LAMARTINE
KJRTRAIT PEINT PAR GÉRARD ;l'hotogTajihie Braun et C'ie;
En 1847 Lamartine avait cinluante-sept ans.
/est le soir de la vie. C'est le moment où l'on commence à ne plus aimer le printemps ; car il faut, entre Vâge de l'année et l'âge que l'on a soi-même, rcrtaines concordances, que l'on comprend, ou — et il n'importe — que l'on sent sans les comprendre. C'est le moment de la vie où l'on n'aime plus le printemps et où il rend triste; où il y a une tristesse du printemps.
Cette tristesse du printemps a dû être très fréquemment éprouvée ; elle a été chantée, elle a été mise en vers très rarement. Horace, le poète latin, semble l'avoir sentie très profondément, et comme Horace est très rarement un élégiaque, c'est-à-dire un poète triste, on ne sera pas fâché sans doute de trouver ici son ode sur la tristesse du printemps. C'est celle qui est très connue, d'après ses premiers vers, sous le nom de Dijfugere nives. La voici :
Les neiges ont disparu, déjà les ga:^ons renaissent dans les campagnes ; les bois reprennent leurs cheveux; la terre a changé d'âge ; les neuves, décroissant, semblent fuir leurs berges ; les gr.ices forment des danses avec les nymphes. N'espère rien de durable ; les saisons et les heures qui nous enlèvent nos jours te le disent sans cesse. Les zéphyrs viennent adoucir la froidure, l'été chasse le printemps, il disparaîtra devant l'automne et vite accourront les froids engourdissants. Et du moins les saisons rapides se renouvellent ; mais nous, dès que nous sommes descendus où reposent nos aïeux, nous ne sommes plus qu'ombre et poussière. Ce jour qui s'écoule, qui sait si les dieux y ajouteront un second jour ? Rien n'échappera aux mains de ton héritier, si ce n'est ce que tu auras donné aux malheureux. Cher ami, dès que tu seras descendu au séjour sombre, rien, ni ta naissance, ni ton éloquence, ni ta vertu, ne pourra te ramener parm' oous. Diane n'a pu ravir aux ténèbres Hippolyte;
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Tliésée n'a pu rompre les chaînes qui dans les enfers retiennent son ami Frithoùs.
Voilà les pensées mélancoliques que le printemps inspirait à Horace. Remarquez que cette tendance devait chez lui être assez forte puisque, dans une autre pièce sur le printemps, la suite des idées est absolument la même avec cette différence qu'il insiste un peu sur le tableau gai par où la pièce commence et un peu moins sur les réflexions funèbres par où elle finit. Je songe à l'ode connue sous le nom de Solvitur acris hiems. La voici :
L'hiver se détend grâce au retour du printemps et du zéphyr; le câble entraîne le bateau loin du rivage, le troupeau ne se plaît plus à l'étable, ni le laboureur au coin du feu ; les prairies ne sont plus blanches de givre. La lune, à son lever, éclaire de nouveau les danses des nymphes. Dryades et Grâces frappent la terre du pied. Voici le moment de couronner de myrte ou de fleurs nouvelles nos têtes parfumées; d'immoler à Faune une brebis ou un chevreau. La mort [vous l'attendiez ; elle devait venir] heurte indifféremment à la cabane du pauvre et au palais des rois. La brièveté de la vie ne nous permet pas de nous livrer à de longues espérances. Déjà la nuit infernale t'environne. Là tu ne tireras plus aux dés la royauté des festins et tu ne reposeras plus ton regard sur les yeux des jeunes filles.
Telles étaient les pensées sombres que le printemps suggérait à Horace (et aux poètes grecs que nous n'avons plus et que, très probablement, il traduisait). De même Lamartine a senti très profondément la tristesse du printemps. Il écrit :
Lorsque vient le soir de la vie Le printemps attriste le cœur ; De sa corbeille épanouie Il s'exhale un parfum moqueur.
De toutes ces fleurs qu'il étale Dont l'amour ouvre le pétale.
Dont les prés éblouissent l'œil Hélas ! Il suffit que l'on cueille De quoi p.irfumer d'une feuillf L'oreiller du lit d'un cercueil.
Les Pavots
Toute l'idée du premier quatrain est dans le mot moqueur. Le printemps a l'air de se moquer de nous ; de nous tous, à la vérité, puisque nous sommes tous mortels et que c'est lui qui marque que la nature, se rajeunissant sans cesse, ne l'est pas, et c'est ce que Lamartine lui-même a admirablement exprimé dans ce beau vers :
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir.
Mais le printemps se moque surtout, ou semble se moquer surtout de ceux qui approchent du déclin; car être différent de quelqu un c'est se moquer de lui, surtout quand, très évidemment, on est plus beau qu il n'est. Donc le printemps se moque de nous et le parfum qui s'exhale de sa corbeille épanouie est une raillerie àouloureuse.
Aussi le poète lui répond amèrement : « Je n'ai pas besoin de tout cela, et moi, désormais, qui n'ai besoin, ni souci, de tant de fleurs pour couronner ma tête dans les festins ou pour les offrir à ma bien-aimée, une fleur suffit, celle que l'on met sur l'oreiller où repose la tête d'un mort. Les morts n'ont besoin de rien ; si l'on suppose qu'ils ont encore quelque vague sentiment des choses, ils ne demandent qu'un léger parfum ou un souvenir. »
Remarquez le contraste, voulu ou instinctif, — il n'importe, chez les grands poètes tout parait voulu et tout est instinctif, — entre les sons larges et éclatants des rimes étale, pétale et les sons étouffés et sourds de œil, cercueil. Il s'agit d'exprimer par les sons l'exubérance joyeuse, la fête triomphale du printemps vainqueur, en opposition avec le chant intérieur, triste et désolé, du poète, de l'homme que toute cette joie blesse. Remarquez surtout ces quatre sons semblables, presque identiques pour l'oreille et en vérité identiques pour l'oreille : (Bîl, cueille, feuille, cercueil. Cette monotonie des sonorités est excellente pour exprimer un sentiment lourd qui se replie et retombe sur luimême, une morne fatigue qui se laisse aller, qui fléchit et qui piétine pour ainsi dire sur soi.
Dont les prés éblouissent fcril, Hélas! il suffit que l'on cueille De quoi parfumer d'une feuille L'oreiller du lit d'un cercueil.
C'est une sonnerie lente et sourde de glas, que l'on entend, au soir tombant, dans une petite ville silencieuse, en marchant dans des nielles désertes.