‹ Ce que disent les livresChapitre 30 sur 38 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

Des raisins mûrs assurément

Et couverts d'une peau vermeille. (La Fontaine.)

Il tombe, un sang vermeil rou-^it ce corps char-

[mant. (Delille )

<( Mais, me direz-vous, le printemps n'est pas rouge. » Non ; mais il donne la sensation que le rouge vif et frais et éclatant donne luimême. Les anciens disaient puipureum ver, ce qui ne veut pas dire le printemps rouge ; mais

Les Pavots

le printemps qui donne la sensation d'éclat, de fraîcheur et de richesse que donne le rouge vif; et c'est précisément purpureum ver que Lamartine traduit et très bien par printemps vermeil.

Loin de moi tes lis et tes roses !

Remarquez que Lamartine a précisément choisi les fleurs qui donnent le mieux la sensation d'éclat et de fraîcheur indiquée plus haut. Roses et lis : la fleur la plus blanche, d'un blanc lustré ; et la fleur la plus vermeille et la plus fraîche.

Ces vermeillettes roses Tout fraîchement écloses A la chaleur du jour,

disait Joachim du Bellay. J'aurais seulement quelque tendance à trouver que le lis est une fleur trop froide pour que ce soit à elle que le poète se prenne comme l'insultant par sa jeunesse; l'œillet serait peut-être mieux choisi; mais songez aussi que, symboliquement, le lis est la fleur virginale, et que virginité et jeunesse s'associant et se confondant dans l'esprit, le poète triste et vieilli qui est importuné par tout ce qui est jeune, peut l'être par le lis comme par la rose.

Que faut-il aux paupières closes?

La fleur qui garde le sommeil I

« La fleur qui garde le sommeil » signifie la fleur qui est la gardienne du sommeil, qui le conser\^e, qui l'empêche d'être interrompu. Garder a deux sens et passe très naturellement de l'un à l'autre. Il veut dire avant tout ce que je viens d'indiquer : être gardien de, veiller sur, garder à vue. Il veut dire par suite : ne pas quitter, garder la chambre, garder la maison ; et ce n'est pas qu'on la garde, qu'on veille sur elle, mais c'est comme si on la gardait, comme si on vous l'avait confiée pour que vous la défendiez, puisque vous ne la quittez pas. C'est comme en latin le mot servare sur qui notre mot garder s'est comme calqué. Servare veut dire être gardien de, protecteur de; et puis, par suite, il signifie : ne pas quitter, habiter. Virgile a dit : Hydrum servanlem ripas « un serpent qui gardait, la rive », c'est-à-dire qui y séjournait, qui ne s'en éloignait jamais, qui gardait le rivage, comme on garde la chambre. C'est dans le premier sens, très beau, que Lamartine emploie ici le mot garder. Le pavot est la sentinelle du sommeil.

Et mamtenant dans quel sens, en toute cette strophe, Lamartine entend-il sommeil? S'agit-il au sommeil proprement dit, ou du sommeil éternel? On peut très légitimement se le demander. Rien n'indique s'il s'agit de l'un ou s'il s'agit de l'autre.

On dit qu'il en coule un breuvage Qui ferme les yeux accablés.

Le pavot, selon la dose, ou donne le sommeil ou donne la mort. « Ferme les yeux accablés » peut vouloir dire: ferme pour un temps les yeux fatigués qui ne se ferment pas d'euxmêmes à cause de l'insomnie des vieillards. Il peut signifier : ferme pour toujours des yeux fatigués d'avoir trop vu. « due faut-il aux paupières closes? La fleur qui garde le sommeil ! » est, de même, susceptible des deux interprétations.

Croyez que Lamartine a fait cela exprès et qu'il a voulu qu'il régnât une certaine incertitude, très poétique, sur sa pensée, dans cette dernière strophe. Le poète est fatigué « d'avoir vu, d'avoir senti, d'avoir aimé ». Il aspire après le sommeil et il ne sait pas trop au juste si c'est après celui dont on se réveille ou après celui dont on ne se réveille jamais et c'est ce sentiment complexe et ambigu et qu'il est si naturel qui soit ambigu, complexe et vague, qu'il veut exprimer en finissant. N'est-il pas naturel que, fatigué et dégoûté de tout, on demande à s'endormir et qu'à cette question : « Pour un temps, ou pour toujours? » on réponde : « Je n'en sais rien. » Le sommeil est une mort intermittente. Les anciens disaient de lui : Requies placidœ simillima rnorti « le sommeil très semblable à la mort ». C'est dans cette similitude que le poète se repose, sans vouloir se bien rendre compte si c'est au sommeil très semblable à la mort ou à la mort très pareille au sommeil qu'il fait appel.

Mais n'oublions pas, du reste, que dans la strophe précédente iJ a assez parlé de cercueil pour qu on ne se trompe pas sur le fond de sa pensée. C'est bien à la mort qu'il songe; seulement il laisse en finissant plan» r une certaine indécision sur sa pensée, par iidélité même à sa pensée et parce que, dans une certaine mesure elle reste incertaine.

Telle est cette courte pièce d'une émotion profonde, qui, à cause de sa brièveté même évite le soupçon de n'être pas sincère, puisque n'étant pas un développement, elle peut moins encore être une déclamation. Nous l'avons commentée minutieusement. Les commentaires sont très utiles parce qu'ils font comprendre; ils sont désastreux parce qu'ils font complètement perdre l'impression d'ensemble. Pour rétablir les choses, relisons maintenant toute la pièce, éclairés par toutes les réflexions que nous avons faites sur tout ce détail et, ainsi mieux préparés, l'impression d'ensemble nous la retrouverons, nous la restituerons en nous, mais beaucoup plus forte et plus pleine. Relisons :

Lorsque vient le soir de la vie

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