NISUS ET EURYALE
(D'après une gravure de François Lhauveau.)
(Bibliothèque Nationale.
surprise, tenaient conseil sur les grands intérêts de l'Etat.
Ils se présentent aux chefs et déclarent leur dessein. Après les avoir entendus, Ascagne, fils d'Enée, promet les récompenses les plus riches et les plus glorieuses aux jeunes gens s'ils réussissent. Euryale répond :
J'implore de toi une grâce préférable pour moi à tous les dons. J'ai une mère, issue de la race antique de Priam. La malheureuse, rien n'a pu la retenir loin de moi. Elle m'a suivi partout. Elle ignore les dangers que je vais courir et je pars sans lui dire adieu. J'en atteste la nuit et ta main droite, je ne pourrais soutenir ses larmes. Consolez sa misère et prenez pitié de son abandon ! Que je parte avec cette assurance et je braverai plus hardiment tous les dangers.
Ascngne promet que la mère d'Euryale sera la sienne. Les jeunes gens au milieu de la nuit partent. Ils traversent le camp des assiégeants endormis et y font un grand carnage. C'est une faute ; car ils perdent un temps précieux et le jour va venir, qui est leur ennemi le plus redoutable. Nisus le fait remarquer à Euryale : a C'est assez; le jour approche qui peut nous trahir; nous sommes suffisamment vengés : la route nous est ouverte à travers les ennemis. »
Ils sortent du camp des assiégeants; mais déjà il est trop tard. Trois cents cavaliers italiens venaient, de nuit, du gros de l'armée italienne au camp des assiégeants. Ils s'avançaient en bon ordre dans la plaine sous la conduite de Volscens.
Déjà ils touchaient aux portes du camp ; ils allaient les franchir, quand ils aperçurent de loin deux guerriers qui se détournaient par un sentier sur la gauche. Le casque trahit l'imprudent Eurj^ale en réfléchissant dans l'ombre les rayons de la lune. Cela ne tut pas vu sans qu'on y fît attention. Du milieu de sa troupe, Volscens crie : « Arrêtez, hommes, pourquoi étes-vous en route ? Qui étes-vous ainsi armés ? Où allez-vous ? » Les deux Troyens ne répondent rien, ils s'enfoncent rapidement dans l'intérieur de la forêt et se mettent sous la garde de la nuit. Aussitôt les cavaliers s'emparent des sentiers dont les détours leurs sont connus et placent des sentinelles à toutes les issues...
Dès ce moment on sent que Nisus et Euryale sont perdus. Virgile n'a pas écrit cet épisode pour enseigner à ses lecteurs comment il faut exécuter une mission militaire et quelles fautes il y faut éviter; il l'a écrit pour montrer un charmant exemple d'amitié fraternelle entre compagnons d'armes; cependant il écrit pour des Romains et il est Romain luimême. 11 n'est pas fâché (et son lecteur ne le sera pas) de montrer que quand on traverse une armée ennemie comme messager, il ne faut pas s'y attarder à des meurtres inutiles; il ne faut pas attendre jusqu'à l'aurore et il ne faut pas mettre un casque poli qui, même la nuit, peut vous trahir. Nisus et Euryale, celui-ci surtout,
mais presque autant l'un que l'autre, sont des enfants étourdis. Ils paieront peut-être très cher leurs imprudences multipliées.
Cette forêt était de tous les côtés hérissée de broussailles et d'yeuses touffues et obstruée de ronces épaisses ; à peine quelques rares sentiers luisaient à travers les fourrés. L'obscure épaisseur du feuillage et le poids de son butin embarrassent la marche d Euryale . . .
Virgile, grand poète descriptif, n'a pas mar>qué, pour son plaisir, de décrire en quelques vers admirables la forêt; mais il le fait en quelques traits bien choisis, expressifs, sans développement et en ne donnant que les peintures qui se rapportent au sujet, c'est-à-dire en ne décrivant que ce qui, tout en étant beau à peindre en soi, explique pourquoi Euryale s'est égaré dans la forêt et y a été entravé.
Bientôt la crainte fait perdre son chemin à Euryale dans ces sentiers inconnus. Nisus, qui ne s'est point aperçu qu'Euryale n'est plus derrière lui, continue de fuir. Déjà il avait échappé à l'ennemi et gagné les lieux qui furent depuis appelés Albains et où Albe fut fondée ; le roi Latinus y avait alors de grandes étables. Il s'arrête, se retourne et ne voit plus son ami...
Il pourrait y avoir ici ce que nous appelons un conflit de devoirs. Le devoir de Nisus, comme ami, est de retourner sur ses pas et de chercher Euryale ; le devoir de Nisus, comme soldat, est de continuer sa route; puisque par une chance inespérée il a échappé à l'ennemi, il doit conserver à ses compatriotes un appui précieux, un sauveur, à savoir lui-même, et continuer sa mission ; l'intérêt public est que quelqu'un arrive à Enée; cet intérêt public ne doitil pas l'emporter sur tout? On peut au moins se le demander, discuter avec soi-même, délibérer. Il peut y avoir conflit de devoirs. Ce conflit de devoirs, Virgile ne l'a pas même posé, pas même indiqué. Nisus ne délibère pas une minute. C'est que Virgile, et il le sent et il a bien raison de sentir ainsi, peint des créatures primitives, instinctives, qui obéissent au sentiment et au premier sentiment et qui n'ont pas le temps de réagir contre ce premier sentiment et de se demanaer s'il n'y en a point un autre, ou un devoir qui s'oppose à lui. Un Romain du temps de Régulus, sans aucun doute, aurait laissé Eur\ aie dans la forêt et aurait couru droit du côté d Enée. Un Romain du temps de Virgile, lisant l'épisode que nous citons ne manquerait pas de dire : « Nous agissons d'autre sorte ; mais comme il est naturel que nos lointains ancêtres aient agi comme Virgile les montre agissant! Et peut-être quelqu'un d'entre nous, même aujourd'hui, dans 1 emportement de sa tendresse, ferait comme Nisus et personne ne pourrait l'en mépriser. »
Donc Nisus rentre dans la forêt. Il n'appelle pas Euryale; car il n'est pas imprudent à ce point ; mais...
Deux amis ; Nisus et Euryale dans V Enéide
n se jette dans les détours embarrassés de cette perfide forêt, parcourt les sentiers déjà parcourus et les buissons silencieux. Il entend les pas des chevaux, le bruit des armes et les signaux de ceux qui poursuivent. Bientôt un cri parvient à ses oreilles : il voit Eur^'ale qui, trompé par la nuit et par les lieux et troublé par cette attaque, est tombé entre les mains de l'ennemi qui l'entraîne malgré sa vive résistance... Que faire ? Quelles armes peuvent leur arracher son jeune ami ? Se jettera-t-il au milieu des ennemis pour y trouver une mort glorieuse ? Soudain, ramenant son bras en arrière, il balance un javelot et levant les yeux vers la lune, il lui adresse cette prière : « G déesse, ô toi, l'honneur des astres et la protectrice des forêts, fille de Latone, sois-moi favorable et seconde mon entreprise. Si jamais Hynacus, mon père, chargea en ma faveur ton autel de ses dons, si j'ajoutai quelquefois moi-même à ses offrandes, en suspendant aux voûtes ou en fixant aux portiques de tes temples le tribut de ma chasse, fais que je disperse cette troupe et dirige mes traits à travers les airs.
Virgile imite ici de très près Homère qui ne manque jamais, en peintre exact de son temps, de montrer ses héros tâchant, à chacune de leurs entreprises, d'y associer une divinité. Cet archaïsme n'est pas inutile puisqu'il sert à rappeler le temps où se passe le poème et ce temps expliquant, comme nous venons de le voir, le caractère particulier des personnages.
Nisus pria ainsi et, de tout l'effort de son bras, il lance un javelot qui fend les ombres de la nuit et vient s'enfoncer dans le dos de Sulmon ; il s'y brise et le bois en éclats lui traverse le cœur. Sulmon tombe, saisi par le froid de la mort au milieu du sang qu'il vomit et son flanc palpite avec de longs murmures. Les Italiens regardent autour d'eux et, tandis qu'ils s'agitent en tumulte, Nisus, epcouragé par ce premier succès, lance un second trait qui frappe Tagus aux tempes et se fixe en fumant au milieu de son cerveau. L'impétueux Volscens, furieux de ne pouvoir découvrir d'où le trait est parti: « Eh bien, c'est toi, dit-il à Eurj'ale, qui vas payer de ton sang la mort de deux guerriers. » Aussitôt, le fer en main, il se jette sur Euryale. Nisus éperdu, hors de lui, ne peut résister à sa douleur et sort des ténèbres qui le cachaient ; il s'élance, il s'écrie : « Moi, c'est moi, me voici, c'est moi qui ai tout fait ; cet enfant n'a rien pu, n'a rien osé; j'en atteste ce ciel et ces astres qui le savent. Il a seulement trop aimé son malheureux ami. »
C'est ici le dévouement de Nisus, dévouement sublime, quelques raisons de discipline et de devoir militaire que l'on puisse invoquer contre lui. Nisus n'a pu résister à sa douleur, à son affection, à l'impulsion de son cœur. Son ami allait mourir, il a voulu peut-être le sauver, si, chose peu probable, la fureur de l'ennemi se détournait d'Euryale sur Nisus, bien plutôt, et il ne songe guère qu'à cela, partager sa mort. Deux sentiments, que certes il n'analyse pas et dont il ne se fait pas le compte, mais qui le poussent obscurément, sont la cause de son acte : il sent qu'il est responsable du mal-
heur d'Euryale puisqu'il a accepté q ae cet enfant l'accompagnât; il sent qu'il ne pourrait pas désormais vivre sans lui ; et il se jette dans le gouffre où il est tombé. Mais l'ennemi n'a pas voulu entendre sa prière et Nisus n'avait pas achevé de parler que peut-être déjà Eur\'ale était mort.
Il disait et déjà le fer, poussé avec force, a traversé les côtes d'Euryale et brisé sa blanche poitrine : il roule, expirant ; ses beaux membres sont inondés de sang et sa tête défaillante retombe sur ses épaules. Ainsi une fleur brillante que la charrue a tranchée, languit et meurt; ainsi le pavot, affaissé par une pluie violente, baisse la tête et se penche sur sa tige.
La mort d'Eur^'ale est décrite par Virgile avec une grâce de description touchante, mais où il entre un peu de coquetterie d'artiste. On la voudrait peut-être un peu plus simple; elle sent un peu le théâtre et rappelle les acteurs qui veulent « mourir en beauté ». Mais observons, d'abord, que ces vers sont très beaux en soi, ensuite que ces comparaisons, qui nous semblent un peu cherchées, ne le sont pas chez les poètes anciens, étant très multipliées dans Homère dont les poètes anciens sont tout pleins et comme pénétrés.
Que reste-t-il à Nisus? Mourir; car il sait bien que sa mort est certaine; mais mourir après avoir, s'il se peut, vengé son ami. Il ne fait qu'un bond ;
Il se rue sur les ennemis ; il ne cherche que Volscens ; c'est sur Volscens seul qu'il s'acharne ; en vain on le presse, on le serre de tous côtés ; rien ne l'arrête ; il fait tournoyer son épée foudroyante jusqu'à ce qu'il l'ait plongée dans la bouche de l'Italien ouverte pour crier et qu'il ait arraché, en mourant lui-même, la vie à son ennemi. Percé de coups, il se jette sur son compagnon expiré et s'endort auprès de lui du paisible sommeil de la mort . Couple heureux ! Si nos vers ont quelque pouvoir, vous vivrez éternellement dans le souvenir des hommes ; on parlera de vous, tant que la race d'Enée siégera sur l'immuable rocher du Capitole et que la nation romaine donnera des lois à l'Univers.
Il est extrêmement rare que les auteurs anciens interviennent personnellement dans leurs récits, disent : je et moi. Virgile a cru que pour un trait si beau d'amitié et de fraternité, il pouvait se départir de la règle ordinaire; il a introduit un trait lyriaue dans un récit épique. Nous sommes plus haoitués j^ue les Latins a ce genre de procédé. L'exclamation de Virgile a du reste une grande beauté parce qu'on la sent très sincère. Cest le cri d'un patriote qui, en cherchant ou en inventant dans le passé de Rome des héros obscurs et admirables, rattache le présent au passé et enseigne aux Romains de quels grands nommes ils sont descendus et de qui ils ont à être dignes.