les couleurs. Pendant ce temps-là, le vrai honneur était au ciel. Mais enfin, comme tout se sait et comme du reste l'Equité a dû le prévenfr, il fut informé.
Le véritable honneur sur la voûte céleste Est enfin averti de ce trouble funeste; Il part sans différer et descendu des cieux Va partout se montrer dans les terrestres lieux. Mais il n'y fait plus voir qu'un visage incommode. On n'y peut plus souffrir ses vertus hors de mode, Et lui-même, traité de fourbe et d'imposteur. Est contraint de ramper aux pieds du séducteur.
Pourquoi ne peut-on plus le souffrir sur la terre? Parce qu'il est plus facile d'avoir des vertus que de les reconquérir quand on les a perdues. Boileau a dit :
L'honneur est comme une ile escarpée et sans bords. On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors.
Et c'est excessif; mais ce n'est pas faux. Rien n'est difficile, quand on a perdu la vertu, non seulement comme de recommencer à la pratiquer, mais môme comme de la reconnaître là où elle est. Et c'est ainsi que les hommes du temps de Saturne ne reconnaissaient pas l'honneur et le traitaient d'hypocrite. — Est contraint de ramper aux pieds du séducteur est bien étrange. Est-ce une posture que l'honneur pourra jamais accepter? Et qui l'y contraint? Les hommes? Non. Ils se contentent de lui tourner le dos et de le laisser dans son coin.
Enfin las d'essuyer outrage sur outrage, Il livre les humains à leur triste esclavage, S'en va trouver sa sœur et dès ce même jour Avec elle s'envole au céleste séjour.
Il nous reste à savoir le rappeler à nous.
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