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Le genre bumaia

LH •'VOLTAHiE" DE HUUDON

(Statue en marbre, F«yer de ta Comédie-Françai se à Paris.

le jeter dans une chaudière d'eau bouillante. Le morcelé ne revint ni à la jeunesse ni à la vie.

« Couper les membres du vieillard qui ne doit plus revivre », dit à ce propos Sénèque. Or les stoïciens, anciens ou modernes, font précisément de même: ils coupent les membres de l'homme pour le rajeunir et ils le frappent d'une mort prématurée. C'est ce que Voltaire développe ainsi :

Vous qui vous élevez contre l'humanité, N'avez vous lu jamais la docte antiquité? Ne connaissez vous pas les filles de Pélie? Dans leur aveuglement voyez votre folie. Elles croyaient dompter la' nature et le temps Et rendre leur vieux père à la fleur de ses ans : Leurs mains par piété dans son sein se plongèrent. Croyant le rajeunir ses filles regorgèrent. Voilà votre portrait, stoïques abusés, Vous voulez changer l'homme et vous le détruisez.

Donc il faut émonder ses passions et non pas prétendre à les extirper. Il faut, comme a dit Molière d'après l'apôtre, « être sage avec sobriété » ; mener ses passions sans qu'elle vous mènent et les posséder sans qu'elles vous possèdent.

Usez, n'abusez pas, le sage ainsi l'ordonne. Je fuis également Epictète et Pétrone.

[C'est-à-dire le chef de l'école stoïcienne et le représentant le plus élégant et séduisant de la secte épicurienne.]

L'abstinence ou l'excès ne fit jamais d'heureus

Voltaire conclut : il supplie qu'on m e prenne pas pour un épicurien ; il ne veut j. ts qu'on croie les passions bonnes et qu'on s'abandonne à leur empire; il veut qu'o» les suive avec discrétion et qu'on choisisse entre elles celles qui sont les meilleures :

Je ne conclus donc pas, orateur dangereux, Qu'il faut lâcher la bride aux passions humaines: De ce coursier fougueux je veux tenir les rênes; Je veux que ce torrent par un heureux secours Sans inonder vos champs les abreuve en son cours. Vents, épurez les airs et soufflez sans tempêtes; Soleil, sans nous brûler, marche et luis sur nos têtes.

C'est par ces images que Voltaire exprime son idée : suivre les passions en les contenant dans de justes bornes. D'autre part, comme nous l'avons dit, il veut qu'on choisisse celles oui sont le moins susceptibles d'être funestes :

Dieu des êtres pensants, Dieu des coeurs fortunés, Conservez les désirs que vous m'avez donnés. Ce goût de l'amitié, cette ardeur pour létude. Cet amour des beaux-arts et de la solitude. Voilà mes passions

Et il faut reconnaître que ce sont des passions inotTensives. Mais ce qui montre précisércent la faiblesse du système, c'est qu'on ne peut avoir confiance aux passions, premièrement qu'en les prenant à la dose, si l'on peut

ainsi dire, où elles ne sont pas des passions; secondement en écartant toutes celles qui sont violentes et en appelant passions des sentiments qui ne sont pas autre chose que des goûts; d'où il suit que l'épicurien, quand il s'explique, finit par être infiniment rapproché de ce stoïcisme qu'il dénonce. Après cette conclusion, car Voltaire a conclu et il ne dira plus rien sur le fond de la question, il y a une sorte d'épilogue personnel, c est-à-dire de petit discours où Voltaire parle de ses goûts, s en félicite et ne laisse pas, ce qu'il fait souvent, de se donner un peu en exemple au monde.

Voilà mes passions. Mon âme en tous les temps Goûta de leurs attraits les plaisirs consolants. Quand sur les bords du .Mein deux écumeurs bar- Des lois des nations violateurs barbares, [bares

Deux fripons à brevet, brigands accrédités. Epuisaient contre moi leurs lâches cruautés...

[Comme Voltaire a eu beaucoup d'ennemis en Allemagne et de tous genres, il n'est pas très utile de chercher les noms propres que j \'oltaire à la fois désigne et voile sous ces périphrases et prenons simplement qu'il a eu des persécuteurs dont l'étucie l'a consolé.]

Le travail occupait ma fermeté tranquille; Des arts qu'ils ignoraient leur antre fui l'asile. Ainsi le dieu des bois enflait ses chalumeaux. Quand le voleur Cacus enlevait ses troupeaux Il n'interrompit point sa douce mélodie.

Cacus était un géant, moitié homme et moitié satyre, fils de Vulcain, qui vomissait des torrents de flamme. Il habitait une caverne sur l'Aventin, aux lieux mômes ou plus tard fut bâtie Rome. Il volait les troupeaux. Voltaire suppose, ce que je ne vois nulle part, qu'il vola même ceux de Pan, dieu des bois. Toujours est-il qu'il fut tué par Hercule qu'il avait voulu voler aussi.

Heureux qui, jusqu'au temps du terme de sa vie. Des beaux-arts amoureux, peut cultiver leurs fruits. Il brave l'injustice, il calme ses ennuis. Il pardonne aux humains, il rit de leur délire, Et de sa main mourante il touche encore sa lyre.

Ceci, qui s'écarte un peu du sujet, est un simple éloge de la vie littéraire et artistiqiie et n'a rien que de très juste. L'homme qui s'adonne aux beaux-arts, et même le plus modestement du monde, — et ainsi tout le monde peut s'y adonner, — d'abord se réserve et se prépare une très grande ressource pour sa vieillesse ; car on peut cultiver les arts jusqu'au dernier jour et c'est pour cela que Voltaire a mis : « jusqu'au temps du terme de sa vie ». Talleyrand disait : « Vous ne savez pas jouer au whist? Quelle vieillesse vous vous préparez! » Savoir cultiver un art est une ressource de vieillesse encore plus précieuse, puisqu'on n'a pas besoin de trois personnes avec soi pour la cultiver. Ensuite l'homme adonné aux arts, ou à un seul, peut « braver l'injustice » en ce

Sur le Plaisir et sur les Passions

sens que, saut si elle est mortelle, ce cjui est rare, elle ne l'atteint pas, parce que lart'ste satisfait de son art n'a pas d'ambition et que seul l'ambitieux souffre d'une faveur à lui refusée et accordée à un autre. De plus, l'artiste, s'il a quelque chagrin, cependant, comme tout homme, le calme et l'enchante par l'exercice de son art! Montesauieu disait: « Je n'ai jamais eu une peine qu une heure de lecture n'ait dissipée. » Cela a paru un peu étrange. Il faut s'entendre : Montesquieu est un penseur et partant il ne lit pas comme tout le monde : il lit en repensant ce qu'il lit, en y mettant du sien, en le fécondant; et par conséquent sa lecture est un travail d'artiste analogue à celui de l'homme qui fait de la peinture ou de la musique ou qui écrit. Dès lors on comprend le mot de Montesquieu et l'on comprend qu'il exprime la même pensée que celui de \"oltaire: l'artiste calme tous ses ennuis. De plus encore, l'artiste, ou simplement l'homme qui cultive un art, si modeste qu'il soit, pardonne aux humains et rit de leur délire. Il pardonne aux humains, et ceci est un peu la répétition du « il' brave l'injustice » qui était plus haut. Il pardonne aux humains parce que, protégé par son art, il ne peut pas souffrir de leurs injustices ou de leurs malignités ; elles ne l'atteignent pas ; du moment qu'elles ne l'atteignent pas, il ne reste que l'intention et il n'y a rien de plus facile à pardonner qu'une intention non suivie d'effet. Et il rit de leur délire; car, précisément, l'intention de nuire non suivie d'effet a quelque chose de très comique, comme « la haine impuissante » dont parlent La Bruyère et Stendhal et qui n'est un supplice que pour celui qui la ressent et qui est un amusement pour celui qui en est l'objet.

« Et de sa main mourante il touche encore sa lyre » est une évocation du personnage à demi fabuleux, Anacréon, gui jusque dans la vieillesse la plus avancée, faisait, ci'après la légende, des vers gracieux, élégants, voluptueux, souriait à la vie et apprenait aux hommes à v sourire.

Si nous revenons sur l'idée générale de tout ce discours très distingué, nous dirons que le plaisir considéré comme un guide est une idée parfaitement fausse puisqu'on ne peut le prendre pour guide qu'à la condition de tant le surveiller, de tant l'amender, de tant le redresser et de tant le restreindre qu'en définitive on le réduit à la sagesse même et que dès lors il vaudrait mieux et il serait plus court de prendre pour guide la sagesse elle-même toute pure; et c'est précisément ce qui résulte de tout le petit discours de Voltaire. — Après tout, ceci n'est presque qu'une question de position. La position prise par les épicuriens est celle-ci : le but à poursuivre est le plaisir; mais le plaisir poursuivi sans intervention très diligente de la sagesse n'est pas un plaisir; donc dirigeons-nous vers

le plaisir sévèrement contrôlé par la sagesse. Il serait plus simple de dire : dirigez-vous selon la sagesse et puis soyez sûr qu'à vous diriger par elle, vous atteindrez un certain plaisir, qui, tout compte fait, est le plus sûr de tous les plaisirs. Au fond c'est exactement la même chose; seulement dans le second cas la question est mieux posée.

Quant aux passions, on a vu comment Voltaire : 1° dit qu'elles ne sont pas entièrement funestes, 2° qu'il faut savoir les tenir dans leurs justes bornes ; 3° qu'il faut, entre elles, choisir les meilleures. C'est se donner beaucoup de mal pour ne pas dire et parce qu'on ne veut pas dire qu'il faut les supprimer; qu'il faut, surtout que 1 on peut, les supprimer. Réprimer les passions de telle sorte qu'elles ne soient plus que des goûts très raisonnables, c'est tout simplement les supprimer en tant que passions, puisque les passions sont toujours violentes et puisque ce qu'on appelle passion n'est pas autre chose qu'un goût lorsqu'il devient violent; choisir entre les passions celles qui ne peuvent nous procurer que du bonheur, disons-le donc franchement, c'est entre les passions choisir la raison elle-même et dès lors autant vaut dire et mieux vaut dire : soyez raisonnable. — Remarquez bien en effet une chose, qui a l'air paradoxale et qui n'est, je crois, que vraie : il est plus facile de supprimer une passion que de la contenir. L'effort est grand pour la supprimer, je l'accorde; mais il est plus grand pour lui accorder ceci, jusqu'à un certain point, et pour lui refuser cela, à partir d'un certain point, et pour se tenir dans cet équilibre extrêmement fatigant autant qu'extrêmement dangereux. Ceux qui disent simplement et comme brutalement : « Supprimez les passions» sont donc beaucoup plus dans la vérité même pratique. Ouï, mais reste le fort même de l'argumentation des épicuriens. Ils disent : « Est-ce que jamais l'homme peut agir autrement que par passion? Non, Donc à lui de dire : « Supprimez les passions, vous le tuez. » Ce serait très vrai si la raison elle-même ne devenait pas elle-même une passion. Or, c'est précisément ce qui arrive. La volonté d'être sage, la volonté d'être raisonnable, la volonté de n'avoir pas de passion, devient une passion ;lle-même et aussi véhémente et aussi dévorante que les autres et alors elle agit sur les hommes comme passion, à titre de passion et aussi vigoureusement qu'une passion. La raison, conçue par une âme énergique, n'est pas autre chose que la passion qui combat toutes les passions et le bien, pour l'homme, consiste à obéir passionnément à la passion qui combat toutes les passions. Voilà selon moi la vérité ; ce qui n'empêche pas le etit discours de Voltaire d'être une des œuvres es plus agréables qu'ait inspirées l'épicurismc intelligent.

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Jean-Jacques ROUSSEAU

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