‹ Ce que disent les livresChapitre 29 sur 38 · SECONDE STROPHE · texte numérisé non relu

SECONDE STROPHE

Cueillez-moi ce pavot sauvage Qui croit à l'ombre de ces blés.

On dit qu'il en coule un breuvage Qui ferme les yeux accablés.

J'ai trop veillé; mon âme est lasse De ces rêves qu'un rcve chasse.

Que me veux-tu, printemps vermeil?

Loin de moi tes lis et tes roses !

Que faut-il aux paupières closes ?

La fleur qui garde le sommeil I

Nous sommes au printemps. C'est le temps où les blés sont en herbe encore et où, plus distinctement que plus tard, on voit parmi eux, très éclatants, les rouges coquelicots. Enfants ou jeunes ^ens ne voient dans les coquelicots que des éclaboussures de lumière et trouvent que c'est une fleur très gaie. L'homme âgé sait ce qu'ils sont. Il sait que ce sont des pavots et que le pavot est la fleur qui endort, qui peut même endormir pour toujours. Les anciens ont consacré les pavots à Vénus pour marquer que l'amour est un frère de la mort. Rotrou dit en très beaux verts, larges et pleins :

C'est bien, ô Nuit, c'est bien de tes plus noirs pavots Que tu m'as distillé ce funeste repos.

De même La Fontaine, sur les mêmes rimes, ce qui est presque inévitable :

Il choisit une nuit libérale en pavots : Chacun était plongé dans un profond repos.

Et Lamartine lui-même en vers souples et puissants, qui ressemblent à une phrase cadencée de Chateaubriand :

L'illusion se glisse en notre âine amollie, Et l'air plein de silence et de mélancolie Des pavots du sommeil enivre la raison.

Les pavots sont donc les fleurs du sommeil et de la mort', et c'est comme une singulière ironie de la nature que des fleurs qui par leur couleur sonnent une fiint'iire, par leur suc donnent le sommeil et conduisent au somuifeil éternel .

Cueillez-moi ce pavot sauvage Qui croit à l'ombre de ces blés.

Le grand ami de l'homme, « le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain », le blé, protège de son ombre, couve paternellement la plante qui procure le sommeil et la mort. C'est peutêtre qu'il convient que le même sol, que les mêmes champs produisent pour l'homme ce qui le nourrit et ce qui le répare et même ce qui lui procure le dernier bien. Toujours est-il que c'est à l'ombre du blé que croît le pavot et que c'est sous la même faucille qu'ils tombent. Trancher du même fer le pavot et le blé, c'est le geste indifférent du fataliste, peut-être même de l'homme pieux qui accepte également la vie, le sommeil et la mort comme des lois également respectables de la nîrture.

On dit qu'il en coule un breuvage Qui ferme les yeux accablés.

Les yeux accablés d'avoir trop vu, comme le vers suivant le marque très bien. Or, comme c'est au printemps que les yeux avides de l'enfant, de l'adolescent ou du jeune homme s'ouvrent avec joie à la fête de la nature et ne savent, pour ainsi parler, à quoi courir et embrassent ou voudraient embrasser tout d'un seul regard; de môme les yeux du vieillard, fatigués,

s'accommodent bien des couleurs grises et des tons ternes et de l'horizon borné de l'hiver et s'irritent de ces flots de lumière et de cette prodigalité de couleurs qui sont le cortège du printemps.

J'ai trop veillé; mon âme est lasse De ces rêves qu'un rêve chasse.

Ce n'est pas la première fois que Lamartine dit : « J'ai trop veillé. » Trente ans déjà, ou à peu près, avant qu'il écrivit les Pavots, il avait écrit dans le Vallon :

J'ai trop im, trop senti, trop aimé dans ma vie, Je viens chercher vivant le calme du Léthé. Beaux lieux, soyez pour moi les bords où l'on ou- L'oubli seul désormais est ma félicité. [blie,

Lamartine, qui était une nature alternativement avide de grande action et de grand repos, a eu très jeune des moments d'abattement et de lassitude. Il y a pourtant à remarquer ceci que dans le Vallon c est Voubli seul qu'il demande aux solitudes du pays paternel, tandis que dans les Pavots c'est certainement quelque cnose de plus. Dans le Vallon il dit : « Repose-toi, mon âme... » et

Respirons au bout de la carrière

Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.

Dans les Pavots, c'est bien l'éternelle paix elle-même qu'il semble désirer et même avec une sombre violence.

a Mon âme est lasse de ces rêves qu'un rêve chasse, » c'est-à-dire de cette rêverie éternelle où chaque rêve est chassé par un autre rêve. Nous avons vu dans Jean-Jacques Rousseau un éloge éperdu, pour ainsi dire, de la rêverie. Jean-Jacques Rousseau considérait la rêverie comme un état vraiment divin « où l'homme se suffit à lui-même, comme Dieu ». Il v a beaucoup de vérité dans cette considération, mais il n'en est pas moins vrai que l'homme, qui est né pour I action, s'use autant, sinon plus encore, dans la rêverie oue dans le travail. Nous savons comment Rousseau luimême le reconnaît : « Il ne serait pas même bon que dans la présente constitution des choses, les hommes, avides de ces douces extases, s'y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir. »

Or, la constitution présente des choses, c'est-à-dire la nécessité pour chacun de gao;ner sa vie, ou, quand on n'a pas à la gagner, d être comme solitaire et perdu au milieu de tous les autres qui la gagnent, ne devant pas de sitôt être changée, si tant est qu'on puisse même supposer qu'elle le soit jamais; la rêverie, en dégoûtant de la vie active, fait de l'homme un être à qui sa sollicitude pèse; et de plus, par elle-même, elle épuise l'homme par le recommencement continuel d'un exercice cérébral qu'il sent vain.

« Des mots, des mots! » s'écrie Hamlet

lisant un livre après bien d'autres. » Des rêves, des rêves, des rêves, dit le rêveur, et qiu se chassent les uns les autres, comme les nuages qui dans le ciel succèdent à des nuages! » Rien n'est plus fatigant que de regarder les nuages longtemps parce qu'ils se ressemblent trop pour donner un véritable élément (de comparaison, déclassement, de systématisation, etc.) à la pensée; rien déplus fatigant aussi que de suivre ses rêves très longtemps sans en tirer une pensée sur laouelle, pour ainsi parler, on appuie le soc. Ccst ce que Lamartine exprime très bien par son mot excellent : « Mon âme est lasse de ces rêves éternellement suivis d'autres rêves. * JEgri somnia, dit Horace, « rêves de malade ». Tous les rêves, quand ils sont trop prolongés, sont rêves de malade en ce sens qu'ils indiquent que l'âme est maladive et aussi qu'ils la rendent telle.

Que me veux-tu, printemps vermeil?

Apostrophe au printemps. Elle est naturelle, puisque le printemps (plus que toute autre saison de l'année, parce qu'il éclate quelquefois brusquement : « Le' printemps naît ce soir, » dit Musset) saisit, surprend, frappe soudain à notre porte, fait qu'on se retourne et qu'on dit: et Mais le voilà! Où était-il hier? Il est là aujourd'hui! » et qu'on l'accueille soit avec la joie naturelle à l'homme jeune dans ces circonstances, soit avec l'impatience morose du vieillard.

a Que me veux-tu? » est le mot d'un homme qu'un importun vient déranger et douloureusement déranger. Le printemps est comme un étourdi qui vient inviter un goutteux à un bal et « que me veux-tu? » est un reproche amer fait à une maladresse cruelle.

« Remarquez le mot vermeil qui est absolument le mot juste ici. Vermeil veut dire rou^e, d'un rouge vif et frais, un peu plus foncé seulementque l'incarnat. L'incarnat, comme son nom l'indique, est la couleur du sang à travers la peau; le vermeil est la couleur du sang luimême très frais, quand il jaillit. Ainsi le mot vermeil est co npris dans les textes très autorisés qui suivent :

Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille.

(MOLIKRE.)

Les blessures de Jésus, toutes récentes, toutes teintes et toutes vermeilles de ce divin sang. (Bossuet.) D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe.

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