‹ Ce que disent les livresChapitre 23 sur 38 · KO KO KO KO KO KO K^ KO · texte numérisé non relu

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VOLTAIRE AU TRAVAIL (Maquette en bois, Jfu»ee Carnavalet;

Voltaire a écritun certain nombre de « discours sur l'homme », c'est-à-dire de dissertations sur la morale.

Ces discours librement imités du poète anglais Pope, sont d'une morale qui n'est pas très raffinée, ni même très élevée, mais qui suffirait à la rigueur, si on s'y tenait fermement et si l'on y était strictement fidèle. Le « cinquième discours » a pour sujet le plaisir et porte comme titre : « Sur la nature du plaisir. » Ce que c'est que le plaisir et à quoi il peut être utile aux hommes, c'est de quoi veut s'occuper Voltaire. Voltaire, se rattachant à une école de l'antiquité qui s'appelait ^^zVîvrztfww^, écrit que ceux-là se trompent qui se défient du plaisir et qui s'insurgent avec colère contre lui. Aussi bien, c'est par là qu'il commence :

Jusqu'à quand verrons-nous le rêveur frénétique Fermer le ciel au monde et, d'un ton despotique, Damnant le genre humain qu'il prétend convertir, Nous prêcher la vertu pour la faire haïr?

[C'est-à-dire, car ce n'est pas très bien écrit, de manière à la faire haïr.]

... ..... Ce fou, sombre et sévère,

Croit que Dieu, comme lui, n'agit qu'avec colère. Je crois voir d'un tyran le ministre abhorré, D'esclaves qu'il a faits tristement entouré. Dictant d'un air hideux ses volontés sinistres.

Lui, Voltaire, croit en un Dieu bon, surtout et avant tout bon et clément :

Je cherche un Dieu plus doux et de plus doux mi-

[nistrcs...

Je suis homme et d'un Dieu je chéris la clémence.

L'auteur aime à penser que Dieu conduit

la nature par les lois du mouvement, mais qu'il conduit l'homme par les lois — sur lesquelles, seulement, il ne faut pas se tromper — du plaisir :

Par le seul mouvement il conduit la matière ; Mais c'est par le plaisir qu'il conduit les humains.

En effet, chaque acte humain est produit par un besoin dont la satisfaction est un plaisir. Par conséquent, de même que l'abstention, la non-action est dictée à l'homme par une douleur ou par une peine qu'il sent qui commence; inversement et tout de même, toute action est provoquée chez lui par un plaisir qu'il désire, qu'il cherche et qui commence quand l'action qui a ce plaisir pour objet commence elle-même :

Tout mortel au plaisir a dû son existence.

Par lui le corps agit, le cœur sent, l'homine pense.

Soit que du doux sommeil la main ferme vos veux.

Soit que le jour pour vous vienne embellir les cieux,

Soit que, vos sens flétris cherchant leur nourriture

L'aiguillon de la faim presse en vain la nature...

Partout d'un Dieu clément la bonté salutaire

Attache à vos besoins un plaisir nécessaire.

Les mortels en un mot n'ont point d'autre moteur.

La preuve est dans l'inverse. Q.u'est-ce que la douleur? C'est un avertissement de prendre garde à la mort. La douleur nous prévient que l'acte que nous commençons nous est contraire et qu'il faut s'en abstenir avec soin. [Ce n'est pas tout à fait vrai; car une douleur de dents est atroce et l'on ne risque aucunement la mort à avoir un mal de dents; et, d'autre part, une maladie de cœur est mortelle et pendant des années ne cause absolument aucune douleur; et par conséquent la douleur tantôt est un avertissement du danger et tantôt elle ne l'est pas et l'absence de douleur tantôt nous met dans une juste sécurité et tantôt nous met dans une sécurité trompeuse; mais enfin en général la théorie de Voltaire n'est pas sans vérité.] Donc :

Ah ! dans tous vos états, en tout temps, en tout lieu, Moncls, à vos plaisirs reconnaissez un Dieu Que dis-je? A vos plaisirs ! C'est à la douleur même Que je contais de Dieu la sagesse suprême. Ce sentiment si prorapt dans nos coeurs répandu, Parmi tous nos dangers sentinelle assidu', D'une voix salutaire incessamment nous crie : « Ménagez, défendez, conservez votre vie, Chez de sombres dévots l'amour-propre' est damné C'est l'ennemi de l'homme; aux enfers il est né : V^ous vous trompez, ingrats; c'est un don de Dieu

[même.

Tout amour vient du ciel; Dieu nous chérit, il

[s'aime, Nous nous aimons dans Dieu, dans nos biens, dans

[nos fils, Dans nos concitoyens, surtout dans nos amis. Cet amour nécessaire est l'âme de notre âme.

Voilà donc qui est entendu : il faut s'aimer. 11 faut s'aimer raisonnablement; il faut s'aimer sans fureur; il faut s'aimer avec discernenierK; mais il faut s'aimer. Pour que nous nous aimions raisonnablement, Dieu nous a donné le plaisir qui nous avertit de ce qui nous est bon, la douleur qui nous avertit de ce qui nous est contraire. Nous pouvons nous fier à ces guides. Mais, venus de Dieu ou d'ailleurs, nous avons, de plus, des désirs, et quand ces désirs sont violents et persistants, ils s appellent

fiassions. Qu'est-ce qu'il faut faire des passions? ci, Voltaire est embarrassé. Les passions, en effet, s'accompagnent toujours de plaisir dans les commencements de leur empire sur nous, s'accompagnent toujours de douleur dans les suites de la possession qu'elles ont faite de nous. Elles ne sont donc des guides ni en un sens ni en un autre; elles ne peuvent pas être tenues pour bons guides en tant que plaisirs ni comnies guides nous avertissant de ne pas les suivre, en tant que douleurs. Qu'est-ce donc qu'il faut en faire? 11 faut, répond à peu près \'oltaire, les suivre tant qu'en effet elles donnent du plaisir et les fuir quand elles en sont à cet excès de faire du mal. Descartes avait à peu près raisonné ainsi. Il avait supposé que chaque passion a sa bonne partie et son bon emploi et qu'elle était d'un bon emploi prise seulement en sa bonne partie. La difficulté c'est de ne pas se tromper et d'être assez maître de sa passion pour ne la prendre qu'en sa partie bonne; et être maître de sa passion au point de si bien distinguer, on pense bien que c'est ne pas l'avoir. De même, Voltaire veut qu'on suive la passion aussi longtemps qu'elle ne fait pas de mal et qu'on la fuie quand elle commence d'en faire. Sans doute, mais si on l'a suivie tant qu'elle ne faisait qu'un plaisir raisonnable et sain et si l'on est capable de la quitter dès qu'elle devient dangereuse, c'est qu'elle ne vous possédait guère et que, tout

I. Sentindlr a toujours été du féminin; mais au xvui* siècle, il ^ a eu comme une hésitation sur ce geDie. Delille a tait sentinelle du masculin comme Voltaire.

a. L'amour de soi-même.

compte fait, vous ne l'aviez point. Au fond, les passions suivies tant qu'elles ne sont pas tyranniques, ce n'est que l'imitation des passions, ce n'est que les passions jouées, par amusement, par quelqu'un qui ne les sent point, et il faut convenir qu'en cet état elles ne sont aucunement dangereuses ; mais c'est qu'elles n'existent pas. Quand elles existent réellement, ni on ne peut, avec Descartes, en prendre le bon et en laisser le mauvais, ni, avec Voltaire, les suivre tant qu'elles sont inofTensives et agréables, les laisser quand elles deviennent funestes. Quoi qu'il en soit, voici, en très jolis vers, la théorie de Voltaire sur la passion :

Oui, pour nous élever aux grandes aaions Dieu nous a, par bonté, donné les passions. Tout dangereux qu'il est, c est un présent céleste, L'usage en eJ heuniix si l'abus est funeste. T'admire et ne plains pas un cœur maître de soi. Qui, tenant ses désirs enchaînés sous sa loi. S'arrache au genre humain pour Dieu qui nous fit Se plaît à l'éviter ' plutôt qu'à la connaître [naître, Et, brûlant pour son Dieu d'un amour dévorant. Fuit les plaisirs permis pour un plaisir plus grand.

On comprend très bien que Voltaire, toujours polémiste, en a ici aux jansénistes, c'està-dire à ces chrétiens très rigoristes, « stoïciens du christianisme », comme on les a très bien appelés, qui étaient pour la suppression radicale des plaisirs d'ici-bas, en considération d'un « plaisir plus grand », à savoir celui du ciel, -et pour l'extermination des passions sans distinction, crainte d'erreur entre ce qui est leur partie mauvaise et ce qui peut être leur partie bonne. Voltaire pousse sa pointe de ce côté avec beaucoup de verve, comme à son ordinaire :

.Mais que, fier de ses croix, vain de ses abstinences Et surtout en secret lassé de ses souffrances, 11 condamne dans nous tout ce qu'il a quitté, L"hymen, le nom de père et la société. On voit de cet orgueil la vanité profonde; C'est moins l'ami de Dieu que l'ennemi du monde; On lit dans ses chagrins le regret des plaisirs. Le ciel nous fit un cœur ; il lui faut des désirs.

Ces nouveaux stoïciens font exactement comme les anciens : ils veulent réformer l'homme et ils le détruisent. Cela a déjà été exprimé très agréablement par La Fontaine dans sa fable intitulée : le Philosophe scythe.

Beaucoup moins agréablement que La Fontaine, \'oltaire exprime la même idée. Il y avait dans l'antiquité la plus reculée un roi d'Iolchos qui s'appelait Pélias (ou Pélie), fils de Neptune. Ses filles, qui l'aimaient, le voyant vieillir, firent le projet de le ramener à la jeunesse et s'adressèrent à la sorcière Médée. Celle-ci, qui avait des motifs de leur en vouloir, leur prescrivit de le couper en morceaux et de

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