SOUVENIRS DE VIE RUSTIQUE
Rousseau est un grand philosophe du xviii« siècle. Une de ses principales préoccupations, la principale même, a été de ramener les hommes au culte et à l'amour de la nature. Il est donc intéressant de savoir comment il la comprenait et l'aimait lui-même, et cela se voit à la façon dont il la décrit. A un moment de sa vie toujours très agitée, il a vécu dans l'ile de Saint-Pierre qui est au milieu du lac de Bienne, canton de Berne. Voici la description qu'il fait de l'ile de Saint-Pierre, du lacde Bienne et de la vie qu'il y menait :
De toutes les habitations où j'ai demeuré (et j'en ai eu de charmantes), aucune ne m'a rendu plus véritablement heureux et ne m'a laissé de si tendres regrets que l'ile de Saint-Pierre, au milieu du lacde Bienne. Cette petite île, qu'on appelle à Neuchâtel l'ile de la Motte, est bien peu connue, même en Suisse. Aucun voyageur, que je sache, n'en fait mention. Cependant elle est très agréable et singulièrement située pour le bonheur d'un homme qxd aime à se circonscrire [à vivre dans la retraite, loin du monde et sans relations]; car je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne l'aie trouvé jusqu'ici chez aucun autre. [Rousseau raille toujours ceux qui n'aiment pas vivre seuls et il a un secret plaisir à remarquer qu'il est peut-être le seul hommequi puisse supporter et aimer la solitude.]
Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève parce que les rochers et les bois y bordent l'eau de plus près, mais elles ne sont pas moins riantes. S'il y a moins de cultures, de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés de bocages, de contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés.
Il faut que le lac de Bienne ait bien pris l'imagination et le coeur de Rousseau, pour
^u'ille préfère, en somme, à son cher lac de renève. C'est qu'il est plus romantique, comme il dit, se servant d'une expression alors toute nouvelle, c'est-à-dire plus « sauvage », moins civilisée, rappelant moins le travail, l'industrie
et les inventions de l'homme, toutes choses pour lesquelles Rousseau a peu de goût; il s'y sent plus près de la nature primitive.
Comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs; mais il est intéressant pour les contemplatifs solitaiies qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux et le roulement des torrents qui tombent de la montagne.
Quoique s'abandonnant sans contrainte au cours de sa rêverie, Rousseau, d'instinct, ne laisse pas de suivre un certain ordre. Il donne d'abord l'impression d'ensemble : solitude et silence. Maintenant il va entrer dans la description des grandes lignes. Puis il entrera dans un certain détail ; puis il arrivera à lui-même.
Ce beau bassin, d'une forme presque ronde, enferme en son milieu deux petites îles, l'une habitée et cultivée, d'environ une demi-lieue de tour, l'autre plus petite, déserte et en friche et qui sera détruite à la fin par les transports de la terre qu'on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la grande. C'est ainsi que la substance du faible est toujours employée au profit du puissant. Il n'y a dans l'île qu'une seule maison, mais grande, agréable et commode, qui appartient à l'hôpital de Berne, ainsi que l'ile, et où loge un receveur [fermier] avec sa famille et ses domestiques. Il y entretient une nombreuse basse-cour, une volière et des réservoirs pour le poisson. L'ile, dans sa petitesse, est tellement variée dans ses terrains et ses aspects qu'elle offre toutes soiies de sites et souffre toutes sortes de cultures. On y trouve des champs, des vignes, des vergers, des bois, de gras pâturages ombragés de bosquets et bordés d'arbrisseaux de toute espèce dont le bord des eaux entretient la fraîcheur; une haute terrasse plantée de deux rangs d'arbres borde l'île dans sa longueur, et dans le milieu de cette terrasse on a bâti un joli salon où les habitants des villes voisines se rassemblent et viennent danser les dimanches pendant les vendanges.
Remarquez que Rousseau, avec sobriété, sans développements descriptifs, peint toute l'ile, très précisément et vivement, parce que l'ile est la vie du lac, son centre animé, son organe essentiel et comme son âme. Remarquez de plus que, malgré son goût pour la solitude, Rousseau reste l'ami des p'aisirs rustiques, des danses villageoises, comme il l'était dans la Nouvelle Hélotse et dans sa Lettre à d'Alemhert sur les spectacles. A celles de Saint- Pierre il a assisté, car il a séjourné dans cette île précisément pendant les mois de septembre et octobre 1765, époque des vendanges.
C'était dans cette île que je me réfugiai après la lapidation de Motiers. J'en trouvai le séjour si charmant, j'y menais une vie si convenable à mon humeur que, résolu d'y finir mes jours, je n'avais d'autre inquiétude sinon qu'on ne me laissât pas exécuter ce projet, qui ne s'accordait pas avec celui de m'entraîner en Angleterre dont je sentais déjà les premiers effets. Dans les pressentiments qui m'inquiétaient j'aurais voulu qu'on m'eût fait de cet asile une prison perpétuelle, qu'on m'y eût confiné pour toute ma vie et qu'en m'ôtant toute puissance et tout espoir d'en sortir, on m'eût interdit toute espèce de communication avec la terre ferme, de sorte qu'ignorant tout ce qui se faisait dans le monde j'en eusse oublié l'existence et qu'on y eût aussi oublié la mienne.
On comprend, ce qui est essentiel pour la description et le compte rendu des sensations qui va suivre, dans quelles dispositions mentales, dans quel état général d'esprit est Rousseau à ce moment-là. On l'a chassé de France; on l'a chassé, violemment, de Motiers; il a horreur et peur des hommes; il considère, comme a fait Montaigne, comme le fera plus tard Renan, la prison comme le séjour le plus délicieux qui puisse être pour un penseur; cependant il lui faut une prison où, si l'on est séparé du reste des hommes, on puisse jouir du commerce et de l'intimité de la nature. C'est précisément ce que le beau bassin du lac de Bienne lui offre :
On ne m'a guère laissé passer que deux mois dans cette île ; mais j'y aurais passé deux ans, deux siècles et toute l'éternité sans m'y ennuyer un moment, quoique je n'y eusse, avec ma compagne, d'autre société que celle du receveur, de sa femme, et de ses domestiques, qui tous étaient, à la vérité, de très bonnes gens ; mais rien de plus ; mais c'était précisément ce qu'il me fallait. Je compte ces deux mois pour le temps le plus heureux de ma vie et tellement heureux qu'il m'eût suffi durant toute mon existence sans laisser naître un moment dans mon âme le désir d'un autre état.
11 faut songer que Rousseau a passé toute son adolescence et toute sa jeunesse, jusqu'à trente ans, partie à la campagne, partie dans ces petites villes (Chambéry, Annecy) où la campagne est tout proche et qui n'empêchent pas d'en goûter presque quotidiennement les charmes. Plus tard , à l'Ermitage (près de Montmorency) et à Montmorency même, il a passé des années au
milieu des champs et à proximité des bois. La campagne pour Rousseau est presque une nécessité physique et, à cause de cela, le séjour parmi les hommes lui étant pénible, la campagne lui devient une nécessité morale. On lui a beaucoup reproché cela de son temps. Diderot a dit, songeant à lui et de manière que tout le monde y songeât : a II n'y a que le méchant qui vit seul. » A quoi Rousseau répondit spirituellement : a Le méchant peut s'éloigner des hommes pour méditer sa méchanceté; mais il faut qu'il s'y mêle pour l'exercer. Donc c'est l'homme qui vit toujours seul qui est bon. » Quel était donc ce bonheur et en quoi consistait sa jouissance?
Je le donnerai à deviner à tous les hommes de ce siècle sur la description de la vie que j'y menais. [C'est à-dire qu'à lire la description qui va suivre de la vie qu'il y menait, aucun homme de ce temps ne pourra comprendre qu'il fût heureux.] Le précieux farniente [le ne-rien-faire] fut lapremièreet la principale de ces jouissances, que je voulais savourer dans toute sa douceur, et tout ce que je fis pendant mon séjour ne fut en effet que l'occupation délicieuse et nécessaire d'im homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.
Il herborisait; il se proposait nonchalamment de faire une flore de l'ile de Saint-Pierre, à l'imitation de « cet Allemand qui a fait un livre sur un zeste de citron ». Il se mêlait aux travaux champêtres du « receveur » et de ses domestiques et souvent les Bernois, qui venaient le voir, « le trouvaient juché sur un grand arbre, ceint d'un sac qu'il remplissait de fruits et qu'il dévalait ensuite à terre avec une corde ». Après le dîner [repas de midij il s'esquivait et allait se jeter dans un bateau, qu'il conduisait au milieu du lac quand l'eau était calme.
Là, m'étendant tout de mon long dans le bateau, les yeux tournes vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l'eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir aucun objet déterminé, ni constant, ne laissaient pasd'étre, àmon gré, cent fois préférables à tout ce que j'avais trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie. Souvent, averti par le baisser du soleil de l'heure de la retraite, je me trouvais si loin de l'île que j'étais forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close.
La rêverie, c'est-à-dire le plaisir de laisser courir ses idées sans les gouverner, est essentiellement moderne, parait à peine chez les anciens, laisse des traces sensibles chez les deux plus grands poètes peut-être que nous ayons, Montaigne et La Fontaine, s épanouit chez Rousseau et ensuite dans toute son école ou, pour mieux dire, dans toute sa famille : Chateaubriand, Lamartine, Hugo et Musset. Elle est délicieuse et extrêmement dangereuse... Mais c'est ce que Rousseau dira lui-même plus loin et par conséquent nous n'avons pas besoin de le dire.
Souvenirs de vie rustique
D'autres fois, au lieu de m'écarter en pleine eau, je me pLiisais à côtover les verdoyantes rives de l'ile dont les limpides eaux et les ombrages frais m'ont souvent invité â m'y baigner, mais une de mes navl • gâtions les plus fréquentes était d'aller à la grande et à la petite ile, d'y débarquer et d'y passer l'aprésdînée, tantôt à des promenades très circonscrites au milieu des marseaux [marsaults, sorte de saule], des bourdaines [bourgènes, espèce de nerprun], des persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, et tantôt, m'établissant au sommet d'un tertre sablonneux, couvert de gazon, de serpolet, de fleurs, même d'escarpette [sorte, je crois, de sainfoin] et de trèfles qu'on y avait vraisemblablement semés autrefois et très propres à loger des lapins qui pouvaient là multiplier en paix sans rien craindre et sans nuire à rien. Je donnai cette idée au receveur, qui fit venir de Neuchàtel des lapins mâles et femelles et nous allâmes en grande pompe, sa femme, une de ses soeurs et moi, les établir dans la petite île où ils commencèrent ^ peupler avant mon départ et où ils auront prospéré sans doute s'ils ont pu soutenir la rigueur des hivers.
La fondatior de cette colonie fut une fête. Le pilote des Argonautes n'était pas plus fier que moi menant en triomphe la compagnie et les lapins de la grande ile à la petite et je notais avec orgueil que la receveuse, qui redoutait l'eau à l'excès et s'\' trouvait toujours mal, s'embarqua sous ma conduite avec confiance et ne montra nulle peur pendant la traversée .
Ceci est une petite scène que l'on dirait détachéede la Nouvelle Héloïsc. La Nouvelle Héloïse est un roman consacré tout entier à montrer le bonheur de la vie rustique et presque tout entier composé de tableaux et scùnes domestiques et champêtres. A le bien prendre, ce sont les Géorgiques de la France et, comme Virgile, à l'instigation d'Auguste, écrivit les Géorgiques pour ramener les peuples d'Italie à l'amour de la terre, de même Rousseau, sans prendre conseil de personne, écrivit la Nouvelle Héloïse pour ramener les Français au respect et à l'amour des choses agricoles.
L'histoire des lapins du lac de Bienne est comme un épisode de la Nouvelle Héloïse et tout à fait dans la couleur de ce roman.
Quand le lac agité ne me permettait pas lanavigatiOD, je passais mon après-midi à parcourir l'île, en
HERNIERKS PAROLES DE
R0USi>EAU
J--J- GRAVCRE CO.STEMPORAINE MONTRANT UN INTÉRIEUR ET LES COSTUMES DU TEMPS D'ayrh Uoreau le Jeune {BibUothéque nationale)
herborisant à droite et a gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires, pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages, couronnés d'un côté par les montagnes prochaines, de l'autre élargis en riches et fertiles plaines dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées, qui la bornaient.
Ici, non sans art peut-être, peut-être guidé à son insu par son instinct seul, Rousseau, pour ne pas laisser notre esprit trop longtemps sur de petits objets, passe de l'histoire des lapins à une description du lac tout entier et de tout l'horizon, de telle manière que le cadre, qui est grandiose, nous soit rappelé et ne s'éloigne pas, pour ainsi dire, de nos yeux.
Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers m 'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché. Là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et à me fairesemir avec plaisir peine de penser.
mes yeux, suffisaient mon existence sans prendre la ^ De temps à autre naissait quelque' courte et"^ faible réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'ofi'rait l'image; mais bientôt ces impressions légères s'eflTaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait et sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de rn'attacher, au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu, je ne pouvais m'arracher de là sans efforts.
A ces sensations que l'on saisit nonchalamment et dont on ne tire point de pensées, se mêle, nonchalamment encore, un minimum de travail d'imagination, pour mieux dire une intervention paresseuse cie l'imagination rêveuse elle-même et à demi endormie.
En sortant [à moitié] d'une longue et douce rêverie, me voyant entouré de verdure, de fleurs, d'oiseaux et laissant errer mes yeux au loin sur les romanesques [comme romantiques^ rivages qui bor-
daicnt une vaste étendue d'eau claire et cristalline, j'oiiiniila sa mes fictions tous ces aimables o^^jets et me trouvant enfin ramené par de rés à moi-même et à ce qui m'entourait, je ne pouvais marquer le point de séparation des fictions aux réalités tant tout concourait également à me rendre chère la vie recueillie et solitaire que je menais en ce beau séjour.
Cette délicieuse et très précise description d'une âme se laissant envahir par les choses, heureuse d'être envahie par elles et se livrant à la sensation sans tirer une pensée de la sensation, c'est toute une grande partie de la poésie du xix* siècle qu'elle contient. Lamartine n'aura qu'à traduire en vers cette page de Rousseau pour écrire ces strophes immortelles :
La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne, M'enchaînent tout le jour près des bords des
[ruisseaux, Comme un enfant bercé par un chant monotone Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
Oui, c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure, D'un horizon borné qui suffit à mes yeux, J'aime à porter mes pas et seul dans la nature, A n'entendre que l'onde et ne voir que les cieux.
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile
Et cet état de rêverie qu'il vient de si bien décrire, Rousseau va l'analyser, en philosophe, se demander en quoi il consiste et pourquoi l'on est incomparablement heureux dans cet
état.
Le bonheur de cet état consiste en ce que, quand on y est, on échappe à l'espace et au temps et l'on vit de soi-même, avec juste assez de sensations venues de l'extérieur pour sentir que l'on vit en effet.
S'il est un état ou l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir, où le temps ne soit rien pour elle, où h présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière : tant que cet état dure, celui qui s y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir... De quoi jouit-on dans une pareille situalion? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soimême et de sa propre existence. Tant que cet état dure, on se suffit à soi-même comme Dieu.
Cet état de relation presque insensible avec Its choses et en même temps d'indépendance
des choses est l'état de liberté morale presque absolu, aussi absolu que l'homme peut le connaître et le goûter. // est et // n'est pas la « vie intérieure » dont les philosophes et les religieux nous ont parlé; il l'est en ce sens que nous avons rompu commerce avec le monde extérieur et que nous ne nous laissons plus mener par lui; il ne l'est pas en ce sens que la vie intérieure est la réflexion sur soi-même et que l'état chéri de Rousseau et décrit par lui exclut aussi la réflexion sur soi-même. Que rcste-t-il ? La béatitude, le mouvement très lent des sensations se succédant sans se transformer en pensées, avec l'aptitude à jouir de ces sensations mêmes sans les presser, sans les creuser, sans les analyser, et, en un mot, sans les déformer. 11 est incontestable que c'est un état exquis.
Serait-il bon qu'on s'y trouvât souvent ou que l'on y restât toujours? Rousseau luimême ne le croit pas et il le dit très expressément :
La plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, et, ne l'ayant goûté qu'imparfaitement pendant peu d'instants, n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. // ne serait pas mime bon, dans la présente constitution des choses, qu'avides de îes douces extases ils se dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur priser ivent le devoir. Mais un infortuné qu'on a retranché de la société humaine et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient ôter.
Description exacte et pittoresque d'un grand paysage, marquant ce profond sentiment de la nature qui est le fond même de Jean- Jacques Rousseau; description exacte et pittoresque d'un état de rêverie; analyse de l'état de rêverie et, dans cette analyse, encore exactitude et profondeur : voilà ce morceau étonnant de Rousseau vieilli, fatigué et en proie depuis longtemps à des troubles cérébraux très graves, ce qui prouve que, chez lui, si la raison a fléchi, le génie ne fléchit jamais. Il nous a dit que pendant ces deux mois qu'il passa à l'île Saint- Pierre il se laissa être complètement oisif; soit, mais en songeant que ses flâneries au lac de Bienne lui ont fourni la matière de ces dix pages qu'il devait écrire quinze ans plus tard, on peut dire avec assurance qu'il n'y a pas perdu soQ temps.